Trois explications du monde
Postface
Les personnages de Trois explications du monde sont des figures
historiques et la plupart des événements se sont passés comme le livre les
décrit. Bien évidemment, l’auteur a inventé les propos qu’il fait tenir aux
uns et aux autres, mais il ne leur fait jamais dire que ce qu’ils auraient pu,
voire dû dire, à ses yeux du moins. Son invention la plus importante
concerne l’amitié entre Hevesy et Ferenczi. Aucun document historique
n’atteste qu’ils se sont connus, mais tout un faisceau de preuves indirectes
autorise à l’imaginer, ou du moins qu’ils ont entendu parler l’un de l’autre.
Ils avaient un grand nombre de relations et d’amis communs. Par exemple,
ils ont tous les deux correspondu avec Ortvay et étaient tous les deux en
termes amicaux avec les Polányi. En outre, Ferenczi et Hevesy vivaient, à
Budapest, à moins d’un kilomètre et demi l’un de l’autre ; ils fréquentaient
les mêmes cercles ; ils furent nommés professeurs de l’université de
Budapest le même jour de 1919 et ils perdirent l’un comme l’autre leur
chaire quelques mois plus tard.
S’il n’y a aucune preuve de ce que Hevesy ait connu personnellement
Freud, Fritz Paneth, son ami de toujours, appartenait à la famille élargie de
Sigmund Freud, les Paneth et Hammerschlag.
Wolf Pascheles n’a probablement jamais rencontré le Chatam Sofer.
S’il est vraisemblable qu’il a publié le plus célèbre portrait de ce rabbin, il
n’y en a pas de preuve directe, puisqu’il n’existe apparemment pas de liste
exhaustive des rabbins de la Galerie Pascheles. Certains des portraits de
Pascheles ont cependant été publiés, par exemple dans l’ouvrage de Milada
Vilimkova, Le Ghetto de Prague1. Aussi invraisemblable que cela puisse
paraître, celui que mon roman présente comme l’associé de Pascheles, le fils du fossoyeur, est réellement devenu un des plus riches collectionneurs
d’art de l’Europe.
Freud, Ferenczi et Jung ont rencontré Rutherford à la Clark University
en 1909. Aucune des biographies de Rutherford ne décrit sa visite à la
Clark, mais de nombreux documents l’attestent. Même si sa conférence à la
Clark est un secret bien gardé, elle a été un jalon important dans l’histoire
de la physique, puisqu’elle inclut sa première description de la
rétrodiffusion des particules alpha, l’observation qui conduisit directement à
la découverte du noyau.
La parenté par alliance entre Ferenczi et John von Neumann est
mentionnée au passage dans la biographie du mathématicien2, mais semble
avoir échappé à l’attention des cercles psychanalytiques. L’auteur avance
que Johnny von Neumann fut Árpád, le garçon que Ferenczi décrit dans son
article « Un petit homme-coq3 ». L’identité d’Árpád n’a jamais été établie,
et il n’a été suggéré nulle part qu’il s’agirait du plus grand mathématicien
du siècle. Il y a cependant quelques preuves indirectes à l’appui de cette
hypothèse. Ferenczi décrit son sujet comme un garçon de cinq ans, obsédé
par les coqs depuis le jour où, à trois ans et demi, un coq avait mordu son
pénis alors qu’il était en vacances. Le garçon, dit Ferenczi, vivait à
Budapest, venait d’une famille aisée – la présence de domestiques et de
femmes de chambre est mentionnée –, était fasciné par de vieux Juifs qui
venaient chez lui, faisait preuve d’une intelligence vive et coquelinait
parfois. « Un petit homme-coq » a été publié en 1913, date à laquelle Árpád
devait avoir entre cinq ans et onze ans, puisque Ferenczi n’a commencé à
exercer la psychanalyse qu’autour de 1907-1908. Ferenczi connaissait bien
sûr très bien le petit Johnny von Neumann, et ce depuis sa naissance. À la
date de la publication de l’article, Johnny, lui-même le fils d’une famille
juive prospère de Budapest, avait neuf ans. Selon son biographe, Macrae,
Johnny était appelé le « Coquelet » dans sa famille, car il coquelinait
parfois. Max von Neumann a fait figurer sur son blason des marguerites, un
coq, un chat et un lapin, pour représenter respectivement son épouse
(Margaret) et ses trois fils, Johnny (le Coquelet), Michael qui ressemblait à
un chat et Nicholas qui était Jeannot lapin parce qu’il était le plus jeune4.
Les armoiries sont encore visibles aujourd’hui dans la ville d’origine de la
famille, sur les collines de Budapest. Elles sont reproduites dans Nagy
(1987).
Il n’y a qu’une seule mention dans la littérature secondaire du lien
entre le logicien Paul Bernays et la famille Freud : dans la biographie
d’Anna Freud, par Young-Bruehl, qui décrit l’épisode du baiser entre Paul
et Anna5.
Les deux lettres de Ferenczi à Ortvay, toutes deux écrites en 1910, sont
publiées ici pour la première fois. Comme elles sont classées à l’Académie
hongroise des sciences sous le nom de « Ortvay » et non pas sous celui de
« Ferenczi », il est peu probable qu’elles aient jamais été lues par un
historien de la psychanalyse. Celle du 2 juillet est d’un intérêt considérable,
car Ferenczi y exprime des commentaires très précoces sur les méthodes de
Freud, entre autres sujets de grande importance pour l’histoire de la
psychanalyse.
La lettre de Pauli à Gershom Scholem de 1953 concernant la kabbale
(p. 508) n’a encore jamais été publiée.
Le lecteur se demandera peut-être pourquoi, s’il est essentiellement
fondé sur des faits historiques, ce livre prend la forme d’un roman. De toute
évidence, un ouvrage écrit pour ses quatre cinquièmes sous la forme de
dialogues dont il n’existe aucun enregistrement ne saurait être autre chose
qu’un roman. Pour aggraver son cas, l’auteur n’a jamais eu l’intention de
présenter un tableau équilibré ou exhaustif. L’époque et les événements sont
évoqués d’un point de vue personnel, partiel et partial, ce qu’assume
l’auteur. C’est le livre qu’il voulait écrire.
Enfin, pour ceux qui avaient envie de connaître le destin de certains
des personnages de Trois explications du monde, en voici quelques résumés.
La majorité des descendants masculins du Chatam Sofer furent
d’éminents rabbins. Trois générations de Sofer se sont succédé à la chaire
de la synagogue de Presbourg et ont dirigé la yeshiva après lui. Un de ses
arrière-petits-fils, le dernier rabbin de Presbourg avant la Deuxième Guerre
mondiale, survécut à l’Holocauste et partit en Israël en 1945, où il recréa la
yeshiva de Presbourg.
Michael Heilprin, le révolutionnaire de 1848 qui fonda la librairie
Ferenczi, émigra aux États-Unis dans les années 1850. Devenu écrivain,
commentateur politique, encyclopédiste et philanthrope, Heilprin écrivit
régulièrement pour le périodique Nation des articles politiques et des
comptes rendus critiques, et publia un ouvrage majeur, La Poésie d’histoire
des anciens Hébreux6. Il fut aussi l’un des principaux auteurs de la Nouvelle
Encyclopédie américaine d’Appleton7. Il resta proche de la famille de
Kossuth, qui s’installa aussi aux États-Unis, et ne cessa de les soutenir
financièrement. Il prit fait et cause en faveur de l’abolitionnisme tant et si
bien que les délégués partisans de l’esclavage l’agressèrent lors d’une
réunion du parti démocrate à Philadelphie en 18588. En 1861, quand les
journaux ouvrirent leurs colonnes au débat sur les fondements moraux de
l’esclavage, ce fut Heilprin qui fit la contribution la plus célèbre et la plus
frappante. Son article du New York Tribune, « L’esclavage et les Écritures
hébraïques9 », démontait les arguments qui prétendaient établir la
justification divine de l’esclavage. Plus tard, Heilprin trouva une nouvelle
cause digne de lui et défendit énergiquement les immigrants juifs de Russie.
Son fils aîné, Louis Heilprin, marcha sur les traces de son père pour
l’Encyclopédie américaine et devint par la suite l’éditeur de la Nouvelle
Encyclopédie internationale10. Il publia le Historical Reference Book11 et une
nouvelle édition du Lippincott’s Gazetteer of the World, tous deux très
populaires en leur temps. Le deuxième fils de Michael, Angelo Heilprin, fut
un explorateur et un naturaliste de première importance. Il publia de
nombreux livres, fut élu président de la Société géographique à Philadelphie
et professeur de paléontologie dans cette même ville. Il conduisit
l’expédition organisée pour secourir l’amiral Peary lancé à la découverte du
pôle Nord12.
Paul Bernays – comme Anna Freud – ne s’est jamais marié. Il continua
après guerre à publier des travaux originaux dans le champ de la logique. Il
donna périodiquement des conférences sur la logique mathématique à
Zurich, auxquelles Pauli assista régulièrement. Avec Popper et Gosneth,
Bernays fonda la Société internationale pour l’avancement de la logique et
de la philosophie des sciences. Pauli, lui-même membre du comité de
rédaction de la revue de cette société, Dialectica, y écrivit quelques articles.
Kurt Gödel – « le plus grand logicien depuis Aristote » selon John von
Neumann – retourna à Princeton en 1939 et y passa le reste de sa vie. Il finit
par entretenir des rapports étroits avec Albert Einstein qui, en dehors de
Paul Bernays, fut peut-être son seul véritable ami. Du reste, la
démonstration de Gödel que les équations cosmologiques d’Einstein
permettent de voyager à travers le temps en remontant dans le passé compte
comme un des travaux les plus fascinants de sa période de Princeton. Vers
la fin de sa vie, il s’intéressa davantage à la philosophie et se détourna
progressivement de la logique mathématique. La détérioration de sa santé mentale, une grave dépression nerveuse et une paranoïa le conduisirent à
croire que sa nourriture était empoisonnée ; il refusa de manger et finit par
se laisser mourir de faim en 1979.
Werner Heisenberg reçut le prix Nobel de physique en 1932. Il fut le
plus éminent physicien à être resté en Allemagne pendant le Troisième
Reich. Son rôle et ses activités pendant la guerre ont fait l’objet de
nombreuses analyses et de polémiques diverses. On écrit que l’antipathie
foncière de Hitler pour Heisenberg aurait été une des principales raisons
pour lesquelles l’Allemagne n’a pas consacré les ressources suffisantes pour
la mise au point de la bombe atomique. Après la guerre, Heisenberg renoua
des liens d’amitié avec Bohr et surtout Pauli.
John von Neumann n’est pas aussi connu du grand public qu’il le
mériterait, peut-être parce qu’il n’existe pas de prix Nobel de
mathématiques. Pourtant, son génie ne s’est pas limité aux dimensions
ésotériques et techniques de la logique mathématique, ni aux
mathématiques de la théorie quantique. La théorie des jeux, le fondement
mathématique de l’économie moderne, la théorie des ordinateurs
électroniques et l’intelligence artificielle sont autant de champs dont il a été
le pionnier. Von Neumann a conçu et construit le premier (ou le deuxième,
pour les anglophiles) ordinateur électronique. Ses détracteurs – peu
nombreux – considéraient que ses conceptions de l’intelligence artificielle
étaient « trop freudiennes » ! Aujourd’hui, chacun des millions
d’ordinateurs de bureau est une sorte de mémorial en l’honneur de John von
Neumann, puisqu’ils sont tous construits (ainsi que les machines plus
grandes) selon les principes qu’il a définis et que l’on appelle
l’« architecture de von Neumann ». Ses contributions et découvertes dans
tous ces domaines restèrent exceptionnellement pertinentes jusqu’à sa mort,
qui intervint alors qu’il était relativement jeune.
À la différence de son cher ami John von Neumann, le physicien
Eugene Wigner a vécu très vieux – il est mort au milieu de la rédaction de
ce livre. Wigner fut récompensé du prix Nobel de physique en 1963. Sa
sœur épousa Paul Dirac, prix Nobel de physique (1933, partagé avec
Schrödinger), et l’on dit que Wigner aimait se présenter comme le beau-
frère de Dirac. Avec Szilárd, qui y a joué le premier rôle, Wigner fut un des
artisans de la lettre d’Einstein au président Roosevelt qui accéléra la mise
en œuvre du projet Manhattan d’élaboration de la première bombe
atomique.
La vie de Rudolf Ortvay fut une sorte de tragédie : cet ami intime de
quelques hommes exceptionnels, de Ferenczi à von Neumann et à Wigner,
savait parfaitement que ses capacités étaient très en deçà des leurs. Lorsque
des figures comme Wigner, Teller, Szilárd, von Neumann, von Kármán et
Hevesy eurent quitté la Hongrie, Ortvay devint, par défaut, le physicien le
plus éminent qui soit resté dans le pays. Par une curieuse ironie du sort,
Ortvay rencontra lors d’un voyage Pauli l’aîné (le père du physicien), qui
lui diagnostiqua une de ces maladies dont il ne faut pas prononcer le nom.
Ortvay, resté célibataire, vécut avec sa tante et se suicida le jour de son
soixantième anniversaire.
Lise Meitner resta à Berlin, jusqu’à ce que ses jours sous le Troisième
Reich soient en danger. Coster (le partenaire de Hevesy pour le hafnium)
organisa une opération clandestine pour la faire venir à Copenhague via la
Hollande. On attribue à Meitner (de conserve avec son neveu Otto Frisch)
la découverte de la fission nucléaire. Quoiqu’elle se soit installée en Suède,
la communication révolutionnaire fut écrite à l’Institut de Bohr, où Frisch
demeura – c’est un des collaborateurs de Hevesy qui suggéra le mot
« fission » par analogie avec la division cellulaire en biologie. Lise Meitner
ne se maria jamais. Après un séjour de vingt ans en Suède, elle partit vivre
en Angleterre auprès de son neveu et passa les dernières années de sa vie à
Cambridge. Elle y mourut à quelques jours de son quatre-vingt-dixième
anniversaire. Il est écrit sur sa pierre tombale : « Un grand savant qui n’a
jamais oublié son humanité. »
Michael Polányi resta à l’université de Manchester jusqu’à la retraite.
D’abord titulaire d’une chaire de chimie, ses préoccupations s’étant
déplacées vers la philosophie et la sociologie, il devint professeur de
sciences sociales. Dans son enseignement et ses écrits, il s’opposa au
positivisme, au détachement de l’homme de science et au réductionnisme.
Ses idées lui sont peut-être venues de son travail sur la quantification du
moment cinétique, qu’il a découverte avec Wigner, ou peut-être, comme ses
détracteurs l’ont allégué, du fait qu’il avait une disposition d’esprit
mystique. Son fils, John Polányi, docteur de l’université de Manchester,
reçut le prix Nobel de chimie en 1986.
George Lukács, auteur de nombreux livres célèbres, devint peut-être le
tout premier philosophe marxiste du XXe siècle. Il revint en Hongrie après
la Deuxième Guerre mondiale et fut nommé ministre de la Culture dans le gouvernement d’Imre Nagy en 1956. Après la répression, il fut arrêté et
déporté en Roumanie.
Theodor von Kármán fonda le laboratoire de propulsion des fusées de
Pasadena. Son rôle dans l’aérodynamique, l’hydrodynamique et
l’aéronautique est si important que son nom est passé à la postérité sous de
multiples formes : on trouve des instituts von Kármán, des bourses von
Kármán, des boulevards von Kármán, une constante de von Kármán, des
tourbillons von Kármán, un écoulement von Kármán-Bodwadt, une relation
von Kármán-Howarth, mais également un cratère von Kármán, sur Mars.
Un exemple brillant de réussite.
Le cousin de von Kármán, Lajos Lévy, survécut à la guerre, mais il
n’occupa ensuite aucune position médicale importante. Avec son épouse,
Kata Lévy née Freund, il émigra dans les années 1950 en Angleterre, où ils
passèrent les dernières années de leur vie dans un paisible anonymat. Ils
restèrent de proches amis d’Anna Freud, dont ils devinrent les voisins à
Hampstead. Vingt-deux ans après son ami et patient Sigmund Freud, Lajos
Lévy fut incinéré à Golders Green.
Ceux que la vie de Niels Bohr intéresse pourront lire avec grand profit
l’excellente biographie qu’Abraham Pais lui a consacrée13. Il suffit de dire
ici que, n’en déplaise à Churchill qui prétendait qu’on ne pouvait pas faire
confiance à un homme dont les cheveux étaient à ce point ébouriffés, Bohr
fut comblé d’honneurs. Il resta très actif jusqu’à la fin de ses jours,
renonçant peu à peu à des travaux de recherche pour contribuer à la
coordination de la politique scientifique au niveau international. Bohr et
Einstein ne trouvèrent jamais de terrain d’entente, ni au niveau de leurs
conceptions respectives de la physique quantique ni à celui de leurs
croyances sur la nature de la réalité. Leurs deux noms ont été proposés à de
multiples occasions pour un second prix Nobel (Bohr pour partager le prix
Nobel de chimie avec Hevesy et Coster), mais ils ne le reçurent ni l’un ni
l’autre. Le fils de Niels Bohr, Aage Bohr, a reçu le prix Nobel de physique
en 1975.
Fritz Paneth demeura à l’université de Durham, en Angleterre, comme
professeur de chimie jusqu’à sa nomination à la tête du Laboratoire anglo-
canadien d’énergie atomique à Montréal pendant la guerre14. Il retourna en
Allemagne en 1953 et devint le directeur de l’Institut de chimie Max-Planck
à Mayence.
Hevesy ayant, outre sa découverte de l’hafnium, introduit la méthode
des traceurs en chimie et en biologie, son nom est passé à la postérité
comme celui du père de la médecine nucléaire. Il semble que les repas
servis par sa logeuse à Manchester eurent un effet plus important qu’aucun
des deux ne s’y attendait. Quand les Allemands envahirent le Danemark,
Hevesy se réfugia en Suède ; encore un nouveau pays, encore un nouveau
départ. Après la guerre, il pensa retourner à Copenhague mais, jugeant sans
doute que ce serait un déménagement de trop, il resta définitivement en
Suède avec sa famille. Si sa vie scientifique ne devait pas connaître de
nouveaux hauts faits, l’heure était venue pour lui de jouir d’une belle
reconnaissance internationale. Il reçut en 1943 le prix Nobel de chimie et
reçut le prix Atomes pour la paix des mains du secrétaire des Nations unies
Dag Hammarskjöld en 1959. Hevesy, qui avait pour ambition d’être reçu en
audience par le pape, fut exaucé dans les dernières années de sa vie. Né
aristocrate et catholique, il le resta jusqu’à son dernier souffle.
Carl Gustav Jung est devenu une icône pour nombre d’adeptes.
D’aucuns le comparent à Freud, mais ils passent à côté de l’essentiel. Jung a
gravi une montagne très différente et a laissé un tout autre héritage. Ces
deux grands hommes de l’exploration de l’homme intérieur continuent à
vivre l’un à côté de l’autre. Avec le recul, le réexamen des faits devrait
permettre d’ajouter à leurs deux noms un troisième et ainsi compléter la
triade. Car, s’il n’est peut-être pas de leur stature, Ferenczi se place
cependant devant la plupart des autres. Ferenczi mérite de les rejoindre,
comme il le fit à l’hôtel Manhattan en 1909.
Gizella Ferenczi et ses filles échappèrent à l’Holocauste. Peu après la
mort de Ferenczi, Gizella rejoignit Elma qui résidait en Suisse et travaillait
à l’ambassade américaine à Berne. Elma devint citoyenne américaine, par
son mariage avec Hervé Laurvik, un écrivain suédo-américain. Le mariage
était voué à l’échec, naturellement, et se solda par un divorce peu de temps
après. Gizella resta en Suisse jusqu’à sa mort, fin 1949. Elma, qui ne se
remaria jamais, mourut à New York vers 1972. En 1953, elle écrivit à une
amie : « Rares sont ceux qui, parmi nous, gardent le flambeau de Sándor
allumé – il est mort beaucoup trop tôt… À écrire ainsi, j’ai senti remonter
en moi de vieux souvenirs – une époque à jamais enfuie. Mais notre
affection pour celui qui nous est cher demeure15. »
Pendant la guerre, la villa de Ferenczi à Buda fut bombardée et
partiellement détruite. Quand, après la levée du siège de Budapest, une certaine forme de normalité fut revenue, une de ses amies traversa la ville
pour mesurer l’étendue des dégâts. La maison, ou du moins ce qu’il en
restait, était vide, à l’exception d’un portrait de Ferenczi accroché à un mur
de son cabinet. C’était un tableau d’Olga Székely-Kovács dont la fille,
Judith Dupont, a raconté cette anecdote à l’auteur. L’amie rassembla papiers
et livres, mais laissa là le portrait. Elle revint le lendemain pour le
récupérer, mais découvrit qu’il avait été volé pendant la nuit. De même que
le travail et la réputation de Ferenczi, son portrait, autrefois puissant et
admiré, a été perdu. Peut-être retrouveront-ils un jour leur place.
Wolfgang Pauli reçut le prix Nobel de physique en 1945. À peu près à
la même date, Einstein déclara publiquement que Pauli était son véritable
héritier en physique – comment ne pas se rappeler en l’occurrence la
déclaration de Freud selon laquelle Jung était son héritier ? Tout en
dépensant beaucoup d’énergie pour développer ses idées sur la psyché et la
mystique, Pauli resta un physicien actif de premier rang jusqu’à la fin de sa
vie. Son oraison funèbre le décrivit comme la « conscience de la
physique ». Dans les dernières semaines de sa vie, Pauli, hospitalisé à
l’hôpital de la Croix-Rouge, reçut la visite d’un ami, un physicien très
connu. « Je ne sortirai jamais de cette chambre vivant », dit Pauli à son
visiteur. Quand celui-ci lui demanda pourquoi il était si pessimiste, il se
contenta de tendre le doigt vers le numéro de sa chambre. C’était le 137.
1- Milada Vilimkova, Le Ghetto de Prague, trad. du tchèque par Françoise et Karel Tabery, Paris, Aurore éd. d’art, 1990, p. 98-99, figure 70 et 71.
2- Heims (1992). Voir sources complètes p. 507.
3- Publié par Ferenczi en 1913 sous le titre Ein kleiner Hahnemann ; trad. française « Un petit homme-coq », Ferenczi, Œuvres complètes, vol. II, Payot, 1970, XI, p. 72-78.
4- Macrae (1993).
5- Elisabeth Young-Bruehl, Anna Freud, trad. de l’anglais par Jean-Pierre Ricard, Paris, Payot, 1991, p. 103.
6- The Historical Poetry of the Ancient Hebrews, trad. et éd. critique par Michael Heilprin, New York, D. Appleton, 1879-1880.
7- New American Cyclopædia en 16 volumes, éd. par George Ripley et Charles Dana (1857-1863) ; revue et augmentée sous le nom d’American Cyclopædia (1873-1876).
8- Segal (1955).
9- « Slavery and Hebrew Scriptures », voir Ausubel (1984).
10- New International Encyclopedia (Dodd, Mead and Co, 1re édition 1902-1904).
11- New York, 1884 ; 6e éd. 1899.
12- Encyclopædia of Jewish Knowledge (1946).
13- Pais (1991).
14- Voir http://www.cns-snc.ca/history/early_years/earlyyears_fr.html.
15- Lettre non publiée, Elma à Izette (pas de nom de famille), 5 juin 1953. L’auteur possède une copie de la lettre par Judith Dupont, qui gère le copyright de Ferenczi.
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