Sous les feux de l'Orient
« Le coup de foudre ». Cette…
6.
« Le coup de foudre ». Cette expression lui avait toujours paru insensée, mais maintenant, elle en comprenait la portée. Oui, ce qu’elle ressentait ressemblait bien à l’effet de la foudre. Une flamme se consumait en elle, la consumait tout entière et donnait à ses yeux un éclat nouveau, l’éclat du bonheur. Assise à sa coiffeuse, Rose s’émerveillait de sa métamorphose... vingt-quatre heures ! Elle allait devoir attendre vingt-quatre heures avant de retrouver Zoltan, qui l’avait raccompagnée le matin même à l’hôtel. Pourquoi ne pas en profiter pour continuer sa visite d’Istanbul ?
De nombreux touristes visitaient la ville par cette belle journée d’automne. Des gens qui étaient de passage, qui repartiraient. Et elle ? Etait-elle de passage ? Que devait-elle faire ? Prendre le premier avion pour n’importe quelle direction, et disparaître, tout simplement ?
« Oh, Rose, pourquoi es-tu si lâche ? » se réprimanda-t-elle. « Parce que Zoltan est trop fort, répondit une petite voix intérieure. Il peut tout obtenir de moi, il peut me détruire, m’abandonner... » Elle secoua la tête pour chasser ces pensées.
« Au diable tes peurs ! Au diable les promesses que tu t’étais faites! » décida-t-elle fermement. Elle ne voulait pas renoncer, pas maintenant. Elle avait vu trop de choses dans les yeux de Zoltan, dans son sourire. Bien sûr, il était difficile de croire qu’un tel homme — archéologue de renom, brillant écrivain, ayant un succès certain auprès des femmes — s’intéresse à une jeune fille comme elle. Pourtant, elle souhaitait désespérément y croire ! Il la désirait, elle en était certaine. Peut-être qu’un jour ce désir se transformerait en un sentiment plus profond, plus... Oui, il fallait que ce soit ainsi car ce qu’elle ressentait représentait plus que du désir ! Beaucoup plus...
L’apéritif, servi dans le parc somptueux qui entourait la maison, permit à Zoltan de se comporter en hôte parfait. Rose, un peu nerveuse en arrivant, s’était très vite détendue. Elle avait retrouvé avec plaisir Saraï accompagnée de son amant — toujours éperdu d’adoration —, et fait la connaissance d’Andréas, un archéologue américain qui travaillait à l’université d’Istanbul. D’emblée, elle l’avait trouvé sympathique...
Lorsque vint le moment de passer à table, Zoltan invita ses amis à le suivre dans la salle à manger. Le déjeuner était composé de mets typiquement turcs, tous délicieux et délicatement présentés. Zoltan plaça les convives, et Rose se trouva en face de lui, à l’une des extrémités de la longue table. Elle avait l’impression qu’il lui confiait ainsi le rôle d’hôtesse et se sentait à la fois honorée et anxieuse. Serait-elle à la hauteur de cette tâche ?
Le repas se déroula dans une ambiance amicale et joyeuse, chacun, sur les conseils de Zoltan, ayant à cœur de déguster les succulentes spécialités d’Elia, le cuisinier. Quand les desserts doux et sucrés furent servis, accompagnés de café turc, fort et brûlant, Xavier, l’amant de Saraï, évoqua un « projet » auquel Zoltan était associé.
— De quoi s’agit-il ? interrogea Rose.
— Certaines universités turques et américaines se sont associées pour présenter une exposition archéologique à New York, expliqua-t-il. Pour mon malheur, je suis chargé de tout organiser, en ce qui concerne la Turquie.
— N’êtes-vous pas heureux qu’on vous ait désigné ? s’étonna-t-elle. C’est pourtant un grand honneur de travailler à un projet de cette importance.
— Comme tous les « grands honneurs », répliqua-t-il en souriant, celui-ci prend souvent l’aspect d’une punition. Il y a tant à faire ! Je ne sais pas comment je m’en serais sorti sans l’aide d’Andréas.
— Vous exagérez ! protesta celui-ci d’une voix mal assurée.
Il paraissait tellement gêné par le compliment de Zoltan, que Rose ne put s’empêcher, une fois de plus, d’éprouver de la sympathie pour lui.
— J’ai seulement le mérite de savoir envelopper les objets de grande valeur, avant l’exportation, expliqua-t-il.
— De quel genre d’objets s’agit-il ? s’enquit la jeune femme.
— Des statues d’Assyrie, une magnifique collection d’armes en bronze, des bijoux... mais, selon moi, les vases sumériens sont le plus bel atout de cette exposition. L’inconvénient est qu’ils sont terriblement fragiles. Nous ne prendrons jamais assez de précautions... le chemin est long jusqu’à New York.
— Où se trouvent tous ces trésors, pour l’instant ? demanda Xavier.
— A l’abri, intervint laconiquement Zoltan.
— Juste sous vos pieds, indiqua Andréas aussitôt après, sans voir le regard de reproche que lui lançait Zoltan.
Xavier inspecta le tapis, sans comprendre. Devant son air incrédule, Andréas éclata de rire et poursuivit ses explications :
— Nous cherchions un lieu sûr pour entreposer ces objets. L’idée m’est alors venue d’utiliser la cave de notre hôte. Comme beaucoup de maisons turques, celle-ci possède un sous-sol assez vaste. Nous l’avons inspecté, il était propre, peu humide et difficilement accessible, bref, l’endroit idéal.
— Ainsi, nous marchons sur une mine d’or, remarqua Saraï.
— Pas exactement, objecta Zoltan d’un ton sec. Ces objets n’ont pas à proprement parler de valeur marchande. Ce sont des trésors uniquement d’un point de vue archéologique... des trésors inestimables.
— Il a raison, renchérit Andréas. Quelques-unes des plus fabuleuses découvertes de ces dernières années se trouvent réunies ici même. Je pourrais peut-être vous les montrer...
— Il n’en est pas question, dit Zoltan.
— Oh, s’il vous plaît, Zoltan, supplia Saraï, je serais si heureuse de les admirer !
— Ne soyez pas si intransigeant, insista Andréas. Il n’y a rien à craindre, nous sommes entre amis.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, rétorqua Zoltan d’une voix calme, mais ferme.
— J’aimerais beaucoup les voir, moi aussi, intervint Rose. Après tout, à Igdir j’ai...
— J’ai dit que ce n’était pas possible, coupa-t-il.
Il souriait, mais ses paroles avaient retenti comme un avertissement. Il fixa la jeune femme droit dans les yeux, et celle-ci, qui s’était levée, jugea plus prudent de se rasseoir.
Un silence pesant s’installa.
— Ces objets sont très précieux, poursuivit-il avec plus d’amabilité. J’en suis personnellement responsable et je ne veux prendre aucun risque.
— Bien sûr, bien sûr, acquiesça Xavier d’un ton conciliant. Nous comprenons.
L’atmosphère se détendit un peu et les sourires réapparurent sur les visages.
— Eh bien, proposa Zoltan, si nous cessions de parler travail et allions déguster un autre café au salon ? Peut-être Saraï acceptera-t-elle de nous dire la bonne aventure ?
— Vous lisez l’avenir ? demanda Rose à la danseuse, tandis que tous se levaient.
— Oui, je sais tirer le tarot. Mais, évidemment, ce que je prédis n’a rien de sérieux, affirma-t-elle d’un air moqueur.
— Je ne suis pas d’accord, intervint Zoltan. Saraï a parfois vu juste. J’en suis témoin.
— Qui sait ? Peut-être ai-je des dons de magicienne ?
Visiblement, la remarque de son ami l’avait flattée. Zoltan ouvrit le tiroir d’un buffet et en sortit un jeu qu’il lui tendit. Elle battit les cartes, coupa, puis regarda les convives d’un air interrogateur.
— Qui veut connaître son destin ? lança-t-elle. Vous, Andréas ?
— Non, merci. Je préfère ne pas savoir.
— Vous, mon cher ? proposa-t-elle en s’adressant à Xavier.
— Grands dieux, non ! Je suis trop superstitieux pour jouer à ces jeux-là !
— A vous, Zoltan, je ne le propose pas, déclara-t-elle, les yeux pétillants de malice. Le démon qui est en vous prendrait un malin plaisir à brouiller les cartes. Il ne reste que vous, conclut-elle en se tournant vers Rose.
— Ce sera avec plaisir, dit Rose en venant s’asseoir en face d’elle. Que dois-je faire ?
Tandis qu’elle disposait les cartes sur-la table, selon les instructions de Saraï, Rose sentit que Zoltan l’observait en souriant — sourire énigmatique et charmeur qui n’appartenait qu’à lui et qu’il n’adressait qu’à elle, comme un message secret.
— Maintenant, chère Rose, demanda Saraï quand les cartes furent disposées, voulez-vous que je vous parie de votre passé, ou que je vous prédise l’avenir ?
— Je n’ai rien à apprendre de mon passé. Je choisis l’avenir, décida-t-elle.
— Très bien.
Saraï avait pris un ton et une attitude solennels, contrastant énormément avec son comportement habituel. Rose ne put réprimer un frisson. Et si Saraï possédait réellement des dons de magicienne ?
— Choisissez une carte, murmura-t-elle.
Rose hésita, puis elle tira lentement une carte du paquet, sans quitter Zoltan des yeux.
— Retournez-la.
Attentifs, les autres invités suivaient la scène en silence.
— La lune, annonça-t-elle calmement.
Elle considéra la carte un moment, sans rien dire.
— Qu’est-ce que cela signifie ? interrogea Rose avec anxiété.
— C’est une étrange carte, répondit Saraï. Elle annonce parfois des choses sans les préciser.
— Soyez plus claire, ordonna Zoltan.
Saraï soupira.
— Déception, mensonge, malhonnêteté, énuméra-t-elle d’un ton monocorde. Une mauvaise phase vient de débuter dans votre vie, une phase dangereuse. Quelqu’un prétend être ce qu’il n’est pas. Cette personne vous trahira, vous détruira en vous entraînant dans un piège. Vous courez un grand péril.
— Un péril ? répéta Rose d’une voix sans timbre. Quel genre de péril ?
— Cette personne malfaisante est peut-être encore inconnue de vous. Les cartes disent seulement qu’il faut vous méfier des apparences, conclut-elle en plongeant son regard sombre dans celui de la jeune femme.
Rose frémit comme sous l’effet d’un froid glacial. Ses mains tremblaient légèrement, et Saraï s’en aperçut.
— Je n’ai réussi qu’à vous effrayer ! s’exclama-t-elle d’un air de profond regret. Quelle sotte je fais ! Oubliez tout cela, Rose. Ce n’est qu’un jeu.
— Une personne malfaisante, murmura Andréas. Qui cela peut-il être ?
— Je crois qu’il vaut mieux ne pas insister, intervint Zoltan en souriant gentiment à Rose.
Il tentait de la rassurer et la jeune femme, reconnaissante, lui rendit son sourire. Mais son malaise ne se dissipa pas pour autant. Elle ressentait quelque chose d’indéfinissable, une espèce de pressentiment.
Bientôt, la conversation roula sur d’autres sujets et Rose commença à se détendre. Cependant, elle remarqua à un moment dans les yeux d’Andréas une étrange lueur d’inquiétude, et ce simple fait réussit à ranimer toutes ses craintes.
Plus tard, elle sortit sous la véranda. Un peu d’air lui ferait certainement du bien. Soudain, elle s’aperçut qu’Andréas l’avait suivie. Il s’approcha d’elle et s’accouda à la balustrade.
— J’aime l’automne, déclara-t-il doucement. C’est une saison paisible.
Rose acquiesça. Le jeune homme parut hésiter, lança un regard en direction du salon où Zoltan et Saraï discutaient, puis il se retourna.
— Rose..., commença-t-il d’une voix mal assurée. J’aurais voulu vous parler de quelque chose.
— Mais je vous en prie, dit-elle aimablement.
— Je crois que vous n’apprécierez pas ce que j’ai à vous dire, tergiversa-t-il encore. Je ne devrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas...
Il avait l’air à la fois terriblement gêné et mû par une farouche détermination. Qu’avait-il donc de si grave à révéler ? Rose sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine.
— De quoi s’agit-il ?
Andréas poussa un profond soupir.
— Eh bien, quand Saraï vous a tiré les cartes, tout à l’heure, j’ai pensé que... il fallait que je vous prévienne, au risque de perdre votre sympathie. Vous êtes si douce, si innocente... Je ne veux pas qu’on vous fasse du mal.
— Qui pourrait me faire du mal ? demanda-t-elle en l’interrogeant du regard. Zoltan?
— Oui, souffla-t-il, visiblement désolé. Je connais Zoltan. C’est un brillant archéologue, un grand écrivain. C’est un honneur pour moi de travailler en collaboration avec lui...
— Mais ? coupa-t-elle en essayant de refréner la colère qui montait en elle.
— Il a beaucoup plus d’expérience que vous... dans le domaine de l’amour. Beaucoup trop...
— Je comprends, dit-elle à voix basse.
Il y avait de la compassion dans les yeux d’Andréas.
— Zoltan est très attirant, poursuivit-il. Les femmes le trouvent irrésistible... et lui, s’amuse de leurs sentiments, en parfait don Juan.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela ? interrogea-t-elle avec froideur.
— Parce que je vous ai vue le regarder. Je sais que vous tenez à lui et que vous courez à votre perte.
La jeune femme détourna la tête.
— Il n’est pas ce qu’il paraît être, Rose. Croyez-moi, il peut être très dangereux.
Il parlait avec gentillesse et Rose percevait la sincérité de ses paroles. Elle s’appuya sur la balustrade et ferma les yeux, tentant désespérément de refouler l’amertume et l’angoisse qui l’étreignaient. En toute bonne foi, Andréas venait de briser les fondations de son bonheur, et son cœur n’était que tristesse et désolation.
Pourquoi ne lui disait-elle pas qu’il se trompait, que ce qu’il racontait n’avait aucun sens ? Pourquoi était-elle restée là à l’écouter au lieu de lui tourner le dos et de partir ? A cause de son évidente sincérité ? Ou parce que ses paroles faisaient irrésistiblement écho à ses propres doutes ? Oui, depuis qu’elle connaissait Zoltan, elle s’était souvent demandé s’il était digne de confiance. Le cœur serré, elle se rappela leur première rencontre dans les montagnes d’Agri, là où tout avait commencé... avec tant de violence.
Andréas posa doucement la main sur son bras.
— Je suis désolé, Rose. Peut-être ai-je été un peu brusque.
— Ne soyez pas désolé. Je suppose que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi.
— Je tenais seulement à vous mettre en garde...
— Me mettre en garde contre quoi ? se révolta-t-elle.
Elle s’obstinait désespérément à repousser les insinuations d’Andréas, à les nier.
— Quel est donc ce danger qui me menace ? demanda-t-elle, comme si elle le défiait de répondre.
— Professionnellement, Zoltan est un archéologue reconnu et respecté. Dans sa vie privée, en revanche, il ne mérite pas la moindre confiance. Il ne sait pas aimer. Il prend ce qu’il désire, s’en sert et l’abandonne, sans aucun scrupule. Pour lui, la séduction est un jeu. Un jeu facile et cruel... Combien de jeunes filles ont eu le cœur brisé par...
— Taisez-vous ! s’écria-t-elle, submergée par le désespoir.
Elle ferma les yeux et se boucha les oreilles.
— Je vous en prie, taisez-vous!
Le cœur battant, elle resta un moment ainsi, fermée à tout, tentant en vain de refouler sa douleur. Puis, lentement, elle ouvrit les yeux, laissa retomber ses mains et regarda Andréas.
— Excusez-moi.
Elle avait à peine articulé ces mots que Zoltan les rejoignait dans la véranda.
— Des confidences ? interrogea-t-il en s’approchant de Rose et en lui prenant le bras.
— Nous admirions le jardin...
Elle ne put réprimer un frisson quand elle croisa son regard. Non, ce n’était pas possible ! Andréas se trompait. Zoltan ne pouvait pas être cruel ! Elle désirait de toutes ses forces lui faire confiance.
Elle défia Andréas des yeux et se serra contre Zoltan, comme une enfant apeurée.
— Mais vous tremblez ! remarqua-t-il. Etes-vous malade ?
— J’ai un peu froid, souffla-t-elle d’une voix faible.
— Rentrons. Elia va allumer un feu, vous vous installerez devant la cheminée.
Il se retourna vers Andréas.
— Je vais raccompagner Saraï et Xavier. Andréas, voulez-vous que je vous dépose en même temps ?
— Ce sera parfait, accepta le jeune homme.
Il jeta un coup d’œil hésitant sur Rose, lui adressa un sourire plein de compassion, puis hocha la tête.
Le feu crépitait à présent, et le salon s’emplissait d’une douce chaleur. Rose, installée devant la cheminée, commençait à se sentir mieux.
Les invités s’apprêtèrent à partir et vinrent lui dire au revoir. Quand ils furent sortis, Zoltan s’approcha de la jeune femme.
— Tout va bien ? demanda-t-il doucement.
Elle leva la tête et, une fois de plus, se sentit transportée par la beauté magnétique de cet homme.
— Tout va bien, répondit-elle en souriant.
Satisfait, il hocha la tête.
— Je reconduis nos amis chez eux, à présent. Acceptez-vous de m’attendre ici ? J’aimerais être un peu seul avec vous.
Il se pencha et déposa un baiser sur ses lèvres.
Elle ne protesta pas, ne bougea pas, elle consentait à tout, pourvu qu’ils restent ensemble... pourvu qu’il l’aime.
— Je serai de retour dans une demi-heure, l’entendit-elle promettre.
« Oh, Zoltan, ne partez pas ! Ne me quittez pas ! Je ne pourrais pas le supporter ! » suppliait-elle intérieurement.
Inconscient du tourment qui la tenaillait, Zoltan lui caressa tendrement la joue, se détourna et s’en alla.
Elle entendit sa voiture qui s’éloignait, et se sourit à elle-même, d’un sourire amer. Qu’allait-elle faire maintenant ? Attendre. Attendre et ressasser sa peine ?
Les paroles d’Andréas résonnaient à ses oreilles : « Zoltan n’est pas ce qu’il paraît être. » Mais pourquoi le croirait-elle ? Andréas avait peut-être agi par jalousie envers Zoltan ? Elle aurait dû le gifler pour son insolence ! décida-t-elle avec fureur. Mais aussitôt, sa colère retomba pour laisser place au doute. Le visage d’Andréas, si prévenant, si innocent, la hantait.
Elle plongea son regard dans les flammes, suivant d’un air absent leurs arabesques chatoyantes. Seule une certitude l’étreignait tout entière : elle aimait Zoltan. Oui, aussi sûrement que ce feu crépitait et réchauffait son corps, elle aimait cet homme... comme jamais elle n’avait aimé.
Instinctivement elle savait que nul autre ne parviendrait plus à l’émouvoir. Ce qu’elle ressentait était unique, merveilleux. Zoltan l’avait révélée à elle-même, lui faisant connaître ce qu’elle ne soupçonnait même pas. Elle se trouvait, grâce à lui, au départ d’une nouvelle vie, d’un nouveau chemin à parcourir, et au bout de ce chemin, elle en était sûre, il ne pouvait y avoir que le bonheur.
Subitement, elle eut une envie folle de se retrouver dans ses bras. Tout lui semblait possible, ses craintes s’étaient envolées. Mais Zoltan ne serait pas de retour avant un moment. Que faire pour occuper cette attente devenue insupportable ?
La jeune femme se leva et parcourut la pièce des yeux, à la recherche d’un livre ou d’une revue. Son regard s’arrêta sur un objet brillant, posé sur une table basse. Les clés de Zoltan.
Elle les fit tourner entre ses doigts. Une idée venait de surgir dans son esprit : elle se rappelait la discussion pendant le déjeuner, à propos de l’exposition archéologique. Zoltan ne lui en voudrait pas si elle allait admirer ces merveilleux objets. Son interdiction ne la concernait sûrement pas.
Prenant son sac au passage, elle emprunta le long couloir du rez-de-chaussée et trouva très vite l’issue qui menait au sous-sol : c’était une lourde porte blindée et la clé qui l’ouvrait s’avéra, elle aussi, facilement reconnaissable.
Le cœur battant, Rose déverrouilla la serrure et pénétra dans la cave. Elle appuya sur un interrupteur et un néon s’alluma, révélant une imposante collection de statuettes et de céramiques alignées sur une immense table basse.
Rose ferma la porte derrière elle et s’avança pour admirer l’extraordinaire collection de statues grecques et de vases superbement restaurés. De grandes boîtes capitonnées contenaient des bijoux : pendentifs, bagues et bracelets de cuivre, d’argent ou d’or.
La jeune femme marchait lentement autour de la table, désireuse de tout voir. Son regard fut un instant attiré par une tête en terre cuite. Elle continua à avancer, puis soudain, fronça les sourcils et se retourna pour mieux observer la sculpture. C’était une tête de guerrier, typique de l’époque babylonienne, en terre cuite, rose vif. Le casque et la barbe du guerrier étaient finement peints, avec des lignes en spirale très détaillées.
Mais quelque chose intriguait Rose. Elle fixa d’un œil exercé le tracé des lignes peintes, pt un pressentiment l’envahit. Elle s’approcha davantage, et ses doutes ne firent que s’accentuer. Stupéfaite, et étrangement mal à l’aise, elle dut bien se rendre à l’évidence : cette sculpture était un faux !
Pourtant cela semblait impossible ! Espérant s’être trompée, elle examina encore l’œuvre d’art, toucha avec précaution l’argile pour en évaluer l’ancienneté, mais rien n’infirma sa conviction : il s’agissait bel et bien d’une imitation. Rose venait de passer trois mois à déterrer des objets de la même époque, et son jugement en la matière était fiable.
« Mon Dieu ! songea-t-elle, affolée, il faut absolument que je prévienne Zoltan... »
Subitement, un frisson la parcourut. Elle se rendait compte de l’absurdité de la situation. Comment Zoltan, éminent archéologue, avait-il pu se laisser mystifier ? La réponse s’imposait : Zoltan savait que cette tête de guerrier n’était qu’une imitation ! Etait-ce pour cette raison qu’il avait refusé de montrer ces objets ? Avait-il eu peur que la jeune femme ne s’aperçoive de la supercherie ? Au comble de la confusion, Rose ne savait plus que penser.
Lentement, elle prit la sculpture dans ses mains et la fit tourner entre ses doigts. L’illusion était absolument parfaite. Andréas n’y avait certainement vu que du feu, et les Américains s’y seraient trompés aussi. Mais pourquoi ce stratagème ? Pourquoi Zoltan avait-il décidé d’introduire un faux au milieu de la prestigieuse exposition de New York ?
Soudain, son cœur bondit dans sa poitrine. Qu’adviendrait-il d’elle si Zoltan la surprenait ici ? Prise de panique, elle se dépêcha de replacer l’objet sur son présentoir, mais ses doigts tremblaient, et la tête en argile lui glissa des mains, tombant avec un bruit mat sur la table.
Horrifiée, la jeune femme se mordit les lèvres et, avec précaution, elle souleva l’objet. Retenant son souffle, priant pour qu’il n’y ait pas trop de dégâts, elle l’examina. Une fêlure, juste sous le menton du guerrier, formait un demi-cercle sur le cou. Avec beaucoup de chance — vraiment beaucoup ! — personne ne s’en apercevrait, songea-t-elle pour calmer sa peur.
Mais un autre détail attira son attention. Le socle, à la base du cou, était scellé, chose rare dans ce genre de sculpture. La tête en argile, vue de dessous, ressemblait ainsi à un boîtier. Une sorte de cachette.
Mue par un pressentiment, Rose cala l’objet contre elle et passa un ongle dans la fêlure accidentelle. Avec un bruit net, la tête se détacha aussitôt du cou, dévoilant un espace creux à l’intérieur.
La jeune femme reposa le socle sur la table, glissa une main dans la tête d’argile et, incrédule, en sortit un petit sachet rempli d’une fine poudre blanche... Un rapide examen lui permit de constater que la statue contenait au moins une dizaine de ces sachets. Ce ne pouvait être que de l’héroïne — ce poison qui distillait l’illusion du bonheur et... la mort.
Abasourdie, Rose contemplait avec horreur sa dangereuse découverte.
— Oh, Zoltan ! Non ! murmura-t-elle d’une voix brisée.