Stello
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
“Oui, noir et trop véridique Docteur! oui, ils sont ainsi.—Ce qu’il faut au Poète, dit l’un, c’est trois cents francs et un grenier!—La misère est leur Muse, dit un autre.—Bravo!—Courage!—Ce rossignol a une belle voix! crevez-lui les yeux, il chantera mieux encore! l’expérience en a été faite. Ils ont raison. Vive Dieu!
“Triple divinité du ciel! que t’ont-ils donc fait, ces Poètes que tu créas les premiers des hommes pour que les derniers des hommes les renient et les repoussent ainsi?”
Stello parlait à peu près de la sorte en marchant.
Le Docteur tournait la pomme de sa canne sous son menton et souriait.
“Où se sont envolés vos Diables-bleus?” dit-il.
Le malade s’arrêta; il ferma les yeux et sourit aussi, mais ne répondit pas, comme s’il n’eût pas voulu donner au Docteur le plaisir d’avouer sa maladie vaincue.
Paris était plongé dans le silence du sommeil, et l’on n’entendait au dehors que la voix rouillée d’une horloge sonnant lourdement les trois quarts d’une heure très avancée au delà de minuit. Stello s’arrêta tout à coup au milieu de l’appartement, écoutant le marteau dont le bruit parut lui plaire; il passa ses doigts dans ses cheveux comme pour s’imposer les mains à lui-même et calmer sa tête. On aurait pu dire, en l’examinant bien, qu’il ressaisissait intérieurement les rênes de son âme, et que sa volonté redevenait assez forte pour contenir la violence de ses sentiments désespérés.—Ses yeux se rouvrirent, s’arrêtèrent fixement sur les yeux du Docteur, et il se mit à parler avec tristesse, mais avec fermeté:
“Les heures de la nuit, quand elles sonnent, sont pour moi comme les voix douces de quelques tendres amies qui m’appellent et me disent, l’une après l’autre: Qu’as-tu?
“Jamais je ne les entends avec indifférence quand je me trouve seul, à cette place où vous êtes, dans ce dur fauteuil où vous voilà.—Ce sont les heures des Esprits, des Esprits légers qui soutiennent nos idées sur leurs ailes transparentes et les font étinceler de clartés plus vives.
“Je sens que je porte la vie librement durant l’espace de temps qu’elles mesurent; elles me disent que tout ce que j’aime est endormi, qu’à présent il ne peut arriver malheur à qui m’inquiète. Il me semble alors que je suis seul chargé de veiller, et qu’il m’est permis de prendre sur ma vie ce que je voudrai du sommeil.—Certes, cette part m’appartient, je la dévore avec joie, et je n’en dois pas compte à des yeux fermés.—Ces heures m’on fait du bien. Il est rare que ces chères compagnes ne m’apportent pas, comme un bienfait, quelque sentiment ou quelque pensée du ciel. Peut-être que le temps, invisible comme l’air, et qui se pèse et se mesure comme lui, comme lui aussi apporte aux hommes des influences inévitables. Il y a des heures néfastes. Telle est pour moi celle de l’aube humide, tant célébrée, qui ne m’amène que l’affliction et l’ennui, parce qu’elle éveille tous les cris de la foule, pour toute la démesurée longueur du jour, dont le terme me semble inespéré. Dans ce moment, si vous voyez revenir la vie dans mes regards, elle y revient par les larmes. Mais c’est la vie enfin, et c’est le calme adoré des heures noires qui me la rend.
“Ah! je sens en mon âme une ineffable pitié pour ces glorieux pauvres dont vous avez vu l’agonie, et rien ne m’arrête dans ma tendresse pour ces morts bien-aimés.
“J’en vois, hélas! d’aussi malheureux qui prennent de diverse sortes leur destinée amère. Il y en a chez qui le chagrin devient bouffonnerie et grosse gaieté: ce sont les plus tristes à mes yeux. Il y en a d’autres à qui le désespoir tourne sur le coeur. Il les rend méchants. Eh! sont-ils bien coupables de l’être?
“En vérité, je vous le dis l’homme a rarement tort, et l’ordre social toujours.—Quiconque y est traité comme Gilbert et Chatterton, qu’il frappe, qu’il frappe partout!—Je sens pour lui (s’attaquerait-il à moi-même) l’attendrissement d’une mère pour son fils, atteint injus- tement dans son berceau d’une maladie douloureuse et incurable.
“—Frappe-moi! mon fils, dit-elle, mords-moi, pauvre innocent! tu n’as rien fait de mal pour mériter de tant souffrir!—Mords mon sein, cela te soulagera!—mords, enfant, cela fait du bien!”
Le Docteur sourit dans un calme profond; mais ses yeux devenaient plus sombres et plus sévères de moment en moment, et, avec son inflexibilité de marbre, il répondit:
“Que m’importe, s’il vous plaît, de voir à découvert que votre coeur a d’inépuisables sources de miséricorde et d’indulgence, et que votre esprit, venant à son aide, jette incessamment sur toute sorte de criminels autant d’intérêt que Godwin en répandit sur l’assassin Falkland?—Que m’importe cet instinct de tendresse angélique auquel vous vous livrez tout d’abord, à tout sujet? Suis-je une femme en qui l’émotion puisse dérouter la pensée? Remettez-vous, monsieur, les larmes troublent la vue.”
Stello revint s’asseoir brusquement, baissa les yeux, puis les releva pour regarder son homme de travers.
“Suivez à présent, reprit le Docteur, le cours de l’idée qui nous a conduits jusqu’où nous sommes arrivés. Suivez-la, s’il vous plaît, comme on suit un fleuve à travers ses sinuosités. Vous verrez que nous n’avons fait encore qu’un chemin très court. Nous avons trouvé sur les bords une monarchie et un gouvernement représentatif, chacun avec leur Poète historiquement maltraité et dédaigneusement livré à misère et à mort, et il ne m’a point échappé que vous espériez, en vous voyant transporté à la seconde forme du Pouvoir, y trouver les Grands, du moment plus intelligents et comprenant mieux les Grands de l’avenir. Votre espoir a été déçu, mais pas assez complètement pour vous empêcher, en ce moment même, de concevoir une vague espérance qu’une forme de Pouvoir plus populaire encore serait tout naturellement, par ses exemples, le correctif des deux autres. Je vois rouler dans vos yeux toute l’histoire (des Républiques, avec ses magnanimités de collège). Épargnez-m’en les citations, je vous en supplie, car à mes yeux l’Antiquité tout entière est hors la loi philosophique, à cause de l’Esclavage qu’elle aimait tant; et, puisque je me suis fait conteur aujourd’hui contre ma coutume, laissez-moi dire paisiblement une troisième et dernière aventure que j’ai toujours eue sur le coeur depuis le jour où j’en fus témoin. Ne soupirez pas si profondément, comme si votre poitrine voulait repousser l’air même que frappe ma voix.—Vous savez bien que cette voix est inévitable pour vous. N’êtes-vous pas fait à ses paroles? —Si Dieu nous a mis la tête plus haut que le coeur, c’est pour qu’elle le domine.”
Stello courba son front avec la résignation d’un condamné qui entend la lecture de son arrêt.
“Et tout cela, s’écria-t-il, pour avoir eu, un jour de Diables-bleus, la mauvaise pensée de me mêler de politique? comme si cette idée, jetée au vent avec les mille paroles d’angoisse qu’arrache la maladie, valait la peine d’être combattue avec un tel acharnement comme si ce n’était pas un regard fugitif, un coup d’oeil de détresse, comme celui que jette le matelot submergé sur les points du rivage, ou celui…
—Poésie! poésie! ce n’est point cela interrompit le Docteur en frappant de sa canne avec une force et une pesanteur de marteau. Vous essayez de vous tromper vous-même. Cette idée, vous ne la laissez pas sortir au hasard; cette idée vous préoccupait depuis longtemps; cette idée, vous l’aimez, vous la contemplez, vous la caressez avec un attachement secret. Elle est, à votre insu, établie profondément en vous, sans que vous en sentiez les racines plus qu’on ne sent celles d’une dent. L’orgueil et l’ambition de l’universalité d’esprit l’ont fait germer et grandir en vous, comme dans bien d’autres que je n’ai pas guéris. Seulement vous n’osiez pas vous avouer sa présence, et vous vouliez l’éprouver sur moi, en la montrant comme par hasard, négligemment et sans prétention.
“O funeste penchant que nous avons tous à sortir de notre voie et des conditions de notre être!—D’où vient cela, sinon de l’envie qu’a tout enfant de s’essayer au jeu des autres, ne doutant pas de ses forces et se croyant tout possible?
—D’où vient cela, sinon de la peine qu’ont les âmes les plus libres à se détacher complètement de ce qu’aime le profane vulgaire? —D’où vient cela, sinon d’un moment de faiblesse, où l’espri est las de se contempler, de se replier sur lui-même, de vivre sur sa propre essence et de s’en nourrir pleinement et glorieusement dans sa solitude? Il cède à l’attraction des choses extérieures; il se quitte lui-même, cesse de se sentir, et s’abandonne au souffle grossier des événements communs.
“Il faut, vous dis-je, que j’achève de vous relever de cet abattement, mais par degrés et en vous contraignant à suivre, malgré ses fatigues, le chemin fangeux de la vie réelle et publique, dans lequel, ce soir, nous avons été forcés de poser le pied.”
Ce fut, cette fois, avec une sombre résolution d’entendre, toute semblable aux forces que rassemble un homme qui vase poignarder, que Stello s’écria:
“Parlez, monsieur.”
Et le Docteur-Noir parla ainsi qu’il suit, dans le silence d’une nuit froide et sinistre:
CHAPITRE XX
UNE HISTOIRE DE LA TERREUR
Quatre-vingt-quatorze sonnait à l’horloge du dix-huitième siècle, quatre-vingt-quatorze, dont chaque minute fut sanglante et enflammée. L’an de terreur frappait horriblement et lentement au gré de la terre et du ciel, qui l’écoutaient en silence. On aurait dit qu’une puissance, insaisissable comme un fantôme, passait et repassait parmi les hommes, tant leurs visages étaient pâles, leurs yeux égarés, leurs têtes ramassées entre leurs épaules, reployées comme pour les cacher et les défendre.—Cependant un caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint sur tous ces fronts menacés et jusque sur la face des enfants; c’était comme ce masque sublime que nous met la mort. Alors les hommes s’écartaient les uns des autres, ou s’abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une injure, leur sourire à une convulsion, leur habillement aux haillons d’un mendiant, leur coiffure à une guenille trempée dans le sang, leurs réunions à des émeutes, leurs familles à des repaires d’animaux mauvais et défiants, leur éloquence aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohémiennes, leurs cérémonies publiques à de vieilles tragédies romaines manquées, sur des tréteaux de province; leurs guerres à des migrations de peuples sauvages et misérables, les noms du temps à des parodies poissardes.
Mais tout cela était grand, parce que, dans la cohue républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tête au jeu.
Pour cela seul, je vous parlerai des hommes de ce temps-là plus gravement que je n’ai fait des autres. Si mon premier langage était scintillant et musqué comme l’épée de bal et la poudre, si le second était pédantesque et prolongé comme la perruque et la queue d’un Alderman, je sens que ma parole doit être ici forte et brève comme le coup d’une hache qui sort fumante d’une tête tranchée.
Au temps dont je veux parler, la Démocratie régnait. Les Décemvirs, dont le premier fut Robespierre, allaient achever leur règne de trois mois. Ils avaient fauché autour d’eux toutes les idées contraires à celle de la Terreur. Sur l’échafaud des Girondins, ils avaient abattu les idées d’amour pur de la liberté; sur celui des Hébertistes, les idées du culte de la raison unies à l’obscénité montagnarde et républicaniste; sur l’échafaud de Danton, ils avaient tranché la dernière pensée de modération; restait donc LA TERREUR. Elle donna son nom à l’époque.
Le Comité de salut public marchait librement sur sa grande route, l’élargissant avec la guillotine. Robespierre et Saint-Just menaient la machine roulante: l’un la traînait en jouant le grand prêtre, l’autre la poussait en jouant le prophète apocalyptique.
Comme la Mort, fille de Satan, l’épouvante lui-même, la Terreur, leur fille, s’était retournée contre eux et les pressait de son aiguillon. Oui, c’étaient leurs effrois de chaque nuit qui faisaient leurs horreurs de chaque jour.
Tout à l’heure, monsieur, je vous prendrai par la main, et je vous ferai descendre avec moi dans les ténèbres de leur coeur; je tiendrai devant vos yeux le flambeau dont les yeux faibles détestent la lumière, l’inexorable flambeau de Machiavel, et, dans ces coeurs troublés, vous verrez clairement et distinctement naître et mourir des sentiments immondes, nés, à mon sens, de leur situation dans les événements et de la faiblesse de leur organisation incomplète, plus que d’une aveugle perversité dont leurs noms porteront toujours la honte et resteront les synonymes.
Ici Stello regarda le Docteur-Noir avec l’expression d’une grande surprise. L’autre continua:
—C’est une doctrine qui m’est particulière, monsieur, qu’il n’y a ni héros ni monstre.—Les enfants seuls doivent se servir de ces mots-là.—Vous êtes surpris de me voir ici de votre avis, c’est que j’y suis arrivé par le raisonnement lucide, comme vous par le sentiment aveugle. Cette différence seule est entre nous, que votre coeur vous inspire, pour ceux que les hommes qualifient de monstres, une profonde pitié, et ma tête me donne pour eux un profond mépris. C’est un mépris glacial, pareil à celui du passant qui écrase la limace. Car, s’il n’y a de monstres qu’aux cabinets anatomiques, toujours y a-t-il de si misérables créatures, tellement livrées et si brutalement à des instincts obscurs et bas, tellement poussées, sous le vent de leur sottise, par le vent de la sottise d’autrui, tellement enivrées, étourdies et abruties du sentiment faux de leur propre valeur et de leurs droits établis on ne sait sur quoi, que je ne me sens ni rire ni larmes pour eux, mais seulement le dégoût qu’inspire le spec- tacle d’une nature manquée.
Les Terroristes sont de ces gens qui souvent m’ont fait ainsi détourner la vue; mais aujourd’hui je l’y ramène pour vous, cette vue attentive et patiente que rien ne détournera de leurs cadavres jusqu’à ce que nous y ayons tout observé, jusqu’aux os du squelette.
Il n’y a pas d’année qui ait fait autant de théories sur ces hommes que n’en fait cette année 1832 en un seul de ses jours, parce qu’il n’y a pas d’époque où plus grand nombre de gens ait nourri plus d’espérances et amassé plus de probabilités de leur ressembler et de les imiter.
C’est en effet une chose toute commode aux médiocrités qu’un temps de révolution. Alors que le beuglement de la voix étouffe l’expression pure de la pensée, que la hauteur de la taille est plus prisée que la grandeur du caractère, que la harangue sur la borne fait taire l’éloquence à la tribune, que l’injure des feuilles publiques voile momentanément la sagesse durable des livres: quand un scandale de la rue fait une petite gloire et un petit nom; quand les ambitieux centenaires feignent, pour les piper, d’écouter les écoliers imberbes qui les endoctrinent; quand l’enfant se guinde sur le bout du pied pour prêcher les hommes; quand les grands noms sont secoués pêle-mêle dans des sacs de boue, et tirés à la loterie populaire par la main des pamphlétiers; quand les vieilles hontes de famille redeviennent des espèces d’honneurs, hérédité chère à bien des Capacités connues; quand les taches de sang font auréole au front, sur ma foi, c’est un bon temps.
A quelle médiocrité, s’il vous plaît, serait-il défendu de prendre un grain luisant de cette grappe du Pouvoir politique, fruit réputé si plein de richesse et de gloire? Quelle petite coterie ne peut devenir club? quel club, assemblée? quelle assemblée, comices? quels comices, sénat? et quel sénat ne peut régner? Et ont-ils pu régner sans qu’un homme y régnât? Et qu’a-t-il fallu?—Oser le beau mot que voilà! Quoi! c’est là tout? Oui, tout! ceux qui l’ont fait l’ont dit.—Courage donc, vides cerveaux, criez et courez!—Ainsi font-ils.
Mais l’habitude des synthèses a été prise dès longtemps par eux sur les bancs; on en a pour tout; on les attelle à tout: le sonnet a la sienne. Quand on veut user des morts, on peut bien leur prêter son système; chacun s’en fait un bon ou mauvais; selle à tous chevaux, il faut qu’elle aille. Monterez-vous la Comité de salut public? Qu’il endosse la selle!
On a cru les membres de ce Comité farouche dévoués profondément aux intérêts du peuple et tout sacrifiant aux progrès de l’humanité, tout, jusqu’à leur sensibilité naturelle, tout, jusqu’à l’avenir de leur nom, qu’ils vouaient sciemment à l’exécration.—Système de l’année à son usage.
Il est vrai qu’on les a presque dits hydrophobes.—On les a peints comme décidés à raser de la surface de la terre toutes têtes dont les yeux avaient vu la monarchie, et gouvernant tout exprès pour se donner la joie d’égorger.—Système de trembleurs surannés.
On leur a construit un projet édifiant d’adoucissement successif dans leur pouvoir, de confiance dans le règne de la vertu, de conviction dans la moralité de leurs crimes.—Système d’honnêtes enfants qui n’ont que du blanc et du noir devant les yeux, ne rêvent qu’anges ou démons et ne savent pas quel incroyable nombre de masques hypocrites, de toute forme, de toute couleur, de toute taille, peuvent cacher les traits des hommes qui ont passé l’âge des passions dévouées et se sont livrés sans réserve aux passions égoïstes.
Il s’en trouve qui, plus forts, font à ces gens l’honneur de leur supposer une doctrine religieuse. Ils disent:
S’ils étaient Athées et Matérialistes, peu leur importait: un meurtre impuni ne faisait qu’écraser, selon leur foi, une chose agissante.
S’ils étaient Panthéistes, peu leur importait-il, puisqu’ils ne faisaient qu’une transformation selon leur foi.
Reste donc le cas fort douteux où ils eussent été Chrétiens sincères, et alors la condamnation était réservée pour eux-mêmes, et le salut et l’indulgence pour la victime. A ce compte, il y aurait encore dévouement et service rendu à ses ennemis.
O Paradoxes! que j’aime à vous voir sauter dans le cerceau!
—Et vous, que dites-vous? interrompit Stello, passionnément attentif.
—Et moi, je vais chercher à suivre pas à pas les chemins de l’opinion publique relativement à eux.
La mort est pour les hommes le plus attachant spectacle, parce qu’elle est le plus effrayant des mystères. Or, comme il est vrai qu’un sanglant dénouement suffit à illustrer quelque médiocre drame, à faire excuser ses défauts et vanter ses moindres beautés, de même l’histoire d’un homme public est illustrée aux yeux du vulgaire par les coups qu’il a portés et le grand nombre de morts qu’il a données, au point d’imprimer pour toujours je ne sais quel lâche respect de son nom. Dès lors, ce qu’il a osé faire d’atroce est attribué à quelque faculté surnaturelle qu’il posséda. Ayant fait peur à tant de gens, cela suppose une sorte de courage pour ceux qui ne savent pas combien de fois ce fut une lâcheté. Son nom étant une fois devenu synonyme d’Ogre, on lui sait gré de tout ce qui sort un peu des habitudes du bourreau. Si l’on trouve dans son histoire qu’il a souri à un petit enfant et qu’il a mis des bas de soie, cela devient trait de bonté et d’urbanité. En général, le Paradoxe nous plaît fort. Il heurte l’idée reçue, et rien n’appelle mieux l’attention sur le parleur ou l’écrivain.—De là les apologies paradoxales des grands tueurs de gens.—La Peur, éternelle reine des masses, ayant grossi, vous dis-je, ces personnages à tous les yeux, met tellement en lumière leurs moindres actes, qu’il serait malheureux de n’y pas voir reluire quelque chose de passable. Dans l’un, ce fut tel plaidoyer hypocrite; en l’autre, telle ébauche de système, tous deux donnant un faux air d’orateur et de législateur; informes ouvrages où le style, empreint de la sécheresse et de la brusquerie du combat qui les enfantait, singe la concision et la fermeté du génie. Mais ces hommes gorgés de pouvoir et soûlés de sang, dans leur inconcevable orgie politique, étaient médiocres et étroits dans leurs conceptions, médiocres et faux dans leurs oeuvres, médiocres et bas dans leurs actions.—Ils n’eurent quelques moments d’éclat que par une sorte d’énergie fiévreuse, une rage de nerfs qui leur venait de leurs craintes d’équilibristes sur la corde, et surtout du sentiment qui avait comme remplacé leur âme, je veux dire l’émotion continue de l’assassinat.
Cette émotion, monsieur, poursuivit le Docteur en se croisant les jambes et prenant une prise de tabac plus à son aise, l’émotion de l’assassinat tient de la colère, de la peur et du spleen tout à la fois. Lorsqu’un suicide s’est manqué, si vous ne lui liez les mains, il redouble (tout médecin le sait). Il en est de même de l’assassin, il croit se défaire d’un vengeur de son premier meurtre par un second, d’un vengeur du second par un troisième, et ainsi de suite pour sa vie entière s’il garde le Pouvoir (cette chose divine et sainte à jamais à ses yeux myopes!). Il opère alors sur une nation comme sur un corps qu’il croit gangrené: il coupe, il taille, il charpente. Il poursuit la tache noire, et cette tache, c’est son ombre, c’est le mépris et la haine qu’on a de lui: il la trouve partout. Dans son chagrin mélancolique et dans sa rage, il s’épuise à remplir une sorte de tonneau de sang percé par le fond, et c’est aussi là son enfer.
Voilà la maladie qu’avaient ces pauvres gens dont nous parlons, assez aimables du reste.
Je les ai, je crois, bien connus, comme vous allez voir par les choses que je vous conterai, et je ne haïssais pas leur conversation; elle était originale, il y avait du bon et du curieux surtout. Il faut qu’un homme voie un peu de tout pour bien savoir la vie vers la fin de la sienne, science bien utile au moment de s’en aller.
Toujours est-il que je les ai vus souvent et bien examinés; qu’ils n’avaient pas le pied fourchu, qu’ils n’avaient point de tête de tigre, de hyène et de loup, comme l’ont assuré d’illustres écrivains; ils se coiffaient, se rasaient, s’habillaient et déjeunaient. Il y en avait dont les femmes disaient: Qu’il est bien! Il y en avait plus encore dont on n’eût rien dit s’ils n’eussent rien été; et les plus laids ont ici d’honnêtes grammairiens et de polis diplomates qui les surpassent en airs féroces, et dont on dit: Laideur spirituelle! Idées! idées en l’air! phrases de livres que toutes ces ressemblances animales! Les hommes sont partout et toujours de simples et faibles créatures plus ou moins ballottées et contrefaites par leur destinée. Seulement les plus forts ou les meilleurs se redressent contre elle et la façonnent à leur gré, au lieu de se laisser pétrir par sa main capricieuse.
Les Terroristes se laissèrent platement entraîner à l’instinct absurde de la cruauté et aux nécessités dégoûtantes de leur position. Cela leur advint à cause de leur médiocrité, comme j’ai dit.
Remarquez bien que, dans l’histoire du monde, tout homme régnant qui a manqué de grandeur personnelle a été forcé d’y suppléer en plaçant à sa droite le bourreau comme un ange gardien. Les pauvres Triumvirs dont nous parlons avaient profondément au coeur la conscience de leur dégradation morale. Chacun d’eux avait glissé dans une route meilleure, et chacun d’eux était quelque chose de manqué: l’un, avocat mauvais et plat; l’autre, médecin ignorant; l’autre, demi-philosophe; un autre, cul-de-jatte, envieux de tout homme debout et entier.
Intelligences confuses et mérites avortés de corps et d’âme, chacun d’eux savait donc quel était le mépris public pour lui, et ces rois honteux, craignant les regards, faisaient luire la hache pour les éblouir et les abaisser à terre.
Jusqu’au jour où ils avaient établi leur autorité triumvirale et décemvirale, leur ouvrage n’avait été qu’une critique continuelle, calomniatrice, hypocrite et toujours féroce des pouvoirs ou des influences précédentes. Dénonciateurs, accusateurs, destructeurs infatigables, ils avaient renversé la Montagne sur la Plaine, les Danton sur les Hébert, les Desmoulins sur les Vergniaud, en présentant toujours à la Multitude régnante la Méduse des conspirations, dont toute Multitude est épouvantée, la croyant cachée dans son sang et dans ses veines. Ainsi, selon leur dire, ils avaient tiré du corps social une sueur abondante, une sueur de sang; mais, lorsqu’il fallut le mettre debout et le faire marcher, ils succombèrent à l’essai. Impuissants organisateurs, étourdis, pétrifiés par la solitude où ils se trouvèrent tout à coup, ils ne surent que recommencer à se combattre dans leur petit troupeau souverain. Tout haletants du combat, ils s’essayaient à griffonner quelque bout de système dont ils n’entre- voyaient même pas l’application probable: puis ils retournaient à la tâche plus facile de la monstrueuse saignée. Les trois mois de leur puissance souveraine furent pour eux comme le rêve d’une nuit de malade. Ils n’eurent pas la force d’y prendre le temps de penser. Et, d’ailleurs, la Pensée, la Pensée calme, sainte, forte et péné- trante, comme je la conçois, est une chose dont ils n’étaient plus dignes.—Elle ne descend pas dans l’homme qui a horreur de soi.
Ce qui leur restait d’idées pour leur usage dans la conversation, vous l’allez entendre, comme j’en eus moi-même l’occasion. L’ensemble de leur vie et les jugements qu’on en porte ne sont pas d’ailleurs ce qui m’occupe, mais toujours l’idée première de notre conversation, leurs dispositions envers les Poètes et tous les artistes de leur temps. Je les prends pour dernier exemple et, comme, après tout, ils furent la dernière expression du pouvoir Républicain-Démocratique, ils me seront un type excellent.
Je ne puis que gémir, avec les Républicains sincères et loyaux, du tort que tous ces hommes-là ont fait au beau nom latin de la chose publique: je conçois leur haine pour ces malheureux (âmes qui n’eurent pas une heure de paix), pour ces malheureux qui souillèrent aux yeux des nations leur forme gouvernementale favorite. Mais, en cherchant un peu, ne pourront-ils garder la chose avec un autre nom? La langue est souple. J’en gémis, mais je n’y fus pour rien, je vous jure.—Je m’en lave les mains, lavez vos noms.
CHAPITRE XXI
UN BON CANONNIER
Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la République, ou 1794, ce qui m’est totalement indifférent, j’étais assis, absolument seul, près de ma fenêtre qui donnait sur la place de la Révolution, et je tournais dans mes doigts la tabatière que j’ai là, quand on vint sonner à ma porte assez violemment, vers huit heures du matin.
J’avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et paisible humeur, qui avait été un terrible canonnier pendant dix ans, et qu’une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je n’entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l’antichambre ce que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le poêle.
La longueur démesurée de ses jambes maigres ne m’avait jamais frappé aussi vivement que ce jour-là. Je savais qu’il n’avait pas moins de cinq pieds neuf pouces quand il était debout; mais je n’en avais accusé que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se développaient en ce moment dans toute leur étendue, depuis le marbre du poêle jusqu’à la chaise de paille, d’où le reste de son corps et, en outre, sa tête maigre et longue s’élevaient, pour retomber en avant en forme de cerceau sur ses bras croisés.—J’oubliai entièrement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse créature dans son attitude accoutumée; oui, accoutumée; car, depuis que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la création des antichambres et des laquais, jamais homme ne s’endormit avec une quiétude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus complète de rêves et de cauchemars, et ne fut réveillé avec une égalité d’humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon admiration, et le noble caractère de son sommeil était pour moi une source éternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait dormit partout pendant dix ans, et jamais il n’avait trouvé qu’un lit fût meilleur ou plus mauvais qu’un autre. Quelquefois seulement, en été, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour, mettait un pavé sous sa tête et dormait. Il ne s’enrhumait jamais, et la pluie ne le réveillait pas. Lorsqu’il était debout, il avait l’air d’un peuplier prêt à tomber. Sa longue taille était voûtée, et les os de sa poitrine touchaient à l’os de son dos. Sa figure était jaune et sa peau luisante comme un parchemin. Aucune altération ne s’y pouvait remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan à la fois niais, fin et doux. Il avait brûlé beaucoup de poudre depuis dix ans à tout ce qu’il y avait eu d’affaires à Paris, mais jamais il ne s’était tourmenté beaucoup du point où frappait le boulet. Il servait son canon en artiste consommé et, malgré les changements de gouvernement, qu’il ne comprenait guère, il avait conservé un dicton des anciens de son régiment et ne cessait de dire:
Quand j’ai bien servi ma pièce, le Roi n’est pas mon maître. Il était excellent pointeur et devenu chef de pièce depuis quelques mois, quand il fut réformé pour une large entaille qu’il avait reçue au pied, de l’explosion d’un caisson sauté par maladresse au Champs- de-Mars. Rien ne l’avait plus profondément affligé que cette réforme, et ses camarades, qui l’aimaient beaucoup et le trouvaient souvent nécessaire, l’employaient toujours à Paris et le consultaient dans les occasions importantes. Le service de son artillerie s’accommodait assez avec le mien; car, étant rarement chez moi, j’avais rarement besoin de lui et, souvent, lorsque j’en avais besoin, je me servais moi-même de peur de l’éveiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris, depuis deux ans, l’habitude de sortir sans m’en demander permission, mais ne manquait pourtant jamais à ce qu’il nommait l’appel du soir, c’est-à-dire le moment où je rentrais chez moi, à minuit ou deux heures du matin. En effet, je l’y trouvais toujours endormi devant mon feu. Quelquefois il me protégeait, lorsqu’il y avait revue, ou combat, ou révolution dans la Révolution. En ma qualité de curieux, j’allais à pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la canne à la main, comme me voilà. Alors je cherchais de loin les canonniers (il en faut toujours un peu en révolution) et, quand je les avais trouvés, j’étais sûr d’apercevoir, au-dessus de leurs chapeaux et de leurs pompons, la tête longue de mon paisible Blaireau, qui avait repris l’uniforme et me cherchait de loin avec ses yeux endormis. Il souriait en m’apercevant, et disait à tout le monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le bras; il me montrait tout ce qu’il y avait à voir, me nommait tous ceux qui avaient, comme on disait, gagné à la loterie de sainte Guillotine, et le soir nous n’en parlions pas: c’était un arrangement tacite. Il recevait ses gages, de ma main, à la fin du mois, et refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour son repos, et servait la nation pour l’honneur. Il ne prenait les armes qu’en grand seigneur: cela l’arrangeait fort, et moi aussi.
Tandis que je contemplais mon domestique… (ici je dois m’interrompre et vous dire que c’est pour être compris de vous que j’ai dit domestique; car, en l’an II, cela s’appelait un associé), tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusitée. Blaireau n’en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti d’aller ouvrir ma porte.
—Vous êtes peut-être au fond un excellent homme, dit Stello.
—On est toujours bon maître quand on n’est pas le maître, répondit le Docteur-Noir. J’ouvris ma porte.
CHAPITRE XXII
D’UN HONNÊTE VIEILLARD
Je trouvai devant moi deux envoyés d’espèces différentes: un vieillard et un enfant. Le vieux était poudré assez proprement; il portait un habit de livrée où la place des galons se voyait encore. Il m’ôta son chapeau avec beaucoup de respect, mais en même temps il jeta les yeux avec défiance autour de lui, regarda derrière moi si personne ne me suivait, et se tint à l’écart sans entrer, comme pour laisser passer avant lui le jeune garçon qui était arrivé en même temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu’il sifflait (vous savez l’air probablement, en 1832, où nous sommes); il continua de siffler en me regardant effrontément, et de sonner jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la dernière mesure. J’attendis patiemment et je lui donnai deux sous en lui disant:
“Recommence-moi ce refrain-là, mon enfant.”
Il recommença sans se déconcerter; il avait fort bien compris l’ironie de mon présent, mais il tenait à me montrer qu’il me bravait. Il était fort joli de figure, portait sur l’oreille un petit bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement déguenillé à faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout à fait digne du nom de Sans-Culotte.
“Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d’un ton de voix clair et très impérieux, en fronçant ses petits sourcils blonds. Faut venir à deux heures le voir.”
En même temps il jeta de toute sa force ma pièce de deux sous contre une des vitres du carré, la mit en morceaux et descendit l’escalier à cloche-pied en sifflant: Ça ira!
“Que demandez-vous?” dis-je au vieux domestique; et, comme je vis que celui-là avait besoin d’être rassuré, je lui pris le bras par le coude et le fis entrer dans l’antichambre.
Le bonhomme referma la porte de l’escalier avec de grandes précautions, regarda autour de lui encore une fois, s’avança en rasant la muraille, et me dit à voix basse:
“C’est que… monsieur, c’est que madame la duchesse est bien souffrante aujourd’hui…
—Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je ne vous ai pas encore vu.”
Le pauvre homme parut un peu effrayé de ma brusquerie et, de même qu’il avait été déconcerté par la présence du petit garçon, il le fut complètement par la mienne; ses vieilles joues pâles rougirent sur leurs pommettes; il fut obligé de s’asseoir et des genoux tremblaient un peu.
“C’est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas qu’il put.
—Eh bien, lui dis-je, du courage, je l’ai déjà soignée. J’ira la voir ce matin à la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La traite-t-on un peu mieux?
—Toujours de même, dit-il en soupirant; il y a quelqu’un là qui lui donne un peu de fermeté, mais j’ai bien des raisons de craindre pour cette personne-là, et alors, certainement, madame succombera. Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n’en reviendra pas.
—Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se relèvent aisément. Je sais des idées pour soutenir bien des faibles. J’irai lui parler ce matin.”
Le bonhomme voulait bien m’en dire plus long, mais je le pris par la main et lui dis: “Tenez, mon ami, réveillez-moi mon domestique, si vous le pouvez, et dites-lui qu’il me faut un chapeau pour sortir.”
J’allais le laisser dans l’antichambre et je ne prenais plus garde à lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m’aperçus qu’il me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jeté un long regard de terreur sur Blaireau, qui n’avait garde de s’éveiller.
“Eh bien, lui dis-je, êtes-vous fou?
—Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il.
—Ah! c’est différent. C’est une position assez triste, mais respectable, repris-je. J’aurais dû vous deviner à cet amour de se déguiser en domestique qui vous tient tous. C’est une monomanie. Eh bien, monsieur, j’ai là une grande armoire vide s’il peut vous être agréable d’y entrer.”
J’ouvris les deux battants de l’armoire, et le saluai comme lorsqu’on fait à quelqu’un les honneurs d’une chambre à coucher.
“Je crains, ajoutai-je, que vous n’y soyez pas commodément; pourtant j’y ai déjà logé six personnes l’une après l’autre.”
C’était ma foi vrai.
Mon bonhomme prit, lorsqu’il fut seul avec moi, un air tout différent de sa première façon d’être. Il se grandit et se mit à son aise: je vis un beau vieillard, moins voûté, plus digne, mais toujours pâle. Sur mes assurances qu’il ne risquait rien et pouvait parler, il osa s’asseoir et respirer.
“Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et s’efforcer de reprendre la dignité de son rang, monsieur, je veux sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je suis monsieur de Chénier. J’ai deux fils qui, malheureusement, ont assez mal tourné: ils ont tous deux donné dans la Révolution. L’un est Représentant, j’en gémirai toute ma vie, c’est le plus mauvais; l’aîné est en prison, c’est le meilleur. Il est un peu dégrisé, monsieur, dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on me l’a coffré, ce pauvre garçon; car il a fait des écrits bien révolu- tionnaires et qui ont dû plaire à tous ces buveurs de sang…
—Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous rappeler qu’il y a un de ces buveurs qui m’attend à déjeuner.
—Je le sais, monsieur, mais je croyais que c’était seulement en qualité de Docteur, profession pour laquelle j’ai la plus haute vénération car, après les médecins de l’âme, qui sont les prêtres et tous les ecclésiastiques, généralement parlant, je ne veux excepter aucun des ordres monastiques, certainement les médecins du corps…
—Doivent arriver à temps pour le sauver, interrompis-je encore en lui secouant le bras pour le réveiller du radotage qui commençait à l’assoupir; je connais messieurs vos fils…
—Pour abréger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il, c’est que l’aîné, le prisonnier, l’officier, n’est pas poète comme celui de Charles IX et, par conséquent, lorsque je l’aurai tiré d’affaire, comme j’espère, avec votre aide, si vous voulez bien le permettre, il n’attirera pas les yeux sur lui par une publicité d’auteur.
—Bien jugé, dis-je, prenant mon parti d’écouter.
—N’est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. André a de l’esprit, du reste, et c’est lui qui a rédigé la lettre de Louis XVI à la Convention. Si je me suis travesti, c’est par égard pour vous, qui fréquentez tous ces coquins-là, et pour ne pas vous compromettre.
—L’indépendance de caractère et le désintéressement ne peuvent jamais être compromis, dis-je en passant; allez toujours.
—Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur militaire, savez-vous qu’il serait affreux de compromettre un galant homme comme vous, à qui l’on vient demander un service.
—J’ai déjà eu l’honneur de vous offrir… repris-je en montrant mon armoire avec galanterie.
—Ce n’est point là ce qu’il me faut, me dit-il; je ne prétends point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais. Nous sommes dans un temps où il faut se remuer, et je ne crains pas pour ma vieille tête. Mon pauvre André m’inquiète, monsieur; je ne puis supporter qu’il reste à cette effroyable maison de Saint-Lazare.
—Il faut qu’il reste en prison, dis-je rudement, c’est ce qu’il a de mieux à faire.
—J’irai…
—Gardez-vous d’aller. Je parlerai…
—Gardez-vous de parler.”
Le pauvre homme se tut tout à coup et joignit les mains entre ses deux genoux avec une tristesse et une résignation capables d’attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un criminel à la question regardait son juge dans quelque bienheureuse Époque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d’abord du bas en haut par étonnement, puis du haut en bas par affliction.
“Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s’est trompée; je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne vous importunerai plus, citoyen.”
Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l’effort que fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et, jamais, depuis sa création, le mot de citoyen n’eut un pareil son. La première syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurèrent rapidement comme le coassement d’une grenouille qui barbote dans un marais. Il y avait un mépris, une douleur suffocante, un désespoir si vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonné, surtout si vous eussiez vu le bon vieillard se lever péniblement en appuyant ses deux mains à veines bleues sur ses deux genoux, pour réussir à s’enlever du fauteuil. Je l’arrêtai au moment où il allait arriver à se tenir debout, et je le replaçai doucement sur le coussin.
“Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompé, lui dis-je; vous êtes devant un homme sûr, monsieur. Je n’ai jamais trahi les soupirs de personne, et j’en ai reçu beaucoup, surtout des derniers soupirs, depuis quelque temps…”
Ma dureté le fit tressaillir.
“Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout de celui qui vous doit la vie, et à qui vous pouvez l’ôter si vous continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, que dans les tremblements de terre il faut rester en place et immobile.”
Il ne répondit que par un demi-salut de résignation et de politesse réservée, et je sentis que j’avais perdu sa confiance par ma rudesse. Ses yeux étaient plus que baissés et presque fermés quand je continuai à lui recommander un silence profond et une retraite absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous les âges ont leur étourderie, toutes les passions leurs imprudences, et que l’amour paternel est presque une passion.
J’ajoutai qu’il devait penser, sans attendre de moi de plus grands détails, que je ne m’avançais pas à ce point auprès de lui, dans une circonstance aussi grave, sans être certain du danger qu’il y aurait à faire la plus légère démarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi, mais qu’enfin il me pouvait croire; que personne n’était plus avant que moi dans la confidence des chefs actuels de l’État; que j ‘avais souvent profité des moments favorables de leur intimité pour soustraire quelques têtes humaines à leurs griffes et les faire glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une des plus intéressantes qui se fût offerte, puisqu’il s’agissait de son fils aîné, intime ami d’une femme que j’avais vu naître et que je regardais comme mon enfant, je déclarais formellement qu’il fallait demeurer muet et laisser faire la destinée, comme un pilote sans boussole et sans étoiles laisse faire le vent quelquefois.—Non! il est dit qu’il existera toujours des caractères tellement polis, usés, énervés et débilités par la civilisation, qu’ils se referment par le froissement d’un mot comme des sensitives. Moi, j’ai parfois le toucher rude.—A présent j’avais beau parler, il consentait à tout ce que je conseillais, il tombait d’accord avec moi de tout ce que je disais; mais je sentais sa politesse à fleur d’eau et un roc au fond.—C’était l’entêtement des vieillards, ce misérable instinct d’une volonté myope qui surnage en nous quand toutes nos facultés sont englouties par le temps, comme un mauvais mât au-dessus d’un vaisseau submergé.
CHAPITRE XXIII
SUR LES HIÉROGLYPHES DU BON CANONNIER
Je passe aussi rapidement d’une idée à l’autre, que l’oeil de la lumière à l’ombre. Sitôt que je vis mon discours inutile, je me tus. M. de Chénier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu’à la porte de l’escalier. Là seulement je ne pus m’empêcher de lui prendre la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en fut ému. Il se retourna, et ajouta d’une voix douce (mais quoi de plus entêté que la douceur?): “Je suis bien peiné de vous avoir importuné de ma demande.