Sous les feux de l'Orient
Un horrible cauchemar réveilla Rose en sursaut.…
8.
Un horrible cauchemar réveilla Rose en sursaut. Le cœur battant, elle ouvrit les yeux et, ébahie, découvrit Zoltan allongé à côté d’elle et qui lui caressait doucement le visage...
— Ce n’est que moi, la rassura-t-il. Vous devriez fermer votre porte à clé quand vous dormez dans un hôtel.
— Que... que faites-vous ici ?
— J’ai frappé, mais vous n’avez pas entendu, expliqua-t-il en l’embrassant. Bonjour, Rose. Comment vous sentez-vous ce matin ?
Elle lança un regard étonné autour d’elle. Le soleil entrait à flots par la fenêtre, et du dehors s’élevait la rumeur de la ville en pleine activité.
— Je vais bien, répondit-elle tandis que les événements de la veille lui revenaient en mémoire. Elle considéra Zoltan d’un air à la fois sombre et craintif. Savait-il qu’elle avait découvert l’héroïne ?
— Oui, vous semblez bien mieux qu’hier. J’ai pensé que cela vous ferait plaisir, dit-il en désignant un magnifique bouquet de roses rouges disposé dans un vase à côté de son lit.
Touchée, elle murmura :
— Merci, Zoltan. Elles sont très belles.
De nouveau, elle s’interrogea. Etait-il au courant ? Non, il ne l’était pas. Tout en lui disait le contraire. Son sourire, sa façon de la regarder...
— Il faut m’excuser pour hier soir, dit-elle, gênée.
— Vous étiez fatiguée, ce n’est pas votre faute.
Il la dévisagea avec une évidente admiration.
— Comme vous êtes belle quand vous dormez, Rose. Vous ressemblez à une enfant, innocente et pure. Et cela vous rend encore plus désirable.
Il lui avait pris la main, et le contact des doigts sur les siens, ajouté à ces mots qu’il prononçait d’une voix chaude, sensuelle, la troublait terriblement. Incapable de parler, elle le regardait, comme hypnotisée.
— Que ferons-nous aujourd’hui ? demanda-t-il gaiement. Commandez et vous serez obéie. Je suis à vos ordres.
— Ne parlez pas ainsi ! Vous ne serez jamais l’esclave de quiconque, rétorqua-t-elle, révoltée à cette idée.
Non ! Zoltan n’était pas fait pour être emprisonné. Il devait rester libre.
— Vous avez raison, admit-il en souriant. J’ai davantage l’habitude de commander que de me soumettre. Cependant, une part de moi-même a besoin d’une maîtresse absolue.
— Quelle est cette part ? interrogea-t-elle, se prenant au jeu de la séduction.
— Mon cœur, chuchota-t-il.
Lentement, il lui caressa le bras, remontant jusqu’à l’épaule et la nuque. Rose sentit son corps vibrer tout entier et, vivement, elle s’écarta, consciente dû danger qu’elle courait.
— Pourquoi me fuyez-vous ? Je ne vous ferai jamais de mal, Rose, vous le savez.
— Jamais ?
Elle le fixa intensément.
— Même si je vous fais quelque chose de terrible ? reprit-elle en baissant la tête.
— Je vous imagine difficilement en cruelle tortionnaire, dit-il en éclatant de rire.
Il l’attira contre lui et l’embrassa tendrement.
— Que se passe-t-il? Avez-vous fait des cauchemars qui vous ont effrayée?
— Oui, souffla-t-elle. J’ai rêvé d’horribles choses.
— Vous ressemblez à une enfant parfois, murmura-t-il en la berçant contre son épaule. Il vous manque quelqu’un pour veiller sur vous.
— Mais non !
Elle avait réagi un peu trop violemment, et se rendait compte qu’elle perdait son sang-froid. Zoltan se montrait si doux, si compréhensif... Et elle... elle lui mentait, le trahissait.
— Vous êtes si tendue, ma chérie. Que se passe-t-il ? Avez-vous peur de moi ?
— Non, se défendit-elle faiblement.
Il l’enlaça plus étroitement encore et s’empara de ses lèvres en un long baiser, plein d’amour. Puis, prenant son visage en coupe dans ses mains, il plongea son regard dans le sien et demanda :
— Alors qu’y a-t-il ? Etes-vous lassée de moi ?
— Je ne...
D’un nouveau baiser, il la fit taire. A chaque fois que Zoltan l’avait embrassée, la jeune femme s’était embrasée. Mais ce baiser-là fut bien différent. Rose eut l’impression de pénétrer dans un monde inconnu, dont Zoltan seul possédait la clé. Il l’emmenait à la découverte de son désir pour elle, de son amour pour elle... et elle le suivait, heureuse, comblée. Plus rien ne devait exister que les lèvres de Zoltan sur les siennes, que ses mains dans ses cheveux, que les battements de son cœur à l’unisson du sien...
Aussi, quand il s’écarta, Rose crut-elle réellement, l’espace d’un instant, que tout allait s’écrouler autour d’elle.
Les yeux gris, brillants comme des étincelles d’or, la regardaient.
— Quelque chose vous tourmente, Rose. Je l’ai senti dans votre baiser, et je le vois dans vos yeux.
Oh, pourquoi fallait-il qu’il soit si proche d’elle, au point de comprendre, de deviner ses moindres sentiments ? Arriverait-elle à renoncer à cette intimité ? Et surtout, comment parviendrait-elle à trahir Zoltan, à le livrer à une justice impartiale, impitoyable, sans se haïr, se mépriser elle-même, à jamais ?
Rose vivait le moment le plus terrible de sa vie. Elle devait choisir : garder cet amour ou le perdre. Elle aurait préféré mourir que de faire ce choix.
— Mon Dieu ! Mais vous tremblez ! Pour l’amour du ciel, dites-moi ce qui vous arrive. Rose!
Il l’avait saisie aux épaules et la secouait.
— Je ne peux pas ! Laissez-moi seule, je vous en prie !
— Vous me cachez quelque chose. Y a-t-il quelqu’un d’autre dans votre vie ?
— Oh non, murmura-t-elle.
Elle trouva le courage de lui sourire.
— Non, Zoltan, il n’y a personne d’autre. J’ai seulement besoin de rester seule pendant un moment, juste un moment. Pouvez-vous comprendre cela ?
— J’aimerais vous aider. Pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi ? demanda-t-il d’une voix pleine d’amertume.
— Ce sont mes problèmes, Zoltan. Il m’appartient de les résoudre.
Elle lui mentait une fois de plus.
— Partez, Zoltan. Je vous en prie.
— Bien. Puisque vous le désirez tant, dit-il d’un ton sec.
Il se leva, sortit une carte de visite de sa poche.
— Voici mon numéro de téléphone, déclara-t-il en lui tendant la carte. Je serai chez moi toute la journée. Promettez-moi au moins de m’appeler si vous avez besoin de parler à quelqu’un.
— Je vous le promets.
— Je passerai vous voir ce soir, annonça-t-il en se dirigeant vers la porte.
Il la regardait avec tant de détermination qu’elle n’osa pas protester. De toute façon, cela n’aurait servi à rien, elle le savait.
— Au fait, ajouta-t-il encore, j’étais venu, ce matin, pour vous annoncer que j’avais terminé mon livre sur la civilisation étrusque.
— Oh, Zoltan, comme je suis heureuse pour vous ! Je suis sûre qu’il obtiendra un grand succès auprès du public. Vous le méritez.
Oui, il le méritait vraiment, songea-t-elle avec une pointe de tristesse. Comment était-il possible qu’un homme aussi talentueux que lui soit impliqué dans une sordide affaire de drogue ?
— Merci, murmura-t-il. Prenez soin de vous, Rose. A ce soir.
La porte se referma derrière lui.
Rose s’allongea, incapable de bouger tant sa douleur était grande, une douleur presque physique, intolérable. Elle resta immobile pendant un moment qui lui parut une éternité, s’interdisant de pleurer. Plus tard, quand elle aurait accompli son terrible devoir, elle pleurerait...
Comme un automate, Rose se leva et se dirigea vers la salle de bains. Elle se lava et s’habilla tout en se répétant qu’elle devait faire maintenant, sans plus attendre, ce qu’elle avait à faire. Si elle hésitait, cette tâche lui paraîtrait insurmontable, trop affreuse. Chaque minute qui passait augmentait sa torture.
Elle se fit monter un café et le but à gorgées lentes, les yeux fixés sur le combiné du téléphone. Il fallait qu’elle le décroche et qu’elle appelle la police. Son cœur manqua un battement quand elle posa une main tremblante sur le récepteur. Un moment d’hésitation encore. Mais, finalement, la pensée que cette drogue dévastatrice détruisait des centaines de jeunes victimes l’emporta sur ses réticences.
Elle décrocha, composa le numéro du commissariat et, d’une voix blanche, demanda à parler à un inspecteur. Il y eut un temps d’attente : l’employé cherchait quelqu’un parlant anglais. Puis un homme s’exprimant parfaitement dans cette langue répondit à Rose.
— Inspecteur Yasir Kasim à l’appareil.
— J’ai une information à vous donner, dit-elle dans un souffle.
— Je vous écoute.
— C’est au sujet d’un trafic de drogue. De l’héroïne qui doit être transportée vers les Etats-Unis.
— Vous avez plus de détails ?
— La drogue est cachée dans une statue représentant un guerrier de l’époque babylonienne. L’homme chez qui se trouve cette statue s’appelle... Zoltan Stendhal.
Rose ferma les yeux, essayant de refouler la douleur intolérable qui peu à peu montait en elle.
— Racontez-moi toute l’histoire, ordonna le policier.
Machinalement, comme sous l’emprise d’un état second, la jeune femme s’exécuta.
— Et où se trouve la sculpture, maintenant ? demanda-t-il lorsqu’elle eut terminé.
— Elle est toujours chez lui, 37, rue de la Fontaine.
— Avez-vous une idée de la quantité de drogue qui s’y trouve ?
— Je ne sais pas... il y avait peut-être une dizaine de sachets.
— Bien.
Rose entendit qu’il s’adressait rapidement en turc à une autre personne.
— Il est indispensable que nous vous rencontrions, madame, reprit-il. Quel est votre nom ?
— Avez-vous envoyé quelqu’un pour l’arrêter ? demanda-t-elle, anxieuse.
— A l’instant, oui. Mais je vous le répète, madame, il faut absolument que vous veniez faire une déposition au commissariat. Vous êtes notre seul témoin. Quel est votre nom et où êtes-vous ?
— Je...
Sa voix se brisa dans sa gorge. Elle avait trahi Zoltan, elle venait de le livrer à la police.
— Madame, répondez. Vous êtes peut-être en danger. Les trafiquants de drogue sont des criminels !
Saisie de panique, Rose raccrocha précipitamment. Oh, Zoltan! Qu’allaient-ils faire de lui ? L’enfermer dans une de ces horribles prisons turques ! Rose connaissait leur réputation. Non ! Ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas laisser faire cela!
Sans plus réfléchir, elle décrocha de nouveau le combiné et composa le numéro de Zoltan. Son cœur battait à se rompre tandis qu’elle entendait sonner à l’autre bout du fil. Puis on décrocha et la chaude voix de Zoltan lui parvint :
— Zoltan Stendhal à l’appareil.
— Zoltan, c’est moi.
— Rose ? Que se passe-t-il ?
— La police va venir vous chercher. Il faut vous enfuir, vite !
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Zoltan, vous vous souvenez, hier, quand vous êtes allé raccompagner vos amis ?
— Oui.
— J’ai... j’ai pris vos clés et je suis descendue à la cave pour voir les objets de l’exposition...
Elle s’arrêta pour prendre une profonde inspiration.
— Continuez.
La voix de Zoltan était sèche, impatiente.
— J’ai voulu regarder de plus près la tête de guerrier babylonien et... je l’ai cassée. J'ai trouvé la drogue qui était à l’intérieur, conclut-elle dans un murmure.
— Je vois, dit-il simplement.
— Oh, Zoltan, j’ai appelé la police. Je devais le faire ! Ils ont envoyé quelqu’un pour vous arrêter. Il faut vous enfuir!
— Vous avez dit à la police où se trouvait la drogue ?
Il y eut un long silence, lourd, angoissant. Puis Zoltan poussa un profond soupir.
— Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous me prévenez maintenant ? demanda-t-il avec une surprenante tranquillité.
— Je ne supporte pas l’idée qu’on vous fasse du mal, Zoltan. Je... je vous aime.
— Et pourtant vous m’avez trahi.
— Je n’avais pas le choix ! cria-t-elle dans un sanglot. Vendre de la drogue est un crime abominable...
— Rose, l’interrompit-il fermement, attendez-moi, je vous rejoins tout de suite.
— Non ! hurla-t-elle, soudain effrayée.
Elle raccrocha vivement. Affolée, elle ne songeait plus qu’à fuir. Elle attrapa son sac de voyage, y mit pêle-mêle quelques vêtements et sortit de la chambre sans même prendre la peine de refermer la porte. Elle traversa l’hôtel en courant et se retrouva dans la rue, au milieu des passants affairés. Il fallait qu’elle s’en aille, mais où irait-elle ? Qui voudrait l’aider ? Maintenant elle aussi s’était mise hors la loi : elle avait refusé de donner son nom à la police et avait averti Zoltan. Elle était la complice d’un trafiquant de drogue.
Rose marchait, sans but, désespérée, quand tout à coup, elle se souvint d’Andréas Jacobi. Le jeune homme l’avait mise en garde contre Zoltan. Lui la comprendrait et saurait l’aider, il lui dirait où trouver refuge.
Il y avait une cabine téléphonique, un peu plus loin dans la rue. Rose y consulta l’annuaire. Elle chercha les coordonnées de l’université. Avec un peu de chance. Andréas y serait.
Elle composa le numéro, obtint la standardiste de la faculté, et demanda à parler à M. Jacobi. Elle attendit, priant de toutes ses forces pour qu’Andréas soit là.
Quand la voix du jeune homme retentit à l’autre bout du fil, elle poussa un soupir de soulagement.
— Andréas ? C’est Rose Johnson. Nous nous sommes rencontrés chez Zoltan Stendhal, vous vous souvenez ?
— Bien sûr. Comment allez-vous ?
— Eh bien... assez mal. Il s’est passé quelque chose d’horrible.
Il l’écouta en silence tandis qu’elle lui racontait toute l’histoire en détail.
— Pouvez-vous m’aider ? conclut-elle, la main crispée sur le combiné.
Un temps s’écoula avant qu’Andréas ne reprenne la parole.
— Tout cela est abominable, Rose. Je n’arrive pas à y croire. Vous dites que la police est en ce moment même au domicile de Zoltan ?
— Oui.
— Et qu’il avait l'intention de vous rejoindre ?
— Oui. Que dois-je faire, Andréas ? J’ai peur.
— Il faut vous enfuir, Rose.
Il paraissait soudain très inquiet.
— Vous ne connaissez pas Zoltan, ajouta-t-il. C’est un homme extrêmement dangereux. Votre vie est en jeu.
Un frisson d’horreur la parcourut et elle ferma les yeux, en proie à une terreur incontrôlable.
— Rose! Etes-vous toujours là ?
— Oui.
— D’où téléphonez-vous ?
— D’une cabine.
— Pouvez-vous me rejoindre ? Je ferai de mon mieux pour vous protéger, jusqu’à ce qu’on arrête Zoltan.
— Oh, merci, Andréas ! dit-elle d’une voix brisée par l’émotion. Quelle direction dois-je prendre ?
— Sur la place Taxim, il y a un bus, le numéro 42, qui vous conduira à l’université. Je vous attendrai devant la fontaine, à l’entrée de la faculté. Mais surtout, Rose, à partir de maintenant ne parlez plus à personne, ne dites à personne où vous allez, c’est votre seule chance de vous en sortir. Compris ?
— Compris.
— Je vais aller chercher ma voiture. Je vous emmènerai dans un endroit que Zoltan ne connaît pas et où vous serez en sécurité. Ça ira, Rose ?
— Oui, ne vous inquiétez pas, je me sens mieux maintenant. A tout de suite, Andréas. Et merci encore.
— Soyez prudente. Je vous attends.
Rose raccrocha et poussa la porte vitrée de la cabine. Mais soudain, elle se figea : une voiture de sport gris métallisé se garait devant L’Oriental. Zoltan en sortit et se dirigea vers le hall d’entrée. La jeune femme se cacha du mieux qu’elle put, et s’aperçut que Zoltan ne l’avait pas vue.
Quand il eut disparu à l’intérieur de l’hôtel, Rose quitta précipitamment son abri et se mêla à la foule des passants. Sur la place, un bus 42 était sur le point de partir. Affolée à l’idée de le rater, elle se mit à courir. Finalement, le chauffeur, qui avait commencé à démarrer, accepta de lui ouvrir les portes. Elle monta dans le bus bondé, paya sa place, puis, avec un soupir de soulagement, vit la place Taxim disparaître. Elle était sauvée !
Vingt minutes plus tard, la jeune femme arrivait à destination. Elle n’avait plus peur, mais elle se sentait complètement vide. Elle venait de tout perdre d’un coup — le bonheur, l’amour et le respect d’elle-même. Désormais, sa vie n’aurait plus de sens. Cet horrible épisode la marquerait à jamais.
Le plus insoutenable était d’imaginer Zoltan en criminel. Qu’est-ce qui avait poussé cet homme si talentueux, si respectable, à devenir un odieux trafiquant de drogue ? Pourquoi avait-il mis son intelligence, ses capacités au service du mal ? Par cupidité ?
Cela semblait tellement monstrueux de faire le commerce de la drogue, de mettre en danger des jeunes innocents, de répandre la destruction, simplement par amour de l’argent ! La magnifique maison de Zoltan, sa voiture, son yacht, ses vêtements, tout cela, il l’avait acquis en torturant, en assassinant ! Un monstre, voilà ce qu’il était. Rose avait aimé un monstre !
Leur première rencontre dans la grotte lui revint en mémoire. Tout s’expliquait à présent. La présence de Zoltan dans la région d’Agri n’était pas due à une quelconque chasse aux contrebandiers, mais à son abominable trafic. Il était certainement en pleine transaction et avait inventé toute cette histoire pour se débarrasser de Rose. Oui, depuis le début, elle l’avait gêné. Depuis le début, tout n’était que mensonge, une infâme comédie...
Perdue dans ses sombres pensées, la jeune femme avançait comme un automate vers le lieu du rendez-vous avec Andréas. Soudain, un visage familier et souriant la rappela à la réalité.
— Andréas ! Grâce à Dieu, vous êtes là! dit-elle en lui tendant chaleureusement la main.
— Personne ne vous a suivie ? demanda-t-il, anxieux.
Il était étrangement pâle, et un tic nerveux que Rose n’avait pas remarqué auparavant le faisait cligner des yeux.
— Non. Mais Zoltan arrivait juste à mon hôtel quand je m’apprêtais à sortir de la cabine téléphonique...
— Il vous a vue ? l’interrompit-il en l’agrippant par le bras.
— Non, j’ai attendu qu’il entre dans l’hôtel pour quitter la cabine. J’ai tout de suite trouvé un bus.
— Vous êtes sûre qu’il n’a pas pu vous apercevoir ? insista-t-il.
— Absolument sûre.
— Bien, dit-il simplement en resserrant son étreinte et en entraînant Rose avec une brusquerie inattendue. Venez. Je n’ai pas du tout envie de rencontrer Zoltan. Il est très malin, et il a pu vous remarquer à votre insu. Partons d’ici.
— Cette histoire est si horrible, gémit la jeune femme. Zoltan, un trafiquant de drogue ! Cela semble tout simplement inimaginable!
— Je n’arrive pas à y croire, moi non plus. Pourtant, je vous l’avais bien dit : cet homme est passé maître dans l’art de la dissimulation. Ma voiture est là, annonça-t-il en désignant un modeste véhicule.
Il ouvrit le coffre et y rangea le sac de voyage de Rose. Ensuite ils s’installèrent et Andréas démarra.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Dans un endroit sûr, répondit-il, laconique.
Pendant un moment, tous deux gardèrent le silence. Andréas avait emprunté des petites rues, derrière l’université, et regardait constamment dans le rétroviseur. Il paressait très agité, et Rose n’osait pas le distraire. Pourtant, elle avait tellement besoin de parler, de se sentir moins seule ! Comme quelqu’un qui a besoin de raconter un cauchemar pour mieux l’oublier. Bientôt, elle n’y tint plus, et des larmes coulèrent sur ses joues.
— Mon Dieu, c’est si horrible, sanglota-t-elle. Je n’ai jamais...
— Avez-vous dit à quelqu’un que vous veniez me rejoindre ? l’interrompit-il.
— Non, répondit-elle d’une voix brisée. Je n’avais personne à qui me confier, excepté... oh, mon Dieu !
— Quoi ?
— Freddy ! Mon frère... je lui ai expliqué ce qui est arrivé...
— Où est-il ?
— A Chicago. Je lui ai promis de le rappeler aujourd’hui. Il doit être terriblement inquiet !
— Ce n’est pas le moment d’y penser, déclara Andréas en tournant à un carrefour.
Sa voix était étrange, différente. Son habituelle douceur avait disparu.
— Mais il faut que je lui téléphone ! insista Rose. Ne pouvons-nous nous arrêter à une cabine...
— Nous n’avons pas le temps, coupa-t-il sèchement.
— Mais il le faut ! répéta-t-elle en le regardant, les yeux agrandis par l’étonnement et l’angoisse. Si je ne l’appelle pas, il...
— Taisez-vous !
Le ton était brutal, dur.
— Vous avez fait assez de bêtises comme ça ! reprit-il durement.
— Je... je ne comprends pas, bredouilla-t-elle, complètement désemparée.
— Vous n’avez pas à comprendre, dit-il avec brutalité. Restez tranquille et taisez-vous !
Un horrible malaise s’empara de Rose. Quelque chose ne tournait pas rond... Quoi exactement, elle l’ignorait, mais elle se sentait en danger...
Un énorme camion roulait au pas devant eux, et Andréas dut ralentir. Visiblement contrarié par cette perte de temps, il étouffa des jurons que la jeune femme n’aurait jamais imaginé entendre dans sa bouche. Cela ne fit qu’accroître sa peur, et une irrépressible envie de fuir la saisit. Sans réfléchir une seconde de plus, elle actionna la poignée de sa portière et l’ouvrit.
— Bon sang ! s’exclama Andréas, furieux, tout en attirant violemment Rose à l’intérieur et en refermant la portière.
Il avait perdu un instant le contrôle de son véhicule, et la voiture fit une embardée sur le bas-côté de la route.
— Essayez encore une fois de me faire faux bond, et je vous assure que vous le regretterez !
Tout en la menaçant, il avait glissé une main dans la poche intérieure de sa veste. Rose, les yeux écarquillés d’horreur, le vit pointer sur elle le canon d’une arme automatique.
— Andréas !
— Taisez-vous ! Ceci n’est pas un jouet... et je n’hésiterai pas à m’en servir. Je vous tuerai même avec plaisir, affirma-t-il d’une voix froide et cruelle.
— Mais pourquoi ? demanda-t-elle, complètement affolée. Que... que me reprochez-vous ?
— Vous m’avez fait perdre des millions de dollars, vous avez failli m’envoyer en prison ! Mais vous allez réparer tout cela, petite idiote ! Vous serez mon passeport pour quitter la Turquie.
Rose, muette de stupéfaction, fixait Andréas d’un air incrédule.
— Maintenant, reprit-il durement, vous allez répondre à quelques questions. Comment avez-vous découvert la marchandise ?
— C’était... un accident. J’ai pris la statue pour mieux la regarder, et elle m’a glissé des mains...
— Vous mentez ! coupa-t-il. En quoi cette statue vous aurait-elle intéressée ?
— Je suis archéologue, expliqua-t-elle. J’ai travaillé cet été sur des objets de la même époque.
— Zoltan ne me l’avait pas dit. C’est pour cela qu’il n’a pas voulu vous laisser descendre dans la cave, l’autre jour. Comment a-t-il réagi quand vous lui avez parlé de la drogue ? Etait-il étonné ?
— Non. Il devait savoir que cette sculpture était un faux.
— Vous croyez ? demanda-t-il. L’imitation était pourtant parfaite.
— Pas assez pour tromper un expert.
— Ainsi Zoltan était au courant, murmura-t-il pensivement.
— Je ne comprends pas...
— Moi, oui, l’interrompit-il d’un ton sec. Ce maudit Zoltan travaille certainement avec la police.
Il lâcha un instant le volant pour se passer la main dans les cheveux. Il semblait réfléchir intensément.
— Quel idiot j’ai été ! Je m’en doutais, mais j’aurai dû agir dès les premiers soupçons.
— Etes... êtes-vous en train de dire que Zoltan n’est pour rien dans ce trafic de drogue ? lui demanda Rose, abasourdie par cette révélation inattendue.
— Evidemment ! C’est moi qui ai caché la marchandise. Des millions de dollars d'héroïne pure !
Il se tut quelques instants, puis se mit à rire, d’un rire sarcastique, presque fou.
— J’aimerais voir la tête de Zoltan quand il apprendra que vous êtes à ma merci !
Rose garda le silence. Elle n’écoutait même plus Andréas. Malgré le danger qu’elle courait, une joie intense l’envahit. Zoltan n’était pas coupable ! La jeune femme avait envie de rire et de pleurer à la fois. Plus rien ne comptait, à présent, Andréas pouvait faire d’elle tout ce qu’il voulait. L’homme qu’elle aimait n’était pas un criminel. Elle avait eu raison de lui accorder son amour.
Un sourire se dessina sur ses lèvres, effaçant la peur et l’angoisse de ces dernières heures.
— Vous comptiez faire passer cette drogue sous le couvert de l’exposition, dit-elle d’une voix étrangement calme.
— Une idée de génie, n’est-ce pas ? déclara-t-il avec exaltation.
Ils roulaient sur une voie rapide, maintenant. Andréas conduisait à toute allure.
— Votre coup de fil a été providentiel, reprit-il. Sans vous, je serais certainement en prison à l’heure qu’il est.
— Pourquoi m’aviez-vous conseillé de me méfier de Zoltan ? interrogea-t-elle.
— Parce que je le hais lui et ses semblables sûrs d’eux, honnêtes, et vivant entourés de femmes et de gloire.
Rose, horrifiée, regardait Andréas qui, peu à peu, se révélait dans toute sa méchanceté, toute son amertume d’homme raté.
— Personne ne s’est jamais intéressé à moi, poursuivit-il avec rancœur. Même quand j’étais enfant, on ne s’est jamais inquiété pour moi. Je passais inaperçu, comme si je n'existais pas.
— Je pense que vous vous trompez, murmura-t-elle.
Mais elle savait pertinemment qu’il avait raison. Il fallait qu’Andréas ait beaucoup souffert pour en arriver là. Son complexe d’infériorité était évident. En vendant de la drogue, il avait voulu montrer au monde entier de quoi il était capable... capable de tuer des gens, de détruire leur vie, comme on avait détruit la sienne...
Comme s’il avait pu lire dans les pensées de la jeune femme, il reprit d’une voix triomphante :
— Personne ne peut plus m’atteindre. Depuis quatre ans je fais passer de la marchandise sous le nez des policiers. Mais qui soupçonnerait le doux, le gentil Andréas ?
L’amertume tordait sa bouche en un horrible rictus.
— L’autre jour, quand j’ai surpris la manière dont vous regardiez Zoltan — un regard de groupie sur son idole ! —, je n’ai pas pu m’empêcher d’intervenir. L’occasion était trop tentante ! Mettre le doute dans votre esprit, ravager votre bonheur béat, m’a procuré une joie intense ! Tout était plus juste ainsi.
— Vous êtes malade, Andréas, dit-elle calmement. Je vous en prie, il n’est pas trop tard encore. Rendez-vous à la police, avant d’aggraver votre cas.
— Vous parlez sérieusement ? s’exclama-t-il en éclatant de rire. Décidément vous n’avez pas plus de jugeote qu’un enfant ! Il n’est pas question que je reste en Turquie, vous m’entendez !
— Où m’emmenez-vous ?
— A l’aéroport.
— Je ne vous suivrai nulle part ! s’écria-t-elle dans un élan désespéré.
— Oh, si, vous me suivrez, Rose. Avec ceci, dit-il en désignant son arme, vous me suivrez jusqu’au bout du monde ! Ne vous inquiétez pas, je vous ferai oublier Zoltan. Une fois au Maroc, je vous prouverai que, moi aussi, je suis digne d’amour.
— Au Maroc ? répéta-t-elle avec angoisse.
— A l’aéroport, vous resterez tout près de moi. Ce pistolet pointé dans votre dos, je suis sûr que vous vous tiendrez tranquille.
— Et si la police vous attend là-bas ? Si elle tente de vous arrêter ?
— Priez pour que cela n’arrive pas : vous seriez la première à mourir dans ce cas-là. Mais tout se passera bien. Nous prendrons deux billets pour Casablanca, comme deux amoureux qui partent en vacances. N’est-ce pas touchant ?
— Je n’ai pas de passeport, mentit-elle avec aplomb.
— J’ai tout prévu. Même ce mensonge, dit-il en la regardant d’un air menaçant. J’ai tous les papiers qu’il nous faut. M. et Mme Holt, d’Ankara, vont passer quelques jours au soleil !
L’aéroport était bondé. Andréas poussait Rose à travers la foule, un innocent sourire aux lèvres. Il avait posé son pardessus sur son bras, dissimulant ainsi l’arme qu’il pointait fermement dans le dos de la jeune femme. Curieusement, Rose n’était pas effrayée. Bien sûr, ses jambes tremblaient légèrement, mais l’idée que Zoltan n’était pas coupable la soutenait dans cette terrible épreuve.
— Par là, murmura Andréas.
Il la guidait vers les guichets de vente des billets, et la jeune femme ne songea pas une seconde à s’enfuir. Elle était tellement absorbée dans ses pensées que rien ne semblait pouvoir l’atteindre. Zoltan était libre, lavé de tout soupçon ! Comment avait-elle pu croire un seul instant à sa culpabilité ? Pourquoi n’avait-elle pas suivi jusqu’au bout son intuition ? Peut-être avait-elle eu peur d’admettre la réalité : elle aimait Zoltan, d’un amour fort, vrai. Elle avait préféré se dire que Zoltan était coupable, cela lui donnait une raison de fuir ce bonheur auquel elle n’osait croire. Oui, une fois de plus, Rose avait agi par lâcheté, par peur de la vie...
Une douleur aiguë la tira de ses rêveries. Ils étaient arrivés devant le guichet, et Andréas, sans se départir de son sourire faussement aimable, serrait le bras de la jeune femme à lui faire mal.
— Deux billets pour Casablanca, s’il vous plaît, demanda-t-il, poli. Voici nos passeports.
— Merci, monsieur...
L’hôtesse jeta un coup d’œil sur les papiers.
— ... monsieur Holt. Désirez-vous des places « fumeur » ?
— Non, n’est-ce pas, ma chérie ? répondit-il en regardant Rose d’un air tendre.
— Euh... oui, acquiesça la jeune femme en sentant la pression du revolver s’accentuer.
— Voulez-vous être placés près des hublots ? demanda l’hôtesse.
— Nous voudrions deux places à l’arrière de l’appareil.
— C’est l’endroit le plus bruyant, objecta l’employée. Madame préférerait peut-être...
— Nous savons parfaitement ce que nous voulons, coupa sèchement Andréas, perdant tout à coup son calme.
Il paraissait très tendu. Rose comprit qu’il pouvait soudain s’affoler et commettre l’irréparable. Elle sentit la main d’Andréas se crisper sur son arme. Un seul mouvement, et le coup partirait.
L’hôtesse n’insista pas et se tourna vers son ordinateur.
— Fauteuils 147, 148, annonça-t-elle bientôt. Cela vous va ?
— Parfait, dit Andréas.
Ils attendirent en silence jusqu’à ce qu’elle leur tende leurs billets et leur rende leurs passeports.
— Votre vol est prévu dans vingt minutes, porte 5. indiqua-t-elle. Je vous souhaite un bon voyage.
— Merci, fit Andréas avant d’entraîner Rose vers le hall bondé.
Il la serrait étroitement tandis qu’ils se frayaient un chemin parmi la foule des voyageurs.
— Souriez et restez naturelle, ordonna-t-il à voix basse. Au moindre faux pas, je tire, menaça-t-il.
— Je suis fatiguée, soupira-t-elle. Ne pourrions-nous pas aller au bar, boire une tasse de café ?
— Pas question. Nous irons nous asseoir dans la salle d’attente et nous n’en bougerons pas jusqu’au départ.
Il lui lança un regard à la fois doucereux et cruel.
— Zoltan vous manque ?
— Oui, répondit-elle calmement.
— Il sera furieux d’apprendre que vous êtes entre mes mains. Vous comptez beaucoup pour lui, n’est-ce pas ?
— Je pense que oui.
— Et pourtant vous avez douté de lui ! s’exclama-t-il. Mon plan était sans faille. Je savais qu’en cachant la drogue chez Zoltan, j’étais absolument couvert. Mais je n’aurais jamais imaginé que sa propre petite amie le soupçonnerait, lui. Je n’ai toujours pas compris votre réaction.
— Je ne la comprends pas moi-même, avoua-t-elle. Peut-être est-ce à cause de mes sentiments pour lui... Je l’aime.
— Vous l’aimez ! s’écria-t-il d’un ton méprisant. Qu’y a-t-il d’aimable en lui ?
— C’est un homme digne de ce nom, dit-elle simplement.
— Vous voulez insinuer que je n’en suis pas un ? interrogea-t-il en la regardant d’un air mauvais.
— Vous n’atteindrez jamais la mesure de Zoltan, affirma-t-elle tranquillement.
— Je vous ferai regretter vos paroles quand nous serons au Maroc, murmura-t-il avec rage.
— Vous prétendez que les gens vous ignorent parce que vous n’avez pas eu de chance, poursuivit-elle sans prêter attention à ses menaces. Mais il ne s’agit pas de cela. On vous méprise parce que vous êtes méprisable, médiocre et cruel. Vous n’êtes même pas capable d’imaginer ce que je ressens pour Zoltan, tellement votre univers est rétréci, petit.
— Taisez-vous, ordonna-t-il sourdement. Un mot de plus et je vous tue !
Mais Rose ne fit pas cas de la menaçante pression de l’arme dans son dos. Elle devait continuer à distraire Andréas : elle venait d’apercevoir Zoltan, à quelques mètres d’eux, prêt à intervenir. Son ravisseur ne devait surtout pas s’en douter, il fallait détourner son attention.
— Qu’est-ce qui vous a amené à vendre de la drogue, Andréas ? L’attrait de l’argent, ou l’idée de faire souffrir des jeunes gens innocents ?
— Je vous aurai prévenue ! gronda-t-il. Vous me paierez tout cela à Casablanca !
— Petite vengeance ! Aussi petite que vous !
Crispée à l’extrême, elle vit que Zoltan s’était rapproché et attendait maintenant le moment propice pour intervenir.
— Que se passe-t-il ? demanda Andréas, soudain suspicieux. Vous me semblez bien sûre de vous...
Il parcourut le hall des yeux et, au moment où son regard croisa celui de Zoltan, il était déjà trop tard. Zoltan avait bondi, poussant vivement Rose à l’écart.
Puis tout alla très vite. La jeune femme vit son agresseur par terre, le visage ensanglanté. Une expression de terreur figeait ses traits tandis qu’il sortait son arme et la pointait sur Zoltan. Rose repéra deux policiers qui avaient eux aussi dégainé leur arme. Mais elle sut que personne ne pourrait rien contre la farouche détermination d’Andréas. II fixait Zoltan et une lueur de haine brillait dans ses yeux...
Sans réfléchir, Rose se précipita, s’interposant entre les deux hommes, faisant une barrière de son corps pour protéger Zoltan. Celui-ci lui cria de s’en aller, en vain.
Une détonation retentit. Rose eut l’impression que sa tête explosait. Le monde vacilla, puis ce fut la nuit totale.
Rose ouvrit à demi les yeux pour voir les dernières lueurs du soleil entrer dans la chambre.
Des lèvres douces, tendres, se posèrent sur les siennes.
— Ne vous levez pas encore, ma chérie. Vous êtes fatiguée.
— Zoltan ! s’écria-t-elle en se jetant dans ses bras. Vous êtes sain et sauf ! Que s’est-il passé ?
— Vous m’avez sauvé la vie, dit-il en souriant.
— Mais, le coup de feu...
— Grâce à vous, Andréas a manqué sa cible. Mais la détonation a été violente, et vous étiez si près que vous vous êtes évanouie. Voilà bientôt quatre heures que vous dormez.
— Zoltan, souffla-t-elle. J’ai eu tellement peur, je...
Il étouffa ses craintes d’un baiser. Puis la tint tout contre lui, la berçant tendrement. Elle ferma les yeux, heureuse, rassurée...
Quelques instants plus tard, il lui permettait de s’asseoir dans le lit et elle découvrit qu’elle était dans sa chambre.
— J’ai jugé préférable de vous conduire chez moi, dit-il avec une pointe d’humour. Comment vous sentez-vous à présent ?
— Bien, répondit-elle.
Elle le regardait, n’osant croire qu’il était bien là, qu’elle pouvait le toucher, l’embrasser... Elle avait tellement espéré vivre ce moment !
— Qu’est-il advenu d’Andréas ? s’enquit-elle.
Le regard de Zoltan se durcit.
— S’il vous avait fait le moindre mal, ce serait un homme mort, fit-il entre ses dents. Quand je l’ai vu vous menacer de son arme...
H prit une profonde inspiration, comme pour se calmer.
— La police a pu le désarmer facilement. Ils l’ont emmené pour l’interroger.
— Zoltan...
Elle secoua la tête, cherchant ses mots.
— J’ai été stupide. Dieu seul sait pourquoi je vous ai soupçonné. C’était en partie la faute d’Andréas. Il m’a affirmé des choses terribles à votre sujet...
— Cela ne m’étonne pas, l’interrompit-il. Cet homme ment comme il respire.
— Je le sais maintenant, mais à ce moment-là je ne pouvais pas me douter... Tout concordait étrangement. Les prédictions de Saraï m’avaient ébranlée. Oh, Zoltan ! Il faut me croire ! Je vivais comme dans un cauchemar ! Je vous aime tellement, et il s’est passé tant d’événements contradictoires !
— Rose, murmura-t-il en la prenant dans ses bras. Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous n’avez fait que tirer des conclusions logiques. N’importe quelle personne sensée aurait agi de même.
— Vous ne pouvez pas imaginer combien j’ai souffert quand il a fallu vous dénoncer à la police, dit-elle d’une voix brisée.
— Vous avez eu raison de me dénoncer, déclara-t-il doucement. Je suis fier de vous, de votre courage, de votre honnêteté.
Il déposa un léger baiser sur ses lèvres.
— Mais, heureusement, vous m’avez tout de même prévenu ! reprit-il en lui souriant d’un air complice.
— Je ne pouvais pas supporter qu’on vous arrête, qu’on vous enferme. Je souhaitais que vous soyez libre, même si je devais ne plus jamais vous revoir...
— Rose, me pardonnerez-vous un jour d’avoir tant enduré à cause de moi ? l’interrompit-il en lui caressant tendrement la joue.
— C’est moi qui vous demande pardon, dit-elle d’une toute petite voix.
— Vous m’avez sauvé la vie, aujourd’hui, au risque de perdre la vôtre. Je ne l’oublierai jamais, Rose, dit-il gravement. Ma vie est entre vos mains... comme elle l’a toujours été. Il y a tant de choses que je voudrais vous dire...
Il se tut un instant, et la regarda avec une infinie tendresse. Puis, semblant se réveiller d’un long rêve, il s’exclama :
— En attendant, je crois que vous feriez bien d’appeler votre frère, à Chicago ! Il a téléphoné plusieurs fois pendant votre sommeil, et la crise cardiaque le guette s’il n’entend pas votre voix ! plaisanta-t-il. Je vais dans le jardin, rejoignez-moi ensuite...
Rose rassura Freddy, puis sortit retrouver Zoltan. Dans la lumière flamboyante du soleil couchant, il paraissait encore plus beau. Il lui sourit, et lui tendit la main. Lentement, ils se mirent à marcher.
— Bien sûr, j’étais au courant de tout, déclara-t-il. J’ai trouvé la drogue deux jours avant vous. Vous ne vous en doutez pas, Rose, mais cette affaire est l’aboutissement de longs mois de recherches et de filature. Ce n’est pas la première fois qu’Andréas est mêlé à ce genre d’histoire. Il est recherché par Interpol depuis assez longtemps.
— Il m’a dit qu’il était trafiquant depuis quatre ans, se rappela-t-elle. Il paraissait si doux, si innocent ! Ce fut un choc pour moi de découvrir sa vraie nature.
— Il a besoin de l’aide d’un psychiatre. Andréas est complètement détraqué, complexé par ses échecs.
Il soupira.
— Cette histoire est abominable, poursuivit-il en secouant la tête. Je déteste être mêlé à ce genre de situation, mais quand la police m’a demandé de l’aider, je n’ai pas pu refuser. Seul un expert en archéologie pouvait découvrir où se cachait la drogue. L’imitation de la tête de guerrier était parfaite. Brillante idée !
11 se tut quelques instants, l’air soucieux.
— J’ai découvert la supercherie un peu trop tard, reprit-il. De plus, la police ne voulait pas agir tout de suite. Leur plan était de laisser la marchandise arriver jusqu’à New York, pour arrêter les trafiquants chargés de la réceptionner.
— Alors, tout a échoué à cause de moi ! s’écria Rose.
— Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il. Andréas n’a pas eu le temps de prévenir ses complices. L’opération se passera comme prévu. Mais, heureusement, cette sombre histoire ne nous concerne plus, conclut-il en la serrant tendrement contre lui.
— Zoltan, murmura-t-elle, tremblante, je n’ose imaginer ce qui se serait passé si vous aviez été coupable.
— Vous ne m’auriez pas aimé longtemps, affirma-t-il, catégorique. Personne ne peut aimer un homme qui vit de la souffrance et de la mort des autres.
— Comment avez-vous su que j’étais avec Andréas ?
— Une sorte de pressentiment, dit-il en souriant. Quand je ne vous ai pas trouvée à votre hôtel, j’ai tout de suite compris qu’il vous avait tendu un piège. J’ai essayé de me mettre à sa place, pour deviner où il vous avait emmenée. Il avait tout intérêt à quitter la ville, très vite, avec vous comme otage. Voilà comment je vous ai retrouvée.
Il s’arrêta de marcher et la regarda intensément, amoureusement.
— Quel long chemin nous avons parcouru ensemble, Rose ! murmura-t-il. Acceptez-vous de continuer ? Acceptez-vous de devenir ma femme ?
Le cœur de Rose se mit à battre la chamade. Incapable de prononcer un mot, elle fixait Zoltan, les yeux étincelants de bonheur.
Il l’attira contre lui et s’empara de ses lèvres avec une fougue, une passion qui semblaient ne pas avoir de limites. Rose s’abandonna à cette étreinte, perdue dans le monde magique de Zoltan. Un monde qu’elle ne quitterait plus jamais, elle le savait.
— Vous n’avez pas répondu à ma question, dit-il d’une voix rauque, trahissant toute l’ardeur de son désir.
— Vous ne m’avez pas dit que vous m’aimiez, le taquina-t-elle.
Lentement, il reprit ses lèvres, puis fit pleuvoir une pluie de baisers sur son front, ses paupières, ses tempes, ses joues...
— Je t’aime, je t’aime, je t’aime...
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Madeleine KER