Tanaga saison 1: - Les Écorcheurs (French Edition)

Chapitre 1 - Sans espoir de retour

Jamais elle n'avait couru aussi vite. Mais elle savait que sa survie en dépendait. Un seul faux pas, un petit flottement de rien du tout et il fondrait sur elle pour la déchiqueter. Elle n'avait qu'une seule certitude, c'est qu'elle n'aurait pas de deuxième chance.

L'élimination pure et simple. Sans espoir de retour.

Elle retint son souffle. Réussir à se retourner sans s'arrêter de courir. Il fallait qu'elle voie. Qu'elle le voie.

Où était-il exactement ? Sur ses talons, à deux doigts de l'atteindre, ou l'avait-elle distancé un peu ? Si tel était le cas, elle pourrait se permettre de grignoter quelques dixièmes de seconde pour prendre son élan et sauter. Mais s'il était trop près, ce simple ralentissement pourrait lui coûter cher.

Un, deux, trois, elle risqua en accéléré un coup d'œil par-dessus son épaule.

Ce fut son erreur.

C'était exactement ce qu'il espérait. Finalement, sa curiosité était un signe de faiblesse. Et elle ne pouvait pas se permettre d'être faible.

Elle se sentit aspirée vers l'arrière pendant qu'il semblait bondir jusqu'à elle, comme si son hésitation lui avait permis de gagner du terrain.

Elle avala goulûment une bouffée d'un air soudain glacial, se disant que ce serait peut-être la dernière et dans un ultime effort, elle s'obligea à regarder le plus loin possible devant elle, à la clarté des trois lunes qui composaient le paysage nocturne du Jeu.

Ce qu'elle vit la remplit à la fois de terreur et de joie. La falaise !

Elle était enfin arrivée jusqu'à la falaise.

De l'autre côté de l'abîme lui parvenait l'écho de deux voix amies qui l'appelaient, qui l'encourageaient.

– Saute ! Saute !

Sauter dans le gouffre était ce qui lui restait de mieux à faire, mais aussi ce qui l'effrayait, justement. Le grand saut dans le vide. En serait-elle capable ?

Elle attendait ce moment depuis longtemps. Tout en elle le reconnaissait. Le sentiment du devoir accompli, du but enfin atteint, la sensation de soulagement qui la submergeait et pourtant, elle hésita une fraction de seconde de trop.

L'odeur pestilentielle de l'haleine de l’Écorcheur qui la pourchassait faillit la faire suffoquer. Il était là. Sur elle. Déjà, une serre de fer s'accrochait à sa manche et le léger frôlement qu'elle sentit sur sa peau fit perler quelques gouttes de sang.

Plus le choix.

Elle s'accroupit pour mieux se propulser. L’Écorcheur trébucha sur son corps ramassé et tourneboula sur lui-même dans un cri de rage, disparaissant loin dans la nuit, emporté par son propre mouvement.

Pas le temps de se retourner, de réfléchir. Elle savait qu'il avait été immédiatement remplacé par son double, son clone, son semblable. Ils étaient toute une armée à la poursuivre.

C'était le moment. Elle poussa de toutes ses forces sur ses talons, sentant sous son poids la crispation de ses mollets, de ses cuisses, de son corps entier et elle s'éleva dans les airs, en fermant les yeux.

Le vent lui cingla le visage, lui congela le nez, les joues, lui hérissa les cheveux sous son casque, faisant claquer sa cape pourpre.

Elle se risqua enfin à ouvrir les yeux et ce qu'elle vit la désarçonna. Elle ne savait si elle devait se réjouir de la beauté des choses ou s'alarmer du danger de la situation.

L'aube naissante éclairait la scène d'une clarté timide, mais suffisante pour apercevoir, loin sous elle, les vaguelettes étincelantes de l'océan.

Les voix qui l'avaient encouragée poussaient à présent des cris de joie, des hourras. Derrière elle, la cohorte reptilienne des Écorcheurs fumait et rageait, impuissante à pouvoir la suivre dans les airs.

Elle savait que cela ne durerait pas longtemps, qu'elle finirait par retomber, mais elle se permettait quelques secondes de bonheur, en apesanteur, libre comme un oiseau moqueur, au-dessus des lois de la physique et de celles des hommes, au-dessus du monde.

Ce fut court et intense.

Et aussitôt suivi d'une vertigineuse sensation de chute mortelle.

Cette fois, la mer lui apparut moins amicale, moins belle.

Les vagues qui jouaient avec la lumière se rapprochaient d'elle à une vitesse grand V et elle commençait à discerner, au milieu des reflets brillants, des ailerons noirs et menaçants. L'océan était truffé de requins qui tournaient en cercles concentriques, juste autour de l'endroit où elle allait s'abattre.

Son cerveau marchait à vive allure. Ne pas paniquer. Chaque chose en son temps. Régler les problèmes les uns après les autres. D'abord, il lui fallait trouver la position la plus adaptée à un plongeon aussi élevé, pour éviter de se fracasser sur la surface de l'eau.

Puis, si elle parvenait ainsi à éviter la mort en touchant la surface, il lui faudrait réussir à retenir son souffle suffisamment longtemps sous l'eau pour laisser à la poussée d'Archimède la possibilité de la faire remonter.

Ensuite, elle devrait économiser ses forces pour ne pas s'épuiser, car les rivages étaient trop lointains pour être atteints à la nage.

Elle s'imaginait déjà faire la planche pour ne pas se fatiguer, en espérant que le courant la rapprocherait doucement de la rive. Tout en sachant que si cela durait trop longtemps, elle risquait une hypothermie à cause de la température de l'eau. Ceci, bien sûr, en espérant que les requins n'auraient pas encore fait d'elle leur dernier (maigre, d'accord, mais tout de même…) repas !

Lorsque les ondes ne furent plus qu'à quelques mètres, elle eut encore le temps de penser c'est la fin et de fermer les yeux.

Elle entendit alors le bruit des clés dans la serrure. Ils étaient revenus. Les Écorcheurs. Ils avaient réussi à franchir la frontière de l'espace liquide et ils emportaient avec eux la Cage. Ils allaient saisir la lumière de l'aube et ainsi elle serait de nouveau dans les Ténèbres, comme tous ceux qui s'étaient fait éliminer avant elle. C'était ainsi qu'en général ils gagnaient une session.

Une porte claqua.

– Théo ? Théo, où es-tu ?

Son père ? C'étaient ses clés qu'elle avait entendues, croyant que le bruit venait du Jeu. Comment se faisait-il que son père soit déjà là ?

Théo regarda rapidement la petite montre qui s'affichait en permanence au coin de son ordinateur. Dix-neuf heures quinze. Quoi ? Déjà ? Elle était pourtant rentrée du lycée à dix-sept heures vingt. Elle n'avait pas fait ses devoirs et le repas n'était pas prêt.

– Par les rognures avariées de détritus puants ! fulmina-t-elle.

C'était son juron préféré.

– Théodora ? Tu es là ?

Son père s'approchait dangereusement de la pièce qui leur servait à tous les deux de bureau, où l'ordinateur était installé, ainsi que la petite table où Théo était censée faire ses devoirs. C'était, du temps de leur bonheur familial, à l'époque où la mère de Théo était encore en vie, la chambre des parents.

À la mort de sa femme, le père de Théo, Jules Costa, n'avait pas supporté l'idée de dormir seul dans ce grand lit et il avait transformé la chambre en bureau fonctionnel et froid. Des étagères partout, deux fauteuils dépareillés, trois tables dont une qui supportait une imprimante laser, un ordinateur et des tas de boîtes d'appareils informatiques divers. Lui-même dormait désormais sur le canapé du salon, un vieux clic-clac fatigué.

Théo eut le temps d'appuyer sur la touche toute prête qui déclarait :

« Urgence. Ab imo pectore, citius, altius, fortius. » Du fond du cœur, plus vite, plus haut, plus fort, formule suivie de sa signature : Fennec des Sables.

Ce qui automatiquement enclenchait une image de fond d'écran en économie sur l'ordinateur.

L'image représentait une photo de Théo, à l'âge de trois ans, entre ses parents souriant aux anges devant un bosquet de lauriers-roses.

Sa mère, Dassine, née à Abalessa, était la fille d'un guide touareg du Hoggar, en Algérie. Lorsqu'elle revenait en vacances au pays, elle adorait accompagner son père sur les sites archéologiques, observant les touristes qu'il escortait.

C'est ainsi qu'elle avait rencontré le jeune Jules, futur père de Théo, lorsqu'il visitait les gravures rupestres du Tassili. Ils étaient tombés éperdument amoureux l'un de l'autre et elle l'avait suivi à Paris après un mariage traditionnel à Abalessa, en présence de toute sa famille.

Théo connaissait peu cette famille qui vivait de l'autre côté de la Méditerranée. Elle y était allée dans sa petite enfance quelques fois en vacances, mais elle n'en gardait qu'un souvenir confus.

Leur vie d'alors baignait dans un bonheur rayonnant, sécurisant pour l'enfant qu'elle était, puisant ses racines dans l'amour fou que se portaient ses parents. Le sort avait décidé que cette allégresse ne durerait pas trop longtemps.

Lorsque Théo avait eu quinze ans, Dassine avait été renversée par une voiture et tuée sur le coup. Et comme le destin, lorsqu'il vous rattrape, en profite en général pour s'acharner, les parents de Jules, dans la même année, s'étaient éteints l'un après l'autre, la grand-mère de Théo d'une rupture d'anévrisme et son grand-père d'un infarctus quelques jours plus tard.

Théo avait appris alors que ce qui fait la joie ordinaire, la vie banale, tranquille d'une famille, peut être balayé d'un coup, d'un revers de main du destin.

Le bonheur est fragile, surtout quand il baigne dans un quotidien ordinaire. Il ne tient qu'à un fil de soie.

La photo familiale du paradis enfui apparut donc sur l'écran de l'ordinateur et tandis que les pas de son père se rapprochaient dangereusement, Théo eut le temps de saisir son livre de maths. Elle fit mine d'être plongée dans un problème ardu.

– Théo ? Théodora ?

Son père ouvrit la porte du bureau.

– Ah, tu es là ? Tu révises ?

– Ouais, c’est bientôt le bac blanc de maths. Coefficient 5. C'est pour ça que je n'ai pas eu le temps de faire à manger.

– C'est pas grave, ma puce. On va cuisiner ensemble. J'ai trouvé des raviolis frais en route et j'ai acheté aussi du parmesan. Ça te dit ?

– Super ! J'arrive.

– Prends ton livre, ça te permettra de réviser en même temps. Tu sais que si tu ne choppes pas la moyenne en maths et en SES, je débranche l'ordinateur ?

– Oh, non, papa ! Arrête un peu tes menaces ! Ça me gonfle !

– Ça ne dépend pas de moi ! La balle est dans ton camp. Tu viens ?

Elle sentait au ton de sa voix que sa décision était sans appel et qu'il valait mieux ne pas insister.

– J'arrive.

Il sortit de la pièce puis revint sur ses pas.

– Ah, oui, pour travailler tes maths, ce serait peut-être mieux avec ton livre à l'endroit, non ?

Et il s'éloigna dans le couloir, satisfait de sa sortie.

Théo baissa les yeux sur les pages ouvertes de son bouquin et piqua un fard. Il était, bien sûr, à l'envers. Et cela n'avait pas échappé à son père, pourtant homme distrait s'il en fut.

– Par les rognures avariées de détritus puants ! Mais c'est pas vrai, quelle débile je fais !

Voilà. Maintenant, si elle ne rapportait pas une bonne note, elle n’aurait plus accès au PC et comment pourrait-elle alors se sortir du piège que les Écorcheurs étaient en train de lui tendre ? Comment ferait-elle pour rejoindre ses quatre alliés dont deux avaient déjà réussi l'ultime épreuve et l'attendaient sur la rive ?

C'était trop injuste ! Trop dur ! Elle était incapable d'avoir plus de 7 comme note en maths. Trop longtemps qu'elle ne suivait plus les cours que d'une oreille absente. Trop longtemps qu'elle avait perdu pied !

Fugitivement, elle se revit le jour de l'incinération de Dassine, le soleil éblouissant, son père et elle, transpirant, attendant en tournant en rond dans le cimetière la fin de la combustion du corps et la petite urne qu'on leur avait remise. C'était le lendemain qu'elle avait retrouvé, au fond d'un tiroir, un cédérom offert des mois plus tôt par sa mère et auquel elle ne s'était jamais intéressée jusqu'à ce jour. Les Écorcheurs. Du cédérom au site, elle avait vite franchi le pas.

Et comme par hasard, la même semaine, après lui avoir fait toucher la poussière dans une bagarre mémorable, elle s'était fâchée à mort avec Antoine, son meilleur ami, parce qu'il l'avait traitée de mec. Pourtant, ce n'était pas la première fois. Mais là, elle ne savait pas pourquoi, ça n'était pas passé. Comme la dernière bouchée, trop grosse, qu'on n'arrive pas à avaler.

Et, de ce jour, seul le Jeu des Écorcheurs avait eu le don de l'apaiser, de la rassurer. De la mettre à l'abri du monde. C'est ainsi qu'elle s'était peu à peu déconnectée de la réalité et que ses notes avaient commencé à baisser dangereusement. Résultat des courses : elle avait redoublé sa terminale.

Et elle était contente, car ses anciens camarades n'étaient plus avec elle. Elle ne voyait plus personne et savourait sa solitude, amplement comblée par son amitié virtuelle avec ses quatre Guerriers venus d'autres continents.

Elle sortit du bureau et rejoignit son père dans la cuisine.

 

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