Théâtre . 1
ScèneVI
Fadinard, seul
Enfin... dans une heure, je serai marié... je n'entendrai plus mon beau−père me crier à chaque instant : "Mon gendre, tout est rompu ! ..." Vous êtes−vous trouvé quelquefois en relations avec un porc−épic ? Tel est mon beau−père ! ... J'ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot fut un coup de pied... J'allais lui répondre un coup de poing, quand un regard de sa fille me fit ouvrir la main... et je passai ses six gros sous au conducteur... Après ce service il ne tarda pas à m'avouer qu'il était pépiniériste à Charentonneau... Voyez comme l'amour rend ingénieux... Je lui dis : "Monsieur, vendez−vous de la graine de carottes ? " − Il me répondit : "Non, mais j'ai de bien beaux géraniums." Cette réponse fut un éclair. "Combien le pot ? − Quatre francs. − Marchons ! " − Arrivés chez lui, je choisis quatre pots (c'était justement la fête de mon portier), et je lui demande la main de sa fille. − "Qui êtes−vous ? − J'ai vingt−deux francs de rente... − Sortez ! − Par jour ! − Asseyez−vous donc ! " Admirez−vous la laideur de son caractère ! A partir de ce moment, je fus admis à partager sa soupe aux choux en compagnie du cousin Bobin, un grand dadais qui a la manie d'embrasser tout le monde... surtout ma femme... On me répond à ça : "Bah ! ils ont été élevés ensemble ! Ce n'est pas une raison... Et une fois marié... Marié ! ! ! (Au public.) Etes−vous comme moi ? ... Ce mot me met une fourmi à chaque pointe de cheveu... Il n'y a pas à dire... dans une heure, je le serai... (Vivement.) marié ! ... J'aurai une petite femme à moi tout seul ! ... et je pourrai l'embrasser sans que le porc−épic que vous savez me crie : "Monsieur, on ne marche pas dans les plates−bandes ! " Pauvre petite femme ! ... (Au public.) Eh bien, je crois que je lui serai fidèle... parole d'honneur ! ... Non ? ... Oh ! que si ! ... Elle est si gentille, mon Hélène ! ... sous sa couronne de mariée ! ...
Air du Serment
Connaissez−vous dans Barcelone,
Dans Barcelone !
Une Andalouse au teint bruni,
Au noir sourcil ?
Eh bien, ce portrait de lionne,
Ce portrait de fière amazone,
A l'oeil hardi
Trop dégourdi...
N'est pas du tout celui de ma houri,
Non, Dieu merci !
Et c'est heureux pour un futur mari.
ScèneVI 384
Une rose... avec une couronne d'oranger... telle est la lithographie de mon Hélène ! ... Je lui ai fait arranger un appartement délicieux... Ici, ça n'est déjà pas mal... (Indiquant la gauche.) Mais par là, c'est délicieux... un paradis en palissandre... avec des rideaux chamois... C'est cher, mais c'est joli ; un mobilier de lune de miel ! ... Ah ! je voudrais qu'il fût minuit un quart ! ... On monte ! ... c'est elle et son cortège ! ... Voilà les fourmis ! ... En veux−tu, des fourmis ? ...
ScèneVI 385 Scène V
Anaïs, Fadinard, Emile, en costume d'officier
La porte s'ouvre ; on voit en dehors une dame sans chapeau et un officier.
Anaïs, à Emile. − Non, monsieur Emile... je vous en prie...
Emile. − Entrez, madame, ne craignez rien. (Ils entrent.)
Fadinard, à part. − La dame au chapeau et son Africain ! ... Sapristi !
Anaïs, troublée. − Emile, pas de scandale !
Emile. − Soyez tranquille ! ... je suis votre cavalier... (A Fadinard.) Vous ne comptiez pas nous revoir si tôt, monsieur ? ...
Fadinard, avec un sourire forcé. − Certainement... votre visite me flatte beaucoup... mais j'avoue qu'en ce moment... (A part.) Qu'est−ce qu'ils me veulent ? ...
Emile, brusquement. − Offrez donc un siège à Madame.
Fadinard, avançant un fauteuil. − Ah ! pardon... Madame désire s'asseoir ? ... je ne savais pas... (A part.) Et ma noce que j'attends... (Anaïs s'assoit.)
Emile, s'asseyant à droite. − Vous avez un cheval qui marche bien, monsieur.
Fadinard. − Pas mal... Vous êtes bien bon... Est−ce que vous l'avez suivi à pied ?
Emile. − Du tout, monsieur : j'ai fait monter mon brosseur derrière votre voiture...
Fadinard. − Ah ! bah ! ... Si j'avais su ! ... (A part.) J'avais mon fouet...
Emile, durement. − Si vous aviez su ?
Fadinard. − Je l'aurais prié de monter dedans... (A part.) Ah ! mais... il m'agace, l'Africain !
Anaïs. − Emile, le temps se passe, abrégeons cette visite.
Fadinard. − Je suis tout à fait de l'avis de Madame... abrégeons... (A part.) J'attends ma noce.
Emile. − Monsieur, vous auriez grand besoin de quelques leçons de savoir−vivre.
Fadinard, offensé. − Lieutenant ! (Emile se lève. Plus calme.) J'ai fait mes classes.
Emile. − Vous nous avez quittés fort impoliment dans le bois de Vincennes.
Scène V 386
Fadinard. − J'étais pressé.
Emile. − Et vous avez laissé tomber par mégarde, sans doute... cette petite pièce de monnaie...
Fadinard, la prenant. − Vingt sous ! ... tiens ! c'était vingt sous ! ... Eh bien, je m'en doutais... (Fouillant à sa poche.) C'est une erreur... je suis fâché que vous ayez pris la peine... (Lui offrant une pièce d'or.) Voilà !
Emile, sans la prendre. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Fadinard. − Vingt francs, pour le chapeau...
Emile, avec colère. − Monsieur ! ...
Anaïs, se levant. − Emile !
Emile. − C'est juste ! j'ai promis à Madame de rester calme
Fadinard, fouillant de nouveau à sa poche. − J'ai cru que c'était le prix... Est−ce trois francs de plus ? ... Je ne suis pas à ça près
Emile. − Il ne s'agit pas de ça, monsieur... Nous ne sommes pas venus ici pour réclamer de l'argent.
Fadinard, très étonné. − Non ? ... Eh bien... mais alors... quoi ?
Emile. − Des excuses, d'abord, monsieur... des excuses à Madame.
Fadinard. − Des excuses, moi ? ...
Anaïs. − C'est inutile, je vous dispense...
Emile − Du tout, madame ; je suis votre cavalier...
Fadinard. − Qu'à cela ne tienne, madame... quoique, à vrai dire, ce ne soit pas moi personnellement qui ai mangé votre chapeau... Et encore, madame... êtes−vous bien sûre que mon cheval n'était pas dans son droit, en grignotant cet article de modes ?
Emile. − Vous dites ? ...
Fadinard. − Ecoutez donc ! ... Pourquoi Madame accroche−t−elle ses chapeaux dans les arbres ? ... Un arbre n'est pas un champignon, peut−être ! ... Pourquoi se promène−t−elle dans les forêts avec des militaires ? ... C'est très louche, ça, madame...
Anaïs. − Monsieur ! ...
Emile, avec colère. − Que voulez−vous dire ?
Anaïs. − Apprenez que M. Tavernier...
Fadinard. − Qui ça, Tavernier ?
Scène V 387
Emile, brusquement. − C'est moi, monsieur !
Anaïs. − Que M. Tavernier... est... mon cousin... Nous avons été élevés ensemble...
Fadinard, à part. − Je connais ça... C'est son Bobin.
Anaïs. − Et si j'ai consenti à accepter son bras... c'est pour causer de son avenir... de son avancement... pour lui faire de la morale...
Fadinard. − Sans chapeau ? ...
Emile, soulevant une chaise et en frappant le parquet avec colère. − Morbleu ! ...
Anaïs. − Emile ! pas de bruit ! ...
Emile. − Permettez, madame...
Fadinard. − Ne cassez donc pas mes chaises ! ... (A part.) Je vais le flanquer du haut de l'escalier... Non... il pourrait tomber sur la tête de ma noce.
Emile. − Abrégeons, monsieur...
Fadinard. − J'allais le dire... vous m'avez pris mon mot, j'allais le dire !
Emile − Voulez−vous, oui ou non, faire des excuses à Madame ?
Fadinard. − Comment donc ! ... très volontiers... je suis pressé... Madame... veuillez, je vous prie, agréer l'assurance de la considération la plus distinguée... avec laquelle... Enfin... j'infligerai une volée à Cocotte.
Emile. − Ca ne suffit pas.
Fadinard. − Non ? ... Je la mettrai aux galères à perpétuité.
Emile, frappant du poing sur une chaise. − Monsieur ! ...
Fadinard. − Ne cassez donc pas mes chaises, vous !
Emile. − Ce n'est pas tout ! ...
Voix de Nonancourt, dans la coulisse. − Attendez−nous... nous redescendons...
Anaïs, effrayée. − Ah ! mon Dieu ! ... quelqu'un ! ...
Fadinard, à part. − Fichtre ! le beau−père ! ... S'il trouve une femme ici... tout est rompu ! ...
Anaïs, à part. − Surprise chez un étranger ! ... que devenir ? ... (Apercevant le cabinet de droite.) Ah ! ... (Elle y entre.)
Fadinard, courant à elle. − Madame, permettez... (Courant à Emile.) Monsieur...
Scène V 388
Emile, entrant à gauche, premier plan. − Renvoyez ces gens−là... nous reprendrons cet entretien.
Fadinard, fermant la porte sur Emile et apercevant Nonancourt qui entre au fond. − Il était temps ! ! !
Scène V 389 Scène VI
Fadinard, Nonancourt, Hélène, Bobin
Ils sont tous en costume de noce. Hélène porte la couronne et le bouquet de mariée.
Nonancourt. − Mon genre, tout est rompu ! ... vous vous conduisez comme un paltoquet...
Hélène. − Mais, papa...
Nonancourt. − Silence, ma fille !
Fadinard. − Mais qu'est−ce que j'ai fait ?
Nonancourt. − Toute la noce est en bas... Huit fiacres...
Bobin. − Un coup d'oeil magnifique !
Fadinard. − Eh bien ?
Nonancourt. − Vous deviez nous recevoir au bas de l'escalier...
Bobin. − Pour nous embrasser.
Nonancourt. − Faites des excuses à ma fille...
Hélène. − Mais, papa...
Nonancourt. − Silence, ma fille ! ...(A Fadinard.) Allons, monsieur, des excuses !
Fadinard, à part. − Il paraît que je n'en sortirai pas. (Haut à Hélène.) Mademoiselle, veillez, je vous prie, agréer l'assurance de ma considération la plus distinguée...
Nonancourt, l'interrompant. − Autre chose ! Pourquoi êtes−vous parti ce matin de Charentonneau sans nous dire adieu ? ...
Bobin. − Il n'a embrassé personne !
Nonancourt. − Silence, Bobin ! (A Fadinard.) Répondez !
Fadinard. − Dame, vous dormiez !
Bobin. − Pas vrai ! je cirais mes bottes.
Nonancourt. − C'est parce que nous sommes des gens de la campagne... des paysans ! ...
Bobin, pleurant. − Des pipiniéristes !
Scène VI 390
Nonancourt. − Ça n'en vaut pas la peine !
Fadinard, à part. − Hein ? comme le porc−épic se développe !
Nonancourt. − Vous méprisez déjà votre famille !
Fadinard. − Tenez, beau−père, purgez−vous... je vous assure que ça vous fera du bien !
Nonancourt. − Mais le mariage n'est pas encore fait, monsieur... on peut le rompre...
Bobin. − Rompez, mon oncle, rompez !
Nonancourt. − Je ne me laisserai pas marcher sur le pied ! (Secouant son pied.) Cristi !
Fadinard. − Qu'est−ce que vous avez ?
Nonancourt. − J'ai... des souliers vernis, ça me blesse, ça m'agace... ça me turlupine... (Secouant son pied.) Cristi !
Hélène. − Ça se fera en marchant, papa. (Elle tourne les épaules.)
Fadinard, la regardant faire, et à part. − Tiens ! ... qu'est−ce qu'elle a donc ?
Nonancourt. − A−t−on apporté un myrte pour moi ?
Fadinard. − Un myrte ! ... pour quoi faire ?
Nonancourt. − C'est un emblème, monsieur...
Fadinard. − Ah !
Nonancourt. − Vous riez de ça ! ... vous vous moquez de nous... parce que nous sommes des gens de la campagne... des paysans ! ...
Bobin, pleurant. − des pipiniéristes !
Fadinard. − Allez, allez !
Nonancourt. − Mais ça m'est égal... Je veux le placer moi−même dans la chambre à coucher de ma fille, afin qu'elle puisse se dire. (Secouant son pied.) Cristi !
Hélène, à son père. − Ah ! papa, que vous êtes bon ! (Elle tourne les épaules.)
Fadinard, à part. − Encore ! ...ah ça ! mais c'est un tic... je ne l'avais pas remarqué...
Hélène. − Papa ?
Nonancourt. − Hein ?
Hélène. − J'ai une épingle dans le dos... ça me pique.
Scène VI 391
Fadinard. − Je disais aussi.
Bobin, vivement, retroussant ses manches. − Attendez, ma cousine...
Fadinard, l'arrêtant. − Monsieur, restez chez vous !
Nonancourt. − Bah ! puisqu'ils ont été élevés ensemble...
Bobin. − C'est ma cousine.
Fadinard. − Ça ne fait rien... on ne marche pas dans les plates−bandes !
Nonancourt, à sa fille, lui indiquant le cabinet où est Emile. − Tiens, entre là !
Fadinard, à part. − Avec l'Africain... merci ! ...(Lui barrant le passage.) Non ! ... pas par là ! ...
Nonancourt. − Pourquoi ?
Fadinard. − C'est plein de serruriers.
Nonancourt, à sa fille. − Alors marche... secoue−toi... ça la fera descendre. (Secouant son pied.) Cristi ! je n'y tiens plus... je vais mettre des chaussons de lisière. (Il se dirige vers le cabinet où est Anaïs.)
Fadinard, lui barrant le passage. − Non ! ... pas par là !
Nonancourt. − A cause ?
Fadinard. − Je vais vous dire... c'est plein de fumistes.
Nonancourt. − Ah çà ! vous logez donc tous les corps d'état ? ... Alors, filons ! ... ne nous faisons pas attendre...Bobin, donne le bras à ta cousine... Allons, mon gendre, à la mairie ! ... (Secouant son pied.) Cristi !
Fadinard, à part. − Et les deux autres qui sont là ! (Haut) Je vous suis... le temps de prendre mon chapeau, mes gants...
Ensemble
Nonancourt, Hélène, Bobin
Air : Cloches, sonnez ! (Mariée de Poissy)
Vite, mon gendre, en carrosse !
Nos huit fiacres nous attendent en bas.
Et l'on dira. "C'est une noce
Comme à Paris l'on n'en voit pas ! "
Fadinard
Scène VI 392
Allez, montez en carrosse !
Cher beau−père, je suis vos pas.
Je cours rejoindre la noce,
Je descends, vous n'attendrez pas.
Hélène et Bobin
Vite, monsieur, en carrosse, etc.
Nonancourt, Hélène et Bobin sortent par le fond.
Scène VI 393 Scène VII
Fadinard, Anaïs, Emile ; puis Virginie
Fadinard, courant vivement vers le cabinet où est la dame. − Venez, madame... vous ne pouvez pas rester chez moi... (Courant au cabinet de gauche.) Allons, monsieur, décampons ! ... (Virginie entre en riant par la deuxième porte de gauche. Elle tient à la main le morceau de chapeau de paille emporté par Félix, et ne voit pas les personnages en scène. − Pendant ce temps, Fadinard remonte au fond, pour écouter s'éloigner Nonancourt. Il ne voit pas Virginie.)
Virginie, à elle−même. − Ah ! ah ! ah ! c'est comique !
Emile, à part. − Ciel ! Virginie ! ...
Anaïs, entr'ouvrant la porte. − Ma femme de chambre ! ... Nous sommes perdus ! ... (Elle écoute, ainsi qu'Emile, avec anxiété.)
Virginie, à elle−même. − Une dame qui va faire manger son chapeau dans le bois de Vincennes avec un militaire ! ...
Fadinard, se retournant et l'apercevant, à part. − D'où sort celle−là ? (Il redescend un peu vers la gauche.)
Virginie, à elle−même. − Il ressemble à celui de Madame...
Ça serait drôle tout de même ! ...
Emile, bas. − Renvoyez cette fille, ou je vous tue ! ...
Virginie. − Il faut que je sache...
Fadinard, faisant un bond. − Sacrebleu ! (Il arrache le morceau de chapeau des mains de Virginie.) Va−t'en !
Virginie, surprise et effrayée en apercevant Fadinard. − Monsieur ! Monsieur !
Fadinard, la poussant vers la porte du fond. − Va−t'en, ou je te tue !
Virginie, poussant un cri. − Ah ! (Elle disparaît.)
Scène VII 394 Scène VIII
Emile, Anaïs, Fadinard
Fadinard, revenant. − Quelle est cette créature ? ... que signifie ? ... (Soutenant Anaïs qui entre en chancelant.) Allons ! bon ! ... elle se trouve mal ! ... (Il l'assied à droite.)
Emile, allant à elle. − Anaïs ! ...
Fadinard. − Madame, dépêchez−vous ! ... je suis pressé !
Voix de Nonancourt, au bas de l'escalier. − Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard. − Voilà ! voilà !
Emile. − Un verre d'eau sucrée, monsieur... un verre d'eau sucrée !
Fadinard, perdant la tête. − Voilà ! Voilà ! ... Sacrebleu ! quelle chance ! (Il prend ce qu'il faut sur le guéridon et tourne le verre d'eau sucrée.
Emile. − Chère Anaïs ! ... (A Fadinard, brusquement.) Allons donc... morbleu !
Fadinard, tournant l'eau sucrée. − Ca fond, vertubleu ! (A Anaïs.) Madame... je ne voudrais pas vous renvoyer... mais je crois que, si vous retourniez chez vous...
Emile. − Eh ! monsieur, cela n'est plus possible, maintenant !
Fadinard, étonné. − Ah bah ! ... comment, plus possible ?
Anaïs, d'une voix altérée. − Cette fille...
Fadinard. − Eh bien, madame ? ...
Anaïs. − Cette fille est ma femme de chambre... elle a reconnu le chapeau... elle va raconter à mon mari...
Fadinard. − Un mari ? ... ah ! saprelotte ! il y a un mari ! ...
Emile. − Un jaloux, un brutal.
Anaïs. − Si je rentre sans ce maudit chapeau... lui qui voit tout en noir... il pourra croire des choses...
Fadinard, à part. − Jaunes !
Anaïs, avec désespoir. − Je suis perdue... compromise ! ... ah ! j'en ferai une maladie...
Fadinard, vivement. − Pas ici, madame, pas ici ! ... l'appartement est très malsain.
Scène VIII 395
Voix de Nonancourt, au bas de l'escalier. − Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard. − Voilà ! Voilà ! ... (Il boit. Revenant à Emile.) Qu'est−ce que nous décidons ?
Emile, à Anaïs. − Il faut absolument se procurer un chapeau tout semblable... et vous êtes sauvée !
Fadinard, enchanté. − Eh ! mais, parbleu ! ... l'Africain a raison ! ... (Lui offrant le morceau de chapeau.) Tenez, madame... voici l'échantillon... et en visitant les magasins...
Anaïs. − Moi, monsieur ? ... mais je suis mourante !
Emile. − Vous ne voyez donc pas que Madame est mourante ! ... Eh bien... ce verre d'eau ! ...
Fadinard, lui offrant le verre. − Voilà... (Le voyant vide.) Ah ! tiens ! il est bu... (Offrant l'échantillon à Emile.) Mais vous, monsieur... qui n'êtes pas mourante ?
Emile. − Moi, monsieur, quitter Madame dans un pareil état ? ...
Voix de Nonancourt. − Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard. − Voilà ! ... (Allant poser le verre sur la table.) Mais, sapristi ! monsieur... ce chapeau ne viendra pas tout seul sur la tête de Madame ! ...
Emile. − Sans doute. Courez, monsieur, courez !
Fadinard. − Moi ? ...
Anaïs, se levant, très agitée. − Au nom du ciel, monsieur, partez vite !
Fadinard, se récriant. − Partez vite est joli ! ... mais je me marie, madame... j'ai l'honneur de vous faire part de cet affreux événement... Ma noce m'attend au pied de l'escalier...
Emile, brusquement. − Je me moque bien de votre noce ! ...
Fadinard. − Lieutenant !
Anaïs. − Surtout, monsieur, choisissez une paille exactement pareille... mon mari connaît le chapeau.
Fadinard. − Mais, madame...
Emile. − Avec des coquelicots...
Fadinard. − Permettez...
Emile. − Nous l'attendrons ici quinze jours, un mois... s'il le faut...
Fadinard. − De façon qu'il me faut galoper après un chapeau... sous peine de placer ma noce en état de vagabondage ! ah ! vous êtes gentil ! ...
Emile, saisissant une chaise. − Eh bien, monsieur, partez−vous ?
Scène VIII 396
Fadinard, exaspéré, lui prenant la chaise. − Oui, monsieur, je pars... laissez mes chaises... ne touchez à rien ! sapristi ! (A lui−même.) Je cours chez la première modiste... Mais qu'est−ce que je vais faire de mes huit fiacres ? ... Et le maire qui nous attend ! (Il s'assied machinalement sur la chaise qu'il tenait.)
Voix de Nonancourt. − Mon gendre ! mon gendre !
Fadinard, se levant et remontant. − Je vais tout conter au beau−père !
Anaïs. − Par exemple !
Emile. − Pas un mot... ou vous êtes mort !
Fadinard. − Très bien ! ... ah ! vous êtes gentils ! ...
Voix de Nonancourt, qui frappe à la porte. − Mon gendre ! mon gendre ! ! !
Anaïs et Emile, courant à Fadinard. − N'ouvrez pas ! (Ils se jettent chacun à droite et à gauche de la porte qui s'ouvre de façon à ce qu'ils soient cachés par les battants.)
Scène VIII 397 Scène IX
Fadinard, Emile et Anaïs, cachés, Nonancourt au fond ; puis Félix
Nonancourt, paraissant à la porte du fond et tenant un pot de myrte. − Mon gendre, tout est rompu ! (Il veut entrer.)
Fadinard, lui barrant le passage. − Oui... partons !
Nonancourt, voulant entrer. − Attendez que je dépose mon myrte.
Fadinard, le faisant reculer. − N'entrez pas ! ... n'entrez pas !
Nonancourt − Pourquoi ?
Fadinard. − C'est plein de tapissiers ! . venez ! ... venez ! ...(Ils disparaissent tous deux. La porte se referme.)
Anaïs, éplorée, se jetant dans les bras d'Emile. − Ah ! Emile !
Emile, de même, en même temps. − Ah ! Anaïs !
Félix, entrant et les voyant. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Scène IX 398 Acte II
Le théâtre représente un salon de modiste. − A gauche, un comptoir parallèle à la cloison latérale. − Au−dessus, sur une étagère, une de ces têtes en carton dont se servent les modistes. Une capote de femme est placée sur cette tête. − Sur le comptoir, un grand registre, encrier, plumes, etc. − A gauche, porte au troisième plan. − A droite, portes aux premier et deuxième plans. − Porte principale au fond. − Banquettes des deux côtés de cette porte. − Chaises. − On ne voit pas un seul article de modes dans cette pièce, excepté la tête en carton. − C'est un salon de modiste, les magasins sont censés être à côté, dans la pièce du deuxième plan de droite. − La porte du fond ouvre sur une antichambre.
Acte II 399 Scène première
Clara, puis Tardiveau
Clara, parlant à la cantonade, à la porte de gauche, deuxième plan. − Dépêchez−vous, mesdemoiselles ! ... cette commande est très pressée... (En scène.) M. Tardiveau n'est pas encore arrivé ! ... Je n'ai jamais vu de teneur de livres aussi lambin... Il est trop vieux... j'en prendrai un jeune.
Tardiveau, entrant par le fond. − Ouf ! ... me voilà ! ... je suis en nage... (Il prend un foulard dans son chapeau et s'essuie le front.)
Clara. − Mon compliment, monsieur Tardiveau... vous arrivez de bonne heure.
Tardiveau. − Mademoiselle... ce n'est pas ma faute... je me suis levé à six heures... (A part.) Dieu ! que j'ai chaud ! ... (Haut.) J'ai fait mon feu, j'ai fait ma barbe, j'ai fait ma soupe, je l'ai mangée...
Clara. − Votre soupe ! ... Qu'est−ce que cela me fait ?
Tardiveau. − Je ne peux pas prendre de café au lait... ça ne passe pas... et, comme je suis de garde...
Clara. − Vous ?
Tardiveau. − Alors, j'ai été ôter ma tunique... parce que, chez une modiste... l'uniforme...
Clara. − Ah çà, mais, père Tardiveau, vous avez plus de cinquante−cinq ans...
Tardiveau. − J'en ai soixante−deux, mademoiselle... pour vous servir.
Clara, à part. − Merci bien.
Tardiveau. − Mais j'ai obtenu du gouvernement la faveur de continuer mon service...
Clara. − En voilà du dévouement !
Tardiveau. − Non ! oh ! non ! ... c'est pour me retrouver avec Trouillebert.
Clara. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Tardiveau. − Trouillebert ? ... un professeur de clarinette... alors, nous nous faisons mettre de garde ensemble, et nous passons la nuit à jouer des verres d'eau sucrée... C'est ma seule faiblesse... la bière ne passe pas. (Il va prendre place dans le comptoir.)
Clara, à part. − Quel vieux maniaque !
Tardiveau, à part. − Dieu ! que j'ai chaud ! ... ma chemise est trempée.
Clara. − Monsieur Tardiveau, j'ai une course à vous donner, vous allez courir...
Scène première 400
Tardiveau. − Pardon... j'ai là mon petit vestiaire, et, auparavant, je vous demanderai la permission de passer un gilet de flanelle.
Clara. − Oui, en revenant... Vous allez courir rue Rambuteau, chez le passementier...
Tardiveau. − C'est que...
Clara. − Vous rapporterez des écharpes tricolores...
Tardiveau. − Des écharpes tricolores ? ...
Clara. − C'est pour ce maire de province, vous savez...
Tardiveau, sortant du comptoir. − C'est que ma chemise est trempée.
Clara. − Mais allez donc ! ... Vous n'êtes pas parti ?
Tardiveau. − Voilà ! (A part.) Dieu ! que j'ai chaud ! ... je changerai en revenant... (Il sort par le fond.)
Scène première 401 Scène II
Clara ; puis Fadinard
Clara, seule. − Mes ouvrières sont à l'ouvrage... tout va bien... C'est une bonne idée que j'ai eue de m'établir... Il n'y a que quatre mois, et déjà les pratiques arrivent... Ah ! c'est que je ne suis pas une modiste comme les autres, moi ! ... Je suis sage, je n'ai pas d'amoureux... pour le moment. (On entend un bruit de voitures.) Qu'est−ce que c'est que cela ?
Fadinard, entrant vivement. − Madame, il me faut un chapeau de paille, vite, tout de suite, dépêchez−vous !
Clara. − Un chapeau de... ? (Apercevant Fadinard.) Ah ! mon Dieu.
Fadinard, à part. − Bigre ! Clara... une ancienne ! ... et ma noce qui est à la porte ! (Haut, tout en se dirigeant vers la porte.) Vous n'en tenez pas ? ... très bien... je reviendrai...
Clara, l'arrêtant. − Ah ! vous voilà... et d'où venez−vous ?
Fadinard. − Chut ! ... pas de bruit... je vous expliquerai ça... j'arrive de Saumur.
Clara. − Depuis six mois ?
Fadinard. − Oui... j'ai manqué la diligence... (A part.) Fichue rencontre !
Clara. − Ah ! vous êtes gentil ! ... C'est comme ça que vous vous conduisez avec les femmes !
Fadinard. − Chut ! pas de bruit ! ... J'ai quelques légers torts, j'en conviens...
Clara. − Comment, quelques légers torts ? ... Monsieur me dit : "Je vais te conduire au Château des Fleurs..." Nous partons... en route, la pluie nous surprend... et, au lieu de m'offrir un fiacre, vous m'offrez... quoi ? ... le passage des Panoramas
Fadinard, à part. − C'est vrai... j'ai été assez canaille pour ça.
Clara. − Une fois là, vous me dites : "Attends−moi, je vais chercher un parapluie..." J'attends, et vous revenez... au bout de six mois... sans parapluie !
Fadinard. − Oh ! Clara... tu exagères ! d'abord, il n'y a que cinq mois et demi... quant au parapluie, c'est un oubli... je vais le chercher... (Fausse sortie.)
Clara. − Du tout, du tout... il me faut une explication !
Fadinard, à part. − Sapristi ! et ma noce qui drogue à l'heure... dans huit fiacres... (Haut.) Clara, ma petite Clara... tu sais si je t'aime. (Il l'embrasse.)
Clara. − Quand je pense que cet être−là avait promis de m'épouser ! ...
Scène II 402
Fadinard, à part. − Comme ça se trouve ! (Haut.) Mais je te le promets toujours...
Clara. − Oh ! d'abord, si vous en épousiez une autre... je ferais un éclat.
Fadinard. − Oh ! Oh ! qu'elle est bête ! ... moi, épouser une autre femme ! ... mais la preuve, c'est que je te donne ma pratique... (Changeant de ton.) Ah ! ... j'ai besoin d'un chapeau de paille d'Italie... tout de suite... avec des coquelicots.
Clara. − Oui, c'est ça... pour une autre femme !
Fadinard. − Oh ! oh ! qu'elle est bête ! ... un chapeau de paille pour... non, c'est pour un capitaine de dragons... qui veut faire des traits à son colonel.
Clara. − Hum ! ce n'est pas bien sûr ! ... mais je vous pardonne... à une condition.
Fadinard. − Je l'accepte... dépêchons−nous !
Clara. − C'est que vous dînerez avec moi.
Fadinard. − Parbleu !
Clara. − Et vous me conduirez ce soir à l'Ambigu.
Fadinard. − Ah ! c'est une bonne idée ! ... voilà une bonne idée ! ... J'ai justement ma soirée libre... Je me disais comme ça : "Mon Dieu ! qu'est−ce que je vais donc faire de ma soirée ? ..." Voyons les chapeaux !
Clara. − C'est ici mon salon... venez dans mon magasin et ne faites pas l'oeil à mes ouvrières. (Elle entre à droite au deuxième plan. Fadinard va pour la suivre. Nonancourt entre.)
Scène II 403 Scène III
Fadinard, Nonancourt ; puis Hélène, Bobin, Vézinet et gens de la noce des deux sexes
Nonancourt, entrant et tenant un pot de myrte. − Mon gendre ! ... tout est rompu !
Fadinard, à part. − Pristi ! le beau−père !
Nonancourt. − Où est M. le maire ?
Fadinard. − Tout à l'heure... je le cherche... attendez−moi...
Il entre vivement à droite, deuxième plan. Hélène, Bobin, Vézinet et les gens de la noce entrent en procession.
Choeur
Air : Ne tardons pas (Mariée de Poissy)
Parents, amis,
En ce beau jour réunis,
A la mairie
Entrons en cérémonie.
C'est en ces lieux
Que deux coeurs bien amoureux
Vont, des époux,
Prononcer les serments si doux !
Nonancourt. − Enfin, nous voilà à la mairie ! ... Mes enfants, je vous recommande de ne pas faire de bêtises... gardez vos gants, ceux qui en ont... quant à moi... (Secouant son pied. A part.) Cristi ! il est embêtant, ce myrte ! ... si j'avais su, je l'aurais laissé dans le fiacre ! (Haut.) Je suis très ému... et toi, ma fille ?
Hélène. − Papa, ça me pique toujours dans le dos.
Nonancourt. − Marche, ça la fera descendre. (Hélène remonte.)
Bobin. − Père Nonancourt, déposez votre myrte.
Scène III 404
Nonancourt. − Non ! je ne m'en séparerai qu'avec ma fille. (A Hélène avec attendrissement.) Hélène ! ...
Air de la romance de l'Amandier
Le jour même qui te vit naître
J'empotai ce frêle arbrisseau ;
Je le plaçai sur la fenêtre,
Il grandit près de ton berceau,
Il poussa près de ton berceau.
Et, lorsque ta mère nourrice
Te donnait à téter le soir (bis)...
Je lui rendais le même office
Au moyen de mon arrosoir.
Oui, je fus sa mère nourrice
Au moyen de mon arrosoir.
(S'interrompant et secouant son pied.) Cristi ! (Remettant le myrte à Bobin.) Tiens ! prends ça... j'ai une crampe !
Vézinet. − C'est très gentil ici... (Montrant le comptoir.) Voilà le prétoire... (Montrant le livre.) Le registre de l'état civil... nous allons tous signer là−dessus.
Bobin. − Ceux qui ne savent pas ?
Nonancourt. − Y feront une croix. (Apercevant la tête en carton.) Tiens ! tiens ! un buste de femme ! ... ah ! il n'est pas ressemblant !
Bobin. − Non... celui de Charentonneau est mieux que ça.
Hélène. − Papa, qu'est−ce qu'on va me faire ?
Nonancourt. − Rien, ma fille... tu n'auras qu'à dire : Oui, en baissant les yeux... et tout sera fini.
Bobin. − Tout sera fini ! ... ah ! ... (Passant le myrte à Vézinet.) Prends ça, j'ai envie de pleurer...
Vézinet, qui s'apprêtait à se moucher. − Avec plaisir... (A part.) Diable ! c'est que, moi, j'ai envie de me moucher. (Remettant le myrte à Nonancourt.) Tenez, père Nonancourt.
Nonancourt. − Merci ! (A part.) Si j'avais su, je l'aurais laissé dans le fiacre.
Scène III 405 Scène IV
Les Mêmes, Tardiveau
Tardiveau, rentrant tout essoufflé, entre dans le comptoir. − Dieu ! que j'ai chaud ! (Il pose sur le comptoir des écharpes tricolores.) Ma chemise est trempée !
Nonancourt, apercevant Tardiveau et les écharpes. − Hum ! voici M. le maire avec son écharpe... gardez vos gants.
Bobin, bas. − Mon oncle, j'en ai perdu un...
Nonancourt. − Mets ta main dans ta poche. (Bobin met la main gantée dans sa poche.) Pas celle−là, imbécile. (Il les met toutes les deux. Tardiveau a pris un gilet de flanelle sous le comptoir.)
Tardiveau, à part. − Enfin, je vais pouvoir changer !
Nonancourt prend Hélène par la main et la présente à Tardiveau. − Monsieur, voici la mariée... (Bas.) Salue ! (Hélène fait plusieurs révérences.)
Tardiveau, cachant vivement son gilet de flanelle et à part. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Nonancourt. − C'est ma fille.
Bobin. − Ma cousine...
Nonancourt. − Je suis son père...
Bobin − Je suis son cousin.
Nonancourt. − Et voilà nos parents. (Aux autres.) Saluez ! (Toute la noce salue.)
Tardiveau rend des saluts à droite et à gauche, à part. − Ils sont très polis... mais ils vont m'empêcher de changer.
Nonancourt. − Voulez−vous commencer par prendre les noms ? (Il pose son myrte sur le comptoir.)
Tardiveau. − Volontiers. (Il ouvre le grand livre et dit à part.) C'est une noce de campagne qui vient faire des emplettes.
Nonancourt. − Y êtes−vous ? (Dictant.) Antoine, Petit−Pierre...
Tardiveau. − Les prénoms sont inutiles
Nonancourt. − Ah ! (Aux gens de la noce.) A Charentonneau, on les demande.
Tardiveau. − Dépêchons−nous, monsieur... j'ai extrêmement chaud.
Scène IV 406
Nonancourt. − Oui. (Dictant.) Antoine Voiture, Petit−Pierre, dit Nonancourt. (S'interrompant.) Cristi ! ... Pardonnez à mon émotion... j'ai un soulier qui me blesse... (Ouvrant ses bras à Hélène.) Ah ! ma fille...
Hélène. − Ah ! papa, ça me pique toujours.
Tardiveau. − Monsieur, ne perdons pas de temps. (A part.) Bien sûr je vais attraper une pleurésie. Votre adresse ?
Nonancourt. − Citoyen majeur.
Tardiveau. − Où demeurez−vous donc ?
Nonancourt. − Pépiniériste.
Bobin. − Membre de la société d'horticulture de Syracuse.
Tardiveau. − Mais c'est inutile !
Nonancourt. − Né à Grosbois, le 7 décembre, nonante−huit.
Tardiveau. − En voilà assez ! Je ne vous demande pas votre biographie !
Nonancourt. − J'ai fini... (A part.) Il est caustique, ce maire. (A Vézinet). A vous. (Vézinet ne bouge pas.)
Bobin, le poussant. − A vous !
Vézinet s'avance majestueusement près du comptoir. − Monsieur, avant d'accepter la mission de témoin...
Tardiveau. − Pardon...
Vézinet, continuant. − Je me suis pénétré de mes devoirs.
Nonancourt, à part. − Où diable est passé mon gendre ?
Vézinet. − Il m'a paru qu'un témoin devait réunir trois qualités...
Tardiveau. − Mais, monsieur...
Vézinet. − La première...
Bobin, entr'ouvrant la porte de droite, deuxième plan. − Ah ! mon oncle ! venez voir.
Nonancourt. − Quoi donc ? ... (Regardant et poussant un cri.) Nom d'un pépin ! ! ! ... Mon gendre qui embrasse une femme...
Tous. − Oh ! (Rumeur dans la noce.)
Bobin. − Le polisson !
Hélène. − C'est affreux !
Scène IV 407
Nonancourt. − Le jour de ses noces !
Vézinet, qui n'a rien entendu, à Tardiveau. − La seconde est d'être Français... ou tout au moins naturalisé.
Nonancourt, à Tardiveau. − Arrêtez ! ... Ça n'ira pas plus loin ! ... Je romps tout... Biffez, monsieur, biffez ! (Tardiveau biffe.) Je reprends ma fille. Bobin, je te la donne !
Bobin, joyeux. − Ah ! mon oncle ! ...
Scène IV 408 Scène V
Les Mêmes, Fadinard
Tous, en voyant paraître Fadinard. − Ah ! le voilà !
Choeur. Ensemble
Air : C'est vraiment une horreur
(Tentations d'Antoinette, fin du 2e acte)
Ah ! vraiment c'est affreux !
C'est un trait scandaleux !
C'est honteux !
Odieux !
Oui, c'est monstrueux !
Fadinard
Quel courroux orageux !
Qu'ai−je donc fait d'affreux,
De honteux,
D'odieux,
De si monstrueux ?
Mais qu'est−ce qu'il y a ? Pourquoi avez−vous quitté les fiacres ?
Nonancourt. − Mon gendre, tout est rompu !
Fadinard. − C'est convenu.
Nonancourt. − Vous me rappelez les orgies de la Régence ! fi ! monsieur, fi !
Bobin et les invités. − Fi ! fi !
Fadinard. − Mais qu'est−ce que j'ai encore fait ?
Tous. − Oh !
Scène V 409
Nonancourt. − Vous me le demandez ? ... Non ! ... Tu me le demandes ? Quand je viens de te surprendre avec ta Colombine... Arlequin !
Fadinard, à part. − Fichtre ! il m'a vu ! (Haut.) Alors, je ne le nierai pas.
Tous. − Ah !
Hélène, pleurant. − Il l'avoue !
Bobin. − Pauvre cousine ! (Embrassant Hélène.) Fi ! monsieur, fi ! ...
Fadinard. − Tenez−vous donc tranquille, vous ! ... (A Bobin, le repoussant). On ne marche pas dans les plates−bandes.
Bobin. − C'est ma cousine.
Nonancourt. − C'est permis.
Fadinard. − Ah ! c'est permis... Eh bien ! cette dame que j'ai embrassée est ma cousine aussi.
Tous. − Ah ! ! !
Nonancourt. − Présentez−la−moi... je vais l'inviter à la noce.
Fadinard, à part. − Il ne manquerait plus que ça ! (Haut.) C'est inutile... elle n'accepterait pas... elle est en deuil.
Nonancourt. − En robe rose ?
Fadinard. − Oui, c'est de son mari.
Nonancourt. − Ah ! (A Tardiveau.) Monsieur, je renoue ! Bobin, je te la retire.
Bobin, vexé à part. − Vieux tourniquet !
Nonancourt. − Nous pouvons commencer... (Aux autres.) Prenons place. (Toute la noce s'assied à droite, en face de Tardiveau.)
Fadinard, à l'extrême gauche, sur le devant, à part. − Que diable font−ils là ?
Tardiveau, quittant son grand livre et allant prendre son gilet de flanelle à l'extrémité du comptoir, à part. − Non, je ne veux pas rester comme ça...
Nonancourt, à la noce. − Eh bien, il s'en va ? ... Il paraît que ce n'est pas ici qu'on marie.
Tardiveau, son gilet de flanelle à la main, à part. − Il faut absolument que je change. (Il sort du comptoir, par l'avant−scène.)
Nonancourt, à la noce. − Suivons M. le maire ! (Il prend son myrte sur le comptoir, et passe dans le comptoir en suivant Tardiveau. Toute la noce suit Nonancourt à la file ; Bobin prend le registre, Vézinet l'écharpe ; d'autres l'encrier, la plume, la règle. Nonancourt donne le bras à sa fille. Tardiveau, se voyant
Scène V 410 suivi, ne sait ce que cela signifie, et sort précipitamment par la droite, premier plan.)
Choeur
Air : Vite ! que l'on se rende (Tentations d'Antoinette)
Puisque ce dignitaire
Daigne guider nos pas,
Suivons monsieur le maire
Et ne le quittons pas !
Scène V 411 Scène VI
Fadinard ; puis Clara
Fadinard, seul. − Qu'est−ce qu'ils font ? ... où vont−ils ?
Clara, entrant par la droite, deuxième plan. − Monsieur Fadinard !
Fadinard. − Ah ! Clara ! ...
Clara. − Dites donc... voici votre échantillon... Je n'ai rien de pareil à ça
Fadinard. − Comment !
Clara. − C'est une paille très fine... qui n'est pas dans le commerce... Oh ! vous n'en trouverez nulle part, allez ! (Elle lui rend le fragment de chapeau.)
Fadinard, à part. − Sapristi ! me voilà bien !
Clara. − Si vous voulez attendre quinze jours, je vous en ferai venir un de Florence.
Fadinard. − Quinze jours ! ... Petite bûche !
Clara. − Je n'en connais qu'un semblable à Paris.
Fadinard, vivement. − Je l'achète !
Clara. − Oui, mais il n'est pas à vendre... Je l'ai monté, il y a huit jours, pour madame la baronne de Champigny. (Clara s'approche du comptoir et range dans le magasin.)
Fadinard, à part se promenant. − Une baronne ! Je ne peux pas me présenter chez elle et lui dire : "Madame, combien le chapeau ? ..." Ma foi, tant pis pour ce monsieur et cette dame ! ... je vais d'abord me marier, et après...
Scène VI 412 Scène VII
Les Mêmes, Tardiveau, toute la noce
Tardiveau, il entre très effaré par la porte du fond, il tient son gilet de flanelle à la main. − Dieu ! que j'ai chaud ! (Au même instant, toute la noce débouche à sa suite. Nonancourt avec son myrte, Bobin portant le registre et Vézinet l'écharpe. Tardiveau, en les voyant, reprend sa course et entre à gauche.)
Choeur
Même choeur que ci−dessus
Puisque ce dignitaire,
Etc.
Clara, stupéfaite. − Qu'est−ce que c'est que ça ? (Elle entre à gauche.)
Fadinard. − Quel commerce font−ils là ? ... Père Nonancourt ! (Il va suivre la noce, lorsqu'il est arrêté par Félix qui entre vivement par le fond.)
Scène VII 413 Scène VIII
Fadinard, Félix ; puis Clara
Félix. − Monsieur, je viens de la maison.
Fadinard, vivement. − Eh bien, ce militaire ? ...
Félix. − Il jure... il grince... il casse les chaises...
Fadinard. − Sapristi !
Félix. − Il dit que vous le faites poser que vous deviez être de retour dans dix minutes... mais qu'il vous repincera tôt ou tard quand vous rentrerez...
Fadinard. − Félix, tu es mon domestique, je t'ordonne de le flanquer par la fenêtre.
Félix. − Il ne s'y prêterait pas.
Fadinard, vivement. − Et la dame ? ... la dame ?
Félix. − Elle a des attaques de nerfs... elle se roule... elle pleure !
Fadinard − Elle séchera.
Félix. − Alors, on a envoyé chercher le médecin. Il l'a fait mettre au lit et il ne la quitte pas.
Fadinard, criant. − Au lit ? ... où ça, au lit ? ... dans quel lit ?
Félix. − Dans le vôtre, monsieur !
Fadinard, avec force. − Profanation ! ... que je ne veux pas ! ... la couche de mon Hélène... que je n'osais pas même étrenner du regard ! ... et voilà une dame qui vient y rouler ses nerfs ! ... Va, cours... fais−la lever... tire les couvertures...
Félix. − Mais, monsieur.
Fadinard. − Dis−leur que j'ai trouvé l'objet... que je suis sur la piste ! ...
Félix. − Quel objet ?
Fadinard, le poussant. − Va donc, animal ! (A lui−même.) Il n'y a plus à hésiter. Une malade chez moi, un médecin ! ... il me faut ce chapeau à tout prix ! ... dussé−je le conquérir sur une tête couronnée... ou au sommet de l'obélisque ! ... Oui, mais qu'est−ce que je vais faire de ma noce ? ... Une idée ! ... si je les introduisais dans la colonne ! ... C'est ça... je dirai au gardien : "Je retiens le monument pour douze heures ; ne laissez sortir personne ! ..." (A Clara qui rentre étonnée, par la gauche, en regardant à la cantonade. La ramenant vivement sur le devant.) Clara ! ... vite ! ... où demeure−t−elle ? ...
Scène VIII 414
Clara. − Qui ça ?
Fadinard. − Ta baronne !
Clara. − Quelle baronne ?
Fadinard. − La baronne au chapeau, crétine ! ...
Clara, se révoltant. − Ah ! mais dites donc ! ...
Fadinard. Non ! ... Cher ange ! ... je voulais dire Cher ange ! ... Donne−moi son adresse.
Clara. − M. Tardiveau va vous y conduire... le voici... Mais, vous m'épouserez ? ...
Fadinard. − Parbleu ! ...
Scène VIII 415 Scène IX
Fadinard, Clara, Tardiveau ; puis toute la noce
Tardiveau, entrant par la gauche, et de plus en plus effaré. − Mais qu'est−ce que c'est que ces gens−là ? Pourquoi diable me suivent−ils ? ... Impossible de changer ! ...
Clara. − Vite, conduisez Monsieur chez la baronne de Champigny.
Tardiveau. − Mais, madame...
Fadinard. − Dépêchons−nous. c'est pressé ! (A Tardiveau.) J'ai huit fiacres... prenez le premier... (Il l'entraîne par le fond. Toute la noce débouche par la gauche et s'élance à la suite de Tardiveau et de Fadinard.)
Choeur
Même choeur que le précédent
Puisque ce dignitaire,
Etc.
Clara, voyant emporter son grand livre, veut le retenir. Le rideau tombe.
Scène IX 416 Acte III