Tanaga saison 1: - Les Écorcheurs (French Edition)

Chapitre 13 - Cauchemar

En moins d'une heure, la situation fut réglée. Madame Nahal réussit en un clin d'œil à surmonter tous les obstacles pouvant se mettre en travers de ce projet.

Il émanait de sa personne une douce mais ferme autorité qui avait raison du moindre argument contraire.

À croire que l'Administration française était ensorcelée. Qu'étaient devenues les bonnes vieilles lenteurs de toute demande officielle ?

Munie d’un téléphone et d’un ordinateur portables, Madame Nahal persuada d'abord le prof d'anglais de Théo, de signer une recommandation et de convaincre le proviseur du lycée. Celui-ci parapha immédiatement le document rempli par le prof. En utilisant le courriel comme outil principal, elle obtint ensuite l'agrément de principe de l'organisme subventionneur.

Il ne restait plus à madame Nahal qu'à signer le tout avec une recommandation de sa main, afin de le retourner à la même fondation qui débloquerait immédiatement les fonds et les ferait parvenir à qui de droit par virement automatique.

Dès le lendemain, quelqu'un, muni d'un billet en bonne et due forme, accompagnerait Théo à sa destination finale. À savoir, l'île de Wight, comme elle venait de l'apprendre entre deux échanges d’email.

Théo et son père étaient médusés par la tournure express que prenaient les événements et par la facilité avec laquelle cette affaire se réglait.

On aurait dit que les coups de fil de France Nahal étaient surnaturels. Que rien ne pouvait lui résister.

Pour finir, France Nahal autorisa Théodora à rentrer seule chez elle faire ses bagages.

Théo, munie d'une lettre rédigée par la psy, devait ensuite gagner un centre d'hébergement pour jeunes situé dans le Xe arrondissement.

Maintenant que la décision de Théo était prise, elle avait hâte de passer à l'action. Elle courut chez elle, fit ses valises, éteignit les lumières et se dirigea vers la porte. Elle s'acquitta de toutes ces tâches avec enthousiasme.

Mais juste avant de quitter l'appartement, elle eut envie de parler à quelqu'un, de partager ce qui lui arrivait.

Elle composa sans réfléchir le numéro du portable d'Antoine, son meilleur copain d'avant et quand elle s'en aperçut, elle fut heureuse de l'avoir fait. Bien sûr, c'était à lui qu'elle devait raconter tout ça.

Il rentrait de son cours de tir à l’arc. S'il fut étonné de son appel, il n'en laissa rien paraître et, à ce comportement, Théo comprit que son amitié avait été profonde. Il avait été blessé de sa défection. Elle lui avait manqué et il espérait depuis lors renouer avec elle.

Elle lui expliqua qu'elle partait en Angleterre pour les vacances, avec une semaine d'avance et de fil en aiguille la conversation dévia sur les Écorcheurs et sur les événements perturbants qu'elle venait de vivre.

Était-ce parce qu'il avait son âge ? Était-ce parce qu'il ne voulait pas la perdre une seconde fois ? En tout cas, il la crut, ou il le dit. Et pour pouvoir parler plus librement, ils décidèrent de se rencontrer tout de suite.

– Tu dois aller où exactement ?

– Dans un centre. Je descends au métro Couronnes.

– C’est tout près de chez moi ! Passe cinq minutes ! Je t'attends. Tu sonnes et je te rejoindrai pour discuter en bas.

Rendez-vous pris, Théo partit rassérénée.

Mais tandis qu'elle sortait du métro et qu'elle remettait de l'ordre dans ses pensées, ordonnant la marche à suivre pour elle dorénavant et se remémorant ses batailles avec les deux vrais Écorcheurs, quand elle s'était retrouvée à l'intérieur même du Jeu, elle entendit une explosion.

Le temps pour elle de tourner à l'angle de la rue, elle aperçut des flammes qui sortaient d'une fenêtre au cinquième étage d'un bâtiment haussmannien. L'appartement était en feu. Mais il ne s'agissait pas de n'importe quel immeuble. C'était celui d'Antoine. Et c'était la fenêtre de sa chambre qui brûlait.

Elle hurla.

Le son se mêla aux clameurs qui provenaient de la chambre. Plusieurs personnes levèrent la tête, horrifiées, se mirent à crier aussi et, à son grand soulagement, l'une d'entre elles sortit son téléphone portable pour appeler les pompiers.

Les plaintes de souffrance et de détresse émanant du logement incendié étaient si fortes qu'elles couvraient à présent les bruits ordinaires de la rue. Suffoquée de désespoir, Théo se refusait à reconnaître dans cette voix celle d'Antoine. Mais elle savait bien que c'était de lui qu'il s'agissait.

Tétanisée par le spectacle, elle n'osait plus bouger. Ce qu'elle vit alors l'épouvanta. Se glissant hors de l'appartement en flammes par la fenêtre, tel un insecte, filait le long du mur de l'immeuble un Écorcheur, fantassin de l'Armée de l'Obscur, cohorte des Rampants.

Vêtu de sa tenue de combat : bottes et gantelets de cuir noir, bardé d'accessoires cloutés brillants, il posa un pied sur le trottoir et s'éloigna tranquillement de la scène, non sans jeter vers Théo un regard amusé, un brin complice.

Elle sursauta en voyant les pompiers arriver et réalisa soudain que les cris provenant de l'intérieur de l'appartement n'étaient plus que des râles brisés.

Elle ne pouvait rien faire, paralysée d'horreur, sanglotant à chaudes larmes. Quelques minutes plus tard, les pompiers ressortirent de l'immeuble avec un corps allongé sur une civière. Sans le reconnaître vraiment, elle sut qu'il s'agissait d'Antoine.

Elle ne voulut pas en voir plus et quitta hâtivement la rue, en hoquetant, se précipitant avec son gros sac à dos vers l'adresse fournie par madame Nahal.

Elle était affolée, anéantie, en proie à un immense désespoir et à un sentiment de culpabilité extrême. Elle savait que c'était à cause d'elle qu'il était arrivé malheur à Antoine. Si elle ne l'avait pas appelé, si elle n'avait pas décidé d'aller le voir, de tout lui raconter, si...

Mais tout était trop tard maintenant. Elle aurait dû y penser plus tôt. Elle avait suffisamment de données, pourtant, elle aurait dû y penser...

Complètement bouleversée, elle fit irruption dans le centre d'accueil. Elle ne tenait pas en place, pleurant, reniflant, riant nerveusement, ouvrant et fermant les fenêtres, sursautant à chaque bruit.

Les responsables chargés de la réceptionner la toisaient d'un air dubitatif, lui faisant à plusieurs reprises répéter son nom, ce qui eut le don de lui mettre les nerfs encore plus à vif si c'était possible.

Au bout d'un moment cependant, elle finit par se calmer. Elle tomba même dans un état inverse, proche de l'hébétude. Elle se sentait comme anesthésiée, frappée de léthargie, sans réaction.

On lui fit partager la chambre de trois autres filles qui habitaient ici en permanence et qui considéraient sa venue comme une intrusion dans leur intimité. Ou plutôt deux d'entre elles, qui le lui firent bien sentir.

La troisième, une petite grassouillette aux cheveux raides coupés au carré, lui faisait des sourires timides. Virginie partageait avec Théo un lit superposé dont elle occupait le bas. Théo put constater que les deux peaux de vache lui menaient la vie dure, se moquant de tous ses gestes, de toutes ses paroles.

La petite, jouant l'indifférence, engagea le dialogue avec Théo, lui posant des questions assez directes, tandis que les deux terreurs effectuaient un pillage en règle du sac de Théo, cherchant une cigarette, un smartphone, un Ipod ou d'autres bricoles à s'approprier.

Dépitées de ne rien trouver, elles se rabattirent sur un paquet de biscuits Pepito, que Théo avait acheté dans le métro.

Elle observait les deux pestes d'un air détaché, se demandant comment elle aurait été, à leur place, si elle aussi avait dû vivre toute l'année dans ce genre d'endroit, tout en continuant sa conversation avec la petite comme si elle ne remarquait rien.

Elle ne voulait pas céder à la provocation.

De toute façon, ses réactions affectives étaient comme engourdies et elle avait bien assez de soucis à se faire avec les Écorcheurs. Elle se demandait ce qu'il était vraiment advenu d'Antoine, était-il vraiment mort ? Elle avait envie de pleurer.

Elle se sentait reconnaissante de la gentillesse de sa voisine de dessous, car elle avait bien besoin de réconfort. Elle la plaignait de tout son cœur, car elle-même, dès le lendemain, serait loin de cet endroit, alors que l'autre devrait encore supporter les deux poisons durant un temps indéterminé.

Quand elle sentit qu'elle paniquait moins, que son cœur avait repris un rythme normal et qu'elle arrivait à coordonner un tant soit peu ses pensées, elle quitta un moment sa chambre pour se rendre dans une pièce qui servait de foyer, où quelques adolescents renfrognés regardaient la télévision ou jouaient au ping-pong.

Elle s'approcha d'une femme grande et sèche, qui devait être l'éducatrice. Son visage sérieux inspirait confiance et Théo lui expliqua que, sur son chemin pour venir, elle avait assisté à un incendie dans un immeuble et qu'elle craignait que l'une des victimes ne soit un ami à elle. Pouvait-elle appeler les pompiers ou l'hôpital pour avoir de ses nouvelles depuis le bureau du centre ? Elle n'avait pas de portable.

La grande femme lui jeta un regard bienveillant et lui céda sa place devant un petit bureau. Elle eut du mal à trouver l'hôpital où on avait amené le corps qu'elle avait vu sur la civière, mais elle finit par apprendre qu'il s'agissait bien d'un certain Antoine Gélin, âgé de dix-huit ans, que ses brûlures n'étaient que superficielles et qu'il s'en sortirait.

Elle faillit pousser un cri de joie en raccrochant et embrasser la grande femme. Elle s'éloigna plus légère sous son regard amical et regagna sa chambre le cœur plus tranquille.

Sans prendre la peine de se doucher, ni même de se déshabiller, elle s'allongea sur son matelas.

Des cris la réveillèrent et elle mit un moment à se souvenir de l'endroit où elle passait la nuit. La veilleuse pourtant était forte et on voyait distinctement le mobilier de la pièce. Il n'y avait plus aucun bruit et Théo ne parvenait pas à savoir si les cris qu'elle avait perçus provenaient de sa chambre ou d’un rêve.

Des bruits de clés et de portes se firent entendre et brusquement la silhouette de la femme très grande se découpa dans le contre-jour faiblard de la veilleuse.

– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle avec courroux. Décidément, il faut toujours que vous vous fassiez remarquer, dans cette chambre. Carole, qu'est-ce que tu as encore inventé ? C'est quoi la blague du jour, hein ?

La femme tendit la main vers l'interrupteur et la lumière éblouit Théo qui cligna des yeux.

Quand elle les rouvrit ce fut pour découvrir le visage de la grande femme déformé par l'horreur, juste avant qu'un cri perçant ne franchisse ses lèvres.

Instinctivement, Théo sauta de son lit et se précipita hors de la chambre apercevant dans sa fuite la couchette de Virginie, étrangement colorée d'un rouge uniforme. Les deux autres lits étaient vides.

Plusieurs portes s'ouvrirent, des personnes, en tenue de nuit, s'approchaient, certaines timidement, d'autres avec précipitation. Chaque fois, Théo leur désignait, en tremblant, la chambre entrouverte où elle avait dormi.

La grande femme en ressortit, soutenue par deux autres plus pâles qu'elle encore.

– C'est affreux. Mais que s'est-il passé ?

– Elle est morte...

– C'est Carole. J'en suis sûre. On n'aurait jamais dû...

– Non. C'est impossible...

– Mais même le juge avait...

– A-t-on appelé la police ?

Plus personne ne prêtait attention à Théo qui restait misérablement assise dans son coin de mur, tremblante près d'une fenêtre de couloir, ne sachant où aller, dans le brouhaha général.

Elle priait mentalement pour que, cette fois, il ne s'agisse pas d'un coup des Écorcheurs.

Pourtant, la coïncidence était forte et simple. Partout où elle se trouvait, il arrivait quelque chose d'horrible à quelqu'un.

Et la plupart du temps, il s'agissait de quelqu'un qui lui avait manifesté une attention particulière, bienveillante.

Simplement, elle ne pouvait pas savoir quand exactement cela allait se produire, sinon elle aurait peut-être pu empêcher le désastre. Non. C'était toujours trop tard.

Mon Dieu, faites que ça ne soit pas ma faute. Mon Dieu, faites que ça ne soit pas le coup d'un Écorcheur.

Cette litanie emplissait son cerveau et elle ne parvenait à formuler aucune autre pensée. Pourtant, elle savait que Dieu n'avait rien à voir avec tout ça, d'ailleurs, elle avait considéré, quand sa mère était morte, qu'Il n'existait peut-être pas et n'avait plus voulu s'encombrer l'esprit de Lui ou de tout ce qui avait trait à Lui.

Néanmoins, sous le choc, elle ne voyait vraiment pas comment formuler autrement son vœu le plus cher. Que tout redevienne comme avant. Qu'elle ne vive plus ce cauchemar étrange. Que le Monde ne soit que ce bon vieux monde qu'elle connaissait et que l'Inspirée appelait, pour sa part, le Monde Nouveau. Qu'il n'y ait pas de passages. Qu'il n'y ait pas d’Écorcheurs, pas de Guerriers, ou de Pèlerins, rien...

Sa pensée allait maintenant vers madame Nahal, qui avait été si gentille avec elle. Allait-il, à elle aussi, lui arriver quelque chose ? Devait-elle l'appeler pour la prévenir du danger ? La prendrait-elle pour une folle si elle le faisait ?

L'arrivée de la police la sortit de sa transe. Il y avait plusieurs personnes, certaines en uniforme, d'autres en civil.

Parmi elles, un vieux monsieur, mal rasé, vêtu d'un pull-over qui avait fait son temps, dirigeait semblait-il les opérations, traité avec déférence par tous les autres. Ils écartèrent tout le monde de la scène du meurtre, puisqu'ils semblaient tous penser que c'en était un et, après avoir discuté à voix basse avec la grande femme qui ne tremblait plus,

D'un geste lent, ils retournèrent tous leur tête vers Théo :

– C'est elle ?

– Oui, répondit la femme.

Le flic, puisqu'il fallait bien admettre que ce vieux dépenaillé en chandail tricoté était un flic, la regarda d'un air sévère et lui jeta, après l'avoir longuement dévisagée :

– Pourquoi t'es tout habillée, toi ?

Sa voix était si chaude et si douce que Théo éclata en sanglots.

Elle fut emmenée dans un local étiqueté Infirmerie et le vieux entreprit de la cuisiner, sans succès, pendant près de deux heures. À la fin, elle tombait de sommeil.

Il n'en tira rien d'autre que le vrai récit de ce qu'elle avait vécu : un cri durant son sommeil, le silence, l'arrivée de la grande femme, la lumière, le lit rouge sang...

– Toi, je sens que tu me caches quelque chose..., répétait l'homme avec douceur.

Théo ne pouvait pas lui dire qu'il visait juste, en effet. Elle lui cachait bien quelque chose, mais si elle commençait à tout lui déballer, jamais il ne la croirait. Des Écorcheurs ? Rôdant autour d'elle ? Provoquant des accidents, des meurtres, juste pour la narguer, elle ? Pour lui faire entrevoir leur puissance ? Pour se faire la main dans le Monde Nouveau qu'ils avaient réussi à pénétrer ? Pour éliminer les personnes qui pourraient lui être d'un quelconque secours ?

D'abord, il lui rirait au nez. Ensuite, soit elle se ferait punir pour s'être moquée de lui, soit il avertirait les pouvoirs concernés, qui la catalogueraient folle à lier et l'enfermeraient. Non. Il valait mieux ne rien dire encore. Tant qu'elle était la seule à les voir. Un jour peut-être...

Elle frissonna en ayant ces pensées. Non. Elle espérait bien que ce jour n'arriverait jamais. Que jamais les habitants de ce monde ne pourraient voir les Écorcheurs comme elle. Car ce serait bel et bien alors la fin du Monde Nouveau.

Le Temps des Écorcheurs.

– T'as froid ?

– Non, j'ai sommeil.

– Emmenez-la, donnez-lui un lit dans une autre chambre. Vous pouvez lui rendre ses affaires après les avoir fouillées. Cette fille ne sait rien et n'a rien à voir avec cette histoire. Qu'elle continue sa route !

– Elle devait partir demain en Angleterre. On maintient ?

– Du moment qu'on a ses coordonnées, pas de problème. Elle va où exactement ?

– Sur l'île de Wight.

Ce fut la grande femme qui fut chargée de la guider.

Au moment où elles tournaient dans l'escalier, un bruissement métallique se fit entendre, glaçant Théo. Elle tourna la tête précipitamment et surprit juste en face d'elle, quelques marches plus bas, un Écorcheur arrogant, triomphant, ricanant, qui la regardait droit dans les yeux avec défi et dont les gants, la poitrine et le trou béant et hérissé de crocs écumants qui lui servait de bouche étaient barbouillés de sang tout frais. Un Rampant.

Théo, sous ce regard perçant qui ne la lâchait pas, hésita à continuer sa montée et vacilla.

– Oh non ! bafouilla-t-elle, sans réel étonnement.

Avant de s'évanouir sur le palier, elle eut juste le temps d'entendre la grande femme lui demander :

– Qu'est-ce que tu as ? Ça ne va pas ?

 

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Chapitre 14 -Brighstone Manor

Le lendemain matin, la grande femme elle-même l'accompagna d'abord à l'hôpital, pour qu'elle puisse dire au revoir à son père. Il la serra longuement dans ses bras.

Elle pouvait sentir son inquiétude et elle fit le maximum pour le rassurer, taisant ce qui la tracassait en permanence –  l'invasion des Écorcheurs – l’incendie chez Antoine et ce qui venait de se passer durant la nuit dans le centre où elle avait été hébergée. Madame Nahal était là et Théo lui trouva cette fois encore un air bizarre. Mais peut-être était-elle simplement fatiguée.

Elle n'était pas maquillée et sa peau semblait légèrement duveteuse. Elle était pressée, s'assura que tout était prêt, félicita Théo pour son départ imminent et s'enfuit prestement. Théo se pencha à la fenêtre de la chambre de l'hôpital juste à temps pour voir la silhouette grassouillette traverser la cour d'un pas pressé, en enfilant sur son dos sa fine cape de peau à capuchon, couleur de rouille dorée.

Elle sursauta car l'espace d'un instant, elle avait cru voir un personnage du château de Menaour Kazell à la place de madame Nahal. Elle se secoua. Je divague de plus en plus, se dit-elle. C'était sûrement la cape qui avait induit cette association d'idées.

Un dernier baiser à son père puis elle rejoignit son accompagnatrice qui l'emmena à la gare où elle intégra un groupe de jeunes, deux filles et un garçon, encadrés par un éducateur tiré à quatre épingles.

Après la nuit qu'elle avait passée, le voyage se déroula pour elle dans une brume de fatigue où elle alterna somnolence et rares moments de lucidité. Elle ne parvenait à s'intéresser à rien et elle ne demanda même pas aux autres comment ils s'appelaient. Elle se disait que moins elle se lierait avec eux, moins elle les mettrait en danger au cas où les Écorcheurs la suivraient. Elle les entendait parler et nota machinalement leurs prénoms, pour les oublier aussitôt.

Elle n'arrivait pas vraiment à réaliser, de toute façon, ce qui se passait exactement pour elle. Tout était allé si vite depuis sa rencontre avec madame Nahal. Sans compter les péripéties qui avaient coûté la vie à d'innocentes personnes.

Car Théo restait persuadée que tous ces morts étaient sa faute à elle, que les Écorcheurs, pour une obscure raison, ne pouvant s'en prendre à elle directement, cherchaient à la déstabiliser et à la provoquer en sacrifiant arbitrairement n'importe qui se trouvant à proximité.

Ils enchaînèrent plusieurs trains pour finalement se retrouver dans un ferry à destination de l'île de Wight.

Elle avait quelquefois entendu son père parler d'un concert célèbre qui avait eu lieu sur cette île mais, à part ça, elle ignorait tout de cet endroit.

Le temps était maussade, des nuages bas annonçaient un orage proche. Il y avait sur le bateau plusieurs classes d'écoles primaires anglaises, encadrées par des institutrices qui tentaient en vain de juguler le bruit et l'agitation des enfants.

Le brouhaha aurait dû l'empêcher de se concentrer sur des pensées intimes. Théo pourtant y arrivait très bien et elle observait la mer couleur de lait sale et la terre brumeuse qui se rapprochait. Avec les nuages menaçants, le tableau avait tout d'un premier plan de film d'horreur sur les fantômes.

Des mouettes paresseuses planant bas complétaient la carte postale mélancolique. Elle essaya de suivre le vol de l'une d'elles, mais elle la perdit vite.

Ils sentirent qu'ils étaient arrivés au ralentissement des machines et aux cris plus aigus des institutrices qui exigeaient des enfants d'enfiler leurs blousons et de se ranger, sans grand succès.

Des maisons blanches de style victorien se dressaient sur des falaises, en face du débarcadère. Un flot de voitures et d'autobus dégorgea du ferry, avec quelques piétons.

Bien qu'habituellement d'un naturel curieux, Théo ne s'intéressa guère aux lieux, préoccupée qu'elle était de découvrir si les Écorcheurs l'avaient suivie sur l'île ou si elle avait réussi à les semer.

Étant donné ce qui s'était passé la veille, elle avait de sérieux doutes sur la possibilité de les écarter, mais elle l'espérait néanmoins de tous ses vœux.

Elle avait pu constater que les Écorcheurs parvenaient à se déplacer en s'accrochant aux façades des maisons, apparaître ou disparaître à volonté. Elle avait vu ces phénomènes de ses propres yeux.

Mais si elle devait en croire Glaive d'Or, ils savaient aussi voler. Pouvaient-ils se téléporter et franchir les eaux, mers ou océans ?

Et si elle croyait qu'ils se matérialisaient grâce à ses pensées, alors c'était encore pire. Elle risquait de les transporter partout avec elle, comme un objet familier dans une valise.

Il y avait aussi la possibilité qu'ils apparaissent spontanément dès lors qu'un individu lui manifestait de la sollicitude, voulait l'aider, la soutenir, ou se montrait simplement gentil avec elle. Si tel était le cas, il lui faudrait veiller à ne se faire aucun ami partout où elle irait désormais.

Un véhicule genre minibus était venu les attendre et l'éducateur français passa le relais, avant de reprendre le ferry dans l'autre sens, ce qui fait que les quatre jeunes furent largués immédiatement avec un jeune encadrant anglais.

Il avait les cheveux noirs très secs, frisés, avec le bout roussi comme s'il avait trop pris le soleil, des yeux verts bordés de cils noirs, un nez fin légèrement pointu.

Son sourire charmeur faisait fondre ses interlocuteurs, surtout les filles, comme put le constater immédiatement Théo à la réaction des deux Françaises qui l'accompagnaient et qui s'échangeaient des regards entendus en gloussant chaque fois que le jeune homme les regardait.

Un jean blanc et un pull de laine bleu marine sous un blouson coupe-vent lui donnaient l'allure d'un marin et il se présenta avec un air d'excuse :

– My name is Nalyd. Je m'appelle Nalyd. Je suis stagiaire à Brighstone Manor. I'm twenty two. Je suis vingt-deux ans.

Il leur expliqua toutes sortes de choses dans un anglais trop rapide, alternant parfois dans son discours un mot français massacré par un lourd accent.

Quand elle demanda aux autres ce qu'ils avaient compris, elle se rendit compte qu'ils parlaient moins bien l'anglais qu'elle et qu'ils semblaient encore plus perdus, malgré leurs airs de matamores.

Quand Nalyd comprit que personne n'avait rien capté à son laïus de bienvenue, il éclata de rire et baragouina la même chose dans son français maladroit qui les fit tous sourire, détendant ainsi l'atmosphère.

Théo eut le sentiment qu’il avait eu l’air satisfait quand elle avait ri, elle aussi. Comme si ses blagues n’avaient eu pour seul but que de la détendre, elle.

Après une heure de route sous une pluie intermittente, ils parvinrent au sommet d'une petite colline qui surplombait le paysage, avec une magnifique vue sur les falaises et la mer.

Un manoir austère, de style victorien comme toutes les maisons de l'île, se dressait tout en haut, semblant les attendre. Quelques lumières commençaient à s'allumer sur la façade, plongeant dans les ténèbres le parc environnant. Comme Théo avait somnolé tout le long du trajet, elle ne put se faire aucune idée de l'environnement proche du manoir.

– Here we are. Nous y voilà. Brighstone Manor, annonça Nalyd.

C'est en courant qu'ils traversèrent les quelques mètres qui les séparaient de l'entrée, pour éviter d'être trop mouillés.

Ils avaient tous dû sortir leurs bagages respectifs, car comme leur exposa Nalyd, ici, tout le monde faisait tout et mis à part la cuisine, c'étaient les pensionnaires qui s'acquittaient de toutes les tâches ménagères. Cela faisait partie du programme.

De quel programme ? se demanda Théo sans essayer d'approfondir la question, toujours préoccupée par des événements qu'elle estimait bien plus importants que tout ce qui pouvait lui arriver en vrai.

Ils furent invités, après avoir déposé leurs bagages dans l'entrée, à se rendre directement dans le grand réfectoire, où tout le monde dînait déjà dans un silence pesant.

Une table vide les attendait tous les cinq et à peine assis, on leur servit un potage qui avait un goût aigre, quelques club-sandwichs, dont le coin avait moisi, avec un thé noir très fort, qui avait dû infuser au moins trois siècles !

C'était un repas étrange, qui ne présageait rien de bon pour le séjour. Mais Théo était trop fatiguée pour faire la moindre remarque et d'ailleurs les autres aussi.

Elle ne put toutefois s'empêcher de noter que la plupart des jeunes qui occupaient les tables voisines étaient maussades, le nez dans leur assiette, le regard fuyant, l'air fatigué.

Et que, malgré cette ambiance morose, une pointe d'animation transparaissait dans le regard que les filles jetaient sur Nalyd. Il attirait l'attention des filles comme l'éclat d'une lampe attire les papillons de nuit. Et le contraste en était aussi frappant. Il était lumineux, alors que les filles, ici, paraissaient ternes et éteintes.

Théo le trouvait franchement beau gosse. Elle réagissait comme les autres, ce qui l’agaça.

La jeune fille aspirait à une bonne douche chaude qui l'aurait détendue un peu. Dès le repas terminé, Théo se précipita dans la chambre qu'on lui désigna pour prendre une serviette de bain et une trousse de toilette. Elle fonça à la salle d'eau commune au fond du couloir. Elle déchanta vite, car l'eau qui coulait en un mince filet couleur rouille était glacée.

Elle renonça à cette détente et rangea rapidement ses quelques affaires dans une petite armoire métallique qui faisait face à son lit.

Une heure plus tard, elle s'endormait avec bonheur dans une chambre qu'elle occupait seule, bien qu'il y ait un lit à côté du sien.

Elle fit des cauchemars épouvantables qu'elle oublia au réveil et, dès le breakfast dans le réfectoire, elle fut plongée dans la réalité du séjour linguistique à l'île de Wight. Porridge et thé constituaient l'ordinaire de ce petit déjeuner typiquement anglais.

Cette fois, elle s'était assise à côté d'autres jeunes dont elle ignorait les pays d'origine. Quand elle demanda en riant si la bouffe était toujours comme ça, son voisin lui lança un regard de reproche et continua à manger d'un air amorphe.

Elle se dit qu'au moins elle ne risquait pas de se faire des amis s'ils étaient tous aussi intéressants et que c'était mieux pour eux, même s'ils ne le savaient pas.

À une table dressée en face des autres, il y avait les responsables, le corps administratif et les profs. Un regard distrait sur les visages ne lui apprit rien de plus si ce n'est que le directeur, Szaray, très petit de taille, avait un profil d'aigle, des yeux froids et calculateurs et de longs cheveux noirs noués en catogan. Quelque chose, dans son expression, lui fit penser à Yaraki.

Elle frissonna et chassa cette idée en le voyant sourire aimablement à son voisin.

Elle ne voulait surtout pas induire ici le retour de Yaraki en ayant des pensées qu'elle soupçonnait d'être porteuses des événements tragiques qui s'étaient succédé les jours derniers. Même si elle trouvait présomptueux de s’imaginer possédant ce pouvoir.

Les cours se déroulaient le matin, de huit heures à midi. Quatre heures non-stop de cours d'anglais donnés par des profs anglais, qui ne parlaient rien d'autre afin de les immerger totalement dans la langue anglaise.

Théo n'appréciait pas trop ce programme draconien, mais elle en avait accepté le principe et c'était la preuve que le centre était sérieux.

Les cours d'anglais la réconcilièrent avec sa décision d'être venue ici, car elle se disait qu'au moins, elle ne perdrait pas son temps. Pourtant, Dieu sait qu'elle n'avait pas trop envie de travailler, comme d'habitude.

Mais d'abord, ce qu'on exigeait d’eux en dehors des cours, ici, était encore pire que les cours eux-mêmes, si bien que tout le monde assistait avec bonheur aux quelques heures d'anglais de la journée, les considérant comme une détente.

Elle se demandait juste si elle survivrait très longtemps au régime nourriture pourrie, mais comme elle n'avait jamais été très intéressée par ce qu'elle mangeait, ce constat ne la tracassait pas trop.

Ce qui l'intriguait plus était le comportement amorphe des autres pensionnaires. De toute façon, elle avait l'habitude de ne pas se faire d'amis et cette froideur ne la dérangerait pas plus que ça.

Les après-midi étaient donc destinés aux activités d'intérêt général et, en fait, elle comprit vite ce que cachait ce vocable poli : les pensionnaires étaient requis pour jouer le rôle du personnel trop rare, à savoir nettoyer la cour et le jardin, balayer et laver le sol du réfectoire, récurer les salles de bains, épousseter les meubles et divers objets de décoration, bref, faire le ménage, sous la direction d'un intendant féroce, qui surveillait leur travail avec rigueur.

Seule la cuisine leur était interdite, certainement pour satisfaire aux normes européennes d'hygiène ?

Si elle s'était imaginé un endroit comme on en voyait dans les films, centre linguistique pour gosses de riches, style hôtel cinq étoiles, avec équitation, tennis, jeux vidéo, Théo retomba vite sur terre.

Il ne s'agissait pas de ce genre d'établissement. Ici, les loisirs, c'était le nettoyage et, apparemment, tout le monde trouvait ça normal.

Théo fit donc comme les autres. Elle ravala son étonnement et se mit au boulot.

Dans le fond, tout ce qui importait pour elle était de savoir si les Écorcheurs pouvaient se matérialiser ici, s'ils avaient pu la suivre, si elle avait transporté avec ses bagages le danger qu'ils représentaient.

Elle savait aussi qu'il ne fallait peut-être pas trop qu'elle y pense, pour ne pas les attirer.

La fatigue occasionnée par les cours du matin et par les travaux de l'après-midi lui permettait finalement d'avoir l'esprit ailleurs, le corps occupé et ainsi de ne pas laisser la voie libre aux Armées de l'Obscur.

Bien sûr, le deuxième soir, dans son lit, ce fut plus dur. Elle se demandait ce qui se passait pour les Guerriers, où ils en étaient de leur côté, ce qu'ils avaient découvert. Et aussi comment elle-même pourrait faire les recherches promises, n'ayant pas accès à Internet.

Le troisième jour fut une journée passionnante, avec randonnée dans l'île par un temps clair et léger, ce qui lui remonta un peu le moral.

Ils visitèrent un endroit dit les cheminées du Diable, à Bonchurch, près de la falaise. C'étaient des trous profonds, creusés dans la roche par la nature et dont on pouvait apercevoir le fond qui semblait formé de galeries souterraines. Les gens ne s'aventuraient pas trop loin, mais ils aimaient cet endroit, à cause des légendes incontournables qu'il faisait naître dans l'imagination des visiteurs.

Théo rentra fourbue et heureuse. Elle s'endormit d'un sommeil sans rêve.

Dès le lendemain, elle fut amenée à épousseter les livres de la vieille bibliothèque du manoir. Elle comprit vite que c'était là que résidait sa chance.

Elle ressentit un choc violent en franchissant la lourde porte de bois massif sculptée à deux battants, dont la poignée lui arrivait à hauteur d'yeux, comme le frémissement secret de l'écho d'une émotion qui lui parvenait de très loin...

C'était un endroit immense, contenant des milliers de volumes anciens, poussiéreux et chargés de mystère et elle se dit qu'elle pourrait peut-être trouver ici de la documentation importante pour ses recherches.

La pièce était vraisemblablement à l'abandon. D'ailleurs il n'y avait pas de bibliothécaire et les casiers à fichiers avaient été relégués près de quelques fauteuils remisés dans un coin, derrière une porte. Certains livres gisaient à terre, dans un état déplorable, ouverts parfois, ou déchirés, ayant dégringolé de leurs étagères sans que personne ne songe à y redire.

L'état de délabrement de cette vieille bibliothèque faisait peine à voir et même si Théo n'avait pas eu un intérêt direct à venir fouiner par ici, elle aurait ressenti le besoin, l'envie de s'occuper de ces vieux livres abandonnés.

Quelques objets d'une époque plus contemporaine, comme des tables ou des étagères en formica, côtoyaient des volumes anciens en lambeaux ou moisis, des échelles branlantes rongées par les termites.

De hautes fenêtres voilées de toiles d'araignées laissaient pénétrer des faisceaux de lumière obstinés, éblouissants, qui soulignaient la beauté, la majesté, l'atmosphère sacrée du lieu que le temps avait figé en plusieurs tableaux nostalgiques.

Il fallait absolument qu'elle parvienne à se faire nommer responsable du nettoyage de cet endroit.

Elle demanda une entrevue avec le directeur, qu'elle obtint, à son grand étonnement, sur l'heure.

En se dirigeant vers le bureau directorial, dans le long couloir sombre qui y menait, elle perçut en elle le même frisson annonciateur de l'arrivée d'un Écorcheur dans le Jeu.

Cela faisait une éternité qu'elle n'avait pas ressenti ce phénomène.

 

© éditions Alliage tous droits réservés Alice Quinn – juillet 2016

 

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