Stello

Alfred de Vigny · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/5

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Stello

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

“THOMAS CHATTERTON.”

CHAPITRE XVI

OÙ LE DRAME EST INTERROMPU PAR L’ÉRUDITION D’UNE MANIÈRE DÉPLORABLE AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS

Lorsque j’eus achevé de lire cette grande lettre, qui me fatigua beaucoup la vue et l’entendement, à cause de la finesse de l’écriture et de la quantité d’e muets et d’y que Chatterton y avait entassés par habitude d’écrire le vieil anglais, je la rendis à la sérieuse Kitty. Elle était restée appuyée sur son comptoir; son cou long et flexible laissait aller sur l’épaule sa tête rêveuse et ses deux coudes, appuyés sur le marbre blanc, s’y réfléchissaient, ainsi que tout son buste charmant. Elle ressemblait à une petite gravure de Sophie Western, la patiente maîtresse de Tom Jones, gravure que j’ai vue autrefois à Douvres, chez…

—Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu’ai-je besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, à ceux qui ont un peu d’imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut mieux que tant de détails, et, si je vous laisse faire, vous me direz de quelle manufacture était la soie qui servit à nouer la rosette de ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d’une manière effrayante.

—Là! là! s’écria le Docteur-Noir avec autant d’indignation qu’il put forcer son visage impassible à en indiquer; sitôt que je veux devenir sensible, vous m’arrêtez tout court; ma foi, vogue la galère; vive Démocrite! Habituellement j’aime mieux qu’on ne rie ni ne pleure, et qu’on voie froidement la vie comme un jeu d’échecs; mais, s’il faut choisir d’Héraclite ou de Démocrite pour parler aux hommes d’eux-mêmes, j’aime mieux le dernier, comme plus dédaigneux. C’est vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et les haïsseurs la prennent trop à coeur. C’est ce que vous faites, dont bien me fâche. L’espèce humaine, qui est incapable de rien faire de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle monotone. Permettez donc que je poursuive à ma manière.

—Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d’un ton de victime.

L’autre poursuivit fort à son aise:

—Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tête vers la rue, la secoua deux fois et me dit:

“He is gone!”

—Assez! assez! La pauvre petite! s’écria Stello. Oh! assez! N’ajoutez rien à cela. Je la vois tout entière dans ce seul mot: Il est parti! Ah! silencieuse Anglaise, c’est bien tout ce que vous avez dû dire! Oui, je vous entends; vous lui aviez donné un asile, vous ne lui faisiez jamais sentir qu’il était chez vous; vous lisiez respectueuse- ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda- cieux; vous ne lui laissiez voir qu’ils étaient beaux à vos yeux que par votre soin de les apprendre à vos enfants avec leur prière du soir. Peut-être hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux de Birtha à son ami, une croix, presque imperceptible et facile à effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si une de vos larmes a enlevé une lettre du précieux manuscrit, vous avez cru sincèrement y avoir fait une tache, et vous avez cherché à la faire disparaître. Et il est parti! Pauvre Kitty! L’ingrat, he is gone!

—Bien! très bien! dit le Docteur, il n’y a qu’à vous lâcher la bride; vous m’épargnez bien des paroles vaines, et vous devinez très juste. Mais qu’avais-je besoin de vous donner d’aussi inutiles détails sur Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages.

—C’est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser instruire avec résignation sur les choses que je sais le mieux, afin de voir si on les sait de la même manière que moi; car il y a diverses manières de savoir les choses.

—Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas de cette idée, au lieu de la laisser s’évaporer, comme au dehors d’un flacon débouché, vous diriez que c’est un spectacle curieux que de voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque cerveau: l’un renferme d’une Science le pied seulement, et n’en a jamais aperçu le corps; l’autre cerveau contient d’elle une main tronquée; un troisième la garde, l’adore, la tourne, la retourne en lui-même, la montre et la démontre quelquefois dans l’état précisément du fameux torse, sans la tête, les bras et les jambes; de sorte que, tout admirable qu’elle est, sa pauvre Science n’a ni but, ni action, ni progrès; les plus nombreux sont ceux qui n’en conservent que la peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont là les plus fiers. Mais, quant à ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient, posséderaient le tout, intérieur et extérieur, corps et âme, ensemble et détail, ayant tout cela également présent à la pensée pour en faire usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs très humbles. Depuis que je voyage, étudiant les sommités intellectuelles de tous les pays, je n’ai pas trouvé l’espèce que je viens de vous décrire.

Moi-même, monsieur, je vous avoue que je suis fort éloigné de savoir si complètement ce que je dis, mais je le sais toujours plus complètement que ceux à qui je parle ne me comprennent et même ne m’écoutent. Et remarquez, s’il vous plaît, que la pauvre humanité a cela d’excellent, que la médiocrité des masses exige fort peu des médiocrités d’un ordre supérieur, par lesquelles elle se laisse complaisamment et fort plaisamment instruire.

Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j’allais vous faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur le vieil anglais, sur son mélange de saxon et de normand, sur ses e muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J’allais pousser des gémissements pleins de gravité, d’importance et de méthode, sur la perte irréparable des vieux mots si naïfs et si expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour dead. Certainement, traduisant si facilement l’anglais de 1449 en anglais de 1832, il n’y a pas une chaire de bois de sapin tachée d’encre d’où je ne me fusse montré très imposant à vos yeux. Dans ce fauteuil même, malgré sa propreté, j’aurais pu encore vous jeter dans un de ces agréables étonnements qui font que l’on se dit: C’est un puits de science, lorsque je me suis aperçu fort à propos que vous connaissiez votre Chatterton, ce qui n’arrive pas souvent à Londres (ville où l’on voit pourtant beaucoup d’Anglais, me disait un voyageur très considéré à Paris); me voici donc retombé dans l’état fâcheux d’un homme forcé de causer au lieu de prêcher, et par-ci par-là d’écouter! Écouter! ô la triste et inusitée condition pour un Docteur!

Stello sourit pour la première fois depuis bien longtemps.

—Je ne suis pas fatigant à écouter, dit-il lentement; je suis trop vite fatigué de parler…

—Fâcheuse disposition, interrompit l’autre, en la bonne ville de Paris, où celui-là est déclaré éloquent qui, le dos à la cheminée ou les mains sur la tribune, dévide pour une heure et demie des syllabes sonores, à la condition toutefois qu’elles ne signifient rien qui n’ait été lu et entendu quelque part.

—Oui, continua Stello les yeux attachés au plafond comme un homme qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur de moment en moment; oui, je me sens ému à la mémoire de ces oeuvres naïves et puissantes que créa le génie primitif et méconnu de Chatterton mort à dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu’un nom, comme Charlemagne, tout cela est beau, étrange, unique et grand.

O triste, ô douloureux, ô profond et noir Docteur! si vous pouvez vous émouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le début simple et antique de la Bataille d’Hastings? Avoir ainsi dépouillé l’homme moderne! S’être fait par sa propre puissance moine du dixième siècle! un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon révolté contre son joug normand, qui ne connaît que deux puissances au monde, le Christ et la mer. A elles il adresse son poème, et s’écrie:

“O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles comtes et de valeureux “chevaliers sont bravement tombés en combattant pour le roi Harold dans la plaine” d’Hastings.”

“O mer! mer féconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence puissante, n’as-tu “pas soulevé le flux de tes eaux contre les chevaliers du duc Wylliam ?”

—Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d’impression! interrompit le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et embourbé; j’y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers du Lignon; j’ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre où il soit écrit: Guillaume est parti d’ici pour Hastings.

—“De ce duc Wylliam, continua Stello en déclamant pompeusement, dont les lâches flèches “ont tué tant de comtes et arrosé les champs d’une large pluie de sang.”

—C’est un peu bien homérique, grommela le Docteur.

The souls of many chiefs untimely slain.

—Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse! continuait l’enthousiasme de Stello.

Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et s’avance en chantant l’air de Roland…

—Très exact! très historique! murmurait sourdement la Science du Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commença l’engagement par le chant de Roland:

Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores accenderet.

Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en criant: Hiu! hiu! C’était l’usage barbare.

Et maistre Robert de Wace donc, que l’on a nommé Gace, Gape, Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand:

Taillifer, qui moult bien chantout, Sorr un cheval qui tost allout, Devant le duc allout chantant De Karlemagne et de Rollant, Et de Olivier et des vassals Qui morurent en Rouncevals.

—Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en même temps que le Docteur récitait avec lenteur et satisfaction ses citations; la flèche normande heurte la cotte de mailles saxonne. C’est le sire de Châtillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille île saxonne; la face de l’île est renouvelée, sa langue changée; et il ne reste que dans quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis Rowley, pour gémir et prier auprès des statues de pierre des saints rois saxons, qui portent chacune une petite église dans leur main.

—Et quelle érudition! s’écria le Docteur. Il a fallu joindre les lectures françaises aux traditions saxonnes. Que d’historiens depuis Hue de Longueville jusqu’au sire de Saint-Valery! Le vidame de Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow appelle Moulinous, et le prétendu Rowley du Mouline; et le bon sire de Sanceaulx, et le vaillant sénéchal de Torcy, et le sire de Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d’histoires mal rimées, balladées et versiculées! C’est le monde d’Ivanhoë.

—Ah! soupirait Stello, qu’il est rare qu’une si simple et si magnifique création que celle de la Bataille d’Hastings vienne du même poète anglais que ces chants élégiaques qui la suivent; quel poète anglais écrivit rien de semblable à cette ballade de Charité si naïvement intitulée: An excelente balade of Charitie? comme l’honnête Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega Carpio; rien de naïf comme le dialogue de l’abbé de Saint-Godwyn et de son pauvre; que le début est simple et beau! que j’ai toujours aimé cette tempête qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes et justes! quel large tableau, tel que depuis l’Angleterre n’en a pas eu de meilleurs en ses poétiques galeries.

Voyez:

“C’était le mois de la Vierge. Le soleil était rayonnant au milieu du jour, l’air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voilà qu’il se leva sur la mer un amas de nuages d’une couleur noire, qui s’avancèrent dans un ordre effrayant et de roulèrent au-dessus des bois en cachant le front éclatant du soleil. La noire tempête s’enflait et s’étendait à tire-d’aile…”

Et n’aimez-vous pas (qui ne l’aimerait?) à remplir vos oreilles de cette sauvage harmonie des vieux vers?

The sun was glemeing in the middle of daie, Deadde still the aire, and eke the welken blue, When from the sea arist in drear arraie A hepe of cloudes of sable sullen hue, The which full fast unto the woodlande drewe, Hiltring attenes the sunnis fetyve face, And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace.

Le Docteur n’écoutait pas.

—Je soupçonne fort, dit-il, cet abbé de Saint Godwyn de n’être autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre, et il est visible que Rowley est yorkiste.

—O damné commentateur! vous m’éveillez! s’écria Stello sorti des délices de son rêve poétique.

—C’était bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu’il me fût permis de passer du livre à l’homme, et de quitter la nomenclature de ses ouvrages pour celle de ses événements, qui furent très peu compliqués, mais qui valent la peine que j’en achève le récit.

—Récitez donc, dit Stello avec humeur.

Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la ferme résolution de penser à autre chose, résolution qu’il ne put mettre à exécution, comme on le pourra voir si l’on se condamne à lire le chapitre suivant.

CHAPITRE XVII

SUITE DE L’HISTOIRE DE KITTY BELL

Un Bienfaiteur

Je disais donc, reprit le plus glacé des docteurs, que Kitty m’avait regardé languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la situation de son âme, que je dus me contenter de sa céleste expression pour explication générale et complète de tout ce que je voulais savoir de cette situation mystérieuse que j’avais tant cherché à deviner. La démonstration en fut plus claire encore un moment après; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de commisération sentimentale que chacun aime à trouver dans son semblable…

—Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello.

—...Tandis que j’apitoyais mon visage, on entendit rouler avec fracas un carrosse lourd et doré qui s’arrêta devant la boutique toute vitrée où Kitty était éternellement renfermée, comme un fruit rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant les chevaux et derrière la voiture; nécessaires précautions, car il était deux heures après midi à l’horloge de Saint-Paul.

—The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s’écria tout à coup Kitty en frappant ses mains l’une contre l’autre avec une joie qui fit devenir ses joues enflammées et ses yeux brillants de mille douces lumières; et, par un instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants, elle qui avait une joie d’amante!—Les femmes ont des mouvements inspirés on ne sait d’où.

C’était, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le très honorable M. Beckford, roi de Londres, élu parmi les soixante-douze corporations des marchands et artisans de la ville, qui ont à leur tête les douze corps des orfèvres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef suprême. Vous savez que jadis le Lord-maire était si puissant, qu’il alarmait les rois et se mettait à la tête de toutes les révolutions, comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres. M. Beckford n’était nullement révolutionnaire en 1770; il ne faisait nullement trembler le Roi; mais c’était un digne gentleman, exerçant sa juridiction avec gravité et politesse, ayant son palais et des grands dîners, où quelquefois le Roi était invité, et où le Lord-maire buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid. Tous les soirs, après dîner, il se levait de table le premier, vers huit heures, allait lui-même ouvrir la grande porte de la salle à manger aux femmes qu’il avait reçues, ensuite se rasseyait avec tous les hommes, et demeurait à boire jusqu’à minuit. Tous les vins du globe circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford vidait le premier avec une égale indifférence. Il parlait des affaires publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de Mansfield, aussi a son aise après la trentième bouteille qu’avant la première, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait aucune altération dans la soirée. Il se défendait avec bon sens et modération des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu qui eut le courage ou la faiblesse de laisser éternellement anonyme un des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laissé le second Évangile, l’Imitation de Jésus-Christ.

—Et que m’importent à moi les trois ou quatre syllabes d’un nom? soupira Stello. Le Laocoon et la Vénus de Milo sont anonymes, et leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs avec un petit marteau. Le nom d’Homère, ce nom de demi-dieu, vient d’être rayé du monde par un monsieur grec! Gloire, rêve d’une ombre! a dit Pindare, s’il a existé, car on n’est sûr de personne à présent.

—Je suis sûr de M. Beckford, reprit le Docteur; car j’ai vu, dis-je, sa grosse et rouge personne en ce jour-là, que je n’oublierai jamais. Le brave homme était d’une haute taille, avait le nez gros et rouge, tombant sur un menton rouge et gros. Il a existé, celui-là! personne n’a existé plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, dédaigneux et gourmand, longuement emmailloté dans une veste de brocart d’or; des joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout- teuses, qui le portaient noblement d’un pas prudent, mais ferme et honorable; une queue poudrée, enfermée dans une grande bourse qui couvrait ses rondes et larges épaules, dignes de porter, comme un monde, la charge de Lord-Mayor.

Tout cet homme descendit de voiture lentement et péniblement.

Tandis qu’il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais, que M. Chatterton n’avait été si désespéré que parce que cet homme, son dernier espoir, n’était pas venu, malgré sa promesse.

—Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue turque!

—Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le Docteur, qu’elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revînt avec le Lord-Maire.

En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque côté du marchepied une grosse torche résineuse, qui ajoutait au charme du brouillard ceux d’une vapeur noire et d’une détestable odeur, et que M. Beckford faisait son entrée dans la boutique, l’ombre de tous les jours, l’ombre pâle, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et entra à sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton.

Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant sans poudre sur les oreilles, le profil d’un jeune Lacédémonien, un front haut et large, des yeux noirs, très grands, fixes, creux et perçants, un menton relevé sous des lèvres épaisses, auxquelles le sourire ne semblait pas avoir été possible. Il s’avança d’un pas régulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur la figure de Kitty; elle cacha sa belle tête dans ses deux mains. Le costume de Chatterton était entièrement noir de la tête aux pieds; son habit, serré et boutonné jusqu’à la cravate, lui donnait tout ensemble l’air militaire et ecclésiastique. Il me sembla parfaitement fait et d’une taille élancée. Les deux petits enfants coururent se pendre à ses mains et à ses jambes comme accoutumés à sa bonté. Il s’avança, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua vigoureusement, de manière à arracher le bras avec l’omoplate. Ils se toisèrent tous deux avec surprise.

Kitty Bell dit à Chatterton, du fond de son comptoir et d’une voix toute timide, qu’elle n’espérait plus le voir. Il ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, soit qu’il ne voulût pas entendre.

Quelques personnes, femmes et hommes, étaient entrées dans la boutique, mangeaient et causaient indifféremment. Elles se rapprochèrent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la parole avec l’accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant d’un protecteur. Les voix se turent par degrés et, comme vous dites entre Poètes, les éléments semblèrent attentifs, et même le feu jeta partout des lueurs éclatantes qui sortaient des lampes allumées par Kitty Bell, heureuse jusqu’aux larmes de voir pour la première fois un homme puissant tendre la main à Chatterton. On n’entendait plus que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises fourrées, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons, pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des plum-buns qu’elles croquaient.

M. Beckford dit donc à peu près ceci:

“Je ne suis pas Lord-Maire pour rien, mon enfant; je sais bien ce que c’est que les pauvres jeunes gens, mon garçon. Vous êtes venu m’apporter vos vers hier, et je vous les rapporte aujourd’hui, mon fils: les voilà. J’espère que je suis prompt, hein? Et je viens moi- même voir comment vous êtes logé et vous faire une petite proposition qui ne vous déplaira pas.

“Commencez par me reprendre tout cela.”

Ici l’honorable M. Beckford prit des mains d’un laquais plusieurs manuscrits de Chatterton, et les lui remit en s’asseyant lourdement et s’étalant avec ampleur. Chatterton prit ses parchemins et ses papiers avec gravité, et les mis sous son bras, regardant le gros Lord-Maire avec ses yeux de feu.

“Il n’y a personne, continua le généreux M. Beckford, à qui il ne soit arrivé, comme à vous, de dérailler dans sa jeunesse. Eh! eh! —cela plaît aux jolies femmes.—Eh! eh! c’est de votre âge, mon beau garçon.—Les young ladies aiment cela.—N’est-il pas vrai, la belle?...”

Et il allongea le bras pour toucher le menton de Kitty Bell par- dessus le comptoir. Kitty se rejeta jusqu’au fond de son fauteuil, et regarda Chatterton avec épouvante, comme si elle se fût attendue à une explosion de colère de sa part; car vous savez ce que l’on a écrit du caractère de ce jeune homme:

He was violent and impetuous to a strange degree. “J’ai fait comme vous dans mon printemps, dit fièrement le gros M. Beckford, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n’ont écrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens. Mais j’avais la raison assez avancée, même à votre âge, pour ne donner aux Muses que le temps perdu; et mon été n’était pas encore venu, que j’étais déjà tout aux affaires: mon automne les a vues mûrir dans mes mains, et mon hiver en recueille aujourd’hui les fruits savoureux.”

Ici l’élégant M. Beckford ne put s’empêcher de regarder autour de lui, pour lire, dans les yeux des personnes qui l’entouraient, la satisfaction excitée par la facilité de son élocution et la fraîcheur de ses images.

Les affaires mûrissant dans l’automne de sa vie parurent faire, sur deux ministres, un Quaker noir et un Lord rouge, qui se trouvaient là, une impression aussi profonde que celle que produisent à notre tribune de l’an 1932 les discours des bons petits vieux généraux del signor Buonaparte, lorsqu’ils nous demandent, en phrases de collège et d’humanités, nos enfants et nos petits-enfants pour en faire de grands corps d’armée, et pour nous montrer comment, parce qu’on s’est occupé, durant dix-sept ans, du débit des vins et de la tenue des livres, on saurait bien encore perdre sa petite bataille comme on faisait en l’absence du grand maître.

L’honnête M. Beckford, ayant ainsi séduit les assistants par sa bonhomie mêlée de dignité et de bonne façon, poursuivit sur un ton plus grave:

“J’ai parlé de vous, mon ami, et je veux vous tirer d’où vous êtes. On ne s’est jamais adressé en vain au Lord-Maire depuis un an; je sais que vous n’avez rien pu faire au monde que vos maudits vers, qui sont d’un anglais inintelligible, et qui, en supposant qu’on les comprît, ne sont pas très beaux. Je suis franc, moi, et je vous parle en père, voyez-vous;—et quand même ils seraient très beaux,—à quoi bon? je vous le demande, à quoi bon?”

Chatterton ne bougeait non plus qu’une statue. Le silence des sept ou huit assistants était profond et discret: mais il y avait dans leurs regards une approbation marquée de la conclusion du Lord-Maire, et ils se disaient du sourire: A quoi bon?

Le bienfaisant visiteur continua:

“Un bon Anglais qui veut être utile à son pays doit prendre une carrière qui le mette dans une ligne honnête et profitable. Voyons, enfant, répondez-moi.—Quelle idée vous faites-vous de vos devoirs?”

Et il se renversa de façon doctorale.

J’entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fit cette singulière réponse en saccadant ses paroles et s’arrêtant à chaque phrase:

“L’Angleterre est un vaisseau: notre île en a la forme; la proue tournée au nord, elle est comme à l’ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d’autres vaisseaux faits à son image et qui vont la représenter sur toutes les côtes du monde. Mais c’est à bord du grand navire qu’est notre ouvrage à tous. Le Roi, les Lords, les Communes, sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la main aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons; nous sommes tous de l’équipage, et nul n’est inutile dans la manoeuvre de notre glorieux navire.”

Cela fit sensation. On s’approcha sans trop comprendre et sans savoir si l’on devait se moquer ou applaudir, situation accoutumée du vulgaire.

“Well, very well! cria le gros Beckford, c’est bien, mon enfant! c’est noblement représenter notre bienheureuse patrie! Rule Britannia! chanta-t-il en fredonnant l’air national. Mais, mon garçon, je vous prends par vos paroles. Que diable peut faire le Poète dans la manoeuvre?”

Chatterton resta dans sa première immobilité: c’était celle d’un homme absorbé par un travail intérieur qui ne cesse jamais et qui lui fait voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et dit:

“Le Poète cherche aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur.”

Je me levai, et courus, malgré moi, lui serrer la main. Je me sentais du penchant pour cette jeune tête montée, exaltée, et en extase comme est toujours la vôtre.

Le Beckford eut de l’humeur.

“Imagination! dit-il…”

—Imagination! Céleste vérité! pouviez-vous répondre, dit Stello.

—Je sais mon Polyeucte comme vous, reprit le Docteur, mais je n’y songeais guère en ce moment.

“Imagination! dit M. Beckford, toujours l’imagination au lieu du bon sens et du jugement! Pour être Poète à la façon lyrique et somnambule dont vous l’êtes, il faudrait vivre sous le ciel de Grèce, marcher avec des sandales, une chlamyde et les jambes nues, et faire danser les pierres avec le psaltérion. Mais avec des bottes crottées, un chapeau à trois cornes, un habit et une veste, il ne faut guère espérer se faire suivre, dans les rues, par le moindre caillou, et exercer le plus petit pontificat ou la plus légère direction morale sur ses concitoyens.

“La Poésie est à nos yeux une étude de style assez intéressante à observer, et faite quelquefois par des gens d’esprit; mais qui la prend au sérieux? quelque sot. Outre cela, j’ai retenu ceci de Ben Jonson, et je vous le donne comme certain, savoir: que la plus belle Muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme, et qu’il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femmes. Vous avez essayé de tout ce que pouvait donner la vôtre; quittez-la mon garçon; croyez-moi, mon petit ami. D’un autre côté, nous vous avons essayé dans des emplois de finance et d’administration, où vous ne valez rien. Lisez ceci; acceptez l’offre que je vous fais, et vous vous en trouverez bien, avec de bons compagnons autour de vous. Lisez ceci, et réfléchissez mûrement; cela en vaut la peine.”

Ici, remettant un petit billet à ce sauvage enfant, le Lord-Maire se leva majestueusement.

“C’est, dit-il en se retirant au milieu des saluts et des hommages, c’est qu’il s’agit de cent livres sterling par an.”

Kitty Bell se leva, et salua comme si elle eût été prête à lui baiser la main à genoux. Toute l’assistance suivit jusqu’à la porte le digne magistrat, qui souriait et se retournait, prêt à sortir avec l’air bénin d’un évêque qui va confirmer des petites filles. Il s’attendait à se voir suivi de Chatterton, mais il n’eut que le temps d’apercevoir le mouvement violent de son protégé.—Chatterton avait jeté les yeux sur le billet; tout à coup il prit ses manuscrits, les lança sur le feu de charbon de terre qui brûlait dans la cheminée, à la hauteur des genoux, comme une grande fournaise, et disparut de la chambre.

M. Beckford sourit avec satisfaction et, saluant de la portière de sa voiture: “Je vois avec plaisir, cria-t-il, que je l’ai corrigé, il renonce à sa Poésie.” Et ses chevaux partirent.

“C’est à la vie, me dis-je, qu’il renonce.”—Je me sentis serrer la main avec une force surnaturelle. C’était Kitty Bell qui, les yeux baissés, et n’ayant l’air, aux yeux de tous, que de passer près de moi, m’entraînait vers une petite porte vitrée, au fond de la boutique, porte que Chatterton avait ouverte pour sortir.

On parlait bruyamment de la bienfaisance du Lord-Maire; on allait, on venait. On ne la vit pas. Je la suivis.

CHAPITRE XVIII

UN ESCALIER

Saint Socrate, priez pour nous! disait Érasme le savant. J’ai fait souventes fois cette prière en ma vie, continua le Docteur, mais jamais si ardemment, vous m’en pouvez croire, qu’au moment où je me trouvai seul avec cette jeune femme, dont j’entendais à peine le langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n’était pas claire à mes yeux plus que la parole à mes oreilles.

Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous étions arrivés au bas d’un long escalier, et là elle s’arrêta tout court, comme si les jambes lui eussent manqué au moment de monter. Elle se retint un instant à la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe de passer seul.

“Vite! vite! allez!” me dit-elle en français, à ma grande surprise; je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu’alors, arrêté cette timide personne.

Elle était glacée d’effroi; les veines de son front étaient gonflées, ses yeux étaient ouverts démesurément; elle frissonnait et essayait en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C’était une autre femme que sa frayeur me découvrait.

Elle tendait sa belle tête en haut pour écouter ce qui arrivait, et paraissait sentir une horreur secrète qui l’attachait à la place où elle était tombée. J’en frémis moi-même, et la quittai brusquement pour monter. Je ne savais vraiment où j’allais, mais j’allais comme une balle qu’on a lancée violemment.

“Hélas! me disais-je en gravissant au hasard l’étroit escalier, hélas! quel sera l’Esprit révélateur qui daignera jamais descendre du ciel pour apprendre aux sages à quels signes ils peuvent deviner les vrais sentiments d’une femme quelconque pour l’homme qui la domine secrètement? Au premier abord, on sent bien quelle est la puissance qui pèse sur son âme, mais qui devinera jamais jusqu’à quel degré cette femme est possédée? Qui osera interpréter hardiment ses actions et qui pourra, dès le premier coup d’oeil, savoir le secours qu’il convient d’apporter à ses douleurs? Chère Kitty! me disais-je (car en ce moment je me sentais pour elle l’amour qu’avait pour Phèdre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein frémissait des passions dévorantes de la fille qu’elle avait allaitée), chère Kitty! pensais-je, que ne m’avez-vous dit: Il est mon amant? J’aurais pu nouer avec lui une utile et conciliante amitié; j’aurais pu par- venir à sonder les plaies inconnues de son coeur; j’aurais… Mais ne sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles où le regard d’une femme aimée n’a pas réussi? Mais comment l’aime-t-elle? Est-elle plus à lui qu’il n’est à elle? N’est-ce pas le contraire? Où en suis-je? Et même je pourrais dire: Où suis-je?”

En effet, j’étais au dernier étage de l’escalier, assez négligemment éclairé, et je ne savais de quel côté tourner, lorsqu’une porte d’appartement s’ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une petite chambre dont le parquet était entièrement couvert de papiers déchirés en mille pièces. J’avoue que la quantité en était telle, les morceaux en étaient si petits, cela supposait la destruction d’un si énorme travail, que j’y attachai longtemps les yeux avant de les reposer sur Chatterton, qui m’ouvrait la porte.

Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du corps; et il était temps, car il allait tomber et se balançait comme un mât coupé par le pied.—Il était devant sa porte; je l’appuyai contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien- drait une momie dans sa boîte.—Vous eussiez été épouvanté de cette figure.—La douce expression du sommeil était paisiblement étendue sur ses traits; mais c’était l’expression d’un sommeil de mille ans, d’un sommeil imposé par l’excès du mal. Les yeux étaient encore entr’ ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour s’y arrêter: la bouche était béante, et la respiration forte, égale et lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar.

Il secoua la tête, et sourit un moment comme pour me faire entendre qu’il était inutile de m’occuper de lui.—Comme je le soutenais toujours très ferme par les épaules, il poussa du pied une petite fiole qui roula jusqu’au bas de l’escalier, sans doute jusqu’aux dernières marches où Kitty s’était assise, car j’entendis jeter un cri et monter en tremblant—Il la devina.—Il me fit signe de l’éloigner, et s’endormit debout sur mon épaule, comme un homme pris de vin.

Je me penchai, sans le quitter, au bord de l’escalier. J’étais saisi d’un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tête. J’avais l’air d’un assassin.

J’aperçus la jeune femme qui se traînait pour monter les degrés, en s’accrochant à la rampe, comme n’ayant gardé de force que dans les mains pour se hisser jusqu’à nous. Heureusement elle avait encore deux étages à gravir avant de le rencontrer.

Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible fardeau. Chatterton s’éveilla encore à demi,—il fallait que ce jeune homme eût une force prodigieuse, car il avait bu soixante grains d’opium.—Il s’éveilla encore à demi, et employa, le croiriez-vous?—employa le dernier souffle de sa voix à me dire ceci:

“Monsieur… you… médecin… achetez-moi mon corps, et payez ma dette.”

Je lui serrai les deux mains pour consentir.—Alors il n’eut plus qu’un mouvement. Ce fut le dernier. Malgré moi, il s’élança vers l’escalier, s’y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty, poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant.

Je lui soulevai la tête. “Il n’y a rien à faire, me dis-je.—A l’autre.”

J’eus le temps d’arrêter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui pris le bras, et la forçai de s’asseoir sur les marches de l’escalier. Elle obéit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts. Elle tremblait de tout son corps.

Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases dans ces cas-là; pour moi, qui passe ma vie à contempler ces scènes de deuil, j’y suis muet.

Pendant qu’elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je retournais dans mes mains la fiole qu’elle avait apportée dans la sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme Juliette: “L’ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte amie!”

Nous restions ainsi l’un à côté de l’autre, assis et pétrifiés: l’un consterné, l’autre frappée à mort: aucun n’osant souffler le mot, et ne le pouvant.

Tout d’un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d’en bas:

“Come, mistress Bell!”

A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c’était la voix de son mari. Le tonnerre eût été moins fort d’éclat et ne lui eût pas causé, même en tombant, une plus violente et plus électrique commo- tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta un instant debout pour se remettre.

“Come, mistress Bell!” répéta la terrible voix.

Un second coup la mit en marche, comme l’autre l’avait mise sur ses pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l’air insensible, sourd et aveugle d’une ombre qui revient. Je la soutins jusqu’en bas; elle rentra dans sa boutique, se plaça les yeux baissés à son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l’ouvrit, commença une page, et resta sans connaissance, évanouie dans son fauteuil.

Son mari se mit à gronder, des femmes à l’entourer, les enfants à crier, les chiens à aboyer.

—Et vous? s’écria Stello en se levant avec chagrin.

—Moi? je donnai à M. Bell trois guinées, qu’il reçut avec plaisir et sang-froid et les comptant bien.

“C’est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est mort.

—Oh! dit-il avec l’air satisfait.

—Le corps est à moi, dis-je; je le ferai prendre.

—Oh! me dit-il avec un air de consentement.”

Il était bien à moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang- froid de laisser sur la table un billet qui portait à peu près ceci:

“Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), à la condition de payer à M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant à la somme de trois guinées. Je désire qu’il ne reproche pas à ses enfants les gâteaux qu’ils m’apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie.”

Ici le Docteur se laissa couler dans la bergère sur laquelle il était placé, et s’y enfonça jusqu’à ce qu’il se trouvât assis sur le dos et même sur les épaules.

—Là!—dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ayant fini son histoire.

—Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant à lire dans les yeux froids du Docteur-Noir.

—Ma foi, dit celui-ci, si ce n’est la douleur, le calomel des médecins anglais dut lui faire bien du mal… car, n’ayant pas été appelé, je vins, quelques jours après, visiter les gâteaux de sa boutique. Il y avait là ses deux beaux enfants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m’en allai en frappant la porte de manière à la briser.

—Et le corps du Poète?

—Rien n’y toucha que le linceul et la bière. Rassurez-vous.

—Et ses poèmes?

—Il fallut dix-huit mois de patience pour réunir, coller et traduire les morceaux des manuscrits qu’il avait déchirés dans sa fureur. Quant à ceux que le charbon de terre avait brûlés, c’était la fin de la Bataille d’Hastings, dont on n’a que deux chants.

—Vous m’avez écrasé la poitrine avec cette histoire, dit Stello en retombant assis.

Tous deux restèrent en face l’un de l’autre pendant trois heures quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Après quoi Stello s’écria, comme en continuant:

—Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet?

—Ah! à propos, dit le Docteur-Noir, comme en s’éveillant en sursaut…

C’était une place de premier valet de chambre chez lui.

CHAPITRE XIX

TRISTESSE ET PITIÉ

Pendant les longs récits et les plus longs silences du Docteur-Noir, la nuit était venue. Une haute lampe éclairait une partie de la chambre de Stello; car cette chambre était si grande, que la lueur n’en pouvait atteindre les angles ni le haut plafond. Des rideaux épais et longs, un antique ameublement, des armes jetées sur des livres, une énorme table couverte d’un tapis qui en cachait les pieds, et sur cette table deux tasses de thé: tout cela était sombre, et brillait par intervalles de la flamme rouge d’un large feu, ou bien se laissait deviner à demi, et par reflets, sous la lueur jaunâtre de la lampe. Les rayons de cette lampe tombaient d’aplomb sur la figure impassible du Docteur-Noir et sur le large front de Stello, qui reluisait comme un crâne d’ivoire poli. Le Docteur attachait sur ce front un oeil fixe, dont la paupière ne s’abaissait jamais. Il semblait y suivre en silence le passage de ses idées et la lutte qu’elles avaient à livrer aux idées de l’homme dont il avait entrepris la guérison, comme un général contemplerait, d’une hauteur, l’attaque de son corps d’armée montant à la brèche, et le combat intérieur qui lui resterait à gagner contre la garnison, au milieu de la forteresse à demi conquise.

Stello se leva brusquement et se mit à marcher à grands pas d’un bout à l’autre de la chambre. Il avait passé sa main droite sous ses habits, comme pour contenir ou déchirer son coeur. On n’entendait que le bruit de ses talons qui frappaient sourdement sur le tapis, et le sifflement monotone d’une bouilloire d’argent placée sur la table, source inépuisable d’eau chaude et de délices pour les deux causeurs nocturnes. Stello laissait échapper, en marchant vite, des exclama- tions douloureuses, des hésitations pénibles, des jurements étouffés, des imprécations violentes, autant que ces signes se pouvaient mani- fester dans un homme à qui l’usage du grand monde avait donné la retenue comme une seconde nature.

Il s’arrêta tout d’un coup et toucha de ses deux mains les mains du Docteur. “Vous l’avez donc vu aussi? s’écria-t-il.—Vous avez vu et tenu dans vos bras le malheureux jeune homme qui s’était dit: Désespère et meurs, comme souvent vous me l’avez entendu crier la nuit! Mais j’aurais honte d’avoir pu gémir, j’aurais honte d’avoir souffert, s’il n’était vrai que les tortures que l’on se donne par les passions égalent celles que l’on reçoit par le malheur.—Oui, cela c’est dû passer ainsi; oui, je vois chaque jour des hommes semblables à ce Beckford, qui est miraculeusement incarné d’âge en âge sous la peau blafarde des PLAIDEURS D’AFFAIRES PUBLIQUES.

“O cérémonieux complimenteurs! lents paraphraseurs de banalités sentencieuses! fabricateurs légers de cette chaîne lourde et crois- sante pompeusement appelée Code, dont vous forgez les quarante mille anneaux qui s’entrelacent au hasard, sans suite, le plus souvent inégaux, comme les grains du chapelet, et ne remontant jamais à l’im- muable anneau d’or d’un religieux principe!—O membres rachitiques des corps politiques, impolitiques plutôt! fibres détendues des Assemblées, dont la pensée flasque, vacillante, multiple, égarée, corrompue, effarée, sautillante, colérique, engourdie, évaporée, émerillonnée, et toujours, et sempiternellement commune et vulgaire; dont la pensée, dis-je, ne vaut pas, pour l’unité et l’accord des raisonnements, la simple et sérieuse pensée d’un Fellah jugeant sa famille, au désert, selon son coeur. N’est-ce pas assez pour vous d’être glorieusement employés à charger de tout votre poids le bât, le double bât du maître, que le pauvre âne appelle son ennemi en bon français? Faut-il encore que vous ayez hérité du dédain monarchique, moins sa grâce héréditaire et plus votre grossièreté élective?

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