Théâtre . 1

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 34 sur 47

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Théâtre . 1

Acte V

Une place. − Rues à droite et à gauche. − Premier plan, à droite, la maison de Fadinard ; une autre maison au deuxième plan. − Premier plan à gauche, un poste de la garde nationale, avec guérite. − Il est nuit. − La scène est éclairée par un réverbère suspendu à une corde qui traverse le théâtre du premier plan de gauche au troisième plan de droite.

 

Acte V 460 Scène première

Tardiveau, en garde national, un Caporal, Gardes nationaux

 

Un garde national est en faction. Onze heures sonnent. Plusieurs gardes nationaux sortent du poste.

Le Caporal. − Onze heures ! ... à qui de prendre la faction ?

Les Gardes. − A Tardiveau ! à Tardiveau !

Tardiveau. − Mais, Trouillebert, j'en ai monté trois dans le jour pour être exempté de cette nuit... le serein m'enrhume.

Le Caporal, riant. − Tais−toi donc, farceur ! jamais le serein n'enrhuma son semblable... (Tous rient.) Allons, allons ! Arme au bras ! Et vous, messieurs, en patrouille.

Choeur

Air : J'aime l'uniforme

La ville sommeille

Et compte sur nous,

La patrouille veille,

Malheur aux filous

La patrouille sort à droite.

 

Scène première 461 Scène II

Tardiveau ; puis Nonancourt, Hélène, Vézinet, Bobin, la noce

 

Tardiveau, seul, posant son fusil et son schako dans la guérite et mettant un bonnet de soie noire, un cache−nez. − Dieu ! que j'ai chaud ! Voilà pourtant comme on attrape de mauvais rhumes... Ils font un feu d'enfer là−dedans. J'avais beau répéter à Trouillebert : "Trouillebert, vous mettez trop de bûches ! ..." Ah ben oui ! Et je suis en moiteur... J'aurais presque envie de changer de gilet de flanelle... (Il défait deux ou trois boutons de son habit et s'arrête.) Non ! ... il peut passer des dames ! (Etendant la main.) Ah ! ... bien ! ... ah ! ... très bien ! ... voilà la pluie qui recommence ! (Il s'enveloppe dans la capote des factionnaires.) Ah ! parfait ! parfait ! voilà la pluie, à présent ! (Il s'abrite dans la guérite. Toute la noce entre par la gauche, avec des parapluies. Nonancourt tient son myrte. Bobin donne le bras à Hélène. Vézinet n'a pas de parapluie et s'abrite tantôt sous l'un, tantôt sous l'autre : mais les mouvements des personnages le laissent toujours à découvert.)

Nonancourt, entrant le premier avec son myrte. − Par ici, mes enfants, par ici ! ... Sautez le ruisseau ! (Il saute, toute la noce suit et saute le ruisseau.)

Choeur

Air des Deux Cornuchet

Ah ! vraiment, c'est atroce !

Quelle affreuse noce !

Où donc nous fait−on courir

Quand nous devrions dormir !

Nonancourt. − Quelle noce ! quelle noce !

Hélène, regardant autour d'elle. − Ah ! papa ! Et mon mari ?

Nonancourt. − Allons, bon ! nous l'avons encore égaré !

Hélène. − Je n'en puis plus !

Bobin − C'est éreintant !

Un Monsieur. − Je n'ai plus de jambes.

Nonancourt − Heureusement, j'ai changé de souliers.

Hélène. − Aussi, papa, pourquoi avez−vous renvoyé les fiacres ?

 

Scène II 462

Nonancourt. − Comment, pourquoi ? trois cent soixante−quinze francs, tu trouves que ce n'est pas assez ! ... Je ne veux pas manger ta dot en cochers de fiacre !

Tous. − Ah çà ! ... mais... où sommes−nous ici ?

Nonancourt. − Le diable m'emporte si je le sais... J'ai suivi Bobin.

Bobin. − Du tout, mon oncle, c'est nous qui vous avons suivi.

Vézinet, à Nonancourt. − Pourquoi nous a−t−on fait lever si tôt ? Est−ce qu'on va encore s'amuser ?

Nonancourt. − La faridondaine, oh ! gai ! (Furieux.) Ah ! gredin de Fadinard !

Hélène. − Il nous a dit d'aller chez lui... place Baudoyer.

Bobin. − Nous sommes sur une place.

Nonancourt. − Est−elle Baudoyer ? voilà la question ! (A Vézinet qui s'abrite sous son parapluie.) Dites donc, vous qui êtes de Chaillot, vous devez savoir ça. (Criant.) Est−elle Baudoyer ?

Vézinet. − Oui, oui, joli temps pour les petits pois.

Nonancourt, le quittant brusquement. − Au sucre ! ... Tarare pompon... petit patapon ! (Il est près de la guérite.)

Tardiveau, éternuant. − Atchi !

Nonancourt. − Dieu vous bénisse ! ... Tiens ! ... une sentinelle... Pardon, sentinelle... la place Baudoyer, s'il vous plaît ?

Tardiveau. − Passez au large.

Nonancourt. − Merci ! ... Et pas un passant... pas même un Savoyard d'Auvergnat !

Bobin − A onze heures trois quarts !

Nonancourt. − Attendez ! nous allons savoir... (Il frappe à une maison, deuxième plan à droite.)

Hélène. − Qu'est−ce que vous faites, papa ?

Nonancourt. − Il faut nous informer... On m'a dit que les Parisiens se faisaient un plaisir d'indiquer leur chemin aux étrangers.

Un Monsieur, en bonnet de nuit, en robe de chambre, paraissant à la fenêtre. − Qu'est−ce que vous demandez, sacrebleu !

Nonancourt. − Pardon, monsieur... la place Baudoyer, s'il vous plaît ?

Le Monsieur − Attends ! brigand ! scélérat ! canaille ! (Il verse un pot à l'eau par la fenêtre et ferme. Nonancourt évite l'eau : Vézinet, qui est sans parapluie, la reçoit sur la tête.)

 

Scène II 463

Vézinet. − Sac à papier ! j'étais sous la gouttière !

Nonancourt. − Ce n'est pas un Parisien... c'est un Marseillais.

Bobin, qui est monté sur une borne, au fond, pour lire le nom de la place. − Baudoyer ! ... mon oncle ! ... Place Baudoyer... nous y sommes.

Nonancourt. − Quelle chance ! ... Cherchons le numéro 8.

Tous. − Le voilà... Entrons ! entrons !

Nonancourt. − Ah ! sapristi ! ... pas de portier ! et mon gueux de gendre ne m'a pas donné la clef !

Hélène. − Papa, je n'en puis plus... je vais m'asseoir.

Nonancourt, vivement. − Pas par terre, ma fille... nous sommes en plein macadam.

Bobin. − Il y a de la lumière dans la maison.

Nonancourt. − C'est l'appartement de Fadinard... il sera rentré avant nous... (Il frappe et appelle bruyamment.) Fadinard, mon gendre ! ... (Tous appellent avec lui.) Fadinard !

Tardiveau, à Vézinet. − Un peu de silence, monsieur !

Vézinet, gracieusement. − Trop honnête, monsieur... je me brosserai à la maison.

Nonancourt, criant. − Fadinard ! ! !

Bobin. − Votre gendre se fiche de nous.

Hélène. − Il ne veut pas ouvrir, papa.

Nonancourt. − Allons chez le commissaire

Tous. − Oui, oui... chez le commissaire.

Choeur

Air

Ce genre nous berne !

O ciel ! quelle indignité !

Cherchons la lanterne,

Celle de l'autorité !

Ils remontent.

 

Scène II 464 Scène III

Les Mêmes, Félix

 

Félix, arrivant par la rue de droite. − Ah ! mon Dieu... que de monde ! ...

Nonancourt. − Son groom ! ... Arrive ici, Mascarille.

Félix. − Tiens ! c'est la noce de mon maître ! ... Monsieur, avez−vous vu mon maître ?

Nonancourt. − As−tu vu mon gueux de gendre ?

Félix. − Voilà plus de deux heures que je cours après lui.

Nonancourt. − Nous nous passerons de lui... Ouvre−nous la porte, Pierrot.

Félix. − Oh ! monsieur... impossible... ça m'est bien défendu... la dame est encore là−haut.

Tous. − Une dame !

Nonancourt, avec un cri sauvage. − Une dame ! ! !

Félix. − Oui, monsieur... qui est chez nous... sans chapeau... depuis ce matin... avec...

Nonancourt, hors de lui. − Assez ! ... (Il rejette Félix à droite.) Une maîtresse ! ... un jour de noces...

Bobin. − Sans chapeau ! ...

Nonancourt. − Qui se chauffe les pieds au foyer conjugal... Et nous, sa femme nous, ses belles−gens... nous flânottons depuis quinze heures avec des myrtes dans nos bras... (Donnant le myrte à Vézinet.) Turpitude ! turpitude !

Hélène. − Papa... papa... je vais me trouver mal...

Nonancourt, vivement. − Pas par terre, ma fille...tu flétrirais ta robe de cinquante−trois francs ! (A tous.) Mes enfants, jetons une malédiction sur cet immonde polisson, et retournons tous à Charentonneau.

Tous. − Oui, oui !

Hélène. − Mais, papa, je ne veux pas lui laisser mes bijoux, mes cadeaux de noces.

Nonancourt. − Ma fille, ceci est d'une femme d'ordre... (A Félix.) Grimpe là−haut, jocrisse... et descends−nous la corbeille, les écrins, tous les bibelots de ma fille.

Félix, hésitant. − Mais, monsieur...

 

Scène III 465

Nonancourt. − Grimpe ! ... Si tu ne meurs d'envie que je greffe une de tes oreilles. (Il le pousse dans la maison, à droite, premier plan.)

 

Scène III 466 Scène IV

Les Mêmes, moins Félix ; puis Fadinard

 

Hélène. − Papa, vous m'avez sacrifiée.

Bobin. − Comme Ephigénie !

Nonancourt. − Que veux−tu ! il était rentier ! ... voilà ma circonstance atténuante aux yeux de tous les pères... Il était rentier, le capon !

Fadinard, accourant de la gauche, effaré, exténué. − Ah ! la rate ! la rate ! la rate !

Tous. − Le voilà !

Fadinard. − Tiens ! voilà ma noce ! (Faiblissant.) Beau−père, je voudrais m'asseoir sur vos genoux...

Nonancourt, le repoussant. − Nous n'en tenons pas, monsieur ! ... tout est rompu.

Fadinard, prêtant l'oreille. − Taisez−vous !

Nonancourt, outré. − Plaît−il ?

Fadinard. − Taisez−vous donc, maugrebleu !

Nonancourt. − Taisez−vous vous−même, sauvageon !

Fadinard, rassuré. − Non ! je me trompais.. il a perdu mes traces.. et puis, ses souliers le gênent. Il boîte... comme feu Vulcain.. Nous avons quelques minutes à nous... pour éviter cet affreux massacre...

Hélène. − Un massacre !

Nonancourt. − Quel est ce feuilleton ?

Fadinard. − Le chacal a mon adresse... Il va venir, bourré jusqu'à la gueule de poignards et de pistolets Il faut faire échapper cette dame.

Nonancourt, avec indignation. − Ah ! tu en conviens, Sardanapale !

Tous. − Il en convient ! ! !

Fadinard, ahuri. − Plaît−il ?

 

Scène IV 467 Scène V

Les Mêmes, Félix portant la corbeille, des paquets, un carton à chapeau de femme

 

Félix − Voilà les bibelots ! (Il les pose à terre.)

Fadinard. − Hein ? ... Qu'est−ce que c'est que ça ?

Nonancourt. − Gens de la noce... que chacun de nous prenne un colis... et opérons le déménagement...

Fadinard. − Comment ! ... le trousseau de mon Hélène ? ...

Nonancourt. − Elle ne l'est plus... Je la remporte avec armes et bagages dans mes pépinières de Charentonneau ! ...

Fadinard. − M'enlever ma femme... à minuit ! ... Je m'y oppose ! ...

Nonancourt. − Je brave ton opposition ! ...

Fadinard, cherchant à arracher un carton à chapeau dont s'est emparé Nonancourt. − Ne touchez pas au trousseau !

Nonancourt, résistant. − Veux−tu lâcher, bigame ! ... (Il tombe assis.) Ah ! tout est rompu, mon gendre... (Le bas du carton, qui contient le chapeau, est resté dans se mains, et le couvercle dans celles de Fadinard.)

Vézinet, ramassant le carton. − Prenez donc garde ! ... un chapeau de paille d'Italie ! ...

Fadinard, criant. − Hein ? ... d'Italie ? ...

Vézinet, l'examinant. − Mon cadeau de noces... Je l'ai fait venir de Florence... pour cinq cents francs.

Fadinard, tirant son échantillon. − De Florence ! ... (Lui prenant le chapeau et le comparant à l'échantillon sous le réverbère.) Donnez ça ! ... Est−il possible ! ... moi qui, depuis ce matin... et il était.. (Etouffant de joie.) Mais, oui... conforme ! ... conforme ! ... conforme ! ... et des coquelicots ! .. (Criant.) Vive l'Italie ! ... (Il le remet dans le carton.)

Tous. − Il est fou ! ...

Fadinard, sautant, chantant et embrassant tout le monde. − Vive Vézinet ! ... vive Nonancourt ! ... vive ma femme ! ... vive Bobin... vive la ligne ! ... (Il embrasse Tardiveau.)

Tardiveau, ahuri. − Passez au large... sac à papier ! ...

Nonancourt, pendant que Fadinard embrasse follement tout le monde. − Un chapeau de cinq cents francs ! ... tu ne l'auras pas, gredin ! ... (Il tire le chapeau du carton et referme le couvercle.)

 

Scène V 468

Fadinard, qui n'a rien vu, passant le cordon du carton à son bras, et follement. − Attendez−moi là... je la coiffe... et je la flanque à la porte ! ... Nous allons rentrer ! ... nous allons rentrer ! ... (Il entre éperdument dans la maison.)

 

Scène V 469 Scène VI

Les Mêmes, moins Fadinard, le Caporal, Gardes nationaux

 

Nonancourt. − Aliénation complète ! ... nullité de mariage ! ... Bravissimo ! ... En route, mes amis... cherchons nos fiacres... (Ils remontent et rencontrent la patrouille qui arrive au fond.)

Le Caporal. − Halte−là, messieurs ! ... Que faites−vous là avec ces paquets ? ...

Nonancourt. − Caporal, nous déménageons...

Le Caporal. − Clandestinement ! ...

Nonancourt. − Permettez, je...

Le Caporal. − Silence ! ... (A Vézinet.) Vos papiers ? ...

Vézinet. − Oui, monsieur, oui, cinq cents francs... sans les rubans ! ...

Le Caporal. − Oh ! oh ! ... nous voulons faire le farceur ! ...

Nonancourt. − Du tout, caporal... ce malheureux vieillard...

Le Caporal. − Vos papiers ? .. (Sur un signe qu'il fait, deux gardes nationaux prennent au collet, l'un Nonancourt, et l'autre Bobin.)

Nonancourt. − Par exemple ! ...

Hélène. − Monsieur... c'est papa...

Le Caporal, à Hélène. − Vos papiers ?

Bobin. − Puisqu'on vous dit que nous n'en avons pas...

Nous sommes venus...

Le Caporal. − Pas de papiers ? ... au poste ! ... vous vous expliquerez avec l'officier. (On les pousse vers le poste.)

Nonancourt. − Je proteste à la face de l'Europe ! ...

Choeur

Air : C'est assez de débats (Petits Moyens)

La patrouille

 

Scène VI 470

Au violon ! au violon !

Marchez ! pas de rébellion !

Et plus tard nous verrons

S'il faut écouter vos raisons.

La noce

Quoi ! la noce au violon !

Ah ! pour nous quel cruel affront !

Soldats, nous protestons !

Ecoutez au moins nos raisons.

On les pousse dans le corps de garde. Nonancourt tient toujours le chapeau. Félix, qui se débat, est mis au poste comme les autres. La patrouille entre avec eux.

 

Scène VI 471 Scène VII

Tardiveau ; puis Fadinard, Anaïs, Emile

 

Tardiveau. − La patrouille est rentrée... j'ai bien envie d'aller prendre mon riz au lait... (Pendant ce qui suit, il ôte sa capote grise, qu'il accroche au fusil, et met son schako sur la baionnette, de manière à figurer un factionnaire au repos.)

Fadinard, sortant de la maison avec le carton, suivi d'Anaïs et d'Emile. − Venez, venez, madame... j'ai trouvé le chapeau... c'est votre salut... votre mari sait tout... il est sur mes talons... coiffez−vous et partez ! ... (Il tient le carton. Anaïs et Emile l'ouvrent, regardent dedans et jettent un grand cri.)

Tous trois. − Ah ! ...

Anaïs. − Ciel ! ...

Emile, regardant dans le carton. − Vide ! ...

Fadinard, égaré et tenant le carton. − Il y était ! ... il y était ! ... c'est mon vieux bosco de beau−père qui l'a escamoté ! ... (Se tournant.) Où est−il ? ... où est ma femme ? ... où est ma noce ? ...

Tardiveau, en train de s'en aller. − Au poste, monsieur... tout ça au violon... (Il sort à droite.)

Fadinard. − Au violon ! ... ma noce ! ... et le chapeau aussi ! ... Comment faire ?

Anaïs, désolée. − Perdue ! ...

Emile, frappé. − Ah ! ... j'y vais... j'y vais, je connais l'officier ! (Il entre au poste.)

Fadinard, joyeux. − Il connaît l'officier ! ... nous l'aurons ! ... (Bruit de voiture à gauche.)

Beauperthuis, dans la coulisse. − Cocher, arrêtez−moi là ! ...

Anaïs. − Ciel ! mon mari ! ...

Fadinard. − Il a pris un cab... le lâche !

Anaïs. − Je remonte chez vous ! ...

Fadinard − Arrêtez ! ... il vient fouiller mon domicile !

Anaïs, très effrayée. − Le voici ! ...

Fadinard, la poussant dans la guérite. − Entrez là ! ... (A lui−même.) Et l'on appelle ça un jour de noces ! ...

 

Scène VII 472 Scène VIII

Anaïs, cachée, Fadinard, Beauperthuis

 

Beauperthuis, entrant en boitant un peu. − Ah ! vous voilà... monsieur ! ... Vous m'avez échappé... (Il secoue le pied.)

Fadinard. − Pour acheter un cigare... Je cherche du feu... Vous n'avez pas de feu ? ...

Beauperthuis. − Monsieur, je vous somme d'ouvrir votre domicile... et si je la trouve ! ... je suis armé, monsieur ! ...

Fadinard. − Au premier, la porte à gauche, tournez le bouton, s'il vous plaît.

Beauperthuis, à lui−même. − Cristi ! ... c'est drôle, j'ai les pieds enflés ! (Il entre.)

Fadinard, suivant un moment des yeux. − Il y en a un de biche à la porte.

 

Scène VIII 473 Scène IX

Fadinard, Anaïs ; puis Emile, à la fenêtre du poste

 

Anaïs, sortant de la guérite. − Je suis morte de peur... où me cacher ? ... où fuir ?

Fadinard, perdant la tête. − Rassurez−vous, madame, j'espère qu'il ne vous trouvera pas là−haut ! (Une fenêtre du poste s'ouvre à un étage supérieur.)

Emile, à la fenêtre. − Vite ! vite ! voici le chapeau !

Fadinard, − Nous sommes sauvés... le mari est là... jetez ! jetez ! (Emile lance le chapeau qui reste accroché au réverbère.)

Anaïs, jetant un cri. − Ah !

Fadinard. − Sapristi ! (Il saute avec son parapluie pour le décrocher mais ne peut y atteindre. On entend dégringoler dans l'escalier de Fadinard et Beauperthuis crier.)

Beauperthuis, dans l'escalier. − Sacrredié ! ! !

Anaïs, effrayée. − C'est lui !

Fadinard, vivement. − Saprelotte ! (Il jette la capote grise de garde national sur les épaules d'Anaïs, rabat le capuchon sur sa tête, et lui met le fusil entre les mains.) De l'aplomb ; s'il approche, croisez... ette ! passez au large !

Anaïs. − Mais ce chapeau... il va le voir !

 

Scène IX 474 Scène X

Anaïs, en faction. Fadinard, Beauperthuis ; puis Emile, puis Tardiveau

 

Fadinard, courant au−devant de Beauperthuis et l'abritant sous son parapluie pour l'empêcher de voir le chapeau de paille qui se balance au−dessus de sa tête. − Prenez garde, vous allez vous mouiller.

Beauperthuis, boitant encore plus fort. − Le diable emporte votre escalier sans quinquet !

Fadinard. − On éteint à onze heures.

Emile, sortant du poste, bas. − Occupez le mari ! (Il va au fond, à droite, monte sur une borne et s'occupe à scier la corde avec son épée.)

Beauperthuis. − Lâchez−moi donc ! ... il ne pleut plus... il y a des étoiles ! (Il veut regarder en l'air.)

Fadinard, le couvrant avec son parapluie. − C'est égal... vous allez vous mouiller.

Beauperthuis. − Mais, parbleu ! monsieur... je suis un bien grand imbécile...

Fadinard. − Oui, monsieur, (Il élève le parapluie très haut et saute pour décrocher le chapeau et, comme il tient le bras de Beauperthuis, ce mouvement fait sauter Beauperthuis malgré lui.)

Beauperthuis. − Vous l'avez fait sauver...

Fadinard. − Pour qui me prenez−vous ? (Il saute de nouveau.)

Beauperthuis. − Qu'avez−vous donc à sauter, monsieur ?

Fadinard. − Des crampes... ça vient de l'estomac.

Beauperthuis. − Parbleu ! je vais interroger ce factionnaire...

Anaïs, à part. − Dieu !

Fadinard, le retenant brusquement. − Non, monsieur... c'est inutile. (A part, regardant Emile.) Bravo ! ... il scie la corde... (Haut.) Il ne répondra pas... il est défendu de parler sous les armes !

Beauperthuis, cherchant à se dégager. − Mais lâchez−moi donc !

Fadinard. − Non... vous allez vous mouiller. (Il le couvre plus que jamais et saute.)

Tardiveau, revenant de la droite et stupéfait de voir un factionnaire. − Un factionnaire à ma place !

Anaïs. − Passez au large.

Beauperthuis. − Hein ! ... cette voix !

Scène X 475

Fadinard, mettant le parapluie en travers. − Un conscrit !

Tardiveau, apercevant le chapeau. − Ah ! ... qu'est−ce que c'est que ça ?

Beauperthuis. − Quoi ? (Il écarte le parapluie et lève la tête.)

Fadinard. − Rien (Il lui enfonce son chapeau sur les yeux. Au même instant la corde est coupée. Le réverbère tombe.)

Beauperthuis. − Ah !

Tardiveau, criant. − Aux armes ! aux armes !

Fadinard, à Beauperthuis. − Ne faites pas attention... c'est le réverbère en tombant.

Ici les gardes nationaux sortent du poste. Des gens paraissent aux fenêtres avec des lumières. − Pendant le choeur, Fadinard décroche le chapeau et le donne à Anaïs, qui le met sur sa tête.

Choeur

Air : Vivent les hussards d'Berchini

(Tentations d'Antoinette, acte 2e)

Quel bruit ! quel vacarme infernal !

Qui fait cet affreux bacchanal ?

C'est indécent ! c'est illégal !

Dressons procès−verbal !

Après le choeur, Beauperthuis est parvenu à retirer son feutre de dessus ses yeux.

Beauperthuis. − Mais, encore une fois, messieurs...

Anaïs, le chapeau sur la tête, s'approchant, les bras croisés et avec dignité. − Ah ! je vous trouve donc enfin, monsieur ! ...

Beauperthuis, pétrifié. − Ma femme ! ...

Anaïs. − Voilà donc la conduite que vous menez ? ...

Beauperthuis, à part. − Elle a le chapeau !

Anaïs. − Vous colleter dans les rues, à une pareille heure !

Beauperthuis. − Paille de Florence !

Fadinard. − Et des coquelicots.

 

Scène X 476

Anaïs. − Me laisser rentrer seule... à minuit, quand, depuis ce matin, je vous attends chez ma cousine Eloa...

Beauperthuis. − Permettez, madame, votre cousine Eloa...

Fadinard. − Elle a le chapeau !

Beauperthuis. − Vous êtes sortie pour acheter des gants de Suède... On ne met pas quatorze heures pour acheter des gants de Suède...

Fadinard. − Elle a le chapeau !

Anaïs, à Fadinard. − Monsieur, je n'ai pas l'avantage...

Fadinard, saluant. − Moi non plus, madame, mais vous avez le chapeau ! (S'adressant aux gardes nationaux.) Madame a−t−elle le chapeau ?

Les gardes Nationaux et les gens aux fenêtres. − Elle a le chapeau ! elle a le chapeau !

Beauperthuis, à Fadinard. − Mais pourtant, monsieur, ce cheval du bois de Vincennes...

Fadinard. − Il a le chapeau !

Nonancourt ; paraissant à la fenêtre du poste. − Très bien, mon gendre ! ... Tout est raccommodé !

Fadinard, à Beauperthuis. − Monsieur, je vous présente mon beau−père !

Nonancourt, de la fenêtre. − Ton groom nous a conté l'anecdote ! ... C'est beau, c'est chevaleresque ! ... c'est français ! ... Je te rends ma fille, je te rends la corbeille, je te rends mon myrte. Tire−nous des cachots !

Fadinard, s'adressant au caporal. − Monsieur, y aurait−il de l'indiscrétion à vous réclamer ma noce ?

Le Caporal − Avec plaisir, monsieur. (Criant.) Lâchez la noce ! (Toute la noce sort du poste.)

Choeur

Air : C'est l'amour (acte 4)

Fadinard brise nos fers !

Nous sommes fiers

De sa belle âme !

Que sa femme

Et ses amis

Embrassent tous cet Amadis ! ! !

Pendant le choeur, la noce entoure et embrasse Fadinard.

Scène X 477

Vézinet, reconnaissant le chapeau sur la tête d'Anaïs. − Oh ! mon Dieu ! mais cette dame...

Fadinard, très vivement. − Otez−moi ce sourd de là !

Beauperthuis, à Vézinet. − Quoi, monsieur ?

Vézinet. − Elle a le chapeau !

Beauperthuis. − Allons, je suis dans mon tort ! ... Elle a le chapeau ! (Il baise la main de sa femme.)

Choeur

Air final de la Tour d'Ugolin

Heureuse journée,

Charmant hyménée !

S on âme étonnée

M on âme étonnée

Bénit le destin.

Grâce au mariage

Dont le noeud l'engage,

Dont le noeud m'engage,

Ce couple, je gage,

J'aurai l'avantage

Va dormir enfin !

De dormir enfin !

Vézinet

Air nouveau d'Hervé

Quelle noce charmante !

Fadinard

Ah ! oui ! ... c'était divin

Mais les plus doux plaisirs doivent avoir leur fin.

Allons tous nous coucher.

Scène X 478

Nonancourt, tenant son myrte

Je vote la mesure !

Fadinard, prenant le bras de sa femme

Viens, mon ange, au coeur... d'oranger,

Et puisses−tu, témoin de ma triste aventure,

A mon chef marital ne jamais adjuger

Un chapeau... qu'un cheval ne pourrait pas manger.

Tous

A son chef marital

Etc.

RIDEAU

 

Scène X 479 Maman Sabouleux