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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
—Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et que vous prenez un bon conseil pour une défaite. Vous y réfléchirez, j’espère.”
Il me salua profondément et sortit. Je revins me préparer à partir, en haussant les épaules. Un grand corps me ferma le passage de mon cabinet: c’était mon canonnier, c’était Blaireau, réveillé aussi bien qu’il était en lui. Vous croyez peut-être qu’il pensait à me servir? —point;—à ouvrir les portes?—pas le moins du monde;—à s’excuser? —encore moins. Il avait ôté une manche de son habit de canonnier de Paris, et s’amusait gravement à terminer, de la main droite, avec une aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait jusqu’au sang, semait de la poudre dans les piqûres, l’enflammait, et se trouvait tatoué pour toujours. C’est un vieil usage des soldats, comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m’empêcher de perdre encore trois minutes à considérer cet original.—Je lui pris le bras: il se dérangea un peu et me l’abandonna avec complaisance et une satisfaction secrète. Il se regardait le bras avec douceur et vanité.
“Eh! mon garçon, m’écriai-je, ton bras est un almanach de la cour et un calendrier républicain.”
Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c’était son geste favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche par politesse. Cela remplaçait chez lui tous les discours inutiles: c’était son signe de consentement ou d’embarras, de réflexion ou de détresse, manie de corps de garde, tic de régiment. Je contemplais sans opposition ce bras héroïque et sentimental.—La dernière inscription qu’il y avait faite était un bonnet phrygien, placé sur un coeur, et autour Indivisibilité ou la mort.
“Je vois bien, lui dis-je, que tu n’es pas fédéraliste comme les Girondins.”
Il se gratta la tête. “Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non plus.”
Et il me montrait finement une petite rose dessinée avec soin, à côté du coeur, sous le bonnet.
“Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais je ne te dénoncerai pas à ton capitaine.
—Ah! dame! me dit-il, pour être canonnier on n’est pas de pierre, et Rose est fille d’une dame tricoteuse, et son père est geôlier à Lazare.—Fameux emploi!” ajouta-t-il avec orgueil.
J’eus l’air de ne pas entendre ce raisonnement, dont je fis mon profit: il avait l’air aussi de me donner cet avis par mégarde. Nous nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement tacite.
Je continuai à examiner ses hiéroglyphes de caserne avec l’attention d’un peintre en miniature. Immédiatement au-dessus du coeur républicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on eût dit en langue héraldique, un blaireau rampant et, au-dessus, en gros caractères Honneur à Blaireau, le bourreau des crânes!
Je levai vite la tête, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant.
“Ceci, c’est toi, n’est-ce pas? Ceci n’est plus pour la politique, mais pour la gloire?”
Un léger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il me dit paisiblement:
“Oui, oui, c’est moi. Les crânes sont les six maîtres d’armes à qui j’ai fait passer l’arme à gauche.
—Cela veut dire tuer, n’est-ce pas?
—Nous disons ça comme ça”, reprit-il avec la même innocence.
En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, à la manière des héros d’Otaïti, avait gravé sur son bras jaune, au bout du sabre du blaireau, six fleurets renversés, qui semblaient l’adorer.
Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis qu’il faisait quelque difficulté de relever sa manche.
“Oh! ça, me dit-il, c’est quand j’étais recrue ça ne compte plus à présent.”
Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et au-dessus: Vivent les Bourbons et sainte Barbe! et amour éternel à Madeleine!
“Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour garder ta tête. Je te conseille aussi de n’ouvrir que des bras bien couverts à la citoyenne Rose.
—Bah! bah! reprit-il d’un air de niaiserie affectée, pourvu que son père m’ouvre les verrous, quelquefois, entre les heures du guichet, c’est tout ce qu’il faut pour…”
Je l’interrompis, afin de n’être pas forcé de le questionner.
“Allons, lui dis-je en le frappant sur le bras, tu es un prudent garçon, tu n’as rien fait de mal depuis que je t’ai mis ici; tu ne commenceras pas à présent. Accompagne-moi ce matin où je vais: j’aurai peut-être besoin de toi. Tu me suivras de loin dans le chemin, et tu n’entreras dans les maisons que si cela te plaît. Que je te retrouve du moins dans la rue!”
Il s’habilla en bâillant encore deux ou trois fois, se frotta les yeux et me laissa sortir avant lui, tout disposé à me suivre, son chapeau à trois cornes sur l’oreille et tenant en main une baguette blanche aussi longue que lui.
CHAPITRE XXIV
LA MAISON LAZARE
Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un Prieuré. Je crois ne me tromper guère en disant qu’on n’acheva de la bâtir qu’en 1465, à la place de l’ancien monastère de Saint-Laurent, dont parle Grégoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au sixième livre de son Histoire, chapitre neuvième. Les rois de France y faisaient halte deux fois à leur entrée à Paris, ils s’y reposaient à leur sortie, on les y déposait en les portant à Saint-Denis. En face le Prieuré était, à cet effet, un petit hôtel dont il ne reste pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieuré devint caserne, prison d’État et maison de correction pour les moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour à tour agrandi, élargi, barricadé et verrouillé ce bâtiment sale, où tout était alors d’un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut quelque temps pour me rendre de la place de la Révolution à la rue du Faubourg-Saint-Denis, où est située cette prison. Je la reconnus de loin à une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouillée de pluie, attachée à un grand bâton noir planté au-dessus de la porte. Sur un marbre noir, en grosses lettres blanches, était gravée l’inscription générale de tous les monuments, l’inscription qui me semblait l’épitaphe de toute la nation:
Unité, Indivisibilité de la République. Égalité, Fraternité ou la Mort.
Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis sur des bancs de chêne, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau, jouaient à la drogue, chantaient la Carmagnole, et ôtaient la lanterne d’un réverbère pour la remplacer par un homme qu’on voyait amené du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le Ça ira!
On me connaissait, on avait besoin de moi, j’entrai. Je frappai à une porte épaisse, placée à droite sous la voûte. La porte s’ouvrit à moitié, comme d’elle-même, et comme j’hésitais, attendant qu’elle s’ouvrît tout à fait, la voix du geôlier me cria: “Allons donc! entrez donc!”
Et, dès que j’eus mis le pied dans l’intérieur, je sentis le froissement de la porte sur mes talons, et je l’entendis se refermer violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs, de ses clous épais, de ses garnitures de fer et de ses verrous.
Le geôlier riait dans les trois dents qui lui restaient.
Ce vieux coquin était accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux qu’on nomme à crémaillère, parce qu’ils ont de chaque côté des crans de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu’il se renverse pour servir de lit. Là, dormait et veillait, sans se déranger jamais, l’immobile portier. Sa figure ridée, jaune, ironique, s’avan- çait au-dessus de ses genoux, et s’y appuyait par le menton. Ses deux jambes passaient à droite et à gauche par-dessus les deux bras du fauteuil, pour se délasser d’être assis à la manière accoutumée, et il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la porte massive. Il l’ouvrait et la fermait comme par ressort et sans fatigue.—Je vis derrière son fauteuil une jeune fille debout, les mains dans les poches de son petit tablier. Elle était toute ronde, grasse et fraîche, un petit nez retroussé, des lèvres d’enfant, de grosses hanches, des bras blancs, et une propreté rare en cette maison. Robe d’étoffe rouge relevée dans les poches, et bonnet blanc orné d’une grande cocarde tricolore.
Je l’avais déjà remarquée en passant, mais jamais avec attention. Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inné qui fait qu’on se dit, sans se tromper, d’un inconnu que l’on désirait voir: C’est lui.
Cette belle fille avait un air de bonté et de prestance tout à la fois, qui faisait, à la voir là, l’effet de redoubler la tristesse du lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraîche personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le thym et le serpolet, que je mets en fait qu’elle devait arracher un soupir à chaque prisonnier par sa présence, en leur rappelant les plaines et les blés.
“C’est une cruauté, dis-je en m’arrêtant, une cruauté véritable que de montrer cette enfant-là aux détenus.”
Elle ne comprit pas plus que si j’eusse parlé grec, et je ne prétendais pas être compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lèvres, qui s’épanouirent comme un oeillet que l’on presse du doigt.
Le père grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien. J’entrai dans les corridors en tâtant la pierre avec ma canne devant mes pieds, parce qu’alors les larges et longues avenues humides étaient sombres et mal éclairées en plein jour, par des réverbères rouges et infects.
Aujourd’hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves et bien rangées, des murs blanchis, des carreaux lavés, de la lumière, de l’air, de l’ordre partout. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs d’aujourd’hui se nomment directeurs, conducteurs, correc- teurs, surveillants, portent uniforme bleu à boutons d’argent, parlent d’une voix douce, et ne connaissent que par ouï-dire leurs anciens noms, qu’ils trouvent ridicules.
Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait à une grande cage d’animaux féroces. Il n’existait là que le vieux bâtiment gris qu’on y voit encore, bloc énorme et carré. Quatre étages de prisonniers gémissaient et hurlaient l’un sur l’autre. Au dehors, on voyait aux fenêtres des grilles, des barreaux énormes, formant en largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaçant de si près la lance et la chaîne, que l’air y pouvait à peine pénétrer. Au dedans, trois larges corridors mal éclairés divisaient chaque étage, coupés eux-mêmes par quarante portes de loges dignes d’enfermer des loups, et souvent pénétrées d’une odeur de tanière; de lourdes grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, à toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrées et grillées, que l’on nomme guichets, et que les geôliers ouvrent en dehors pour surprendre et surveiller le prisonnier à toute heure.
Je traversai, en entrant, la grande cour vide où l’on rangeait d’ordinaire les terribles chariots destinés à emporter des charges de victimes. Je grimpai sur le perron à demi détruit par lequel elles descendaient pour monter dans leur dernière voiture.
Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, usé par le frottement des pieds, brisé et marqué sur les murs, comme s’il s’y passait chaque jour quelque combat. Une sorte d’auge pleine d’eau, d’une mauvaise odeur, en était le seul meuble. Je ne sais ce qu’on y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule.
J’arrivai au préau, large et laide cour enchâssée dans de hautes murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut d’un toit. Une énorme fontaine de pierre est au milieu, quatre rangées d’arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur une croix rouge, rouge d’un rouge de sang.
Deux femmes étaient au pied de ce grand Christ, l’une très jeune, et l’autre très âgée. La plus jeune priait à deux genoux, à deux mains, la tête baissée, et fondant en larmes; elle ressemblait tant à la belle princesse de Lamballe, que je détournai la tête. Ce souvenir m’était odieux.
La plus âgée arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes ont arrosé leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les pleurs!
Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du milieu. J’entrai dans les corridors et, à la douzième loge du rez-de -chaussée, je m’arrêtai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut, mit sa patte grossière sur la main plus élégante du verrou, et l’ouvrit.—J’étais chez madame la duchesse de Saint-Aignan.
CHAPITRE XXV
UNE JEUNE MÈRE
Comme le porte-clefs avait ouvert brusquement la porte, j’entendis un petit cri de femme, et je vis que madame de Saint-Aignan était surprise, et honteuse de l’être. Pour moi, je ne fus, étonné que d’une chose à laquelle je ne pouvais m’accoutumer: c’était la grâce parfaite et la noblesse de son maintien, son calme, sa résignation douce, sa patience d’ange et sa timidité imposante. Elle se faisait obéir, les yeux baissés, par un ascendant que je n’ai vu qu’à elle. Cette fois, elle était déconcertée de notre entrée; mais elle s’en tira à merveille, et voici comment.
Sa cellule était petite et brûlante, exposée au midi, et thermidor était, je vous assure, tout aussi chaud que l’eût été juillet à sa place… Madame de Saint-Aignan n’avait d’autre moyen de se garantir du soleil, qui tombait d’aplomb dans sa pauvre petite chambre, que de suspendre à la fenêtre un grand châle, le seul, je pense, qu’on lui eût laissé. Sa robe très simple était fort décolletée, ses bras étaient nus, ainsi que tout ce que laisserait voir une robe de bal, mais rien de plus que cela. C’était peu pour moi, mais beaucoup trop pour elle. Elle se leva en disant: “Eh! mon Dieu!” et croisa ses deux bras sur sa poitrine, comme une baigneuse surprise l’aurait pu faire. Tout rougit en elle, depuis le front jusqu’au bout des doigts, et ses yeux se mouillèrent un instant.
Ce fut une impression très passagère. Elle se remit bientôt en voyant que j’étais seul et, jetant sur ses épaules une sorte de peignoir blanc, elle s’assit sur le bord de son lit pour m’offrir une chaise de paille, le seul meuble de sa prison.—Je m’aperçus alors qu’un de ses pieds était nu, et qu’elle tenait à la main un petit bas de soie noir et brodé à jour.
“Bon Dieu! dis-je; si vous m’aviez fait dire un mot de plus…
—La pauvre reine en a fait autant!” dit-elle vivement, et elle sourit avec une assurance et une dignité charmantes, en levant ses grands yeux sur moi; mais bientôt sa bouche reprit une expression grave, et je remarquai sur son noble visage une altération profonde et nouvelle, ajoutée à sa mélancolie accoutumée.
“Asseyez-vous! asseyez-vous! me dit-elle en parlant vite, d’une voix altérée et avec une prononciation saccadée. Depuis que ma grossesse a été déclarée, grâce à vous, et je vous en dois…
—C’est bon, c’est bon, dis-je en l’interrompant à mon tour, par aversion pour les phrases.
—J’ai un sursis, continua-t-elle; mais il va, dit-on, arriver des chariots aujourd’hui, et ils ne partiront pas vides pour le tribunal révolutionnaire.”
Ici ses yeux s’attachèrent à la fenêtre et me parurent un peu égarés.
“Les chariots, les terribles chariots! dit-elle. Leurs roues ébranlent tous les murs de Saint-Lazare! Le bruit de leurs roues m’ébranle tous les nerfs. Comme ils sont légers et bruyants quand ils roulent sous la voûte en entrant, et comme ils sont lents et lourds en sortant avec leur charge ils vont venir se remplir d’hommes, de femmes et d’enfants aujourd’hui, à ce que j’ai entendu dire. C’est Rose qui l’a dit dans la cour, sous ma fenêtre, en chantant. La bonne Rose a une voix qui fait du bien à tous les prisonniers. Cette pauvre petite!”
Elle se remit un peu, se tut un moment, passa sa main sur ses yeux qui s’attendrissaient, et reprenant son air noble et confiant:
“Ce que je voulais vous demander, me dit-elle en appuyant légèrement le bout de ses doigts sur la manche de mon habit noir, c’est un moyen de préserver de l’influence de mes peines et de mes souffrances l’enfant que je porte dans mon sein. J’ai peur pour lui…”
Elle rougit; mais elle continua malgré la pudeur, et la soumit à entendre ce qu’elle voulait me dire…
Elle s’animait en parlant.
“Vous autres hommes, et vous, tout docteur que vous êtes, vous ne savez pas ce que c’est que cette fierté et cette crainte que ressent une femme dans cet état. Il est vrai que je n’ai vu aucune femme pousser aussi loin que moi ces terreurs.”
Elle leva les yeux au ciel.
“Mon Dieu! quel effroi divin! quel étonnement toujours nouveau! Sentir un autre coeur battre dans mon coeur, une âme angélique se mouvoir dans mon âme troublée, et y vivre d’une vie mystérieuse qui ne lui sera jamais comptée, excepté par moi qui la partage! Penser que tout ce qui est agitation pour moi est peut-être souffrance pour cette créature vivante et invisible, que mes craintes peuvent lui être des douleurs, mes douleurs des angoisses, mes angoisses la mort! —Quand j’y pense, je n’ose plus remuer ni respirer. J’ai peur de mes idées, je me reproche d’aimer comme de haïr, de crainte d’être émue.—Je me vénère, je me redoute comme si j’étais une sainte. —Voilà mon état.”
Elle avait l’air d’un ange en parlant ainsi, et elle pressait ses deux bras croisés sur sa ceinture, qui commençait à peine à s’élargir depuis deux mois.
“Donnez-moi une idée qui me reste toujours présente là, dans l’esprit, poursuivit-elle en me regardant fixement, et qui m’empêche de faire mal à mon fils.”
Ainsi, comme toutes les jeunes mères que j’ai connues, elle disait d’avance mon fils, par un désir inexplicable et une préférence instinctive. Cela me fit sourire malgré moi.
“Vous avez pitié de moi, dit-elle; je le vois bien, allez!—Vous savez que rien ne peut cuirasser notre pauvre coeur au point de l’empêcher de bondir, de faire tressaillir tout notre être, de marquer au front nos enfants pour le moindre de nos désirs.
“Cependant, poursuivit-elle en laissant tomber sa belle tête, avec abandon, sur sa poitrine, il est de mon devoir d’amener mon enfant jusqu’au jour de sa naissance, qui sera la veille de ma mort. On ne me laisse sur la terre que pour cela, je ne suis bonne qu’à cela, je ne suis rien que la frêle coquille qui le conserve, et qui sera brisée après qu’il aura vu le jour. Je ne suis pas autre chose! pas autre chose, monsieur! Croyez-vous… (et elle me prit la main), croyez-vous qu’on me laisse au moins quelques bonnes heures pour le regarder quand il sera né?—S’ils vont me tuer tout de suite, ce sera bien cruel, n’est-ce pas? Eh bien, si j’ai seulement le temps de l’entendre crier et de l’embrasser tout un jour, je leur pardonnerai, je crois, tant je désire ce moment-là!”
Je ne pouvais que lui serrer les mains; je les baisai avec un respect religieux et sans rien dire, crainte de l’interrompre.
Elle se mit à sourire avec toute la grâce d’une jolie femme de vingt-quatre ans, et ses larmes parurent joyeuses un moment.
“Il me semble toujours que vous savez tout, vous. Il me semble qu’il n’y a qu’à dire: Pourquoi? et que vous allez répondre, vous. —Pourquoi, dites-moi, une femme est-elle tellement mère qu’elle est moins toute autre chose? moins amie, moins fille, moins épouse même, et moins vaine, moins délicate, et peut-être moins pensante?—Qu’un enfant qui n’est rien soit tout!—Que ceux qui vivent soient moins que lui! c’est injuste, et cela est. Pourquoi cela est-il?—Je me le reproche.
—Calmez-vous! calmez-vous! lui dis-je; vous avez un peu de fièvre, vous parlez vite et haut. Calmez-vous.
—Eh! mon Dieu! cria-t-elle, celui-là, je ne le nourrirai pas!”
En disant cela, elle me tourna le dos tout d’un coup, et se jeta la figure sur son petit lit, pour y pleurer quelque temps sans se contraindre devant moi: son coeur débordait.
Je regardais avec attention cette douleur si franche qui ne cherchait point à se cacher, et j’admirais l’oubli total où elle était de la perte de ses biens, de son rang, des recherches délicates de la vie. Je retrouvais en elle ce qu’à cette époque j’eus souvent occasion d’observer; c’est que ceux qui perdent le plus sont toujours aussi ceux qui se plaignent le moins.
L’habitude du grand monde et d’une continuelle aisance élève l’esprit au-dessus du luxe que l’on voit tous les jours, et ne plus le voir est à peine une privation. Une éducation élégante donne le dédain des souffrances physiques, et ennoblit, par un doux sourire de pitié, les soins minutieux et misérables de la vie, apprend à ne compter pour quelque chose que les peines de l’âme, à voir sans surprise une chute mesurée d’avance par l’instruction, les méditations religieuses, et même toutes les conversations des familles et des salons, et surtout à se mettre au-dessus de la puissance des événements par le sentiment de ce qu’on vaut.
Madame de Saint-Aignan avait, je vous assure, autant de dignité en cachant sa tête sur la couverture de laine de son lit de sangle, que je lui en avais vu lorsqu’elle appuyait son front sur ses meubles de soie. La dignité devient à la longue une qualité qui passe dans le sang, et de là dans tous les gestes, qu’elle ennoblit. Il ne serait venu à la pensée de personne de trouver ridicule ce que je vis mieux que jamais en ce moment, c’est-à-dire le joli petit pied nu que j’ai dit, croisé sur l’autre que chaussait un bas de soie noir. Je n’y pense même à présent que parce qu’il y a des traits caractéristiques dans tous les tableaux de ma vie, qui ne s’effacent jamais de ma mémoire. Malgré moi, je la revois ainsi. Je la peindrais dans cette attitude.
Comme on ne pleure guère une journée de suite, je regardai mes deux montres: je vis à l’une dix heures et demie, à l’autre onze heures précises; je pris le terme moyen, et jugeai qu’il devait être dix heures trois quarts. J’avais du temps, et je me mis à considérer la chambre, et particulièrement ma chaise de paille.
CHAPITRE XXVI
UNE CHAISE DE PAILLE
Comme j’étais placé de côté sur cette chaise, ayant le dossier sous mon bras gauche, je ne pus m’empêcher de le considérer. Ce dossier fort large était devenu noir et luisant, non à force d’être bruni et ciré, mais par la quantité de mains qui s’y étaient posées, qui l’avaient frotté dans les crispations de leur désespoir; par la quantité de pleurs qui avaient humecté le bois, et par les morsures de la dent même des prisonniers. Des entailles profondes, de petites coches, des marques d’ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y étaient gravés au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre, à l’aiguille, à l’épingle.
Ma foi! je devins si attentif à les examiner, que j’en oubliai presque ma pauvre petite prisonnière. Elle pleurait toujours; moi, je n’avais rien à lui dire, si ce n’est: Vous avez raison de pleurer; car lui prouver qu’elle avait tort m’eût été impossible, et, pour m’attendrir avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi!
Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma chaise.
C’étaient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres, rarement communs, toujours accompagnés d’un sentiment ou d’une idée. De tous ceux qui avaient écrit là, pas un n’avait en ce moment sa tête sur ses épaules. C’était un album que cette planche! Les voyageurs qui s’y étaient inscrits étaient tous au seul port où nous soyons sûrs d’arriver, et tous parlaient de leur traversée avec mépris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d’une vie meilleure, ou seulement d’une vie nouvelle, ou d’une autre vie où l’on se sente vivre. Ils paraissaient s’en peu soucier. Aucune foi dans leurs inscriptions, aucun athéisme non plus; mais quelques élans de passions cachées, secrètes, profondes, indiquées vaguement par le prisonnier présent au prisonnier à venir, dernier legs du mort au mourant.
Quand la foi est morte au coeur d’une nation vieillie, ses cimetières (et ceci en était un) ont l’aspect d’une décoration païenne. Tel est votre Père-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui: “Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des jardins tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d’ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée comme pendules curieuses; le tout bien badigeonné, marbré, doré, enjolivé, vernissé; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi- françaises de sensiblerie Riccobonienne, tirées des romans qui font sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses?”
L’Indou sera embarrassé; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni statues de Wichnou aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la trouvera pas, ou, la démêlant avec peine à quelques détours d’allées, enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les Chrétiens font exception dans ce grand peuple; il se grattera la tête en la balançant et jouant avec ses boucles d’oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sablés, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar- quant l’urne qui domine le tombeau; n’ayant vu que rarement: Priez pour lui, pour son âme, il vous répondra: “Très certainement ce peuple brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu’après la mort du corps tout est dit pour l’homme. Ce peuple a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs cadavres, parce qu’il hérite enfin de leurs biens, ou parce qu’il les félicite d’être délivrés du travail et de la souffrance. Puisse Siwa, aux boucles dorées et au col d’azur, adoré de tous les lecteurs du Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !”
Oui, le dossier de la chaise qui m’occupait et qui m’occupe encore était tout pareil à nos cimetières. Une idée religieuse pour mille indifférentes, une croix sur mille urnes.
J’y lus:
Mourir?—Dormir. ROUGEOT DE MONTCRIF, Garde du corps.
Il avait apporté, me dis-je, la moitié d’une idée d’Hamlet. C’est toujours penser.
Frailty, thy name is woman! J.F. Gauthier.
A quelle femme pensait celui-là? me demandai-je. C’est bien le moment de se plaindre de leur fragilité Pourquoi pas? me dis-je ensuite en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: âgé de vingt-six ans, ex-page du tyran.—Pauvre page! une jalousie d’amour le suivait à Saint-Lazare! Ce fut peut-être le plus heureux des prisonniers. Il ne pensait pas à lui-même. Oh! le bel âge où l’on rêve d’amour sous le couteau!
Plus bas, entouré de festons et de lacs d’amour, un nom d’imbécile:
Ici a gémi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la section Brutus, bon patriote, ennemi du Négocantisme, ex-huissier, ami du Sans-Culottisme. Il ira au néant avec un Républicanisme sans tache.
Je détournai un moment la tête à demi pour voir si ma douce prisonnière était un peu remise de son trouble; mais, comme j’entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, décidé à ne pas l’interroger, de peur de redoublement; il me parut d’ailleurs qu’elle m’avait oublié et je continuai.
Une petite écriture de femme, bien fine et déliée:
Dieu protège le roi Louis XVII et mes pauvres parents. MARIE DE SAINT-CHAMANS, Agée de quinze ans.
Pauvre enfant, j’ai retrouvé hier son nom, et vous le montrerai sur une liste annotée de la main de Robespierre. Il y a en marge:
“Beaucoup prononcée en fanatisme et contre la liberté, quoique très jeune.”
Quoique très jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme!
En réfléchissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entièrement et toujours abandonnée à son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que trois minutes m’avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et lire lentement, ce qu’il me faut bien plus de temps pour me rappeler et vous raconter.
Je trouvai pourtant qu’il y avait une sorte d’obstination ou de timidité à conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on ne sait par quel chemin revenir d’un éclat de douleur, surtout en présence des caractères puissants et contenus, qu’on appelle froids parce qu’ils renferment des pensées et des sensations hors de la mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, à moins que l’interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela m’embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l’histoire de ma chaise et de ceux qui y avaient veillé, pleuré, blasphémé, prié ou dormi.
CHAPITRE XXVII
UNE FEMME EST TOUJOURS UN ENFANT
J’eus le temps de lire encore ceci, qui vous fera battre le coeur:
Souffre, ô Coeur gros de haine, affamé de justice; Toi, Vertu, pleure si je meurs.
Point de signature, et plus bas:
J’ai vu sur d’autres yeux qu’Amour faisait sourire, Ses doux regards s’attendrir et pleurer; Et du miel le plus doux que sa bouche respire Un autre s’enivrer.
Comme j ‘approchais minutieusement les yeux de l’écriture, y portant aussi la main, je sentis sur mon épaule une main qui n’était point pesante. Je me retournai: c’était la gracieuse prisonnière, le visage encore humide, les joues moites, les lèvres humectées, mais ne pleurant plus. Elle venait à moi, et je sentis, à je ne sais quoi, que c’était pour s’arracher du coeur quelque chose de difficile à dire et que je n’y avais pas voulu prendre.
Il y avait dans ses regards et sa tête penchée quelque chose de suppliant qui disait tout bas:
“Mais interrogez-moi donc!
—Eh bien, quoi? lui dis-je tout haut en détournant la tête seulement.
—N’effacez pas cette écriture-là, dit-elle d’une voix douce et presque musicale, en se penchant tout à fait sur mon épaule. Il était dans cette cellule; on l’a transféré dans une autre chambre, dans l’autre cour. M. de Chénier est tout à fait de nos amis, et je suis bien aise de conserver ce souvenir de lui pendant le temps qui me reste.”
Je me retournai, et je vis une sorte de sourire effleurer sa bouche sérieuse.
“Que pourraient vouloir dire ces derniers vers? continua-t-elle. On ne sait vraiment pas quelle jalousie ils expriment.
—Ne furent-ils pas écrits avant qu’on vous eût séparée de M. le duc de Saint-Aignan?” lui dis-je avec indifférence.
Depuis un mois, en effet, son mari avait été transféré dans le corps de logis le plus éloigné d’elle.
Elle sourit sans rougir.
“Ou bien, poursuivis-je sans remarquer, seraient-ils faits pour mademoiselle de Coigny?”
Elle rougit sans sourire cette fois, et retira ses bras de mon épaule avec un peu de dépit. Elle fit un tour dans la chambre.
“Qui peut, dit-elle, vous faire soupçonner cela? Il est vrai que cette petite est bien coquette; mais c’est une enfant. Et, poursuivit-elle avec un air de fierté, je ne sais pas comment on peut penser qu’un homme d’esprit comme M. de Chénier soit occupé d’elle à ce point-là.
—Ah! jeune femme, pensai-je en l’écoutant, je sais bien ce que tu veux que l’on te dise; mais j’attendrai. Fais encore un pas vers moi.”
Voyant ma froideur, elle prit un grand air et vint à moi comme une reine.
“J’ai une très haute idée de vous, monsieur, me dit-elle, et je veux vous le prouver en vous confiant cette boîte qui renferme un médaillon précieux. Il est question, dit-on, de fouiller une seconde fois les prisons. Nous fouiller, c’est nous dépouiller. Jusqu’à ce que cette inquiétude soit passée, soyez assez bon pour garder ceci. Je vous le redemanderai quand je me croirai en sûreté pour tout; hormis pour la vie, dont je ne parle pas.
—Bien entendu, dis-je.
—Vous êtes franc au moins, dit-elle en riant malgré le peu d’envie qu’elle en eût, mais vous vous adressez bien, et je vous remercie de me connaître assez de courage pour qu’on puisse me parler gaiement de ma mort.”
Elle prit sous son chevet une petite boîte de maroquin violet, dans laquelle un ressort ouvert me fit entrevoir une peinture. Je pris la boîte, et, la serrant avec le pouce, je la refermai à dessein. Je baissais les yeux, je faisais la moue, je balançais la tête d’un air de président; enfin j’avais l’air doctoral et distrait d’un homme qui, par délicatesse, ne veut même pas savoir ce qu’il se charge de conserver en dépôt.—Je l’attendais là.
“Mon Dieu, dît-elle, que n’ouvrez-vous cette boîte? je vous le permets.
—Eh! madame la duchesse, lui dis-je, croyez bien que la nature du dépôt ne peut influer sur ma discrétion et ma fidélité. Je ne veux pas savoir ce que renferme la boite.”
Elle prit un autre ton un peu bref, absolu et vif.
“Ah çà! je ne veux point que vous pensiez que ce soit un mystère: c’est la chose la plus simple du monde. Vous savez que M. de Saint- Aignan, à vingt-sept ans, est à peu près du même âge que M. de Chénier. Vous avez pu remarquer qu’ils ont beaucoup d’attachement l’un pour l’autre. M. de Chénier s’est fait peindre ici: il nous a fait promettre de conserver ce souvenir si nous lui survivions. C’est un quine à la loterie, mais enfin nous avons promis; et j’ai voulu garder moi-même ce portrait, qui certainement serait celui d’un grand homme si on connaissait les choses qu’il m’a lues.
—Quoi donc?” dis-je d’un air surpris.
Elle fut bien aise de mon étonnement, et prit à son tour un air de discrétion en se reculant un peu.
“Il n’y a que moi, absolument que moi, qui aie la confidence de ses idées, dit-elle, et j’ai donné ma parole de n’en rien révéler à qui que ce soit, même à vous. Ce sont des choses d’un ordre très élevé. Il se plaît à en causer avec moi.
—Et quelle autre femme pourrait l’entendre?” dis-je en courtisan véritable; car depuis longtemps une autre femme et M. de Pange m’en avaient donné des fragments.
Elle me tendit la main: c’était tout ce qu’elle voulait. Je baisai le bout effilé de ses doigts blancs, et je ne pus empêcher mes lèvres de dire sur sa main en l’effleurant: “Hélas! madame, ne dédaignez pas mademoiselle de Coigny, car une femme est toujours un enfant.”
CHAPITRE XXVIII
LE RÉFECTOIRE
On m’avait enfermé, selon l’usage, avec la gracieuse prisonnière; comme je tenais encore sa main, les verrous s’ouvrirent, un guichetier cria:
“Bérenger, femme Aignan hé! au réfectoire! Ho hé!
—Voilà, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire très fin, voilà mes gens qui m’annoncent que je suis servie.”
Je lui donnai le bras, et nous entrâmes dans une grande salle au rez- de-chaussée, en baissant la tête pour passer les portes basses et les guichets.
Une table large et longue, sans linge, chargée de couverts de plomb, de verres d’étain, de cruches de grès, d’assiettes de faïence bleue; des bancs de bois de chêne noir, luisant, usé, rocailleux et sentant le goudron; des pains ronds entassés dans des paniers; des piliers grossièrement taillés posant leurs pieds lourds sur des dalles fendues, et supportant de leur tête informe un plancher enfumé; autour de la salle, des murs couleur de suie, hérissés de piques mal montées et de fusils rouillés, tout cela éclairé par quatre gros réverbères à fumée noire, et rempli d’un air de cave humide qui faisait tousser en entrant voilà ce que je trouvai.
Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma résignée prisonnière en fit autant. Nous vîmes, en les ouvrant, un cercle de quelques personnes qui s’entretenaient à l’écart. Leur voix douce et leur ton poli et réservé me firent deviner des gens bien élevés. Ils me saluèrent de leur place et se levèrent quand ils aperçurent la duchesse de Saint-Aignan. Nous passâmes plus loin.
A l’autre bout de la table était un autre groupe plus nombreux, plus jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil à un grand quadrille de la Cour en négligé, le lendemain du bal. C’étaient des jeunes personnes assises à droite et à gauche de leur grand’-tante; c’étaient des jeunes gens chuchotant, se parlant à l’oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades, des pas, des claquements de doigts remplaçant castagnettes et triangles; on s’était formé en cercle, on regardait quelque chose qui se passait au milieu d’un groupe nombreux. Ce quelque chose causait d’abord un moment d’attente et de silence, puis un éclat bruyant de blâme ou d’enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de mécontentement, comme après une scène bonne ou mauvaise. Une tête s’élevait tout à coup, et tout à coup on ne la voyait plus.
“C’est quelque jeu innocent”, dis-je en faisant lentement le tour de la grande table longue et carrée.
Madame de Saint-Aignan s’arrêta, s’appuya sur la table et quitta mon bras pour presser sa ceinture de l’autre main, son geste accoutumé.
“Eh! mon Dieu, n’approchons pas! c’est encore leur horrible jeu, me dit-elle; je les avais tant priés de ne plus recommencer! mais les conçoit-on! C’est d’une dureté inouïe!—Allez voir cela, je reste ici.”
Je la laissai s’asseoir sur le banc, et j’allai voir.
Cela ne me déplut pas tant qu’à elle, moi. J’admirai, au contraire, ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui, monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que l’antiquité, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous sommes latinistes de père en fils pendant notre première jeunesse, et nous ne cessons de faire des stations et d’adorer devant les mêmes images où ont prié nos pères. Nous avons tous, à l’école, crié miracle sur cette étude de mourir avec grâce que faisaient les esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j’en vis faire là tout autant, sans prétention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain.
“A vous, madame de Périgord, dit un jeune homme en habit de soie bleue rayée de blanc, voyons comment vous monterez.
—Et ce que vous montrerez, dit un autre.
—A l’amende, cria-t-on, voilà qui est trop libre et de mauvais ton.
—Mauvais ton tant qu’il vous plaira, dit l’accusé; mais le jeu n’est pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera le plus décemment.
—Quel enfantillage! dit une femme fort agréable, d’environ trente ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n’est pas mieux placée.
—Oh! oh! c’est une honte, madame de Périgord, dit une femme; la liste de nos noms porte Sabine Vériville devant le vôtre: montez en Sabine, voyons!
—Je n’en ai pas le costume, fort heureusement. Mais où mettre le pied?” dit la jeune femme embarrassée.
On rit. Chacun s’avança, chacun se baissa, chacun gesticula, montra, décrivit:
“Il y a une planche ici.—Non, là.—Haute de trois pieds.—De deux seulement.—Pas plus haute que la chaise.—Moins haute.—Vous vous trompez.—Qui vivra verra.—Au contraire, qui mourra verra.”
Nouveau rire.
“Vous gâtez le jeu, dit un homme grave, sérieusement dérangé, et lorgnant les pieds de la jeune femme.
—Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Périgord au milieu du cercle. Il s’agit de monter sur la machine.
—Sur le théâtre, interrompit une femme.
—Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa robe s’élever à plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied. M’y voilà.”
En effet, elle avait volé sur la chaise, où elle resta debout.
On applaudit.
“Et puis après? dit-elle gaiement.
—Après? Cela ne vous regarde plus, dit l’un.
—Après? La bascule, dit un gros guichetier en riant.
—Après? N’allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de quatre-vingts ans; il n’y a rien qui soit de plus mauvais goût.
—Et plus inutile “, dis-je.
M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le marquis d’Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante- seize ans, s’avancèrent aussi pour l’aider. Elle ne donna la main à personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi décemment, aussi gracieusement, aussi simplement.
“Ah! ah! nous allons voir à présen!” s’écria-t-on de tous côtés.
Une jeune, très jeune personne, s’avançait avec l’élégance d’une fille d’Athènes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en marchant, à la manière des enfants, puis s’en aperçut, s’efforça d’aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en bandeaux, rejetés en arrière en couronne, tressés avec une chaîne d’or, lui donnaient l’air de la plus jeune des muses: c’était une mode grecque, qui commençait à remplacer la poudre. Sa taille aurait pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa tête, petite, penchée en avant avec grâce, comme celle des gazelles et des cygnes; sa poitrine faible et ses épaules un peu courbées, à la manière des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et longs, tout lui donnait un aspect élégant et intéressant à la fois. Son profil régulier, sa bouche sérieuse, ses yeux tout noirs, ses sourcils sévères et arqués, comme ceux des Circassiennes, avaient quelque chose de déterminé et d’original qui étonnait et charmait la vue. C’était mademoiselle de Coigny; c’était elle que j’avais vue priant Dieu dans le préau.
Elle avait l’air de penser avec plaisir à tout ce qu’elle faisait, et non à ceux qui la regardaient faire. Elle s’avança avec les étincelles de la joie dans les yeux. J’aime cela à l’âge de seize ou dix-sept ans; c’est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour ainsi dire innée, électrisait les visages fatigués des prisonniers. C’était bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.
Son air disait:
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,
et: