Tanaga saison 1: - Les Écorcheurs (French Edition)
Chapitre 12 - Trahison
Dès qu'elle put sortir du lycée, elle décida de se rendre au chevet de son père. Sur le trajet, dans le métro, en changeant de correspondance, elle acheta des fruits et un livre de poésie.
On lui permit d'entrer dans la chambre où il reposait, à côté d'un vieux qui toussait beaucoup.
Elle fut heureuse de voir que son père avait les yeux ouverts. Il la regarda s'approcher de lui, pleinement conscient.
– Ma puce. Comment vas-tu ?
– C'est surtout toi, papa. Je suis tellement triste qu'on se soit disputés l'autre soir. Tu es toujours fâché ?
– Non, je suis même désolé. Pour quelqu'un qui devait rentrer plus tôt et être plus présent, c'est réussi !
– Tu sais qu'ils voulaient me mettre dans un centre, alors j'ai menti, j'ai dit que ma grand-mère vivait avec nous.
– Quelle grand-mère ?
– La mère de maman. Elle est toujours vivante, non ?
– Oui, mais tu sais bien qu'elle divague et elle ne peut pas voyager. Depuis que ton grand-père est mort, elle vit cloîtrée dans la médina d'Abalessa.
– Je sais, mais eux, ils ne le savent pas.
– Écoute, ma puce, on ne peut pas mentir comme ça. Ce ne serait pas sérieux de ma part. Si j'étais sûr que c'était le mieux pour toi, je mentirais bien sûr, mais au contraire, ça m'inquiète beaucoup de te savoir seule à la maison. Comment ça s'est passé hier soir ?
– Très bien, mentit Théo en repensant à l’Écorcheur qui se promenait la nuit précédente dans son propre bureau.
Bien entendu, il était hors de question qu'elle parle de ça à son père. Il la prendrait pour une folle. Elle tenta cependant un petit essai.
– Papa ?
– Oui ?
– Tu crois qu'il existe des mondes parallèles ?
Il sourit gentiment.
– Non, pourquoi, tu y crois, toi ?
– Heu... Eh bien, oui... Pourquoi pas ? Il existe probablement des mondes parallèles avec des forces maléfiques qui essaient parfois de pénétrer le nôtre.
– Et qui y arrivent ?
– Heu, oui, quelquefois...
Il rit franchement.
– Tu as bien raison. Quand on voit les horreurs que peuvent se faire les hommes les uns aux autres, ça ne peut s'expliquer que par des forces du mal venant de mondes parallèles.
– Tu ne me crois pas ?
– Non. Mais j’imagine qu'il est peut-être sain de penser comme toi, plutôt que d'accepter intrinsèquement le mal qui est en germe dans chaque être humain. Au moins, si on parvient à chasser l'envahisseur, on a une chance de s’en sortir, n'est-ce pas ?
– Hum...
– Finalement, c'est encore de ton jeu que tu me parles, là ? Sauf que tu le transposes dans notre vie, non ? Pourquoi ?
Théo sentit le terrain devenir glissant et préféra changer de conversation.
– Papa ?
– Oui ?
– Elle s'est suicidée, maman ?
Jamais elle ne se serait attendue à la réaction qu'eut son père. Il rougit violemment, puis il blêmit, soudainement distant.
Des plis se formèrent sur son visage, déformant ses traits en une grimace grotesque et, avec stupéfaction et gêne, elle s'aperçut qu'il pleurait. Sur ses joues coulaient de grosses larmes qu’il n’essayait même pas d’essuyer.
Elle détourna la tête avec malaise, et attendit que le flot se tarisse, devinant qu'il n'avait pas envie de sa sollicitude.
Au bout d'un petit moment sans paroles, elle l'entendit se moucher bruyamment. D'une voix enrouée, mal équilibrée, il s'adressa à elle :
– Qui t'a dit ça ? C'est faux. C'est un mensonge. Je ne peux pas y croire. Je n'y ai jamais cru. Je ne veux pas.
– Tu veux dire que quelqu'un l'a dit ? Qui ?
Dans un murmure, il répondit :
– Les policiers ont élaboré une hypothèse. Elle s'était jetée sans raison d'un seul élan sous les roues d'un autobus. Ce dernier s'approchait de son arrêt et bien qu’étant en train de freiner, il n’avait pas pu véritablement s’arrêter.
– Comme l'autre.
– Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?
– Non, rien.
Mais elle pensait à la femme ressemblant à sa mère qui avait été poussée sous les rues du bus. Elle ne s’était pas suicidée.
– Dis-moi, chérie. Quelque-chose te tracasse, je le sens. Qui t'a parlé de cette histoire ? Qui a ressorti ça, devant toi en plus ?
– Non, personne, papa. C'est juste que...
– Quoi ?
– Je ne sais pas si je peux te le dire, tu ne vas pas me croire.
– Mais si, allez, dis-moi...
– Heu... Hier, en rentrant à la maison, pendant que j'étais à l'arrêt du bus, une femme est arrivée. La femme ressemblait beaucoup à maman. Soudain, le bus est arrivé. Tout s’est passé trop vite. Je n’ai pas compris. La femme est tombée, a été heurtée et… elle est morte.
– Mon Dieu, c'est affreux ! Sous tes yeux ?
– Oui.
– Comme moi... a continué son père.
– Oui, comme toi exactement au même moment.
Emportée par son histoire, la jeune fille ne parvenait plus à retenir ses propos, pressentant qu’en continuant qu'elle franchissait une limite. Elle devait rapidement se taire mais elle ne put s'empêcher de poursuivre son récit et de dire la vérité à son père, souhaitant de toutes ses forces qu'il la croie et qu'il la soutienne.
– Mais... Heu, ce n'est pas seulement ça. Il y a autre chose.
– Quoi ?
– Les gens disent qu'elle s'est suicidée, mais moi je sais que non.
– Comment ça, tu sais ?
– C'est parce que j'ai tout vu.
– Tu as tout vu quoi ?
Là, Théo se jeta à l'eau.
– J'ai vu une main la pousser. J'ai aperçu un 4 x 4 qui doublait le bus. Il lui fonçait dedans et il s'éloignait à toute allure.
– Un 4 x 4 ?
– Oui.
– Mais les autres, ils ont fait quoi ?
– Les autres ?
– Ben oui...
– Rien... euh ... je crois... qu’ils n'ont pas vu la scène...
– Personne d'autre que toi ne l'a vu ?
– Non. C'est ça qui est bizarre.
– Tu dis... quelqu'un l'a poussée ?
– Oui. Par-derrière.
– Tu as vu qui ?
– Oui. Heu...
Un sixième sens avertit Théo qu'elle était allée trop loin et que son père ne la croyait pas, même s'il restait très bienveillant à son égard. Elle se retint juste à temps, avant de parler de l’Écorcheur.
– J'ai vu quelqu'un disparaitre tout de suite. C’est possible ? Je veux dire, qu'il vienne d'un monde parallèle, puisque les autres ne l'ont pas vu ?
– Cet assassin serait venu d'un monde parallèle et tu serais la seule à pouvoir le voir ?
Son père avait l'air de plus en plus inquiet. Il la regardait avec des yeux scrutateurs, semblant essayer de déceler en elle le degré du traumatisme qui pouvait la pousser à échafauder de telles élucubrations.
Il ferma les yeux un instant, respira profondément et changea de conversation :
– Comment s'est passée ta soirée, hier ?
– Mais bien, je te l'ai déjà dit. Je me suis fait des spaghettis et puis j'ai dormi. Je ne suis même pas allée sur mon jeu, mentit-elle.
– Je m'inquiète vraiment que tu sois seule. J'en parlerai aux services concernés, pour qu'ils t'envoient dans un centre pendant mon absence. Je préfère te savoir entourée, en sécurité.
Théo ne put retenir un accès de rage. Elle masqua du mieux qu'elle put son énervement, ne voulant pas se disputer avec son père alors qu'il était si mal en point. Comment lui raconter la vérité sans qu'il la prenne pour une folle ? Comment partager avec lui son expérience pour bénéficier de ses conseils et de sa protection ?
En même temps que Théo formulait ces pensées, elle réalisait à quel point ses vœux étaient invraisemblables. Son père ne la croirait en aucune façon. Il ne saura jamais se dit-elle, qu'il existe, quelque part, dans un univers parallèle, des Écorcheurs en chair et en os et que quelques-uns d'entre eux ont déjà réussi à pénétrer dans notre monde.
Son père ferma de nouveau les yeux et sembla s'endormir. Théo en profita pour se relaxer et laisser tourner son cerveau à vide.
Mais elle n’arrivait pas à nettoyer sa tête. Elle songeait au moment qu'elle allait encore passer seule.
Théo avait peur, mais elle savait maintenant comment éviter de matérialiser des Écorcheurs, en d'autres termes comment les empêcher de pénétrer la réalité et la jeune fille espérait bien pouvoir réussir cette nuit encore à les circonscrire. Théo préférait cela à l'obligation de partager des lieux inconnus avec des mystérieuses personnes, loin de son PC.
Une infirmière entra dans la chambre en poussant la porte avec son chariot. Elle demanda à Théo de sortir un instant dans le couloir.
Théo ne sut jamais de quoi son père et cette femme avaient parlé ensemble, mais lorsque Théo revint dans la chambre, son père lui annonça que la psy arrivait.
– Quelle psy ? aboya Théo, immédiatement sur la défensive.
– Je vais t'expliquer. Ne t'énerve pas. Je suis suivi par une psy, car les témoins ont cru que je voulais me suicider, moi aussi. On a déjà longuement parlé de ça, elle et moi. Je la trouve très bien. D'ailleurs, tu sais, elle n'a pas douté un instant de ma sincérité.
Théo se sentit soulagée que son père aborde le sujet et aussi de savoir qu'il niait la tentative de suicide.
– Elle va venir te voir ?
– Non, cette fois, je lui ai demandé de venir spécialement pour toi. Je suis inquiet et je voudrais que nous trouvions une solution pour que tu sois prise en charge durant mon séjour à l'hôpital.
– Tu m'as trahie ! hurla Théo.
Mais quand elle se retourna pour partir précipitamment, elle se rendit compte que, l'air de rien, l'infirmière s'était mise entre elle et la porte et lui barrait le passage. Elle en rougit de rage et de dépit.
Une petite voix intérieure lui conseilla cependant de se calmer très vite et de contrecarrer le plan de son père par un comportement d'un calme olympien.
Elle s'étonna elle-même de sa réaction, sachant très bien qu'auparavant, jamais elle n'aurait eu la présence d'esprit ni la force de contenir ainsi sa colère.
Instinctivement, ses doigts attrapèrent l'épée bijou qui touchait sa peau à la base de son cou et elle sut, en un éclair fulgurant, que sa force lui venait d'elle.
La sérénité l'envahit et un sourire se forma sur ses lèvres, étonnant son père et l'infirmière, qui s'attendaient à une crise. Elle pensa : je suis un Pèlerin Glorieux. Je maîtrise mes émotions. Et elle dit :
– Très bien, mon papounet. Tout ce que tu voudras. Tu es mal en point et je ne veux pas être une source de fatigue supplémentaire pour toi.
Jules n'eut pas le temps de répondre car une dame un peu boulotte, qui avait l'air d'une gentille grand-mère, fit son apparition dans la chambre.
– Bonjour, tout le monde, c'est ici qu'on a besoin de moi ?
Et elle se présenta sous le nom de France Nahal, psychologue à l'hôpital. Ses joues rondes, légèrement roses, rendaient sa physionomie encore plus rassurante.
Son regard était à la fois bienveillant et perspicace et Théo se sentit, à son corps défendant, immédiatement en confiance avec elle.
La dame posa sa cape rubigineuse sur le bord du lit et se pencha pour saisir un dossier dans son sac. Ses cheveux, très longs, étaient retenus par une fine résille irisée. Cette vision donna à Théo une étrange sensation de déjà-vu, sans qu'elle puisse déterminer de quoi il s'agissait exactement.
Jules expliqua la situation, spéciale et urgente, dans laquelle se trouvait sa fille.
– Pourquoi as-tu menti à l'assistante sociale, à propos de ta grand-mère ? demanda madame Nahal, avec une expression réellement intéressée et pas du tout désapprobatrice, qui encouragea Théo à parler.
– Parce que je suis pratiquement adulte. Ça m’exaspère qu’on me traite comme une mineure. D’ailleurs depuis que ma mère est morte, je m’occupe de tout à la maison. Et ça fait longtemps que je reste seule à la maison, des week-ends entiers, par exemple, si papa a une conférence quelque part ! Je fais du baby-sitting depuis que j’ai quinze ans ! Expliquez-moi pourquoi je devrais, sous prétexte que papa est absent quelques jours, devenir comme une infirme qui a besoin qu'on fasse tout pour elle.
La dame sourit discrètement et jeta un coup d'œil vers Jules, qui regardait sa fille d'un air courroucé.
– Théo ? Tu n’es pas obligée d’être impolie, la raisonna-t-il.
– Mais, papa, tu sais bien que c'est vrai.
– Oui, d'accord, mais il n'y a pas que ça.
– Quoi alors ? lui demanda-t-elle sur un ton suppliant.
– Tu sais bien, lui dit-il, un peu gêné. Ce que tu m'as dit tout à l'heure...
– Que j'ai assisté à un accident ?
– Oui et le reste ? L'homme qui a poussé la victime, le monde parallèle ?
– Quel reste ? Quel monde parallèle ? Papa, de quoi parles-tu ? Ce n'est pas ma faute si j'ai assisté à un accident. Bien sûr, c'était horrible, mais je t'assure que ça n'a pas entamé mes capacités à m'adapter dans la vie quotidienne.
Madame Nahal prit la parole :
– Hum... Si je peux me permettre... Heu... Tu aimes les voyages, Théodora ? Tu t'appelles Théodora, n'est-ce pas ?
Théo eut de la peine à retenir un accès de mauvaise humeur.
– Oui. Je veux dire. Oui, pour Théodora et oui pour les voyages.
Elle se demandait où l'autre voulait en venir et quel était le piège.
– Bien. Et est-ce que tu es bonne en anglais ?
Théo rougit. Elle savait que, sur le point de la scolarité, elle était en position de faiblesse.
– Non, répondit-elle à mi-voix. Je sais bien que je vais rater mon bac ! Mais je ne vois pas le rapport. De toute façon, je ne suis bonne en rien...
– Oh, je suis sûre que non, continua la femme. Je suis sûre qu'il y a beaucoup de domaines dans lesquels tu excelles. D'ailleurs, quand tu reviendras, il faudra que nous nous revoyions pour établir ensemble la liste de tous les domaines dans lesquels tu excelles.
– Quand je reviendrai d'où ?
– Je ne sais pas encore et rien n'est sûr, il faut que je parle avec ton père pour voir s'il pourrait financièrement compléter le coût du séjour, mais je peux obtenir une aide d'une fondation pour te faire partir en classe de langue dans un centre linguistique en Angleterre et ainsi tu pourrais bénéficier d'un encadrement de la part d'un organisme, sans être pour autant enfermée dans un centre d'hébergement classique pour enfants, type Ddass. Du même coup, tu améliorerais ton anglais et tu découvrirais un pays que peut-être tu ne connais pas encore. Qu'en dis-tu ?
– Super, s'exclama Jules, enchanté de la proposition. Tu ne trouves pas, Théo ?
Présenté comme ça, Théo ne pouvait pas s'empêcher de trouver l'offre séduisante. Elle avait beau chercher le piège, elle ne le trouvait pas.
En plus, pendant ce temps, elle n'irait pas au lycée ? C'était vraiment cool. Bon, d'accord, elle ne raterait qu'une semaine de cours, puisque c'était bientôt les vacances de Pâques, mais tout de même c'était toujours ça de pris.
Elle sourit avec sincérité et questionna :
– Je pars quand ?
Son père éclata d’un grand rire de soulagement, habitué à plus de résistance de la part de sa fille.
Théo songeait, de son côté, que quelques vacances ne lui feraient pas de mal et dérouteraient peut-être les Écorcheurs qui essayaient de la pister en France.
OceanofPDF.com