Tanaga saison 1: - Les Écorcheurs (French Edition)

Pas de bruit dans l'appartement. Elle rentrait…

Chapitre 6- Confidences

Pas de bruit dans l'appartement. Elle rentrait donc la première. Vite, elle se précipita dans le bureau et, après avoir cette fois préparé ses classeurs et livres pour ses devoirs, bien étalés, ouverts (à l'endroit) aux bonnes pages, elle s'installa en face de l'ordinateur.

Elle constata avec soulagement que son père n'avait pas mis de mot de passe afin de lui en interdire l'accès.

Elle suivit le protocole du Jeu et découvrit qu'un de ses partenaires était connecté. Il s'agissait de Dream Song. Elle avait toujours aimé ce nom et elle se sentit soudain moins seule devant ce qui lui arrivait.

Un coup d'œil sur les autres icônes lui apprit qu'aucun d'eux ne se reposait au Break-Space. Elle découvrit aussi avec dépit qu'elle était la seule désormais à plafonner au niveau 4. Tous les autres avaient réussi les épreuves et s'étaient retrouvés de l'autre côté, au niveau de la Bataille Suprême.

Dream Song lui faisait des signes encourageants. Elle était toujours engluée dans ce sable poisseux, ce qui l'empêchait de prendre son élan pour gagner l'abri rassurant du moulin. Au-delà d'un abîme infranchissable, Dream Song lui faisait des gestes de la main. Elle décida de ne pas tenter le saut tout de suite et elle brandit la main gauche en l'air en levant le pouce, lui exprimant ainsi son désir de le retrouver dans le Break-Space.

Depuis que les autres Guerriers étaient passés au niveau supérieur, elle ignorait s'ils pouvaient toujours se rencontrer dans cet espace.

Dream Song leva le pouce gauche lui aussi et un flop cristallin ainsi que le pétillement d'une bulle qui éclate annonça son départ.

Théo le suivit et, instantanément, elle le retrouva assis sur un mœlleux canapé. Il l'attendait en affichant ses couleurs, arborant, fièrement accrochés à sa cuirasse luisante en peau très ajustée, son attirail pour faire du feu, son arc rudimentaire, voire préhistorique et même un étrange bâton recourbé présentant une vague ressemblance avec un boomerang.

Ses bras et ses jambes nus étaient couverts de signes blancs ésotériques masquant entièrement son épiderme, cachés partiellement par un nombre impressionnant de bracelets, tandis qu'autour de son cou, se balançait une bourse, nouée à un lacet de cuir. Probablement un gri-gri.

Pourtant, lui aussi, malgré l'aspect antédiluvien de sa tenue, portait des rudiments d'armure classique, un casque à visière, un bouclier, un ceinturon d'acier, des genouillères articulées. Théo soupçonnait Dream Song d'être patagonien. Ou africain ? Australien peut-être ?

Elle poussa un soupir de soulagement. Donc le Break-Space était toujours accessible, même s'ils n'étaient plus au même niveau, du moment qu'ils avaient au moins atteint le 4.

Dream Song semblait tout excité et il commença immédiatement le dialogue en anglais, qui s'inscrivit en bas à droite de l'écran.

Théo actionna le traducteur et le dialogue apparut aussi en français, sous la colonne. Elle comprit immédiatement l'excitation de Dream Song. Ce jeune Chevalier venait à peine d'accéder au niveau Suprême, juste avant qu'elle ne se connecte. C'était tout nouveau pour lui et il avait hâte d'en discuter avec un de ses pairs. Il se leva de son canapé et se mit à marcher de long en large, comme Théo.

– C'est trop fastoche ! Il faut que tu le fasses ! Ne crains rien !

– Je n'ai pas peur !

Théo tapait le plus vite possible.

– Alors pourquoi n'avances-tu pas plus vite ?

– Mon ***

Théo avait voulu dire : mon père m'a interdit d'ordinateur, je dois me planquer pour jouer et la phrase s'inscrivit avec un blanc :

– Mon *** m'a interdit d'ordinateur, je dois me planquer pour jouer. Dream Song ne releva pas l'incident et continua :

– Ben justement, pourquoi tu ne profites pas là maintenant, pour tenter le coup ?

– C'est que...

– Quoi ?

– Je voulais parler avec l'un d'entre vous..

– Oui ? Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ? À part la punition de ton ***, je veux dire...

Ni l'un ni l'autre ne firent attention au bip qui venait de retentir. Ils étaient trop pris par les propos échangés et un bug était toujours possible.

– Exactement. Quelque chose ne va pas, mais je ne sais pas comment l'expliquer.

– Vas-y, lance-toi ?

– Voilà. Je crois que j'ai vu un Écorcheur. Le chef de la cohorte des Rampants. Yaraki.

– Oui, moi aussi je l'ai déjà vu. Plusieurs fois d'ailleurs. Encore un peu et je ne passais pas l'épreuve, il s'est déplacé lui-même à la tête de ses troupes pour tenter de m'éliminer de la partie.

Théo hésita encore un instant, puis elle se lança dans son aveu, essayant de trouver une manière de dire les choses qui puisse passer pour une blague.

– Non, pas dans le Jeu, je veux dire... heu... Dans la vie. La vie avec les écoles, les profs, les parents, les voitures dans la rue, tout ça...

•••

– Tu es toujours là ?

– Oui. Je ne comprends pas ce que tu veux dire ?

– Ben... Heu... Tu crois pas qu'on joue un peu trop ? J'ai comme des hallucinations... Je vois des Écorcheurs partout. Au lycée, dans la rue... ironisa timidement Théo.

– T'as fait la fête toute la nuit et t'as la tête à l'envers, c'est ça ?

– Ça doit être quelque chose comme ça, mais je n'ai pas fait la fête. À vrai dire, c'était plutôt effrayant de les voir apparaître comme ça devant moi.

Un son caractéristique leur apprit que quelqu'un d'autre se connectait.

L'image de Glaive d'Or leur apparut instantanément, personnage assis sur le canapé.

Théo trouvait que ses attributs vestimentaires désignaient ce Guerrier comme originaire du continent africain, mais bien entendu, cela n'avait jamais été confirmé.

L'armure comprenait un pagne caractéristique, ainsi qu'un plumeau fait de feuilles de palmier au-dessus du casque et des pattes de lion qui décoraient de longs bracelets qui enserraient ses avant-bras. Mais peut-être était-il amazonien, ou caraïbe ?

– Salut ! Alors Fennec des Sables ? T’es à la traîne ? Qu'est-ce que tu fais ici au lieu de passer ton épreuve ? Vous parlez de quoi ?

– Salut, répondit Dream Song. C'est Fennec des Sables qui voulait nous dire un truc bizarre, complètement loufoque. Je ne comprends pas pourquoi tu joues à nous charrier comme ça, Fennec des Sables. Tu risques de faire foirer le niveau 5 avec tes élucubrations.

Théo trouva la réflexion injuste.

– Ce n'est pas ma faute s'il m'arrive des trucs bizarres en ce moment.

Glaive d'Or sembla brusquement mal à l'aise. Il se leva et se mit à déambuler lui aussi dans la pièce, tandis que dans la colonne de droite, les dialogues prenaient un tour fiévreux.

– Que dis-tu ? Il t'arrive des trucs bizarres ? Quel genre de trucs ?

– Une femme est morte sous mes yeux aujourd'hui.

– Mais où ?

– C'est trop fou. C'est encore plus incroyable à raconter qu'à vivre. Elle a été poussée par quelqu'un dont je n'ai vu que le bras. Un bras comme ceux des Écorcheurs. À ce moment là, un 4 x 4 l'a renversée.

– Tu vas dire que le 4 x 4 était lui aussi conduit par un Écorcheur ? se moqua Dream Song.

– Je sais. C'est impossible. Mais le plus incroyable est que personne autour de moi ne les a vus. Les témoins pensent qu'elle a été renversée par le bus. C'est faux ! J'ai tout vu !

– Dis donc ? Je ne sais pas à quoi tu carbures, Fennec des Sables, mais tu me fais bien marrer, railla Dream Song.

– Moi non, rétorqua Glaive d'Or. Ça ne me fait pas marrer. Je te crois.

– C'est vrai ? Tu me crois ?

– Oui. Parce qu'à moi aussi il est arrivé un truc du même genre. Dans l'endroit où je travaille. C'est un hôtel. Je ne sais pas si ce que je dis va passer, il y a beaucoup d'éléments perso. Mais bref, je travaille dans un hôtel, à la compta. C'est de là que je communique avec vous. On n'a pas d'ordi, chez moi.

– Qu'est-ce que tu veux dire, « je ne sais pas si ça va passer » ? On est censurés ? demanda Théo, brusquement inquiète.

– J'ai déjà remarqué qu'il y a certains de nos propos qui sont comme bugués, répondit Glaive d'Or. Vous avez dû remarquer, aussi. Un bip sonore. Un blanc dans la phrase écrite.

– Oui, j'ai remarqué, mais je pensais que c'était de simples bugs.

– Ce n'est pas une surveillance constante. Ça doit être un système programmé qui filtre certains mots.

– Tu as raison, tout à l'heure, c'est le mot père, qui n'est pas passé.

– Ça ne m'étonne pas. Trop perso.

– Hé, les Guerriers, vous déconnez ou quoi ? On est dans un jeu ou on ne l'est plus ? Vous êtes où, vous ? s'énerva Dream Song.

– Il semblerait que le Jeu déborde dans la vie.

– Je tremble...

– Tu peux rire, l'apostropha Glaive d'Or. Tu riras moins quand tu verras comme moi quelqu'un tomber du septième étage d'un immeuble, poussé par un Écorcheur qui ensuite fait le grand saut pour disparaître.

– Tu as vu ça ?

Dream Song et Théo poussèrent leur exclamation exactement en même temps, ce qui produisit un carambolage de lettres, pour très vite finir par ne faire qu'une seule phrase.

– Je ne comprends pas ce qui se passe.

– Moi non plus. Ça me fait froid dans le dos. Et le plus triste c'est que je connaissais le type qui est tombé. Il venait régulièrement. C'était un des rares, pour ne pas dire le seul, qui m'ait adressé la parole. Pour les clients, ici, on n'existe pas. On est transparents. Eh bien, ce gars-là, il me parlait normalement, il m'a même aidé une fois à réviser un exam, il était super sympa avec moi.

– Vraiment, vous commencez à me mettre les chocottes. Si c'est pour rire, j'ai bien ri, là. Voilà. On passe à autre chose ? Si on parlait du niveau 5 pour aider un peu Fennec des Sables, hein ? Ça a été difficile pour toi, Glaive d'Or ?

– Je ne veux pas fuir ce qui m'arrive. Ça fout la trouille, oui, mais il est inutile de se boucher les yeux. Il doit y avoir une explication scientifique à ce phénomène.

– Bon, on fait quoi, là ?

– Moi je dois fermer ma session, mon père risque de rentrer d'une minute à l'autre, annonça Théo.

– Moi, j'ai envie de quitter, je vous trouve vraiment déjantés. Je crois que je vais arrêter ce jeu si mes partenaires perdent les pédales.

– Moi, je vais rester un peu branchée en même temps que je bosse. Ça me permettra de guetter Oeil de Faucon et Ciel qui Gronde, s'ils viennent par ici. Il faut les tenir au courant.

– Vous croyez pas qu'il faudrait profiter de cette occasion ? Je veux dire : il semble qu'on ne soit pas censurés en ce moment, le mot « père » est passé à l'instant. On pourrait échanger nos vraies adresses mail ?

– C'est formellement interdit. Je n'ai pas envie de me faire éjecter alors que je suis parvenu au but Suprême. C'est hors de question.

– OK. Comme vous voulez. Espérons qu'on pourra entrer en contact par le futur aussi facilement qu'aujourd'hui.

– Bye...

– Bye...

– Bye...

Habituellement, ils se quittaient sur leur salut plus cérémonieux, en latin.

Mais apparemment, ils avaient tous oublié de le faire, préoccupé chacun par cette conversation insensée.

 

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Chapitre 7 - Suicide ?

Théo éteignit l'ordinateur et se déplaça jusqu'au salon avec ses livres. Un coup d'œil à l'horloge murale à côté du buffet lui apprit qu'il était tard. Elle poussa un soupir déçu en songeant à la promesse que lui avait faite son père de rentrer tôt ce soir.

Elle était ravie qu'il ne l'ait pas respectée, puisque ça lui avait permis de se brancher à son jeu mais, tout au fond, une tristesse inexpliquée l'envahissait. Elle l'avait cru, finalement.

Elle s'était encore fait avoir. Une infime partie de sa personne avait espéré que le bonheur pourrait revenir. Pas tout à fait le même, bien sûr, mais une vie qui ressemblerait à celle d'avant. Une vie de famille normale, avec un père présent, une maison qui ne serait pas toujours vide en rentrant du lycée, des échanges, des discussions, des activités partagées...

Faut pas rêver ! pensa-t-elle sur un ton désabusé, bien trop cynique pour quelqu'un de son âge.

Après avoir jeté un regard distrait sur les notions de liberté et de désir selon Kant et Spinoza, elle bâilla plusieurs fois et décida qu'il était temps de lancer le repas. Tout de même, son père rentrait plus tôt que ça, d'habitude. Peut-être que commencer à faire cuire le plat le ferait arriver ?

Elle farfouilla dans le congélateur. Des tonnes de poisson nature. Son père n'achetait que ça, car il disait que le poisson était bon pour la santé. Elle fouilla un peu mieux et finit par dénicher une boîte de lasagnes qu'elle enfourna dans le micro-ondes.

Pendant qu'elle l'entendait tourner, elle mit lentement la table, en essayant de ne pas songer aux apparitions hallucinogènes de Yaraki qu'elle avait vues toute la journée.

Un coup de téléphone troua le silence en la faisant sursauter.

L'hôpital. Les urgences. Son père.

Dans la précipitation, elle ne comprit pas tout, mais elle réussit tout de même à noter l'adresse du centre hospitalier Saint-Louis, métro Goncourt et se précipita dehors en courant.

Elle boitait toujours, mais la douleur avait presque disparu. Ce fut seulement une fois dans le métro qu'elle pensa qu'elle avait oublié d'éteindre le micro-ondes. Ce n'était pas grave, elle savait qu'il s'éteindrait seul une fois arrivé au bout de la minuterie.

La ligne était directe. Elle devait se calmer. Tout irait bien. Elle tenta d'ordonner la conversation qu'elle avait eue avec cette femme, certainement quelqu'un du personnel soignant de l'hôpital.

Une infirmière, peut-être ? Qu'avait-elle dit exactement ?

Théo, sur le moment, n'avait pas voulu entendre. Ah, oui ? Elle avait parlé de voiture. D'accident. Son père avait été amené aux urgences.

Elle n'avait pas dit qu'il était mort, alors il ne fallait pas s'en faire. Il allait s'en sortir. Il n'avait pas ses papiers sur lui, mais ils avaient fini par appeler à partir de la mémoire de son téléphone portable. Heureusement dans la liste, à la lettre M, ils avaient trouvé MAISON et c'était le premier numéro qu'ils avaient tenté, avec succès.

Théo se rongeait les ongles nerveusement et devant le regard désapprobateur d'une vieille assise juste en face d'elle, elle se força à ranger ses mains au fond de ses poches, pour se surprendre, moins d'une minute plus tard, de nouveau à mordiller le bord de son doigt. Agacée par l'attention dont elle était l'objet, elle ferma les yeux, fit semblant de dormir, puis finit par souffler d’un air excédé en direction de la vieille en question, qui tourna la tête, gênée.

Elle regretta aussitôt d'avoir fait ça, en se disant qu'il valait mieux avoir quelqu'un en face d'elle de tout à fait normal, plutôt qu'un Écorcheur. Ses pensées commençaient à tourner en rond. Tout se mélangeait dans sa tête.

La conversation avec l'infirmière, des images de son père sur une civière, sa prof de maths sous les traits de Yaraki, un corps qui tombait du septième étage d'un hôtel quelque part dans le monde, une femme sous un autobus.

Dans son trouble, elle faillit bien sûr rater la station. Elle dut courir, bousculer plusieurs personnes et sauter sur le quai juste avant que les portes ne se referment.

Elle se présenta aux urgences et fut admise à y entrer après avoir décliné son identité.

Son père reposait en effet sur une table haute genre civière, dans un couloir des urgences. Il portait encore ses habits, à moitié ensanglantés et il avait l'air endormi, avec des tubes un peu partout. Il était si pâle qu'elle eut un coup au cœur en l'apercevant, le croyant mort. Mais il respirait, bien que faiblement.

Les lèvres tremblotantes, elle se pencha vers lui pour l'embrasser. Elle se sentait tout à coup très faible, toute petite. Elle avait peur. Peur que son état ne soit vraiment sérieux. Elle tenta de se raisonner, pour faire cesser les battements irréguliers de son cœur : tout de suite, il faut que tu dramatises ! Ça arrive à tout le monde tous les jours, des accidents et il y en a plein qui s'en sortent !

Mais ces phrases n'avaient aucun sens. Elles ne pouvaient pas calmer son inquiétude et elle ne put retenir des larmes, tout en ayant honte de pleurer ainsi en public.

Heureusement, personne ne faisait attention à elle, si bien qu'au bout d'un moment elle prit une chaise et s'assit tout près de lui, en posant délicatement son visage à côté du sien et en serrant une de ses grandes mains dans les siennes, priant secrètement pour qu'il n'ait rien de grave, qu'il guérisse vite de ses blessures et qu'il puisse rentrer rapidement à la maison. Elle se reprochait la dispute qu'ils avaient eue la veille et regrettait son entêtement.

Soudain, alors qu'elle croyait qu'on les avait complètement oubliés, ce fut le branle-bas de combat. Trois personnes vêtues de blanc intervinrent en même temps, une quatrième les rejoignit en donnant des ordres et une cinquième l'invita à la suivre dans un bureau. Ce fut ainsi qu'elle vit son père disparaître au fond d'un couloir derrière une porte battante.

Elle sursauta et sentit les battements de son cœur s'accélérer lorsqu'elle crut apercevoir dans le mouvement des portes le froissement d'une toile noire brillante, virevoltante et un éclat métallique.

Elle se frotta les yeux, ahurie. Non. Pas ici. Pas avec son père dans cet état, à leur merci.

Elle se mit à courir vers la civière mais fut immédiatement interceptée par deux bras puissants.

– Venez par là, mademoiselle. Je sais, c'est dur, mais il faut le laisser maintenant. On va opérer sa fracture du coude.

– Mais... J'ai vu... Heu...

Malgré sa panique, l'esprit de Théo était encore assez affûté pour comprendre qu'il valait mieux ne rien dire de ce qu'elle venait de voir. Et, pleine d'appréhension, elle suivit la femme qui voulait lui parler.

L'entrevue fut brève. L'assistante sociale, puisque c'en était une, commença par lui expliquer que son père avait été renversé par une voiture. RENVERSÉ PAR UNE VOITURE ?

Théo ne parvenait pas à en croire ses oreilles.

– Heu... Vous avez dit... renversé par une voiture ?

– Oui. Tu n'as pas l'air bien. Ça va ? Tu veux un verre d'eau ?

– Non, merci. C'est juste que... ma mère...

– Oui ?

– Ma mère, heu... elle est morte, renversée aussi par une voiture...

– Oh... Désolée ...

Théo avait parlé du décès de sa mère pour détourner l'attention de la dame vers une autre piste, mais en réalité, son cerveau carburait à toute allure, plutôt en songeant à l'accident dont elle avait été témoin à l'arrêt du bus.

Elle avait l'esprit en ébullition, en proie à la peine ravivée du décès de sa mère, au choc subi en assistant à l'accident de cet après-midi, à la tristesse inspirée par ce qui était arrivé à sa prof, le tout ponctué par l'appel téléphonique de l'hôpital pour son père.

Trop c'était trop.

Elle avait le sentiment de ne plus pouvoir contrôler ses réactions. Elle avait envie de pleurer, se refusait à le faire devant témoin, mais surtout, surtout, elle savait que le vrai problème ne s'arrêtait pas à cette suite de traumatismes. Il y avait plus important. Plus dangereux. Plus étrange. L'intrusion des Écorcheurs dans sa vie quotidienne.

Elle essaya de maîtriser ses émotions et tenta de récapituler tout ce qu'elle venait de vivre. Une femme qui ressemble à sa mère se fait renverser par une voiture sous ses yeux, comme sa propre mère des années auparavant et le même jour, qui, soit dit en passant, est également le jour où elle voit Yaraki en personne au lycée prendre possession de sa prof de maths juste avant qu'elle soit victime d'une rupture d'anévrisme, le même jour donc, son père, lui aussi, qui se fait renverser par une voiture. Impossible, statistiquement parlant.

Il ne pouvait y avoir qu'une raison à tous ces événements : les Écorcheurs. Aucun doute, c'étaient eux qui étaient derrière tout ça.

– Rassure-toi, ton père ne va pas mourir.

– Il est dans le coma ?

– Non, quand tu l'as vu, il était endormi à cause des cachets que nous lui avons donnés. Il a plusieurs fractures, mais rien de bien grave. Pas de coma, pas d'hémorragie interne, rien d'inquiétant. Non, ce qui m'inquiète, c'est plutôt : qui va s'occuper de toi maintenant ? On ne peut pas laisser un mineur seul si longtemps, même si tu vas dans ta dix-huitième année. Car ton père risque d'en avoir pour quelques semaines entre l'hôpital et la rééducation. De plus, heu, le psy va peut-être le forcer à un séjour, heu... Comment dire...

– Un psy ? Pourquoi un psy ?

– Heu, bref, faut-il que tu ailles dans un centre d'accueil en attendant ? C'est à ça que nous devons songer maintenant.

Malgré l'appréhension qui la happait tout entière, Théo trouva la force de sourire d'un air indifférent et de bidonner un subterfuge.

– Oh, si c'est ça, ce n'est pas la peine de vous inquiéter. Y a ma grand-mère qui vit avec nous maintenant.

– Ah bon ?

– Oui. Elle a juste horreur de sortir dans la rue, elle ne peut pas prendre le métro ou le bus, elle n'aime pas ça. C'est la mère de ma mère. C'est moi et mon père qui faisons les courses mais c'est elle qui nous fait à manger, toujours.

– Ah bon, alors si c'est comme ça, tout est dans l'ordre. Tu vas emporter avec toi ce formulaire que tu lui feras remplir et signer et la prochaine fois que tu viendras voir ton père, tu nous le rapporteras, d'accord ?

Théo hocha la tête, posa quelques questions sur les conditions dans lesquelles était arrivé l'accident de son père et se heurta alors à un comportement étrange de la part de l'assistante sociale. On aurait dit qu'elle évitait de répondre. Théo se gratta le menton, farfouilla dans ses papiers, toussota en marmonnant une suite de mots inintelligibles.

Cet échange la plongea dans une sensation de déjà-vu. L'atmosphère était semblable à celle qui l'entourait aux obsèques de sa mère. Un air gêné d'évitement. Un malaise. Comme si on lui cachait quelque chose.

La jeune fille repensa à ce qu'avait dit le vieux sur la femme tout à l'heure. Qu'elle s'était jetée d'elle-même sous les roues du bus. Ces gens devaient penser que son père, lui aussi, s'était suicidé.

Mais ils se méprenaient. Ils se trompaient tous. Jamais il ne se serait donné la mort. Il ne voulait pas laisser Théo seule.

N'est-ce pas ?

 

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