Théâtre . 1
• La Chasse aux corbeaux
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
La Chasse aux corbeaux 774 Personnages
Comédie−Vaudeville en cinq actes
par Eugène Labiche et Marc−Michel
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais−Royal, le 25 juin 1853
Personnages
Acteurs qui ont créé les rôles.
De Criqueville : MM. Ravel
Montdouillard : Grassot
Antoine : Hyacinthe
De Flavigny : Derval
De Saint−Putois : Amant
Le Général Renaudier : Lhéritier
Pagevin, tailleur : Pellerin
Bartavelle : Lacourière
Un Anglais : Michel
Arthur : Lucien
Kerkadec : Augustin
Madame Darbel : Mmes Morel
Catiche : Azimont
Emerance : Chauvière
Une marchande de gateaux : Mlle Thais
Un garçon de café : MM. Ferdinand
Un bourgeois : Rémy
Invités
Personnages 775 Acte I
Un quai avec un parapet au fond. − On aperçoit des maisons dans le lointain. − A droite et à gauche, une maison avec porte donnant sur la rue. − Sur la maison de droite, une enseigne de marchand de vin. − Il fait petit jour.
Acte I 776 Scène première
Antoine, seul
Antoine est installé devant la boutique du marchand de vin, avec sa boîte de décrotteur devant lui ; il est assis sur une chaise au dossier de laquelle est cloué un écriteau portant ces mots : Antoine, cire les hommes, tond les chiens et achète les bouteilles cassées. − Affranchir ! ...
Antoine, soufflant dans ses doigts. − Pristi ! pristi ! ... ça pince ce matin ! ... dix degrés au−dessous de zéro chez l'ingénieux Chevalier ! ... le cheval d'Henri IV a le nez rouge ! Quel bête de froid ! ma ruine, quoi ! ma ruine ! ni chiens ni chats à tondre... on craindrait de leur−z−y procurer la grippe ! Et ce pavé... regardez−moi ce pavé ! ... pas une miette de crotte ! qué sale temps ! (Il se remet à souffler dans ses doigts.) Pristi ! pristi ! ... que ça pince !
Scène première 777 Scène II
Antoine, Criqueville
Criqueville arrive de la gauche, il est drapé dans un manteau et s'avance jusqu'à la rampe d'un air sombre.
Criqueville. − C'est moi ! ... je suis venu pour me fiche à l'eau ! ... ça n'est pas drôle, mais c'est comme ça ! Cet endroit me paraît propice... j'y venais pêcher à la ligne de mon vivant... Allons !
Antoine. − Cirer... monsieur ?
Criqueville. − Que le diable l'emporte, celui−là ! ... il va me gêner... il est capable de me repêcher pour avoir la prime... Bah ! c'est sitôt fait ! (Il ôte son manteau et paraît en pantalon blanc et veste de nankin. − A Antoine.) Mon ami, voulez−vous me faire le plaisir de me garder mon manteau... jusqu'à ce que je revienne ?
Antoine, regardant le costume de Criqueville avec étonnement.
− Tiens ! ... Monsieur a trop chaud ?
Criqueville. − Oui... (A part.) C'est tout ce qui me reste de ma garde−robe.
Antoine, à part. − C'est un Russe !
Criqueville. − Allons, voilà le moment ! (Il fait quelques pas vers le parapet et s'arrête.) Eh bien, c'est particulier... Est−ce que j'aurais la venette ? (Résolument.) Allons donc ! (Il court vivement vers le parapet et s'arrête.) Ah ! sapristi ! la Seine est prise ! ... voilà un guignon ! (Redescendant.) Je ferais peut−être bien d'attendre le dégel ? Non... j'ai un moyen... (Allant à Antoine.) L'ami ! ... Hé ! décrotteur !
Antoine. − Cirer... monsieur ?
Criqueville. − Non... dis−moi... Sais−tu casser la glace ?
Antoine, étonné. − S'il vous plaît ?
Scène II 778 Scène III
Criqueville, Antoine, Catiche
Catiche entre par la gauche précédée d'un commissionnaire qui porte sa malle. Le jour se fait peu à peu.
Catiche, au commissionnaire. − Holà ! oh ! l'homme ! ... un instant !
Criqueville. − Allons, bon ! on vient nous déranger !
Catiche, à Criqueville. − Monsieur, pourreriez−vous me lire c't adresse−là, s'il vous plaît ?
Criqueville. − Est−ce que j'ai le temps ! (A part.) C'est vrai, on ne peut pas se noyer tranquillement ! (Haut.) Voyons... donnez ! (Lisant.) "M. Albert de Criqueville..." Tiens ! c'est pour moi !
Catiche. − Ah ! ben... en v'là une chance ! (A Criqueville.) Pour lors, c'est moi ! Catiche !
Criqueville. − Catiche ! qu'est−ce que c'est que ça ?
Catiche. − La fille au père Greluche !
Criqueville. − Greluche ? de Vauchelles... en Picardie ?
Catiche. − Mais oui ! j'sommes du même endroit ! je suis vot'e payse ! ... Voulez−vous me permettre ?
Elle l'embrasse.
Criqueville. − Volontiers. (A part.) Elle me retarde.
Antoine, à part. − C'est une belle coupe de fille ! Je suis fâché de ne pas être un peu Picard !
Criqueville. − Et qu'est−ce que tu viens faire à Paris ?
Catiche. − Je viens pour être cuisinière... C'est M. l'adjoint qui m'a donné une lette pour entrer chez vous.
Criqueville. − Ah ! ... c'est une fameuse idée qu'il a eue là, ton adjoint ! ... Au moins, sais−tu faire la cuisine ?
Catiche. − Je fais un peu l'omelette...
Criqueville. − Et après ?
Catiche. − V'là tout !
Criqueville. − Comme c'est heureux qu'il y ait des poules !
Scène III 779
Catiche. − Alors, vous me prenez ?
Criqueville. − Non, je pars... je vais faire un voyage d'agrément !
Catiche. − C'est embêtant tout de même ! je me serais plu chez vous... vous avez l'air gai !
Criqueville. − Très gai ! (A part.) Elle me retarde ! (Haut.) Allons, bonjour ! bonjour !
Antoine, à part. − Si j'avais le moyen, je la prendrais, moi !
Catiche. − Je vas continuer mon chemin... j'ai d'autres adresses... mais j'aurais mieux aimé vous... parce qu'un pays...
Criqueville. − Oui... bon voyage !
Catiche. − Monsieur, voulez−vous me permettre ?
Elle l'embrasse.
Criqueville, à part. − Le baiser de l'étrier !
Antoine, à part. − Cristi ! je bisque de ne pas être Picard !
Catiche, au commissionnaire. − Allons, hue ! ... en route !
Elle disparaît à droite.
Scène III 780 Scène IV
Criqueville, Antoine
Antoine, debout. − Ah ! monsieur, voilà une belle coupe de fille !
Criqueville. − Il ne s'agit pas de ça ! ... Sais−tu casser la glace ?
Antoine. − Qué glace ?
Criqueville. − La glace de la rivière !
Antoine. − Tiens ! pardi ! en tapant dessus.
Criqueville. − Précisément ! eh bien, fais−moi le plaisir de descendre sur la berge... Ici, au−dessous... et de me pratiquer dans la Seine une ouverture de quatre à cinq pieds de diamètre... tu sais ce que c'est que le diamètre ?
Antoine. − Tiens ! pardi ! c'est comme qui dirait... le diamètre !
Criqueville. − Juste ! Va, je te donnerai vingt sous pour ta peine.
Antoine, à part. − Qué drôle de commission ! casser la glace ! (Haut.) C'est−y que vous voulez faire baigner un chien ?
Criqueville. − Oui, dépêche−toi !
Antoine. − Tout de suite ! Ah ! s'il vous plaît, monsieur, ayez l'oeil sur ma boîte. (A part, sortant.) Mais ousqu'il est donc, son chien ?
Criqueville, seul. − Allons ! dans un petit quart d'heure... (Regardant le ciel.) Sapristi ! vont−ils avoir une belle journée aujourd'hui ! (Tout à coup.) Tiens ! c'est Longchamps ! (Regardant sa veste de nankin.) A vrai dire, je n'ai pas la prétention de faire adopter mon costume ! C'est égal... se noyer un vendredi... ça porte malheur ! ... Voyons donc... si je me payais un jour de plus... un instant ! je ne sais pas si mes moyens me le permettent. (Il tire de l'argent de sa poche.) Vingt−quatre sous ! c'est sec ! et j'en dois vingt à ce Savoyard... Dire qu'il y a un an j'avais quarante mille francs à moi ! j'aurais pu me faire quincaillier tout comme un autre... mais, étant bachelier ès lettres... je me suis cru poète ! ... Me croyant poète, j'ai commis des vers... et généralement, quand on commet des vers, on désire les lire à quelqu'un... Peu de poètes ont le courage du vers solitaire ! J'avais beau dire à mes amis : "Venez donc ! je vous lirai quelque chose de tapé ! " les gueux ne venaient pas ! Alors, je me suis mis à donner des soupers... à truffer mes élégies ! ... J'eus du monde ! beaucoup de monde ! on me fêta, on me flatta, on me couronna... Il y eut même un de ces messieurs qui eut la bonté de trouver que j'avais le profil de Pindare... je lui ai prêté trois cents francs, à celui−là ! ... et voilà comment je me trouve au bord de l'eau avec vingt−quatre sous dans ma poche... et un violent amour dans le coeur... (Au public.) Car je ne vous ai pas dit... je vais vous le dire ! elle s'appelle Clotilde Renaudier... Figurez−vous l'assemblage de toutes les grâces... (Fouillant à sa poche.) Attendez ! j'ai là cinq cents petits vers qui la dépeignent de pied en cap. (Tirant un papier.) C'est très court ! (Lisant.) "Trois remontages... cinquante−neuf francs." (Parlé.) Tiens ! c'est la note de mon bottier... acquittée ! (Se
Scène IV 781 fouillant.) Où puis−je les avoir fourrés ?
Scène IV 782 Scène V
Criqueville, Renaudier ; puis Antoine
Renaudier entrant par le fond à droite.
Renaudier. − Où diable y a−t−il une place de fiacres par ici ? (Apercevant Criqueville près de la boîte d'Antoine.) Ah ! un commissionnaire ! Hé ! l'homme !
Criqueville, se retournant. − Monsieur ?
Renaudier. − M. de Criqueville !
Criqueville, à part. − Le général Renaudier ! le père de Clotilde !
Renaudier. − Que diable faites−vous là ?
Criqueville. − Vous le voyez... je me promène...
Renaudier. − En costume de planteur ?
Criqueville. − C'est aujourd'hui Longchamps.
Renaudier, à part. − Quel drôle d'original ! (Haut.) Ah çà ! mon cher, je suis bien aise de vous rencontrer... Vous m'avez écrit il y a trois jours pour me demander la main de ma fille ? ...
Criqueville. − C'est vrai, général.
Renaudier. − Ma première idée fut d'aller vous couper les oreilles.
Criqueville. − Comment ?
Renaudier. − Et puis j'ai réfléchi que ça pouvait être un poisson d'avril...
Criqueville. − Pourquoi un poisson d'avril ? ... nous sommes en mars.
Renaudier. − Dame ! ... vous n'avez pas de position !
Criqueville. − Bachelier ès lettres !
Renaudier. − Connais pas ! Ce n'est pas que vous me déplaisiez personnellement... au contraire, vous m'allez.
Criqueville, remerciant. − Ah ! général !
Renaudier. − Vous m'allez, parce que votre père a servi dans le 7e hussards.
Scène V 783
Criqueville. − Vous êtes bien bon !
Renaudier. − Moi, je sabrais dans le 8e.
Criqueville. − Et j'ai eu un oncle qui massacrait dans le 9e.
Renaudier. − Certainement... ce sont des titres ! ... Mais je donne cent mille francs de dot à ma fille... Où sont les vôtres ?
Criqueville. − J'avoue que, pour compléter cette somme, il me manque...
Renaudier. − Combien ?
Criqueville. − Un léger appoint.
Renaudier. − Complétez−vous, mon cher, complétez−vous !
Criqueville. − Tout de suite ! ... je vais m'en occuper ! ... je suis sorti pour ça !
Renaudier. − Je ne vous cache pas que j'ai hâte de marier Clotilde... après l'aventure qui nous est arrivée hier soir...
Criqueville. − Quelle aventure ?
Renaudier. − Le général Doblin, mon collègue, donnait un bal travesti... Je m'étais mis en Espagnol...
Criqueville. − Ah ! ça devait bien vous aller...
Renaudier. − Non ! ça me serrait... j'ai mal soupé... En sortant, je laisse ma fille une seconde sous le vestibule pour faire avancer une voiture... je n'avais pas fait dix pas... j'entends un cri... je me retourne... que vois−je ? un masque... une espèce de moine qui cherchait à embrasser Clotilde !
Criqueville. − Pristi !
Renaudier. − Crebleu ! je saute dessus ! ... et dame ! ... je me mets à calotter...
Criqueville. − Je m'en rapporte à vous...
Renaudier. − Malheureusement, j'avais mon manteau... ça me gênait... le gueux s'esquive...
Criqueville. − Et vous n'avez pas reconnu ?
Renaudier. − Non... mais je crois que c'est un parfumeur... son mouchoir est resté dans mes mains... et il répand une odeur... que je reconnaîtrais dans cent ans ! (Le lui faisant sentir.) Tenez, flairez−moi ça !
Criqueville. − Attendez donc, c'est de l'essence de bergamote !
Renaudier, remettant le mouchoir dans sa poche. − Bergamote ? ... bon ! ça rime avec botte ! ... je ne vous dis que ça ! ... Si jamais je le trouve...
Antoine, entrant, à Criqueville. − Monsieur, votre trou est prêt !
Scène V 784
Renaudier, se retournant. − Quoi ?
Criqueville. − Rien ! ... une commission !
Renaudier. − Adieu... Ainsi, c'est convenu... Ayez cent mille francs... et une place ! ma fille est à vous.
Criqueville. − Ah ! il faut aussi une place ?
Renaudier. − Oui... et une bonne !
Criqueville. − Au fait... il n'en coûte pas plus !
Renaudier. − Mais dépêchez−vous... car je me suis formellement promis de la marier avant le jour de sa majorité...
Criqueville. − Et ce jour ?
Renaudier. − Sonne dans deux mois.
Criqueville. − Deux mois ! (Lui tendant la main. − Découragé.) Adieu, général ! ...
Renaudier. − Adieu, mon garçon ; ne restez pas là, en plein air... vous allez vous enrhumer !
Criqueville. − Merci ! ... vous êtes bien bon.
Renaudier, sortant, à lui−même. − Ah ! c'est de la bergamote ! ... crelotte !
Il sort en grommelant, par la gauche.
Scène V 785 Scène VI
Criqueville, Antoine ; puis Pagevin
Criqueville. − Deux mois ! ... Peut−on donner une plus vigoureuse poussée à un homme penché sur un parapet !
Antoine, à part. − Mais ousqu'il est donc, son chien ?
Criqueville. − Décidément je crois que je n'irai pas à Longchamps... C'est singulier... je suis parti de chez moi parfaitement résolu... et maintenant... j'ai beau faire... je n'y vais pas gaiement !
Antoine. − Monsieur, votre trou est prêt.
Criqueville. − C'est bien ! ... je sais ! (A part.) Est−il pressé, cet animal−là ! ... Mon âme de poète ne recule pas, oh ! Dieu ! ... elle ne demande qu'à s'élancer... mais c'est l'enveloppe... le corps ! je le compare à un portier qui ne veut pas tirer le cordon ! ... (Trouvant un cigare dans sa poche.) Tiens ! ... un havane très sec ! ... oublié dans ma veste de campagne... ce serait dommage de le mouiller... Si je le fumais ! ... (A Antoine.) Donnez−moi du feu !
Antoine, allumant une allumette. − Voilà, monsieur... Dites donc, si vous ne vous dépêchez pas... ça va reprendre...
Criqueville. − Quoi ?
Antoine. − La glace.
Criqueville. − Un instant... que diable ! (A part.) Il est agaçant ! ... il me semble que je puis bien m'accorder le sursis d'un cigare.
Il se promène.
Antoine, à part. − Il attend son chien.
Criqueville. − C'est drôle ! ... ce n'est pas un havane... c'est ma vie que je fume en ce moment ! ... A la dernière bouffée... (Faisant le geste de piquer une tête.) crac ! c'est convenu ! c'est juré !
Antoine, venant à lui. − Monsieur !
Criqueville. − Eh bien ?
Antoine. − Si vous ne fumez plus, donnez−moi votre bout...
Criqueville, bondissant. − Hein ? par exemple ! ... Veux−tu me laisser tranquille, toi ! (A part.) Il est féroce, cet homme−là ! ... (Haut.) Tiens ! voilà tes vingt sous !
Antoine. − Merci, monsieur.
Scène VI 786
Criqueville. − Il m'en reste quatre... (A Antoine.) Tu n'as pas la Patrie ?
Antoine. − S'il vous plaît ?
Criqueville, gaiement. − Tiens ! si je me faisais cirer ? ... Il faut entrer proprement dans l'éternité ! (Posant son pied sur la boîte.) Cire−moi !
Antoine, étonné. − Ah bah ! ... mais vous n'êtes pas crotté !
Criqueville. − Puisque je te paye... Tiens, voilà quatre sous...
Il lui remet ses quatre sous.
Antoine, cirant. − A la bonne heure ! vous faites travailler l'ouvrier ! Si tout le monde était comme vous, le commerce marcherait !
Criqueville. − Est−ce que tu n'es pas content ?
Antoine. − Ah ! ouiche ! content !
Criqueville, à part. − Encore un qui maudit la destinée ! (Le quittant.) Une idée ! si je lui proposais de m'accompagner ? A deux, c'est plus gai... je le ferais passer devant ! (Haut.) Antoine !
Antoine. − Monsieur ?
Criqueville. − Voyons, franchement... est−ce que tu te plais beaucoup sur cette terre de douleurs ?
Antoine. − Monsieur, ça dépend des jours... Quand il y a de la boue, je n'ai pas à me plaindre.
Criqueville. − Mais, quand tu auras passé dix ans de ta vie à décrotter tes contemporains, où cela te mènera−t−il ?
Antoine. − Tiens ! je me marierai.
Criqueville, retirant son pied. − Imbécile ! ta femme te trompera !
Antoine, se levant. − Pourquoi ça ?
Criqueville. − Tes enfants ne seront pas à toi...
Antoine. − Ah ! par exemple !
Criqueville. − Et, plus tard, tu seras couvert d'infirmités... très laides. (Boitant.) Tu marcheras comme ça !
Antoine. − Mais, monsieur !
Criqueville. − Crois−moi, va, prends mon bras et partons !
Il lui prend le bras.
Scène VI 787
Antoine. − Ousque nous allons ?
Criqueville. − Savoir ce qu'il y a au fond du trou que tu as creusé !
Antoine, se dégageant vivement. − Dans la rivière ? Ah ! mais non ! voulez−vous me lâcher !
Criqueville. − Tu as peur ?
Antoine. − Je le crois fichtre bien que j'ai peur ! (A part.) Il me propose ça tranquillement, comme s'il s'agissait d'aller manger une friture !
Criqueville, à Antoine. − Approche !
Antoine, se reculant. − Non !
Criqueville. − Ne crains rien... c'est pour te faire mon héritier.
Antoine, se rapprochant avec crainte. − Bien vrai ?
Criqueville, fouillant à sa poche. − Voici d'abord ma garde−robe... un faux col... Tu le feras blanchir.
Antoine, l'examinant. − Il est encore très propre !
Criqueville. − Deux paires de gants blancs...
Antoine. − Ah ! je les aimerais mieux noirs...
Criqueville. − Bah ! tu les cireras... (Tirant un volume de sa poche.) Ma bibliothèque ! Sais−tu lire ?
Antoine. − Je crois bien ! à livre ouvert ! tenez !
Il ouvre le livre et lit.
"Maître Corbeau, sur un arbre perché,"
Criqueville. − Assez... je la connais !
Antoine. − Permettez... je ne la connais pas, moi !
Lisant.
"Tenait en son bec un fromage."
Criqueville. − Tu m'ennuies !
Antoine, lisant
"Et bonjour, Monsieur du Corbeau."
Criqueville fredonne un air de chasse entre ses dents.
Scène VI 788
"Que vous êtes joli que vous me semblez beau ! "
Criqueville, à part. − Je suis fâché de lui avoir légué ma bibliothèque.
Antoine, lisant
"A ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie ; "
Criqueville cesse de fredonner.
"Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie"
Criqueville, attentif. − Hein ! ...
Antoine, lisant
"Le Renard s'en saisit,"
Antoine. − Continue...
Antoine, lisant
"Et dit : Mon bon Monsieur,
Apprenez... que tout flatteur
Vit aux dépens de celui que l'écoute.
Cette leçon..."
Criqueville, se promenant avec agitation. − Assez ! ... Mais cette fable... c'est un monde ! une révélation ! Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. Quel horizon ! oui... c'est cela ! prendre les hommes par la flatterie... caresser leur amour−propre... se pâmer devant leur laideur ! ... et l'on vit ! l'on parvient ! on arrive à tout ! voilà le ressort ! (Changeant de ton.) Oui, mais c'est plat ! c'est bas ! ... Après tout, je ne fais que rendre au monde ce qu'il m'a fait... Les flatteurs ! ... m'ont−ils assez rongé, grugé jusqu'à mon dernier sou ! et j'hésiterais ? j'irais me jeter à l'eau... sans lutter... comme un collégien ?
Antoine. − Monsieur, le trou va reprendre.
Criqueville. − Ah ! qu'il reprenne !
Il éteint son cigare.
Antoine. − Vous éteignez votre cigare ?
Il étend la main pour le prendre.
Criqueville. − Oui, morbleu ! mais je le garde ! (A part.) Quitte à le rallumer si la fable a menti !
Antoine, à part, avec mépris. − Ca ! c'est un petit commis à six cents francs !
Scène VI 789
Criqueville, à lui−même. − Qu'est−ce que je risque ? la rivière ne s'envolera pas... et si je réussis... j'épouse Clotilde... Morbleu ! je veux en faire l'expérience... Voilà un homme ! perdu sur un quai, en veste de nankin, au coeur de l'hiver... sans un sou, sans crédit, sans asile... qui entre dans le monde avec un seul mot : "Flatte ! flatte ! flatte ! ..." C'est une mise de fonds comme une autre... je veux voir où ça le conduira ! Ah ! M. du Corbeau n'a qu'à bien se tenir... voici le renard ! (Appelant.) Antoine !
Antoine. − Monsieur ?
Criqueville. − J'ai besoin d'un groom. je te prends à mon service.
Antoine. − Moi... groom ?
Criqueville. − Je ferai ta fortune !
Antoine. − Ma fortune ? j'accepte ! (A part.) C'est un banquier !
On entend jouer du piano dans la maison de gauche.
Criqueville, à lui−même. − Aïe ! ... cristi ! quelle horrible musique ! (Se reprenant.) Eh bien, c'est comme ça que je débute ! ... (Se plaçant sous la fenêtre de gauche et applaudissant.) Bravo ! bravo ! bravo ! (A part. − Ecoutant la musique qui continue.) C'est encore plus faux... tant mieux ! ... ça m'exerce... (A Antoine.) Fais comme moi ! (Applaudissant plus fort.) Bravissimo ! bravissimo !
Antoine, de même. − Bravissimo ! bravissimo.
Pagevin, paraissant à la fenêtre et à part. − Qu'est−ce qu'il me veut cet imbécile−là ? (Haut à Criqueville, qui le salue, et affectant un ton gracieux.) Montez donc, monsieur, montez donc !
Criqueville, à part. − Tiens ! ça prend ! ... (A Pagevin.) Avec plaisir, monsieur. (A Antoine.) Tu me rejoindras là−haut... (Le piano reprend dans l'intérieur, Criqueville entre en applaudissant.) Bravo ! c'est charmant ! c'est charmant !
Antoine, seul. − Mon opinion est qu'il va se faire fiche une raclée ! (Prenant sa boîte et sa chaise.) Je vais vendre mon établissement chez le marchand de vin.
Scène VI 790 Acte II
Un salon chez Pagevin. − Porte au fond. − Portes latérales. − Une croisée à gauche, deuxième plan ; un poêle au premier plan. − Un piano à droite, premier plan. − Un portrait de femme accroché au fond.
Acte II 791 Scène première
Pagevin, Emerance ; puis Criqueville
Pagevin, à la croisée et à lui−même. − Le diable m'emporte, je crois qu'il monte ! ... en voilà un toupet ! ... (En scène.) Où est ma canne ?
Il la prend.
Emerance, devant son piano. − Papa ! ... vous allez vous faire une querelle !
Pagevin. − Je n'aime pas les mauvais plaisants... Continue à pianoter !
Emerance. − Mais, papa...
Pagevin. − Je t'enjoins de continuer à pianoter !
Emerance se remet à jouer.
Criqueville, paraissant au fond et applaudissant. − Ah ! bravo ! ... bravo ! ... bravissimo ! ...
Pagevin, à Criqueville. − Ah çà ! monsieur, nous prenez−vous pour des imbéciles ?
Criqueville, à part. − Tiens ! il se fâche !
Pagevin, brandissant sa canne. − Savez−vous que je ne suis pas d'humeur... ?
Criqueville. − Ah ! que vous avez là un joli jonc ! (Le lui prenant.) Voulez−vous permettre ?
Pagevin. − Mais, monsieur ! ...
Criqueville. − C'est un jonc femelle... ça vaut deux cent cinquante francs... sans la pomme !
Il va la poser au fond.
Pagevin, à part. − Tant que ça ! (Haut.) Voyons, monsieur... que demandez−vous ?
Criqueville. − Vous m'avez prié de monter, me voilà ! ... Mais je ne regretterai pas les vingt−trois marches de votre entresol, si Mademoiselle veut nous faire la grâce de nous jouer encore un de ces délicieux morceaux...
Emerance. − Avec plaisir, monsieur.
Pagevin. − Ma fille n'apprend pas le piano pour amuser les passants !
Criqueville. − Ah ! Mademoiselle est votre fille ? ... Beau talent, monsieur, talent splendide !
Scène première 792
Pagevin. − Mais non, monsieur, elle n'a pas de talent !
Emerance. − Oh ! ... papa ! .
Criqueville. − Pardon !
Pagevin. − Mais non !
Criqueville. − Mais si !
Pagevin. − Puisque le propriétaire nous flanque à la porte parce qu'elle lui écorche les oreilles !
Criqueville, à part. − Pas de chance ! ...
Pagevin, à part. − Il m'ennuie avec ses compliments ! ... mais nous allons voir ! (Haut.) Emerance, fermez votre piano.
Criqueville. − Emerance ! ... Ah ! le joli nom ! ...
Pagevin, à part. − Oui, attends, je vais t'en donner. (A sa fille.) Rentrez.
Emerance. − Tout de suite, papa
Elle sort à droite.
Criqueville, à part. − Ca débute mal ! ... Tiens ! un poêle ! c'est toujours ça de gagné pour un homme en nankin !
Il se chauffe.
Scène première 793 Scène II
Criqueville, Pagevin
Pagevin, à part, apercevant Criqueville près du poêle. Il a repris sa canne. − Comment ! il se chauffe ? ...
Criqueville, ouvrant la porte du poêle, à part. − Pristi ! des andouillettes... Si je pouvais déjeuner ici ! ...
Pagevin, brandissant sa canne. − Monsieur, j'entends parfois la plaisanterie...
Criqueville, à part. − Encore la canne ! (Haut, la lui prenant des mains.) Mais, mon Dieu, que vous avez donc là un joli jonc ! ...
Pagevin, avec colère. − Monsieur !
Criqueville, mettant la main dans sa poche comme pour y chercher de l'argent. − Consentiriez−vous à vous en défaire ?
Pagevin, radouci. − Dame ! ... si j'en trouvais un bon prix ? (A part.) Est−ce qu'il va m'en donner deux cent cinquante francs ?
Criqueville, retirant sa main vide. − Ca suffit... j'ai un de mes amis qui est très amateur... je vous l'amènerai... mais il ne faut rien frapper avec... c'est très fragile !
Il reporte la canne au fond.
Pagevin. − Mais, monsieur !
Criqueville, apercevant le portrait de femme appendu au mur. − Mazette ! ... Voilà une belle toile ! ... C'est un Murillo ?
Pagevin, impatienté. − Non, monsieur, c'est un Galuchet !
Criqueville. − Ah ! c'est un Galuchet... Beau talent ! talent splendide !
Pagevin. − Lui ? un barbouilleur qui me devait vingt−cinq francs... et qui m'a croûtonné ça en payement... C'est le portrait de mon épouse !
Criqueville. − Votre épouse ? (A part.) Je le tiens ! Il va m'inviter ! (Haut.) Ah ! quelle figure suave ! le type des vertus domestiques ! ...
Pagevin. − Hélas ! monsieur... je l'ai perdue ! ...
Criqueville, tirant son mouchoir et prêt à pleurer. − Perdue ! ... si jeune et si belle ! ah ! ...
Pagevin. − Mais non ! ... je l'ai perdue aux Champs−Elysées... dans la foule...
Scène II 794
Criqueville, à part. − Pas de chance !
Pagevin. − Je soupçonne un clerc de notaire !
Criqueville, remettant vivement son mouchoir dans sa poche. − J'allais le dire ! ... (Au portrait, avec mépris.) Ah ! que voilà bien la figure d'une femme qui a dû se perdre aux Champs−Elysées... dans la foule, avec un clerc de notaire.
Pagevin. − Figurez−vous, monsieur, c'était devant une boutique de macarons... (A lui−même.) Allons ! voilà que je lui conte mes affaires ! ...
Scène II 795 Scène III
Criqueville, Pagevin, Catiche ; puis Antoine
Catiche, paraissant au fond et parlant à la cantonade. − Holà ! ho ! un instant, vous ! ... on vous appellera !
Pagevin. − Qu'est−ce que c'est ?
Criqueville, à part. − Tiens ! ma payse ! ... on va s'embrasser !
Catiche. − M. Pagevin, s'il vous plaît ?
Pagevin. − C'est moi ! après ?
Catiche, lui remettant un papier. − C'est une lettre de notre adjoint pour entrer cuisinière chez vous.
Pagevin. − Justement, j'en cherche une... (Montrant le poêle.) Je suis obligé de faire cuire moi−même... (Ouvrant la lettre.) Voyons.
Catiche, apercevant Criqueville. − Tiens ! mon pays ! (Voulant l'embrasser.) Monsieur, voulez−vous permettre ? ...
Criqueville. − Plus tard... au jour de l'an.
Catiche. − Dites donc, j'ai déjà fait deux maisons... depuis que je vous ai vu... Ils veulent tous des cuisinières qui sachent faire la cuisine !
Criqueville. − C'est absurde ! ... Eh bien, dis que tu la sais... tu l'apprendras après.
Catiche. − Vous croyez ?
Pagevin, achevant de lire la lettre. − Les renseignements sont bons... (A Catiche.) Que savez−vous faire ?
Catiche, hésitant. − Dame ! ... (Sur un signe de Criqueville.) Tout ! ... et la pâtisserie aussi !
Pagevin. − Très bien ! je vous arrête !
Catiche, à part. − Tiens ! ça y est !
Criqueville, à part. − En voilà un qui mangera de l'omelette !
Catiche, criant au fond à la cantonade. − Hue ! ... là−bas ! ... arrivez !
Pagevin. − Est−ce qu'elle amène un âne ?
Scène III 796
Antoine, entrant avec la malle de Catiche sur le dos. − Voilà, mam'zelle ! (A part.) J'ai monté derrière elle ; elle a un cou−de−pied digne de l'Olympe !
Pagevin, à Catiche. − Venez... je vais vous indiquer la cuisine... Savez−vous faire les oeufs à la neige ?
Catiche. − Tout ! ... et la pâtisserie aussi !
Pagevin, s'approchant de Criqueville. − Monsieur... voici l'heure de mon déjeuner...
Criqueville, saluant. − Ah ! monsieur... vous êtes bien bon ! ...
Pagevin − Je ne vous retiens pas.
Criqueville, désappointé. − Vous êtes trop bon !
Pagevin, à Catiche. − Suivez−moi ! ...
Catiche, Antoine et Pagevin entrent à droite.
Scène III 797 Scène IV
Criqueville ; puis Antoine
Criqueville, seul. − Ca ne prend pas ! ... Est−ce que mon système serait mauvais ? ... Allons donc ! ça n'est pas possible ! ... Je suis tombé sur un vieux corbeau... juif et coriace ! ... Quittons cette maison ! Cherchons des animaux plus tendres ! ...
Il remonte.
Antoine, rentrant, à lui−même. − Ah ben ! ... il ne paye pas la course ! ... un maître tailleur ! ...
Criqueville, redescendant. − Hein ? ... c'est un tailleur ?
Antoine. − Dans le grand...
Criqueville, à part. − Comme ça se trouve ! moi qui ai besoin d'un habit ! ... Je reste ! ...
Antoine. − A propos, monsieur... j'ai vendu mon établissement !
Criqueville. − Combien ?
Antoine. − Trois francs soixante−quinze centimes.
Criqueville, à part. − Une paire de gants... c'est toujours ça. (Haut.) Tu les as ?
Antoine. − Oh ! non, monsieur, j'ai traité avec un Bordelais.
Criqueville. − Aïe !
Antoine. − Un bien aimable homme ! Quand il a su que j'étais de Limoges, il s'est mis à me débiter sur les Limousins des choses si flatteuses... mais si flatteuses ! ... alors, je lui ai fait crédit.
Criqueville, à part. − Sapristi ! mais le système est bon !
Antoine. − Et puis je lui ai payé à boire... nos vingt−quatre sous y ont passé !
Criqueville. − Cornichon !
Antoine. − De c't affaire−là, j'ai plus un liard... mais avec une bonne place... A propos, nous avons oublié une petite chose...
Criqueville. − Quoi ?
Antoine. − Mes gages.
Criqueville. − Est−ce que tu serais intéressé, par hasard ?
Scène IV 798
Antoine. − Non, mais...
Criqueville. − Toi ! un enfant de Limoges ! ... la contrée la plus généreuse, la plus... large de la France centrale !
Antoine, flatté, et à part. − Tiens ! ... juste comme le Bordelais !
Criqueville. − Celle qui produit les plus beaux hommes... les plus beaux chevaux.
Antoine, flatté. − C'est vrai !
Criqueville, à part. − J'essaye mon encensoir ! (Haut.) Car, enfin, quand on rencontre un fort cheval... qu'est−ce qu'on dit ? ... on dit...
Antoine. − "Voilà un Limousin ! " (A part.) Il a raison ! ... je suis dans mon tort ! (Haut.) Monsieur, vous me donnerez ce que vous voudrez !
Criqueville, à part. − Allons donc ! je savais bien qu'il était bon !
Antoine, aspirant du côté du poêle. − Pristi ! ... la bonne odeur que ça sent ! ... Monsieur, à quelle heure déjeunez−vous ?
Criqueville. − Et toi ?
Antoine. − Moi ? ... à toutes !
Criqueville. − Alors, nous ne sommes pas en retard.
Antoine, qui a ouvert le poêle. − Tiens ! il est habité ! ... des andouillettes qui rissolent ! ... Faut les retourner !
Il les retourne.
Scène IV 799 Scène V
Antoine, Criqueville, Pagevin ; puis Emerance
Pagevin, à la cantonade. − C'est bien ! en voilà assez !
Antoine. − Quoi donc ?
Pagevin. − A−t−on jamais vu ! ... cette cuisinière qui veut m'embrasser, parce que je suis de Soissons !
Criqueville, avec empressement. − Vous êtes de Soissons ! ... Mon compliment, monsieur !
Pagevin, à part. − Il est encore ici, celui−là !
Criqueville. − Le Soissonnais ! ... la contrée la plus généreuse, la plus large de la France centrale !
Pagevin, lui tournant le dos. − Eh ! monsieur...
Criqueville, à part. − Diable ! est−ce que ça ne réussirait que sur les commissionnaires ?
Pagevin, bas à Antoine. − Garçon ! prends−moi cet homme, porte−le dans la rue... je te donne dix sous ! ...
Antoine. − Impossible ! ... je suis son groom !
Pagevin, à part. − Un groom ? (Regardant Criqueville avec méfiance.) Il est bien légèrement vêtu ! (Haut.) Monsieur ne me paraît pas frileux ?
Criqueville. − J'arrive du Brésil !
Pagevin. − Tiens ! je fais des affaires avec ce pays−là... Connaissez−vous le général... ?
Criqueville. − Beaucoup...
Pagevin. − Santa Guarda ? ...
Criqueville. − C'est mon ami. Comme j'ai l'intention de passer l'hiver à Paris... je désirerais un habillement complet pour moi... et une livrée pour ceci.
Il lui indique Antoine.
Antoine, à part. − Est−il possible ! ... ceci serait en livrée !
Pagevin, à part. − Je te vois venir !
Criqueville. − Auriez−vous l'obligeance de me donner... ?
Scène V 800
Pagevin. − Quoi ?
Criqueville. − L'adresse de M. Dusautoy ?
Pagevin. − Comment ?
Criqueville. − On dit que c'est le premier tailleur de Paris.
Pagevin, piqué. − Le premier ! ... le premier ! ... il y en a qui le valent !
Criqueville, à part. − Je le tiens ! (Haut.) Allons donc ! qui ça ?
Pagevin. − Mais dame ! ... quand ça ne serait que moi !
Criqueville. − Comment ! vous êtes ? ...
Pagevin. − Tailleur, oui, monsieur !
Antoine, à part. − Il est bête ! je viens de lui dire...
Pagevin. − Et, sans me vanter, la maison Pagevin est connue...
Criqueville. − Connue ! ... connue ! ... Entre nous, vous passez pour faire un peu de camelote !
Pagevin. − De la camelote, moi ?
Antoine. − Oh !
Pagevin. − Monsieur, mes ateliers sont là... Donnez−vous la peine d'y jeter un coup d'oeil...
Criqueville. − Non, monsieur, c'est inutile !
Pagevin. − Ah ! monsieur... vous venez de prononcer un mot qui me donne le droit d'exiger...
Criqueville. − C'est pour vous être agréable... mais je vous préviens que je suis extrêmement difficile...
Pagevin. − Tant mieux ! ... Entrez, monsieur, et vous choisirez.
Antoine. − C'est ça ! ... choisissons ! choisissons ! ...
Criqueville, passant devant Pagevin. − C'est absolument pour vous être agréable ! ...
Antoine, même jeu. − C'est absolument pour vous être agréable ! ...
Ils entrent à gauche.
Pagevin, à part. − J'ai peut−être eu tort de lui offrir... mais je ne lui livrerai qu'au comptant !
Emerance, entrant vivement, et à son père qui se dispose à sortir. − Papa !
Pagevin. − Quoi ?
Scène V 801
Emerance. − C'est la nouvelle bonne... elle met des fines herbes dans les oeufs à la neige !
Pagevin. − Qu'est−ce que ça me fait ? ... je suis en affaires.
Il entre à gauche.
Scène V 802 Scène VI
Emerance, Montdouillard ; puis Catiche
Montdouillard, paraissant au fond. − Comment ! ... Personne ? ...
Emerance, à elle−même. − A−t−on jamais vu ! des fines herbes dans les oeufs à la neige !
Montdouillard, apercevant Emerance. − Oh !
Il s'approche d'elle sur la pointe du pied et lui prend la taille.
Emerance, poussant un cri. − Ah !
Montdouillard. − Chut ! ... c'est moi !
Emerance. − Monsieur Montdouillard !
Montdouillard. − Appelle−moi Sulpice ! ... je veux que tes lèvres de rose balbutient mon petit nom !
Emerance. − Finissez ! ou je le dirai à papa !
Montdouillard. − Méchante ! ... Tiens ! voilà un sac de marrons glacés...
Emerance, le prenant. − Ah ! c'est bien aimable ! ...
Montdouillard. − Méfie−toi, il y a un billet au fond !
Emerance. − Encore ! c'est le neuvième.
Montdouillard. − Oui, c'est mon genre... quand je donne un sac de marrons glacés, il y a toujours un billet au fond... (Avec exaltation.) Un morceau de lave sucré dans de la glace ! (La lutinant.) Ah ! petit lutin !
Emerance, se défendant. − Mais, monsieur Montdouillard...
Montdouillard. − Appelle−moi Sulpice ! ... ou j'expire à tes pieds !
Emerance. − Ah ! laissez−moi donc ! vous voulez vous moquer de moi.
Montdouillard. − Ne blasphème pas, folle enfant ! ... Sais−tu pourquoi je viens régulièrement tous les deux jours me faire prendre la mesure d'un gilet de quarante−cinq francs... mal cousu ?
Emerance. − Non...
Montdouillard. − Mais c'est pour te voir ! te respirer !
Scène VI 803
Emerance. − Vous m'aimez donc ?
Montdouillard. − Amour et gilets ! voilà ma devise !
Emerance. − Pourquoi ne parlez−vous pas à mon père ?
Montdouillard. − Moi ? ... pour quoi faire ?
Emerance. − Pour nous marier !
Montdouillard, froidement. − Mademoiselle, je ne m'explique pas votre insistance... elle manque de retenue ! ...
Emerance. − Mais cependant...
Montdouillard. − Pas un mot de plus ! Il me semblait vous avoir dit que j'attendais mes papiers...
Emerance. − Voilà six mois que vous les attendez !
Montdouillard. − La mairie de mon endroit a été brûlée... on fait des fouilles !
Catiche, entrant. − Mam'zelle !
Emerance. − Quoi ? que voulez−vous ?
Catiche. − Ousqu'est la poêle ?
Montdouillard, à part. − Une nouvelle bonne !
Emerance. − Quelle poêle ?
Catiche, faisant le mouvement de retourner une omelette. − Eh bien, pour faire sauter les oeufs à la neige !
Emerance. − Suivez−moi. (A part.) Quelle drôle de cuisinière !
Elle sort à droite.
Montdouillard, pinçant la taille de Catiche. − Eh ! eh ! ... bonjour l'Alsacienne !
Catiche. − Touchez pas !
Montdouillard, bas. − Aimes−tu les marrons glacés ?
Catiche. − J'aime pas les asticoteurs !
Elle lui donne un coup de poing et sort par la droite.
Montdouillard. − Aïe !
Scène VI 804 Scène VII
Montdouillard ; puis Pagevin ; puis Criqueville
Montdouillard. − La maîtresse est charmante ! ... la bonne aussi ! ... Toutes les femmes sont charmantes ! ... J'adore en bloc ce gracieux produit de la création... et il me le rend bien ! ... La femme est ma seule occupation..., jusqu'à deux heures ; car, dès que la Bourse est ouverte mon coeur se ferme... je tire le verrou ! ... j'appartiens à la haute coulisse... De deux à quatre, je fais des reports, et après... dame ! après... je fais des scélératesses ! Il faut bien jouir de son reste... Il est question de me marier... Quelle joie pour les maris quand ils sauront que Montdouillard désarme. (Apercevant Pagevin qui entre.) Ah ! eh bien, Pagevin ?
Pagevin, saluant. − Monsieur ! ...
Montdouillard. − Où en est mon dix−neuvième gilet ?
Pagevin. − On coud les boutons.
Montdouillard. − Dépêchons−nous !
Criqueville, entrant tout habillé de neuf, et à la cantonade. − Vous entendez ? ... Pour le chapeau, un galon d'or fin, de huit centimètres ! ... (Apercevant Montdouillard, et le saluant.) Monsieur...
Montdouillard, saluant. − Monsieur...
Pagevin, à Criqueville. − Veuillez attendre un moment... je suis à vous ! (A part.) Je vais lui faire sa facture.
Montdouillard, à Pagevin. − N'oubliez pas mon gilet !
Pagevin. − Tout de suite ! (Il rentre en criant.) Le dix−neuvième gilet de M. Montdouillard !
Scène VII 805 Scène VIII
Criqueville, Montdouillard
Criqueville, à part, regardant Montdouillard. − Dix−neuf gilets ! ... c'est un collectionneur !
Montdouillard, à part, remontant. − Où diable est passée cette petite Emerance ?
Criqueville, sur le devant, montrant son habit. − Enfin, je l'ai ! ... je suis dedans. (Tirant son carnet.) Et je l'inscris, comme dette d'honneur, à la première page de mon carnet... avec cette maxime : "Flattons, mais ne filoutons pas ! "
Il écrit.
Montdouillard, le lorgnant. − Tiens ! ce monsieur a le dessin de mon septième gilet ! ... J'ai aveuglé trois femmes avec...
Il remonte.
Criqueville, humant l'air. − C'est étonnant comme ces andouillettes parfument la brise ! ... Si je les retournais ! (Il va au poêle et l'ouvre.) Pristi ! que j'ai faim !
Montdouillard, impatienté. − Mais ce tailleur n'en finit pas ! ... Et moi qui déjeune à midi, au Café de Paris !
Criqueville, à part. − Au Café de Paris ! (Refermant le poêle.) Ca vaut mieux que les andouillettes ! (Saluant familièrement Montdouillard.) Monsieur...
Montdouillard, de même. − Monsieur...
Criqueville, à part. − Il s'agit de faire jouer ma petite serinette... (Haut à Montdouillard, qui a ouvert son habit et découvert son gilet.) Dieu ! le joli gilet ! ... Ah ! le beau gilet ! ...
Montdouillard. − Franchement, comment le trouvez−vous ?
Criqueville. − Superbe ! délicieux ! abracadabrant !
Montdouillard. − Et de bon goût.
Criqueville. − C'est par là qu'il brille.
Montdouillard. − Tel que vous me voyez, je suis le premier gilet de la Bourse.
Criqueville, à part. − J'ai trouvé sa corde... ça va marcher !
Montdouillard. − J'en ai dix−neuf... neufs ! (Riant.) Tiens ! c'est un calembour !
Scène VIII 806
Criqueville. − Charmant ! charmant ! ... Moi, monsieur, j'ai toujours pensé que cette partie de notre habillement était la véritable pierre de touche de l'élégance et de la distinction !
Montdouillard. − Moi aussi ! (A part.) Il est très spirituel !
Criqueville. − Je vais plus loin ! ... j'ose avancer avec Buffon...
Montdouillard. − Buffon ? ah oui ! ... un auteur !
Criqueville. − Qui a écrit sur les bêtes... oui, monsieur... Eh bien, j'ose avancer avec lui que le gilet, c'est l'homme !
Montdouillard. − Bah ! comment ça ?
Criqueville, à part. − Ca va lui coûter un déjeuner. (Haut.) Tenez... je n'ai pas l'honneur de vous connaître, n'est−ce pas ? ... eh bien, voulez−vous parier qu'à la simple inspection de votre délicieux gilet, je devine vos qualités et vos défauts ?
Montdouillard. − Parbleu ! ça serait fort ! ... Que parions−nous ?
Criqueville. − Ce que vous voudrez... Un déjeuner... au Café de Paris ?
Montdouillard. − C'est tenu.
Criqueville. − Commençons par les qualités... Ah ! ne me cachez pas votre gilet ! ... c'est mon livre.
Montdouillard. − Je l'étale... Allez !
Criqueville, lorgnant le gilet. − J'y lis d'abord. que vous êtes un homme charmant.