Tanaga saison 1: - Les Écorcheurs (French Edition)

Chapitre 10 - Le lac de Lenngwer

Au fur et à mesure que Lully et Théo s'enfonçaient dans le paysage, crevant la perspective de l'écran, faisant voler en éclats les frontières imaginaires du lointain, les nuées s'éclaircissaient et un rayon du double soleil, d'abord timide, puis de plus en plus lumineux, enveloppa le décor d'une lueur dorée.

Elles galopèrent un long moment, traversant des forêts denses et des marécages brumeux. Comme les nuages, la végétation semblait s'écarter sur leur passage pour faire place à des collines verdoyantes, sereines.

Perçant la dernière trace de brouillard, il apparut dans un faible rayon d'une des trois lunes. Le château. Menaour Kazell. C'était le nom que Lully avait prononcé.

Et Théo s'aperçut alors qu'elles avaient dû chevaucher bien longtemps, puisqu'il faisait à présent nuit et que les lunes pour les guider avaient remplacé les faisceaux des soleils.

Le ciel, derrière Menaour Kazell, scintillait d'une naissante luminosité rosée et le château, érigé dans un granit anthracite, se détachait en contre-jour, laissant apparaître par intermittence sa monumentale architecture, au gré des reflets miroitants qu'il devait au lac reposant à ses pieds.

Lully ralentit sa course puis s'arrêta tout à fait. Théo, fascinée, observait silencieusement la façade sombre et luisante.

– Menaour Kazell est notre abri le plus sûr, dit Lully. Seuls ses reflets, lorsque les lunes sont présentes, nous informent qu'il appartient à Tanaga. Menaour Kazell est le château du Royaume de Tanaga. Il est recouvert d'Onyx, ce qui le protège de tout maléfice, car l'Onyx est la pierre de la Stabilité et de la Concentration. Mais nul ne doit contempler ses murs trop longtemps au risque de s'y perdre et d'emprunter la voie de la grande tristesse. Celle dont on ne revient pas. Il contient en son sein la Galerie du Plenum et nulle pièce au monde n'est mieux protégée. C'est une pierre d'une autre sorte qui en est à la fois la porte et le cœur. Une Labradorite. Elle absorbe toute ombre, c'est pourquoi seuls les êtres faisant partie de Tanaga peuvent la franchir. Vous pourrez vous y rencontrer et échanger en toute sécurité.

– C'est trop compliqué pour moi. Je n'y comprends rien, fit remarquer Théo en riant. Et comment pourrai-je y accéder, puisque je ne fais pas partie de ce monde ?

– Sais-tu comment, dans ton monde, certains habitants nommaient les torches qu'ils utilisaient pour se déplacer la nuit et qui leur ouvraient la voie dans les ténèbres ?

– Non ?

– Des « théo ».

Théo resta sans voix. D'ailleurs, Lully n'était pas censée connaître son vrai prénom. Quelque chose la contrariait dans cet échange, sans qu'elle pût dire exactement de quoi il s'agissait.

– Je m'appelle Fennec des Sables. Je ne sais pas de quoi vous parlez. Je n'y comprends rien.

Lully sourit et détourna le visage pour scruter la nuit laiteuse.

Théo était maintenant impatiente d'entrer dans le château, mais Lully n'avait pas l'air de vouloir s'y rendre. Elle s'assit un moment, provoquant le glissement à terre de Théo et s'étira, se transformant de nouveau en une superbe et majestueuse Inspirée.

– Mais qu'est-ce qu'on fait ? demanda Théo. On y va, ou pas ?

– Patientons un moment, murmura Lully. J'ignore si nous sommes désirées.

– Mais... On va attendre longtemps comme ça ? Et comment on va le savoir ?

Lully sourit avec indulgence.

– Même toi, tu t'en rendras compte, dit-elle.

Dépitée, Théo s'assit à terre et se mit à examiner ses blessures. Son examen la rassura un peu, car bien que couverte de sang, elle savait qu'il ne s'agissait pas du sien. Les Écorcheurs, en mourant, avaient abondamment perdu le leur.

Elle avait des douleurs lancinantes, surtout aux bras et aux poignets qui avaient supporté le poids de sa lourde épée. Sans compter sa vieille foulure à la cheville. Mais finalement Théo avait peu de blessures vraiment graves. Elle s'aperçut que l'Inspirée l'observait avec une moue légèrement écœurée.

– Quoi ? l'apostropha Théo, insolente. Je pue, c'est ça ?

– Pas vraiment, encore que... Non, c'est plutôt que tu es repoussante de saleté. Je me demande si tu ne devrais pas te laver dans le lac avant de demander asile au château. Ils n'ouvriront jamais à quelqu'un d'aussi sale. C'est sûrement la raison pour laquelle les portes sont fermées.

– C'est ça. Je vais me tremper dans ce lac pollué, tout noir, à coup sûr glacé et rempli de bêtes visqueuses, pour attraper une sale bactérie et la mort ? protesta Théo.

– Ce lac pollué, comme tu dis, a pour nom Lenngwer. Car quiconque y plonge en ressort sculpté, régénéré, revivifié. C'est sa signification.

– Peut-être, mais il a l'air glacé. Et il est tout boueux.

– Comme tu veux, déclara Lully. Mais on risque d'attendre longtemps que le portillon s'ouvre à cause de ton état.

– Si vous êtes une Inspirée, comme vous dites, pourquoi ne pas transformer mon apparence d'un coup de baguette magique ?

– Je ne peux galvauder mes dons en trivialités. D'autant qu'il y a de l'eau. Il n'y a donc aucune raison pour que j'utilise ma baguette.

Intéressée par les propos de Lully, Théo oublia la querelle pour demander :

– Alors c'est vrai ? Vous avez une baguette ? Les fées ont vraiment des baguettes ?

– Bien sûr, répondit nonchalamment Lully.

– Montrez-la-moi. Où est-elle ?

En souriant, Lully désigna les ombres de quelques arbres frêles qui protégeaient le lac.

– Par là.

– Comment ça, par là ? Vous l'avez cachée ? Vous l'avez jetée dans le Lenngwer ?

– Tu poses trop de questions, répondit Lully, toujours souriante. Bon, puisque tu ne veux pas te baigner, je vais me reposer un instant. Tu me diras lorsque tu seras prête, je t'aiderai à ressortir du Lenngwer. Il te tend les bras.

Théo n'en croyait pas ses yeux. Après tout ce qu'elle venait de traverser et après avoir terrassé ces deux horribles Écorcheurs, - enfin le deuxième avec l’aide de Lully, ok - elle aurait pu espérer être reçue et traitée comme une espèce de héros et voilà que Lully, indifférente, s'endormait dans l'herbe et que le château gardait son porche fermé à sa venue.

N'ayant d'autre recours, elle s'approcha de l'eau et commença d'abord par y puiser dans ses mains en coupe un peu de liquide pour se frotter le visage, les bras.

Étrangement, l'eau, douce et tiède, agit comme un baume de guérison. Les douleurs dans les articulations de ses doigts disparurent et la plaie sur sa joue parut se refermer immédiatement au contact du liquide transparent et pur.

Toutes les appréhensions de Théo s'envolèrent et elle plongea avec délices dans les bras du lac, oubliant d'en avertir Lully endormie.

À part ses baskets et son épée, elle n'avait même pas pris la peine d'enlever ses vêtements, mais ils ne la gênaient pas et elle nageait lentement à la surface de l'eau, sans aucune appréhension envers le monde sous-marin qu'elle pressentait sous elle, dans les profondeurs du lac.

Son corps lui paraissait être en apesanteur et jamais elle n'avait senti ses muscles, ses os, ses organes, ses sens même, avec autant d'acuité.

Elle poursuivit sa nage silencieuse pour le plaisir, mais au bout d'un moment, percevant un clapotis étrange sur le côté, elle scruta la berge et s'aperçut qu'elle en était très éloignée. Elle se mit cette fois à nager vigoureusement pour revenir, pourtant, le bord semblait s'écarter d'elle au lieu de se rapprocher et plus elle forçait son allure, plus elle reculait. Une sorte de houle s'était levée et un courant paraissait l'emporter vers le cœur du lac, voilé par les brumes.

Effrayée, elle se mit à crier.

– Lully ! Lully ! Aide-moi ! Au secours !

Mais Lully semblait être hors de portée de sa voix et elle se maudit d'avoir plongé sans l'en avertir.

Par les rognures avariées de détritus puants ! Mais c'est pas vrai ? se maudissait-elle intérieurement. Quand est-ce que ça va s'arrêter ce foutoir ? Tu parles d'une Inspirée, elle s'endort et elle me laisse me baigner sans me prévenir du danger ! J'aurais dû m'en douter ! Tout est étrange ici. C'est pas un lac normal, il est surnaturel. Il est même sûrement maléfique. Il y a peut-être un dragon dedans et pourquoi pas ? Il ne manquerait plus que ça ! Un dragon ? Pourquoi pas un dinosaure, un serpent de mer, ou des piranhas ? Mais vraiment je te jure, ça n'arrive qu'à moi ce genre de débilité. Comment je vais faire maintenant ?

Malheureusement, ses lamentations ne l'aidaient en rien et inéluctablement, le courant l'emportait. La peur succéda à la colère et la panique commença à altérer ses mouvements, qui, de plus en plus désordonnés, l'entraînaient vers le fond.

Elle avala une tasse, se mit à tousser, puis à couler et se vit perdue.

Mais son appétit de vie était si fort en elle que de nouveau elle entendit la voix de sa mère, lui répétant cette phrase : « Derrière ta peur, trouve ton désir. » Et si sa mère, en fait, veillait tout simplement sur elle, de là où elle était à présent ?

Ces quelques mots l’apaisèrent. Une image se forma dans l'esprit de Théo, une image qu'elle n'avait pas commandée : elle se vit sauvée, au bord du lac, propre comme un sou neuf et en pleine forme, remontant sur la berge pour réveiller l'Inspirée en la chatouillant d'un brin d'herbe.

Ce fut instantané. La houle s'apaisa, le courant cessa, la brume se dissipa et, sans effort, Théo n'eut que quelques brasses à faire pour toucher le rivage, à l'exact endroit où elle était entrée dans l'eau puisque ses baskets et son épée l'y attendaient sagement.

Elle sourit, en poussant un soupir de soulagement. Inutile que je raconte tout ça à l'Inspirée, se dit-elle, elle me prend déjà pour une tache !

Elle prit le temps de rincer l'épée et ses chaussures dans l'eau, savourant la souplesse de son corps fortifié, puis elle s'approcha de l'Inspirée qui dormait paisiblement. Comme elle allait la toucher à l'épaule, celle-ci se releva d'un bond, épousseta quelques brins d'herbe qui s'attardaient sur ses voiles et s'étira en disant :

– Tu as réussi à revenir ?

– Comment ça ? Vous voulez dire... Vous saviez que... ?

– Bien sûr, je connais les pièges du lac. Mais je savais aussi que pour toi ce ne serait qu'un jeu !

– Un jeu ? Vous appelez un jeu, couler à pic, boire quarante mille tasses et manquer se noyer ?

– Tu n'exagères pas un peu ? demanda Lully avec malice, en commençant à se diriger vers le portail du château, ignorant l'expression de Théo qui fulminait.

Comme celle-ci ne faisait pas mine de la suivre, elle se retourna finalement pour la tancer d'un :

– Alors, tu viens ? Nous avons assez perdu de temps comme ça avec tes enfantillages...

– Mes enfanti... Ça alors ? C'est plus fort que du roquefort ! s'exclama Théo, ce qui eut le don de faire rire aux éclats Lully, qui reprit alors sa marche.

– Tu ne me traites pas de rognures avariées de détritus puants ?

Théo rougit, puis, ne souhaitant pas se retrouver seule dans la nuit devant la porte du château qui se serait refermée, elle suivit Lully en râlant.

 

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