Trois explications du monde

Keve · Chapitre 3 sur 8 · partie 1/6

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Trois explications du monde

Troisième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

 

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Budapest, juin 1918

 

La villa Tószeghi-Freund, grande et confortable, n’arborait aucun

signe de l’opulence de ses habitants. Telle qu’elle était située, juste à la

sortie du quartier industriel que dominait la brasserie familiale, on pouvait

facilement passer devant sans imaginer qu’elle abritait un des hommes les

plus riches du pays. Toni Freund portait sa fortune avec une grâce

tranquille, qui le rendait cher à tous ses amis moins aisés, parmi lesquels je

comptais. Il était intelligent, il avait énormément lu, et j’avais toujours

connu en lui, du moins avant guerre, un compagnon merveilleux, plein

d’entrain, d’excellente composition. J’aurais volontiers parié qu’il était le

seul industriel de ce pays à être aussi docteur en philosophie.

Malheureusement, sa santé physique s’était considérablement dégradée les

deux années précédentes. Son carcinome avait été traité, mais sans grand

succès, et il souffrait d’une dépression chronique sévère. Les crises étaient

quelque peu enrayées grâce à son analyse avec le professeur Freud, qu’il

commença au printemps et qu’il poursuivit en se rendant chaque semaine à

Vienne.

Je franchis le portail et remontai le sentier de gravier. Quand j’arrivai

au niveau de la grande bâtisse ocre, mon arbre favori, un saule pleureur

géant, me salua. Il me rappelait notre jardin de Miskolc, mon enfance, et ses

branches flottant au vent versaient en moi des bouffées d’innocence, de

sécurité, de chaleur. Mais ce sentiment de contentement nonchalant avait

son revers, âcre et douloureux – teinté de culpabilité. Je sonnai. Une bonne

que je n’avais encore jamais vue m’ouvrit. Elle venait certainement

d’arriver de la campagne, apporter son sang neuf. Pas plus de dix-huit ans.

Avec son visage bien lavé, ses sourcils noirs, ses cheveux sombres serrés

dans un chignon impeccable, sa chemise amidonnée et son tablier blanc

soigneusement repassé, elle était saine plutôt qu’attirante. Sans doute avait-

elle été avertie de mon arrivée car, sans prendre la peine de me demander

qui j’étais, elle me conduisit directement dans la véranda de derrière.

Comme nous traversions la maison, je lui demandai son prénom.

« Piroska », me dit-elle. J’aurais dû le savoir.

Je les trouvai déjà installés sur les chaises raides autour de la grande

table, le professeur Freud à place d’honneur, sa fille Anna à sa droite. La famille Freund les faisait bénéficier de son hospitalité. Je posai mes papiers

sur la table et saluai cette petite société : baisemain aux dames, petite tape

sur l’épaule de Toni et de Lajos, et puis Freud… Ce fut un choc de voir

comme il était devenu fragile depuis la dernière fois que je l’avais vu à

Vienne, il n’y avait pas si longtemps. Il avait plus de soixante ans, mais

c’était la première fois que je pensais à lui comme à un vieil homme. Je le

serrai dans mes bras. « Comment va Papa ? » C’est à Anna que je posai la

question, et il en fut tellement agacé que le rouge lui monta aux joues, ce

qui me réjouit fort.

« Je fais partie des meubles, c’est ça ! s’indigna-t-il. Si ma santé vous

intéresse, pourquoi ne pas me le demander directement ?

– Parce que vous ne me dites rien, répondis-je.

– Je vais parfaitement bien », grogna-t-il. Puis, se ravisant un peu, il

ajouta : « J’ai besoin de vacances, c’est tout.

– Nous allons passer un mois dans les Tatras, Sándor, dit Anna d’un

ton volontaire. Nous avons tous besoin d’un peu de bon air des montagnes.

Pourquoi ne nous rejoindriez-vous pas à la villa des Vidor1 ?

– Il doit travailler, rétorqua Freud, toujours dépité. Il faut bien que

quelqu’un prépare cette conférence.

– Le professeur a raison, acquiesçai-je. De toute façon, nous sommes

toujours en guerre, ajoutai-je sans conviction.

– Une formalité, c’est tout, m’interrompit Lajos. Elle sera terminée

dans quelques semaines. »

Toni fit chorus. « La guerre ne vous a guère gêné jusqu’à maintenant. »

J’avais passé les deux premières années du conflit dans les hussards comme

médecin d’un régiment. Mon affectation consistait à caserner dans la

campagne, où je risquais surtout de mourir d’ennui ; les deux dernières

années j’avais été affecté dans un hôpital à Budapest, et j’avais le loisir de

faire à peu près ce que je voulais quand je n’étais pas en service.

« Dieu merci, soupira Anna.

– Sans votre aide à tous deux, nous serions morts de faim », ajouta le

professeur. De lourdes pénuries de denrées alimentaires frappaient Vienne,

mais en Hongrie on ne manquait de rien. Toni et moi nous étions relayés

pendant de longs mois pour faire entrer clandestinement des colis de vivres

et ravitailler ainsi les Freud.

« Avez-vous des nouvelles des garçons ? demandai-je.

– Tout va bien, répondit Anna. Nous avons eu beaucoup de chance. »

Trois conversations parallèles s’engagèrent alors, tandis que nous

passions en revue la famille et les amis : un neveu tué, un ami traversé

d’une balle, un autre fait prisonnier et un grand nombre pour lesquels, à

défaut de nouvelles, il nous restait à espérer qu’ils fussent en vie. La plupart

de nos collègues analystes avaient survécu au conflit, qui plus est sans

souffrir dans leur chair. Rares étaient ceux avec qui nous avions totalement

perdu contact. Nous pensions même avoir tellement de raisons d’espérer

que nous avions décidé, environ un mois auparavant, de tenter de les

rassembler tous à nouveau dans le cadre d’un congrès international. Le

dernier congrès psychanalytique avait eu lieu en 1913 – depuis cette date

nous avions eu d’autres chats à fouetter.

Après un échange fourni de potins et de rumeurs, que nous jugions

cependant plus fiables que les nouvelles imprimées dans les journaux, il fut

grand temps de nous mettre au travail. Je pris ma liasse de papiers sur la

table. « Tout s’annonce bien pour notre congrès, commençai-je. Nous

pourrions avoir plus de cinquante participants, même si bon nombre de nos

invités doivent renoncer au voyage. Le gouvernement nous manifeste

officiellement son intérêt, et l’Académie des sciences nous a offert son

grand salon pour nos réunions.

– Voilà une excellente nouvelle ! » Freud était ravi, comme je m’y

attendais.

« Nous avons dû déplacer les dates, mais vous le savez déjà, ajoutai-je.

Le congrès aura lieu les 28 et 29 septembre. Dites-moi très précisément à

quelle date vous comptez arriver, et je réserverai des chambres dans un

hôtel. Ou, si vous préférez plus d’intimité, le palais Hevesy se trouve juste

en face de l’académie, il n’y a qu’une rue à traverser. Je pourrais demander

à la famille.

– Est-ce que je les connais ? demanda Freud.

– Ils vous connaissent très certainement, professeur.

– Vous pourriez aussi venir habiter ici chez nous, si cela vous est plus

commode, proposa Kata.

– Bien sûr, bien sûr. » Freud, qui avait un faible pour elle, y résista

cette fois-ci. « Merci, très chère. Mais je pense que nous nous en tiendrons à

l’hôtel. Pour la forme, voyez-vous.

– Bien. » Je pris note, avec un sourire en coin. Car je savais que Freud

ne songeait pas à sa dignité ni aux convenances : il était fort curieux d’être

un des premiers clients du Gellért, l’hôtel flambant neuf dont l’inauguration était prévue pour l’automne. La construction sur la rive droite du Danube de

ce bâtiment art nouveau avait pour nous tous valeur de symbole : l’avenir

ne répéterait pas les erreurs du passé. Freud me regarda avec tendresse. « Et

si vous aviez l’obligeance de me faire part du titre de votre communication

le plus tôt possible, professeur… C’est pour le programme. » Ce qui eut le

don de le remettre de mauvaise humeur.

« Je ne fais pas de communication, annonça-t-il d’un ton sombre. Je

n’ai rien écrit de valable depuis dix-huit mois, et tout le monde connaît par

cœur mes plus anciens travaux, bien que je ne puisse rien faire publier.

– Mais vous devez faire une communication ! » Nous fûmes quatre à

protester, presque d’une seule voix. « Il ne saurait y avoir de véritable

congrès sans un papier majeur de vous, poursuivis-je. Faites un compte

rendu du travail des confrères. Il y a eu beaucoup d’avancées, en particulier

en relation avec la névrose de guerre. C’est la façon dont nous pouvons

traiter les effets psychologiques de la guerre qui attire l’intérêt et le soutien

du gouvernement. »

Comme toujours il était ravi d’être au centre de l’attention. Il considéra

ma proposition avec le plus grand sérieux. À mon grand soulagement, il se

laissa adoucir. « Je suppose qu’une sorte de bilan s’impose. Quelque chose

comme “Avancées récentes dans la thérapie psychanalytique”.

– Du moment que vous ne parlez pas de moi, professeur », remarqua

Toni avec un sourire. Je fus surpris. Il ne nous avait pas habitués à

plaisanter sur son état de santé.

« Ni de moi », ajouta Anna. Nous rîmes de conserve. « Ni de moi »,

renchérit Kata qui ne voulait surtout pas être en reste. Elle avait été en

analyse avec moi pendant quelque temps. Cela marchait plutôt bien. « Je

vous autorise à raconter sur moi tout ce que vous voudrez », s’écria Lajos

généreusement. Nouvel éclat de rire. « Personne ne s’intéresse à moi », dis-

je à mon tour. Freud rit : « Vous ? Vous êtes le plus intéressant du lot. »

Comment l’interpréter, je ne le savais. Quel que soit le sens que je donnais à

cette remarque, elle restait une énigme impénétrable. Je décidai de la

prendre comme une blague, pourtant convaincu du contraire.

Puis il y eut des chuchotements entre Toni et sa sœur Kata. Il

approuva, elle tapa dans les mains et annonça : « Professeur ! Toni a

quelque chose à dire. » Toni Freund éclaircit sa gorge d’une petite toux

nerveuse. Quelle raison avait-il d’être si nerveux, lui ? me demandai-je

intérieurement. Ce n’était pas lui que le fondateur de la psychanalyse venait de désigner comme le cas « le plus intéressant » ! « Professeur, dit Toni en

regardant Freud, avant de se tourner vers nous. Et vous, mes amis », ajouta-

t-il. C’était une entrée en matière très formelle, peu adaptée au public. Ni

Kata ni son mari Lajos ne pouvaient être concernés par cette apostrophe.

Peut-être Anna, quoique. Restait moi. « Je suis arrivé à la conclusion…

c’est-à-dire en considérant les incertitudes de l’avenir… » Il déglutit.

« Nous avons décidé de faire des donations à plusieurs causes méritoires. »

Toni agita sa cuiller dans sa tasse comme pour faire fondre son sucre dans

son thé, qu’il avait bu depuis longtemps. « Bon, venons-en au fait. Deux

cent cinquante millions de couronnes. Pour soutenir la psychanalyse. De

toutes les manières que vous jugerez appropriées, professeur. »

J’étais sidéré. C’était une somme énorme. Il y avait déjà eu des

donations auparavant de la part de patients reconnaissants, mais pas à cette

hauteur, pas un dixième, pas même un centième de cette somme fabuleuse.

« Mon cher, mon très cher ami ! » Le professeur avait les larmes aux yeux.

« C’est un geste magnifique, mais c’est trop. Ce n’est pas raisonnable. »

Toni se redressa. Son embarras s’était dissipé, et il énuméra les raisons de

son geste, que nous connaissions déjà. Il nous assura qu’il pouvait se le

permettre et qu’il était profondément satisfait de pouvoir le mettre à

exécution. Il ne reviendrait pas sur sa décision, précisa-t-il, il ne restait donc

qu’à débattre de l’affectation de l’argent.

À cette perspective, nous fûmes gagnés par une excitation croissante.

« Cela donnera à votre invention personnelle des fondations sûres,

professeur, nota Lajos. Votre bébé est encore fragile.

– Tu dois utiliser cet argent pour défendre tes positions, Papa, pour

défendre la psychanalyse contre ses ennemis », le pressa Anna.

Freud secoua lentement la tête. « Publier, dit-il. Si nous pouvons

publier ce qu’il nous faut et quand il nous le faut, nous aurons les munitions

pour lutter pour la cause.

– Une maison d’édition dans ce cas ? demanda Kata.

– Der Anton von Freund Verlag, déclara Freud.

– À mon grand regret, professeur, dit Toni gravement, oui, je le

regrette vraiment, je dois vous dire non. »

Freud était abasourdi. Pour moi, cela me fit l’effet d’une douche

froide.

« Der psychoanalytische Verlag ! proclama Toni avec un large sourire.

– Mon cher garçon ! s’exclama Freud, à nouveau ému.

– Der internationaler psychoanalytischer Verlag ! » ajoutai-je. Et tout

le monde d’applaudir. Freud embrassa Toni, puis Kata. Et tous de nous

congratuler mutuellement, dans une mêlée heureuse de baisers, d’accolades

et de poignées de main. On sabla le champagne, du champagne français, s’il

vous plaît, et d’un grand cru, une première bouteille, puis une seconde – la

cave des Freund avait semble-t-il traversé la guerre sans encombre. Le futur

avait décidément meilleure mine que le passé. Je lançai le toast : « À

l’avenir !

– Le Chayim. À la vie ! » ajouta Freud.

C’était au tour de Toni d’avoir les larmes aux yeux.

 

Budapest, 30 septembre 1918

 

Ce ne fut pas au champagne mais seulement au pezsgő que nous

trinquâmes, papa Freud et moi, le dernier soir de septembre, dans le hall de

l’hôtel Gellért flambant neuf. Peu importe le flacon, la joie y était. C’était

un homme transformé. Les vacances à la villa des Vidor sur le lac Csorba

avaient manifestement été salutaires. Je ne l’avais jamais vu si content, si

énergique, si viril. Carré dans son fauteuil de cuir, il fumait son havane.

Dieu sait comment il avait réussi à s’en procurer un, car ils étaient plus

rares que l’or – à voir les grandes dames descendues au Gellért, il n’y avait

disette ni d’or ni de diamants. La conférence s’était déroulée sans heurt,

mais nous nous réjouissions surtout de ce que les autorités et la presse

l’eussent traitée comme un événement de grande importance. Dans un

moment de folle griserie, nous choquâmes nos verres, avec le sentiment que

nous étions peut-être enfin arrivés au bout de notre longue et difficultueuse

bataille.

« Eh bien, monsieur le président, comment voyez-vous l’avenir ? » me

demanda Freud à travers une volute de fumée. J’avais été élu à la

présidence de l’Association internationale de psychanalyse le jour

précédent, et je m’autorisais à en tirer quelque vanité.

« Excellent, Herr Professor. Excellent. Je pense que nous avons franchi

un cap. » De fait, l’avenir avait l’air très dégagé. « Vous rappelez-vous cette

conférence que j’avais faite devant l’Association médicale ? Le président

avait osé me dire que Freud et ses adeptes étaient des charlatans, et que la psychanalyse n’était pas un sujet pour un public de médecins. C’était, quoi,

il y a dix ans ?

– Le combat n’est pas terminé. Ce n’est jamais fini.

– Peut-être. Mais au moins nous avons gagné le droit d’être entendus.

Et plus.

– La Hongrie s’est montrée très réceptive », remarqua Freud avec

quelque satisfaction, mais il ajouta, le front plissé par le ressentiment : « Je

ne crois pas que je serai jamais invité à une réception par le maire de

Vienne. Jamais. »

J’étais très fier que Budapest ait si royalement traité le professeur. En

plus de la brillante réception à laquelle le bourgmestre nous avait conviés,

un banquet savoureux avait été organisé pour rendre hommage à Freud, et

des représentants de deux pays étrangers, en plus du chef de service de

santé de Budapest, l’avaient honoré de leur présence. C’était précisément à

cause de la fierté que j’en ressentais que j’essayais de minimiser sa

déception vis-à-vis des Viennois. « Karl Lueger est mort depuis

longtemps », remarquai-je, me référant au tristement célèbre maire de

Vienne. Nous vivons dans un monde qui a complètement changé.

– Oh oui ! Lueger Je-décide-qui-est-un-Juif. Ce n’est pas lui qui a fait

les Autrichiens, Sándor, mais les Autrichiens qui l’ont fait.

– L’antisémitisme a été balayé avec la guerre, professeur. Les vraies

Lumières sont à portée de main. Les classes moyennes éduquées vont

retirer le pouvoir politique à la noblesse et à ses laquais. L’antisémitisme

n’a plus aucun sens – il mourra de la mort des quatre éléments d’Aristote et

de la théorie du phlogistique. » Je dois avouer que je n’en croyais pas un

traître mot, mais je ne voulais pas voir se volatiliser complètement mon

euphorie.

« Vous avez encore beaucoup à apprendre, mon garçon. »

Je me tortillai sur mon siège, soudain mal à l’aise. « Avez-vous

entendu parler de la manifestation qui a eu lieu hier à l’université,

professeur ?

– Pour ou contre les négociations de paix ? demanda-t-il d’un ton

sarcastique.

– Les étudiants ont présenté une pétition au recteur, puis leur cortège a

descendu le boulevard, pour exiger que la psychanalyse soit intégrée au

programme d’études.

– Vraiment ? Mais voilà qui est magnifique ! » Le nuage s’était

dissipé, l’allégresse était de retour. « C’est la meilleure nouvelle que j’aie

reçue depuis bien longtemps !

– Les autorités voient ce projet d’un bon œil, et la presse mène

campagne de notre côté. Cela pourrait donc se faire dans les meilleurs

délais. Il est même question de mettre en place un institut.

– La Hongrie est décidément un pays éclairé. Avec toutes ces

évolutions positives et le lancement de notre propre maison d’édition,

Budapest m’apparaît comme le centre du monde de la psychanalyse.

Vraiment. Vienne est dans le marasme ; Zurich est passé sous le contrôle de

cet hérétique, dit-il d’un ton songeur. Seule Budapest a de la vitalité et reste

dans le vrai. » Il se tourna pour me regarder bien en face. « Bravo, mon

garçon, je vous félicite. »

J’étais au septième ciel. « Si vous répétez à la presse que Budapest est

le centre du monde, cela encouragerait les autorités à aller plus vite et plus

loin.

– Je le pense profondément, donc si vous pensez que c’est utile, je vais

le faire savoir.

– Oh oui, professeur. Egészségére ! dis-je en levant mon verre.

– Le Chayim ! » Nous savourâmes notre mousseux avec satisfaction.

« Cette année semble devoir se terminer tout autrement que je ne

l’imaginais, remarqua-t-il.

– Il était clair que la guerre ne pouvait pas durer.

– Ce n’est pas ce que je voulais dire. »

J’attendis son explication. Il tira plusieurs bouffées de son havane, puis

il l’écarta de son visage, le redressa à la verticale et le fit rouler entre ses

doigts quelques instants. « J’avais depuis des années la certitude que je

mourrais à soixante-deux ans, me dit-il, et pourtant je suis là, à fumer un

cigare et à boire du champagne avec mon ami estimé. Loin d’être mort, je

reçois mille hommages de cette belle ville, et je jouis d’un luxe absolu au

milieu d’une guerre. L’ordre ancien se meurt sans que nous sachions encore

rien du nouveau. Et il semble que je vivrai assez vieux pour le connaître.

C’est une perspective excitante.

– Mais vous êtes au meilleur de votre forme, professeur, mentis-je.

Pourquoi avez-vous seulement songé à la mort ?

– Allons, Sándor, vous savez parfaitement pourquoi. Ce n’était pas du

tout une question de santé. Mais vous le savez déjà. Le pouvoir des nombres. La gématrie. Dans mon cas, le pouvoir du nombre 62. Appelez

cela superstition, si vous voulez.

– La gématrie n’est pas une superstition, mais une façon de voir le

monde, à laquelle on a bien des raisons de souscrire, protestai-je. Pourtant,

c’était sur un argument infime que vous fondiez votre conviction que

seulement soixante-deux années de vie vous étaient imparties. Personne

d’autre n’en tirerait la même conclusion. À ceci près que vous y croyez

vous-même, et nous connaissons tous la force de l’autosuggestion. Moi je

ne veux pas que votre analyse numérique erronée contribue à précipiter

votre mort.

– Ne soyez pas si grave. Il semble que la science occulte soit aussi peu

fiable que la médecine. Voilà pourquoi je suis encore de ce monde.

– Vous n’avez pas terminé votre œuvre, professeur, il vous reste encore

beaucoup à faire.

– À vrai dire, rien ne me plairait plus que d’être capable de produire un

matériau significatif, mais j’ai une piètre opinion de mes dernières

productions, admit Freud.

– Cette période de basses eaux est purement conjoncturelle, professeur.

Vous allez voir que dès que tout sera rentré dans l’ordre, ou du moins

revenu à une certaine normalité, votre acuité scientifique reviendra elle

aussi.

– Peut-être, approuva-t-il. En fait, j’ai travaillé sur quelque chose qui

pourrait vous intéresser. »

Il avait piqué ma curiosité. C’était du reste bien son intention. « De

quoi s’agit-il ? demandai-je.

– Je suis en train de mettre en forme, en vue d’un article, quelques

expériences étranges, oui, décidément très étranges, et même mystérieuses,

et pour une fois le style me pose plus de problèmes que le contenu.

– Je ne comprends pas, professeur.

– Prenez ma propre expérience du nombre 62. Accessoirement j’en

rends compte dans mon article. Je l’ai vu partout, adresses, billets de train,

chambres d’hôtel – ce nombre me poursuivait à tel point que je me suis

persuadé que c’était une prémonition de l’âge auquel j’allais mourir. La

vraie question n’est pas celle de la justesse ou de la fausseté de la

prémonition, mais bien de comprendre d’où vient la certitude

obsessionnelle qu’elle est vraie. Pourquoi la raison renonce-t-elle à son

empire, chez une personne superstitieuse, et laisse-t-elle ce délire s’enraciner au plus profond ? Pourquoi certains d’entre nous ont la

conviction d’avoir un double, un Doppelgänger ? Qu’est-ce que

l’imagination ? Où est la réalité ? Pourquoi avons-nous l’impression que ces

choses sont étranges et inquiétantes ? Dans mon papier, j’émets l’hypothèse

que ces questions sont les échos de répressions infantiles. J’établis aussi un

lien avec l’animisme latent que j’ai analysé dans mon Totem. Il est rare que

le sentiment d’étrangeté, une fois éveillé, se dissipe complètement. En

général, il ne vous abandonne jamais ; la raison n’a pas prise sur lui. La

seule façon de m’ôter de l’esprit l’idée qu’il était inévitable que je meure à

soixante-deux ans et qu’il ne me restait qu’à attendre le moment de cet

inéluctable événement, c’était que je passe ce cap et vive au-delà de cet âge

fatidique. Tous les arguments a priori se sont révélés irrecevables, sans

force et sans valeur, une fois que cette peur s’est installée en moi.

– Vous nous promettez là un essai fascinant, professeur. Mais pourquoi

le style vous pose-t-il problème ? Ce n’est pas du tout dans vos habitudes.

– On ne peut écrire sur un pareil sujet sans soulever la question de

savoir s’il y a ou non quelque vérité objective dans ces prédictions ou

expériences. Le lecteur voudra savoir où je me situe.

– Et pourquoi ne pas le dire ?

– Deux raisons à cela. La première est pragmatique : le moindre

soupçon de spiritisme, de télépathie ou de surnaturel condamnera la

psychanalyse à rester en marge de l’Histoire – voilà pourquoi je ne puis

soutenir en public votre affaire de transmission de pensée ou votre

mysticisme. La seconde raison est peut-être la plus importante : je ne suis

pas convaincu. Je crois bien que si je l’étais, je n’hésiterais pas à sacrifier la

psychanalyse à la vérité. Mais non, définitivement, je ne le suis pas. Ni dans

un sens ni dans l’autre. Je revendique l’impartialité, mais c’est une

condition exécutoire. Je suis comme écartelé ; d’un côté, j’ai une foi

profonde, inébranlable, en la vérité des phénomènes psychiques ; de l’autre,

le savant rationaliste disciple de Helmholtz qui est en moi regimbe. Et, très

sincèrement, cette croyance ne m’inspire que du mépris, je la trouve même

ridicule. » Il souffla la dernière bouffée de son havane avant d’ajouter :

« Vous savez, si j’avais ma vie à revivre, je me consacrerais à la recherche

psychique plutôt qu’à la psychanalyse.

– Mais pourquoi les deux s’excluraient-elles mutuellement ? Cela ne

devrait pas se poser comme un choix. Regardez-moi, regardez Jung,

argumentai-je.

– Souvenez-vous de la première raison que je vous ai donnée. Je ne

peux pas autoriser que la psychanalyse soit remise en question. À moins

que les raisons pour le faire permettent d’éliminer le moindre doute. Et

aujourd’hui le doute existe.

– Le lecteur réagira à votre essai en fonction de l’opinion qu’il se sera

forgée de votre propre position, selon qu’il pensera ou non que vous êtes un

rationaliste.

– Voilà le cœur de l’affaire. C’est pour cela que je dis que le style me

pose problème. Le style lui-même contiendra un message.

– Peut-être devriez-vous aborder ce point d’entrée de jeu, suggérai-je.

Le fait que le lecteur calera sa réaction sur la croyance ou le scepticisme de

l’auteur.

– Cela ne va-t-il pas de soi ?

– Je me suis mal exprimé : il n’est pas question de la croyance de

l’auteur, mais de celle du lecteur.

– Le nœud de l’affaire, me semble-t-il, est ce qui peut réveiller des

sentiments refoulés : des récits d’expériences de la vraie vie, de la fiction,

même une dissertation scientifique.

– Dans tout cela, la croyance personnelle de l’auteur a mis son

empreinte indélébile, et c’est, du point de vue du lecteur, le seul critère,

argumentai-je.

– Je suis d’accord avec vous.

– La seule chose que tout le monde veuille savoir est : “oui, mais

qu’est-ce que c’est réellement ?”

– Ce que c’est réellement ? explosa-t-il. En voilà une question futile.

Cela ne rime à rien. Vraiment cela n’a aucun sens. » Il écrasa son cigare

dans le cendrier, où il le tritura longtemps après qu’il se fut éteint.

Cette fois-ci, je n’allais pas me laisser intimider. « Si la psychanalyse

n’explore pas la nature de la réalité, qui le fera ? demandai-je. Après tout, la

réalité est un phénomène psychique. »

 

1- Les Freud passèrent leurs vacances au lac Csorba, dans une propriété qui appartenait à Regina, la sœur de Toni et de Kata, et à son mari Emil Vidor (nom hongrois de Štrbské

Pleso dans les Tatras, actuellement en Slovaquie).

 

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NYUGAT

 

« La psychogenèse de la mécanique

 

Remarques critiques sur un essai d’Ernst Mach »

 

par le docteur Sándor Ferenczi

 

NOTE DE L’ÉDITEUR

Les derniers jours de septembre verront (ou auront déjà vu, lorsque ces

lignes seront imprimées) un congrès psychanalytique mondial organisé ici à

Budapest, dans le salon de l’Académie des sciences. La psychanalyse est

cette science de l’âme qui est à jamais associée au nom du professeur Freud

de Vienne et qui a eu la bonne fortune de continuer à se développer sous les

yeux attentifs du maître. L’article qui suit a été écrit par un des disciples les

plus anciens de la vision de Freud, un homme qui est lui-même un des

contributeurs les plus prolifiques aux développements ultérieurs en la

matière et le plus rigoureux et le plus strict gardien de sa pureté, le docteur

Sándor Ferenczi.

 

La psychanalyse qui, après avoir vu sa science quasi unanimement

rejetée par l’humanité troublée dans sa quiétude, a fait le pénible

apprentissage du fatalisme, se trouve parfois arrachée à cet état d’esprit par

certaines expériences, même si c’est à titre provisoire. Alors que les savants

dont l’opinion fait autorité s’emploient sans relâche à neutraliser et à enterrer notre science pour la énième fois, surgit en Inde lointaine, au

Mexique ou en Australie un penseur solitaire qui se proclame adepte de

Freud. On est encore plus surpris d’apprendre que, tout près de nous, un

psychanalyste travaillait en silence qui se manifeste à l’improviste, riche

d’un savoir accumulé au cours de nombreuses années. Mais le phénomène

le plus rare consiste à découvrir dans l’œuvre d’une sommité scientifique

reconnue la marque de l’influence psychanalytique ou une démarche

parallèle à celle de la psychanalyse.

Connaissant cette situation, on pourra comprendre et excuser qu’à la

lecture du dernier ouvrage d’Ernst Mach, Kultur und Mechanik, j’aie pu

oublier un moment ma position fataliste, d’ailleurs adoptée seulement par

nécessité et supportée à contrecœur, dans l’espoir optimiste de pouvoir

saluer et honorer un partisan de la psychanalyse en la personne d’un des

plus éminents penseurs et savants de notre temps.

Mach écrit au début de sa préface : « L’introduction à l’ouvrage de

l’auteur intitulé Mécanique défend la conception selon laquelle la

mécanique puise ses théories dans toute la riche expérience fournie par le

travail intellectuel, à l’aide de la sublimation intellectuelle.

À présent, je suis en mesure d’aller un peu plus loin : mon fils Ludwig,

très doué dans l’enfance pour la mécanique, est parvenu, soutenu par mes

encouragements, à reproduire en détail la trame essentielle de son évolution

au moyen d’expériences répétées de remémoration ; il apparut ainsi que les

expériences sensorielles dynamiques indélébiles de cette période de la vie

sont propres à susciter l’impression que tout instrument, qu’il s’agisse

d’outillage industriel, d’armes ou de machines, pourrait avoir une origine

pulsionnelle.

Convaincu que l’étude attentive du déroulement de ces processus

jetterait une lumière incomparable sur la préhistoire de la mécanique et

pourrait même fournir les bases d’une technologie génétique générale, j’ai

écrit cet essai en guise de modeste contribution… »

Le psychanalyste retrouve dans ces lignes des idées et des méthodes

qui lui sont familières.

Partir de ce qui est primitif pour en déduire, au moyen d’« expériences

répétées de remémoration », les véritables facteurs fondamentaux d’une

structure psychique complexe est justement le principe et le résultat le plus

important de la méthode psychanalytique. Depuis plus de vingt ans, Freud

applique inlassablement cette méthode aux formations psychiques les plus diverses : symptômes névrotiques, mécanismes psychiques normaux

complexes, voire un certain nombre de réalisations sociales et artistiques de

l’humanité.

Les mots de Mach « les expériences sensorielles dynamiques

indélébiles de [la prime enfance] » évoquent les thèses de Freud concernant

l’indestructibilité et la pérennité de tout ce qui est infantile et inconscient.

Son projet, qui consiste à reconstruire la préhistoire de la mécanique non à

l’aide de fouilles, mais par l’étude généalogique systématique de la vie

psychique individuelle, ne fait que reproduire cette thèse de la psychanalyse

selon laquelle l’inconscient de l’adulte recèle non seulement les tendances

et les contenus psychiques de sa propre enfance, mais aussi les traces du

vécu phylogénétique. L’idée de Mach de s’appuyer sur la loi biogénétique

pour faire dériver l’histoire des civilisations de la psychologie individuelle

est un lieu commun de la psychanalyse. Il suffit de se référer au travail

original de Freud, Totem et Tabou, où, au moyen d’une psychanalyse

remontant à l’enfance, il nous aide à mieux comprendre certaines

institutions sociales encore inexpliquées.

Mon espoir de voir Mach tenir compte dans ses recherches des

résultats obtenus par la psychanalyse ne s’est pas confirmé. Il ne révèle

nulle part la nature de ces « expériences répétées de remémoration » ; il ne

nous communique ni la méthode ni les résultats de cette expérience

psychologique, mais seulement les déductions qu’il en a tirées ; cependant

ces déductions donnent à penser qu’il s’agissait d’un simple effort visant à

évoquer le passé au moyen d’une orientation consciente de l’attention. Nous

ignorons si la victoire sur les résistances à la remémoration a été remportée

à l’aide de la suggestion, certainement efficace dans ce cas car elle vient du

père, comme dans les premières expériences analytiques de Freud. En tout

cas, il ne s’est pas servi de l’association libre, seule méthode qui permette

de vaincre les résistances affectives à la base de l’amnésie infantile et rende

possible une reproduction quasi complète du passé. Il s’ensuit que Mach,

dans ses recherches, n’accorde pas sa juste valeur à la détermination

affective des découvertes mécaniques infantiles et préhistoriques, se

contentant de décrire les progrès de la technique d’un point de vue presque

exclusivement rationaliste, comme un processus qui serait uniquement

fonction du développement de l’intelligence.

Mach explique l’origine de la poterie, de la foreuse à feu, des pompes,

et de toutes les sortes de machines. Toujours et en tout il voit une manifestation de la pulsion d’activité qui, à la faveur d’un heureux hasard,

aboutit à une découverte. « Les découvertes se produisent lorsque des

conditions optimales s’accompagnent d’un minimum de difficultés. » Ainsi,

selon Mach, les découvertes « se sont probablement introduites au cours des

temps dans la vie de nos ancêtres sans aucune participation de personnalités

ou d’invidualités d’exception ».

Ce n’est pas ce que la psychanalyse nous enseigne. Dans l’article que

j’ai plus particulièrement consacré à ce sujet, « Le développement du sens

de la réalité et ses stades », j’ai dû admettre, sur la base de l’expérience

psychanalytique, que c’est probablement la nécessité qui a joué le rôle de

motivation dans le développement de l’individu comme dans celui de

l’espèce et par conséquent aussi dans l’évolution de la civilisation humaine.

J’ai plus particulièrement insisté sur la rigueur des ères glaciaires qui a

probablement été à l’origine d’un progrès considérable de l’évolution. Si, à

en croire Mach, les Esquimaux font preuve d’un esprit d’invention quasi

inépuisable, il est difficile d’attribuer cette inventivité à une particulière

bienveillance du sol et du climat. Il est beaucoup plus plausible de supposer

l’existence d’individus, c’est-à-dire de personnalités possédant une faculté

d’adaptation qui leur permet de domestiquer le « hasard qui ne fait jamais

défaut et qui en fait des inventeurs ».

Mais pour la psychanalyse, l’adaptation à la réalité n’éclaire qu’un seul

aspect du problème. Elle enseigne que les découvertes ont leur source

psychique dans la libido autant que dans l’égoïsme. Le plaisir que trouve

l’enfant dans le mouvement ou dans l’activité : malaxer, forer, puiser de

l’eau, arroser, etc., dérive de l’érotisme de certaines fonctions organiques, la

reproduction « symbolique » de ces fonctions dans le monde extérieur étant

précisément une des formes de la sublimation. Certaines particularités des

outils de travail de l’homme, notamment leurs noms, portent encore les

traces de leur origine partiellement libidinale.

Cependant, les thèses de Mach, qui ignore tout de la psychologie

analytique, sont fort éloignées de ces points de vue. Même dans la

conception du hégélien E. Kapp, qui considère les systèmes mécaniques

comme des projections inconscientes d’organes, Mach voit une plaisanterie

qu’il faut se garder de prendre au sérieux, prétextant que « la mystique

n’apporte aucune lumière dans le domaine de la science ». Par contre, il

reconnaît quelque vraisemblance aux idées de Spencer qui considère les

constructions mécaniques comme les prolongements des organes.

Aucune de ces deux explications n’est en contradiction avec notre

conception psychanalytique, et je pense qu’elles ne le sont pas non plus

entre elles. Il existe effectivement des machines primitives qui ne sont pas

encore des projections d’organes, mais plutôt une introjection d’une partie

du monde extérieur, l’adjonction de celle-ci au corps, ce qui entraîne

l’extension de la sphère d’action du Moi : par exemple, le bâton, le marteau.

Mais les machines automatiques sont des projections d’organes dans le

monde extérieur, à l’état presque pur : une partie du monde extérieur est

sublimée par la volonté humaine et travaille à la place des mains de

l’homme.

Ces machines, que je classerais volontiers en introjectives et

projectives, ne s’excluent donc nullement, mais correspondent à deux stades

différents de l’évolution psychique par rapport à la conquête du monde

extérieur.

Je ne veux nullement minimiser ainsi la valeur et l’importance du

travail de Mach ; j’avais simplement pour but de montrer une fois de plus

qu’en négligeant les découvertes de la psychanalyse, nos savants se privent

d’une source d’information prodigieusement riche. Nous, psychanalystes,

désirons ardemment qu’une collaboration s’instaure entre la psychologie et

les sciences « exactes », comme Mach le réclame dans cet ouvrage ; mais

nous demandons en contrepartie que les sciences exactes appliquent aussi

notre méthode d’investigation psychologique aux problèmes de la

psychogenèse et ne fassent pas de séparation artificielle entre les problèmes

psychologiques qui les intéressent et les autres contenus psychiques.

Malgré toutes ces objections, d’ailleurs relativement négligeables, je

considère tout de même, après la lecture de son livre, que Mach est un

psychanalyste, quelles que puissent être les protestations éventuelles de

l’auteur critique de Erkenntnis und Irrtum.

« Les racines inconscientes des sentiments et de l’intelligence se

trouvent sans doute dans notre mémoire et dans celle de nos ancêtres… Ce

sont les émotions infantiles et primitives qui font que les chefs-d’œuvre

imprégnés de sentiments archaïques nous paraissent si émouvants. » Ces

phrases pourraient figurer telles quelles dans un travail psychanalytique, ce

qui s’est certainement déjà produit ; mais seule la psychanalyse est en

mesure de les étayer par des preuves.

Je ne puis enfin passer sous silence ce libre esprit animiste qui

imprègne l’œuvre de ce remarquable connaisseur de l’univers physique. Mach n’hésite pas à admettre qu’un mécanisme en lui-même devrait être

immobile, car seule l’énergie peut introduire le mouvement dans un

système mécanique ; et comme Leibniz l’a déjà fort bien formulé : l’énergie

a quelque chose de commun avec la psyché.

Quand viendra-t-il, ce temps où le physicien qui découvre la psyché

dans la mécanique et le psychanalyste qui trouve des mécanismes dans la

psyché se donneront la main pour élaborer une conception du monde

exempte de toute partialité et « idéalisation » ?

 

Budapest, 1919

 

En janvier, le monde avait tellement changé qu’il en était

méconnaissable. L’armistice avait été signé, la Hongrie et l’Autriche

s’étaient séparées l’une de l’autre. La révolution avait proclamé la

République à Budapest et porté au pouvoir le comte Mihály Károlyi à la

tête d’un gouvernement libéral de coalition. Pendant des mois, nous avions

été pour ainsi dire coupés du reste du monde. Mais, envers et contre tout, le

chiffre d’affaires du Royal progressait en flèche.

J’étais assis à la table du Nyugat en compagnie d’autres habitués, un

exemplaire de la pétition soumise au ministère de l’Éducation devant moi.

« Regarde donc, Hugo, dis-je à Ignotus. Plus de deux cents étudiants l’ont

signée ! Ils demandent des cours de psychanalyse et me désignent comme la

personne la plus qualifiée du pays pour les donner. N’est-ce pas

formidable ?

– Qu’est-il advenu de la pétition au recteur dont tu m’as parlé l’an

passé ? demanda-t-il, toujours sceptique.

– Rien. Les autorités l’ont ignorée, un point c’est tout. C’est pour cela

que le mouvement de protestation s’adresse cette fois-ci directement au

ministre. Ils disent même qu’il est inadmissible que les inimitiés

personnelles et les luttes d’influence au sein de l’université puissent faire

obstacle au progrès scientifique.

– Nobles paroles, interrompit Lukács.

– Pourquoi es-tu toujours sarcastique, Gyuri ? » J’étais contrarié.

« C’est sérieux.

– Je suis toujours sérieux, même quand je suis sarcastique, protesta-t-

il.

– Qu’est-ce que tu fais là, de toute façon, bien au chaud sur ton siège ?

lui demandai-je. Tu devrais être dehors, à remettre le monde à l’endroit.

– J’essaie de passer inaperçu.

– Au Royal ? fis-je, à mon tour sarcastique. Crois-moi, s’il y a un jour

une révolution bolchevique en Hongrie, c’est ici et nulle part ailleurs

qu’elle aura été incubée… »

 

Je me mariai le premier jour du mois de mars.

Elma pleura. Elle était la demoiselle d’honneur.

Gizella pleura. Elle était la mariée.

Sur le chemin du bureau d’état civil, nous avions été informés de la

mort de son premier époux, Géza.

Je pleurai.

À peine deux semaines plus tard, notre monde changea une seconde

fois. Béla Kun força Károly à se démettre et proclama un gouvernement

bolchevique, sur le modèle russe de Lénine et de Trotski. Ce ne fut guère

une surprise pour moi qui avais entendu les débats au Royal. Néanmoins,

c’était inattendu. Parler de la révolution est une chose, la faire en est une

autre. Mais pour la faire, ils l’avaient faite. Lukács n’avait eu tort que sur un

point : la révolution n’avait pas été proclamée au Royal, mais à l’Astoria, au

bout de la rue.

Après cela, même si le chiffre d’affaires du New York, de l’Astoria et

du Royal poursuivait sa trajectoire ascendante, certains de nos amis ne les

hantaient plus. Leur révolution les occupait à plein temps. C’était comme

s’il y avait eu métamorphose du bon vieux Cercle Galilée, mort et rené sous

la forme d’une équipe gouvernementale. Gyuri Lukács devint en l’espace

d’une nuit membre du conseil des ministres. Bien sûr, il n’était pas question

de conserver des dénominations bourgeoises, telles que « ministre » : il

allait être commissaire du peuple pour la Culture. Les bolcheviques

mettaient un point d’honneur à utiliser trois mots là où un seul aurait suffi.

Quant aux autres de mes amis, Tódor Kármán fut nommé député-

commissaire pour la Culture sous les ordres de Lukács, tandis que Misi

Polányi, dont la sœur avait de si beaux yeux, fut proclamé député-

commissaire pour la Santé.

Sans perdre une minute, le nouveau gouvernement s’attela à la réforme

de la vie académique, qu’il considérait comme l’une de ses priorités. Outre

son poste au gouvernement, Kármán prit aussi la principale chaire de

physique à l’université, précédemment tenue par le baron Eötvös. Gyuri

Hevesy fut nommé à la deuxième chaire de physique. Ma propre

assignation arriva à mon domicile à la fin d’avril dans une épaisse

enveloppe en papier kraft. Ce fut pour mes deux femmes et moi une

seconde occasion de fondre en larmes – cette fois-ci, de joie. D’un trait de

plume de Lukács, je devins le premier professeur de psychanalyse du

monde ! Avec le pouvoir de nommer un assistant de première classe, deux

assistants de seconde classe et trois postes de chargés de cours. C’est à

Budapest qu’allait être créé le premier institut de psychanalyse du monde,

et j’étais celui qui le dirigerait. Ce ne serait ni à Vienne, ni à Zurich, ni à

Berlin, ni à Londres, ni en Amérique, mais ici ! Et ce ne serait ni Freud, ni

Jung, ni Abraham, ni Jones, ni Brill. Incroyable. Freud avait raison, après

tout : Budapest était devenu le centre du monde de notre science, et je serais

sa mère.

 

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LETTRE DU MINISTÈRE HONGROIS

 

DE L’ÉDUCATION AU DOCTEUR S. FERENCZI

 

Ministère de l’Éducation de Hongrie

 

Référence : 85058

Sujet : Confirmation du docteur Sándor Ferenczi dans le poste

récemment créé de professeur ordinaire titulaire de la chaire de

psychanalyse.

À : Docteur en médecine, Sándor Ferenczi – Budapest

 

Nous vous nommons par la présente titulaire de la chaire de

psychanalyse récemment créée à la faculté de médecine de l’université des

sciences de Budapest, en la qualité de professeur ordinaire. Nous vous

chargeons en même temps de la direction de la clinique psychanalytique de

l’université, selon les conditions stipulées pour les salariés de l’État.

 

Budapest, le 25 avril 1919

 

Signé :

 

György Lukács

Commissaire du peuple

 

Tódor Kármán

Député-commissaire du peuple

À ma plus grande joie, nous fûmes officiellement installés comme

professeurs, Hevesy et moi, au cours de la même cérémonie. Il était nommé

directeur de l’institut de physique de l’université, un honneur exceptionnel

pour un homme si jeune.

Pendant la guerre, une correspondance irrégulière nous avait permis de

garder le contact ; mais nos routes ne s’étaient pas croisées une seule fois

pendant que nous étions sous l’uniforme. Nos retrouvailles attendirent la fin

de la guerre, plus précisément le mois de novembre – il y avait six mois et

deux gouvernements ! Je sortais juste de mon immeuble, rue Nádor, quand

je tombai nez à nez sur Hevesy, encore en uniforme. Nous nous

embrassâmes en pleine rue et fîmes un rapide bilan de ce que nous avions

vécu. Manifestement, ses années de guerre n’avaient pas été plus difficiles

que les miennes, et il n’avait guère souffert que de l’isolement et de l’ennui.

Pourtant, cette déréliction devait l’avoir fortement ébranlé

psychologiquement, car il était très négatif et sans perspective. La chaire de

physique de Presbourg lui ayant échappé, en dépit d’un dossier prestigieux,

et quoiqu’il fût soutenu par des lettres de recommandation élogieuses de

Stefan Meyer de Vienne et appuyé par Fritz Paneth, il voyait dans

l’émigration le seul moyen de poursuivre sa carrière. Je lui reprochai d’être

trop impatient ; après tout, il n’avait que trente-trois ans, une paille en face

de mes quarante-cinq printemps. J’avais tort d’accuser son impatience,

protesta-t-il, car c’était la possibilité de faire des recherches significatives

qui était en jeu. Il me dit que son ami danois Bohr, qui avait le même âge

que lui, avait déjà son propre institut et qu’il avait même été proposé pour le

prix Nobel1 ! Une fois encore me vint à l’esprit que l’ambition des mortels

était sans limites. Plus on accédait à des sphères éminentes, plus on aspirait

à monter encore. Je me suis cependant abstenu de donner mon avis. Mon

ami était de toute évidence très affecté.

C’est pourquoi sa nomination à Budapest, proclamée contre toute

attente, tomba à point nommé : il n’aurait pas besoin d’émigrer, comme il se

préparait à le faire, et sa situation était sauvée. On lui donnait la chaire qu’il

avait convoitée, et un institut à diriger en propre. Sans doute n’y trouva-t-il

pas à sa disposition tous les équipements qu’il aurait souhaités, mais il était

entouré d’assistants de grand talent, et des étudiants de très bon niveau

affluèrent. Il était donc content. Pour le moment.

Moi aussi j’étais content. Pour le moment.

 

À

LETTRE DE GEORGE HEVESY À NIELS BOHR

Budapest, 19 rue V. Nádor,

19 avril 1919

Cher Bohr,

 

J’ai été très heureux de recevoir ta gentille lettre du 14 mars et d’aussi bonnes nouvelles.

Je te félicite du fond du cœur pour vos fils, je ne savais pas que tu étais à la tête d’une aussi

grande famille, le père de deux garçons, presque des jeunes gens. J’ai hâte de rencontrer tes

fils et d’évoquer avec toi et Mme Bohr le bon vieux temps de Manchester. Ce temps-là ne doit

pas te paraître si lointain ou hors de portée comme il l’est pour moi qui ai connu tant de

vicissitudes ces dernières années, mais il n’y a pas de doute que cela aura été une époque

formidable, la naissance d’un grand succès scientifique et le temps de sentiments amicaux

chaleureux.

C’est très aimable de m’inviter à séjourner chez toi cet été, c’est mon souhait le plus cher

et j’espère que je réussirai à quitter ce pays pour quelques semaines, à me rendre à Berlin,

peut-être aussi à Munich et de là à Copenhague. Je suis tenu de rentrer à la mi-juillet et

j’essaierai de rejoindre Copenhague au début du mois d’août. Je t’informerai de ma date

d’arrivée le moment voulu.

J’ai obtenu, quoique pour une durée limitée, une des deux chaires de physique à

l’université et je suis plutôt occupé en ce moment.

Nous sommes tous très enthousiasmés par la troisième partie de ton article et les derniers

développements du modèle « spatial » de l’atome. En relation avec certains problèmes

électrochimiques, je suis très intéressé par le côté cinétique de l’évaporation ; l’article de

Knüdsen contient de nombreuses notes intéressantes sur ce problème, et je serais tellement

heureux si je pouvais parler avec lui de ces questions !

Nous vivons actuellement une époque des plus intéressantes, où se fabrique l’Histoire, ce

qui, malheureusement, n’est guère favorable à la recherche scientifique qui demande de la

tranquillité et une atmosphère stable. Je ne suis pas personnellement affecté par ces

événements dans mon travail, mon amour pour la recherche scientifique étant beaucoup plus

fort que mon intérêt pour la politique.

Le docteur Paneth occupe temporairement la chaire de chimie de l’École supérieure

technique de Prague ; bien que ce ne soit pas très loin d’ici, je ne peux pas communiquer avec

lui car il n’est pas permis d’envoyer des lettres là-bas. Il était récemment à Vienne où je lui ai

écrit, il était également très heureux d’apprendre d’aussi bonnes nouvelles de ta famille et il

m’a demandé de te donner son bon souvenir. Il a une fille et un garçon, de quatre et un an et

demi.

Je n’ai pas de nouvelles de Geiger, pas plus que de Hahn ou de Mlle Meitner. Je t’envoie ces lignes en deux copies, j’en poste une à Budapest et envoie l’autre à

Vienne, pour qu’elle soit postée de là-bas. J’espère qu’au moins l’une d’elles te parviendra.

Avec mes meilleurs sentiments et mes considérations les plus aimables à toi et à

Mme Bohr,

Très sincèrement,

 

George Hevesy

Août apporta un nouveau bouleversement. Une guerre civile éclata, qui

dura tout l’été. Les combats ne cessèrent que quand les troupes roumaines,

qui soutenaient la contre-révolution, entrèrent dans Budapest, forçant Béla

Kun, Lukács, Polányi et bien d’autres à fuir, et remirent le pouvoir aux

forces légitimistes, menées par l’amiral Horthy.

Le New York et le Royal connurent une période de récession, qui ne

dura guère. Les affaires reprirent, et les cafés renouèrent avec leur

croissance dynamique, car la clientèle s’y retrouvait plus régulièrement

encore que par le passé pour discuter de l’antisémitisme virulent du

nouveau gouvernement. Quand les autorités découvrirent – ce qui ne fut pas

long – que la majorité des titulaires académiques du précédent régime

étaient juifs, elles déclarèrent que toutes les nominations universitaires

prononcées depuis la fin de la monarchie étaient nulles et non avenues.

Je perdis ma chaire.

 

LETTRE DE GEORGE HEVESY À NIELS BOHR

Hôtel Panhans, Semmering,

le 14 septembre 1919

Mon cher Bohr,

 

J’ai reçu ton aimable lettre du 1er septembre et je suis très content d’apprendre que tu

vas aussi bien.

J’ai commencé à travailler avec Paneth il y a deux jours, il est installé à quelques

kilomètres d’ici dans une jolie petite maison. C’est une région ravissante tout autour, vallées

profondes, de beaux bois de pins et de charmantes promenades conduisant aux sommets de

hautes montagnes. Nous avons un beau soleil et un très beau temps et je me sens presque aussi

heureux qu’au Danemark, quoique certainement pas tout à fait aussi bien.

Nous discutons actuellement de notre manuscrit avec Paneth et nous sommes juste en

train d’écrire le chapitre sur les rayons bêta. Je lui ai parlé de toi, de Mme Bohr, de Christian

et du petit bonhomme Hansel et il était extrêmement intéressé d’entendre toutes ces bonnes

nouvelles. Ses enfants vont très bien, bien que Heinrich ne puisse se comparer en taille et en

forme avec votre cher petit évêque. Tu devrais dire à Christian que le drôle d’oncle, qui ne

peut pas parler, juste aboyer, et qui se transforme soudain en mouton ou en cheval, lui envoie

son affection et aussi au bonhomme Hansel !

Il n’y a pas de communication postale entre Vienne et Budapest et c’est pourquoi je n’ai

que de rares nouvelles et malheureusement mauvaises. Les Roumains sont toujours là et la

terreur blanche a suivi la terreur rouge. Bien que je comprenne parfaitement qu’après quatre

mois de régime bolchevique les gens soient enclins à se venger, je désapprouve ce genre de

terreur, qui conduira fatalement à une réaction. Beaucoup de gens ont été éloignés ou mis en

prison, y compris des innocents. De grands changements se sont aussi produits à l’université.

J’ai appris que certains de mes assistants, des personnes de valeur et absolument inoffensives,

ont été éloignés et ont quitté le pays. Je dois me rendre à Budapest dans une quinzaine de

jours, bien que ce déplacement ne m’enchante guère. Chaque passager doit avoir une

autorisation des Autrichiens, des Roumains et, s’il prend le bateau, également une

autorisation des Tchèques !

Mes salutations du fond du cœur à toi et à Mme Bohr, de ton ami toujours bien à toi,

 

George Hevesy

 

Un savant crée de l’oxygène à partir de l’azote

 

Transmutation des éléments

rapportée par Sir Ernest Rutherford

 

DE NOTRE CORRESPONDANT

Lu dans la presse anglaise. Le distingué savant Sir Ernest Rutherford,

directeur du laboratoire Cavendish à l’université de Cambridge, a découvert

que le bombardement de l’azote gazeux avec ce qu’on appelle les

« particules alpha » change cet élément en un autre, l’oxygène gazeux. Ce

résultat, observé pour la première fois il y a des années dans le laboratoire

de Rutherford à Manchester, vient seulement d’être publié, ce retard étant

dû aux contraintes et à l’effort de guerre.

Naguère rêve des alchimistes, la transmutation des éléments a été

considérée comme impossible depuis le début des temps modernes et les

Lumières. Le fait qu’elle soit maintenant réalisée a été salué comme un

triomphe de la nouvelle théorie atomique.

Déjà lauréat du prix Nobel de chimie pour son travail sur la

radioactivité, Rutherford est un prétendant de taille pour un second prix

depuis le rétablissement de la récompense, qui pourrait couronner sa

découverte du noyau de l’atome et du modèle de la structure de l’atome dit

« modèle Rutherford-Bohr ». Avec la présente réussite, la création

d’oxygène à partir de l’azote, il est assuré d’une position unique dans les

annales de la science.

Ernest Rutherford, quarante-huit ans, originaire de Nouvelle-Zélande,

a été élevé à l’ordre des chevaliers de la Couronne en 1914.

 

LETTRE DE GEORGE HEVESY À NIELS BOHR

Budapest, le 25 octobre 1919

Mon cher Bohr,

J’ai quitté Vienne depuis une quinzaine de jours ; mon voyage de Copenhague a été

triste, plus triste encore le chemin de Berlin à Vienne, et j’ai atteint le summum de la tristesse

à mon arrivée en Hongrie où j’ai vu, après le bonheur, la jovialité et la franche simplicité de

ton pays, le délabrement du nôtre, son effondrement matériel et moral.

La Hongrie bolchevique est devenue une Hongrie roumaine depuis mon départ.

Extérieurement, le pays est plus plaisant, on peut déjà voir des marchandises dans les

devantures des magasins, quoique les prix soient excessivement élevés : j’ai dû payer

5 couronnes pour un œuf, 150 pour 1 kg de beurre, etc. Les gens pauvres ne peuvent se

permettre de payer de pareilles sommes, la pauvreté est partout, et les perspectives sont très

sombres. Pas de combustible, donc pas de possibilité de se chauffer.

Les Roumains ont emporté chez eux des quantités phénoménales de marchandises

diverses, et ils continuent d’en exporter ; ils ont dévasté les fermes de ma famille, ils ont pillé

les outils, les machines et même les appareils de téléphone, et jusqu’aux chemins de fer.

Mais le pire, le pire de tout, c’est le déclin moral, la corruption généralisée et la

politisation de toutes les sphères de la vie. La politique entre aussi à l’université ; pendant

mon absence cet été, deux de mes assistants parfaitement honnêtes et compétents ont été

dépossédés de leur poste seulement parce qu’ils sont juifs et je sais que c’est le cas dans

presque tous les instituts : n’importe quel individu juif, ou radical, ou suspecté de l’être, a les

plus grandes peines du monde à conserver son poste. (Je n’ai pas d’opinion partisane

marquée et je ne suis ni un radical ni un conservateur, je suis pleinement conscient des

faiblesses de l’un et de l’autre parti.)

Vu les circonstances, je ne pouvais faire autrement que de démissionner. Même si je n’ai

pas été attaqué personnellement, cela ne manquera pas d’arriver à plus ou moins longue

échéance ; j’étais en bons termes avec Kármán, j’ai soutenu sa nomination à la succession du

baron Eötvös à la chaire de physique et j’ai essayé d’améliorer la situation des laboratoires de

physique, dans un état pitoyable après son passage, car j’avais prévu l’inéluctable ruine

Continuer : partie 2 sur 6