Trois explications du monde
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
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New York, 30 août 1909
J’étais descendu tôt pour le petit déjeuner. Encore une nuit sans
sommeil. Et encore une fois, j’avais rêvé du Tsadik1. Ses paroles me
poursuivaient, depuis ma chambre, dans l’ascenseur, à travers le hall de
l’hôtel Manhattan, jusqu’au restaurant. Je choisis une table où je pourrais
tourner le dos aux larges baies vitrées : l’éclat du soleil d’automne qui
entrait à flots me dérangeait. Je demandai au serveur d’enlever la quatrième
chaise et de m’apporter le Staats-Zeitung, le journal en langue allemande de
New York, puis je déplaçai discrètement les chaises restantes, de façon que
Jung, en s’asseyant, ait le soleil dans les yeux.
Je pris le carnet que j’ai toujours sur moi et me mis à griffonner
quelques lignes, sous l’impulsion du rêve. J’avais très envie de les faire lire
à Freud, de lui demander son sentiment, mais il semblait avoir très peu de
temps pour moi depuis… depuis Brême, en fait. Indéniablement, j’étais
jaloux. Et, comme d’habitude, les deux autres s’en rendaient parfaitement
compte. C’était notre problème : nous en savions trop les uns sur les autres,
et trop sur nous-mêmes. Et Freud était celui qui en savait le plus. Le serveur
revint avec le journal. Son allemand était meilleur que le mien. Voilà
l’Amérique !
Je posai mon carnet bien en évidence sur la table : il serait forcé de le
remarquer, et d’en dire deux mots. Puis je parcourus le journal, à la
recherche de l’annonce de notre arrivée. La veille, un reporter avait
accueilli sur le quai les passagers les plus notoires du George Washington,
qui s’étaient pliés au rituel de l’interview, et j’avais donc toute raison de
m’attendre à un article substantiel sur notre petit groupe. Je n’eus aucun mal
à trouver la page mais, à ma grande contrariété, le journaliste n’avait pas
cru bon de mentionner mon nom. Dépit de courte durée : un second coup
d’œil et je me rendis compte que l’article parlait du professeur Freund de
Vienne ! Ein Fehlleistung ? Pas vraiment. Ça allait barder ! Même le titre
de professeur ne compenserait pas une erreur pareille ! Freund, texto.
« Sanyi Ferenczi, tu n’as pas appris ta leçon. Et tu sais ce que ça veut
dire ! » tonna le Tsadik. Tout de noir vêtu, comme toujours, la barbe
délurée, frisant sur les bords, il me paraissait plus grand que dans la vie
réelle et encore plus maigre. J’étais très en colère, car j’avais appris la leçon. Je l’avais répétée sur tout le chemin jusqu’au cheder, prêt à la
régurgiter au moment voulu. Pourtant, quand ce moment était arrivé, je
m’étais retrouvé muet. « Mais, reb Rosenfeld, je la sais par cœur », répliqua
mon moi d’enfant, secoué de sanglots. Glacial, inflexible, cruel, le
personnage en noir secoua la tête en signe de désapprobation. Lentement,
très lentement, il se retourna et s’éloigna. Sa forme s’était dissipée : je ne le
distinguais plus, mais sa voix résonnait toujours dans la salle d’étude.
« Sanyi Ferenczi. Tu n’as pas appris ta leçon. Il doit y avoir une punition. Il
doit y avoir de la contrition. »
J’avais la gorge sèche. Ayant lu dans mon Baedeker que les
Américains prenaient toujours un jus d’orange au petit déjeuner, j’en
commandai un. En anglais. Ça lui apprendrait !
Freud entra dans la salle à manger ; il plissa le front et, ses sourcils
épais faisant comme un pare-soleil, lança un regard circulaire. Il marcha
vers moi d’un bon pas, tiré à quatre épingles, à son habitude, chaque poil de
sa barbe grisonnante à la bonne place. Il avait l’air reposé et en grande
forme : manifestement, la traversée de l’Atlantique lui avait fait du bien. Il
déposa soigneusement sur la tablette le chapeau qu’il tenait à la main, un
chapeau de couleur claire et à large bord. Son formalisme s’en trouvait
écorné, mais il ne s’autorisa cette entorse que parce que nous n’avions pas
de rendez-vous ce premier jour.
Il s’assit. C’est alors seulement que nous échangeâmes les salutations
d’usage. Pour sûr, il était de très bonne humeur. Il considéra mon jus
d’orange et aussitôt en commanda un. Puis il prit le journal et le parcourut.
L’article ne pouvait pas lui échapper – il le lut rapidement et tourna la page
sans réagir. Il jeta un coup d’œil sur le reste, le visage empreint d’une
supériorité amusée, quand soudain son attention fut happée : il avait vu
quelque chose.
« Regardez cela, Ferenczi, dit-il en pointant l’index sur un article.
Fräulein Pappenheim est ici, en Amérique, apparemment pour le compte du
Jüdischer Frauenbund. Elle doit donner une série de conférences sur la
prostitution et la traite des Blanches. Pour une coïncidence, c’en est une !
Vous vous souvenez d’elle, naturellement ! » C’était une question autant
qu’une affirmation. J’allais répondre oui mais il ne m’en laissa pas le temps.
« La toute première patiente, notre Anna O. ! Bien sûr, je ne manquerai pas
d’évoquer son cas à la Clark University. Elle est à l’origine de la méthode
de catharsis de Breuer, et c’est de là que tout est parti. Bertha, elle s’appelait Bertha. En vérité, c’est elle qui découvrit la méthode cathartique, par elle-
même. » Il replia le journal et ajouta : « Le premier patient à apprendre à
son analyste ce qu’il avait à faire. – Mais pas le dernier ! » m’exclamai-je.
C’était sorti tout seul. « J’ose le dire », fit-il avec un large sourire. Il était
vraiment de bonne humeur.
« Vous savez, poursuivit Freud, si on lui donnait un livre en français,
elle le lirait couramment, mais en anglais ? Au demeurant, elle a
complètement oublié l’allemand, sa langue maternelle. » Il se lança dans un
petit monologue, soucieux de me donner des détails supplémentaires sur
l’histoire. Or je connaissais le cas sur le bout des doigts, ce qui était bien
normal car c’était devenu un classique : les intuitions, novatrices et
cruciales, d’Anna O., patiente du docteur Josef Breuer, avaient su éclairer et
nourrir le brillant esprit de Freud. Mais Freud, qui adorait raconter ses
souvenirs, ne laissait jamais passer une occasion de répéter ses histoires
favorites, sans même s’assurer de ce que son audience fût assez formée
pour comprendre ses raccourcis.
« L’hystérique souffre de réminiscence, globalement. » C’était Freud
que je citais, et il me gratifia d’un sourire. « J’ai toujours pensé que sa
langue maternelle n’était pas l’allemand, mais le hongrois, continuai-je.
– Vous pensez que tout le monde est hongrois, Ferenczi. Y compris
moi, j’imagine ! » Son visage était tout sourire. « C’est une rumeur à
laquelle je n’ai jamais ajouté foi. À moins que vous ne me conseilliez d’y
croire… » Avec le professeur, on échappait rarement à une légère mise en
boîte. Tant que cela restait gentil !
« C’était une fille adorable, une amie de Martha bien avant notre
mariage2, reprit Freud. Sa famille, venue du ghetto de Presbourg, était
considérée comme un pilier de la communauté, ce qui valait aussi pour
chacun de ses membres.
– De Pozsony ! Alors j’avais raison. Elle est des nôtres.
– Des nôtres, très certainement, mais je suis sûr qu’elle ne parle pas un
mot de hongrois. Ou bien seulement comme une langue de plus, à côté du
français, de l’italien, de l’anglais et bien sûr de l’allemand. Grand-père
Pappenheim maîtrisait sans doute le hongrois, en plus du yiddish, de
l’allemand, de l’hébreu et peut-être même du slovaque ou du tchèque. Ces
vieux Juifs avaient beau vivre dans un ghetto, ils menaient une vie
linguistique à facettes multiples.
– Peut-être devrais-je vous apprendre le hongrois, Herr Professor,
répondis-je, pince-sans-rire. À moins de maîtriser notre langue, jamais vous
ne pourrez regarder dans nos âmes tourmentées. » Cette dernière remarque
passa mal. On ne plaisantait pas avec la psychanalyse.
« Bonjour, messieurs. » Jung surgit près de nous. Il avait une allure
impressionnante, moins de médecin que d’officier, raide comme un piquet.
Son pince-nez doré étincelait dans le soleil du matin. « Avez-vous bien
dormi ? Moi, parfaitement.
– Merci, oui. Mais cela nous a diablement creusé l’appétit de vous
attendre ainsi, répondit Freud, sans rien mettre de désagréable dans sa
remarque.
– Pardonnez-moi ce désagrément, Papa », dit-il, sans un mot pour moi,
sans un regard. Il m’ignorait. « Ne perdons plus un instant, alors. Ober ! »
À peine sa voix de stentor avait-elle retenti que le serveur souabe apparut,
sans doute impressionné par cette manifestation d’autorité teutonique.
Nous commandâmes, nos desiderata n’étaient pas les mêmes, à
l’exception d’un beau point de consensus : nous prenions du thé tous les
trois. Le café était un des rares échecs de ce pays pour le reste plein de
ressources et d’inventivité.
« Nous parlions justement du cas Anna O., dit Freud en montrant le
journal. C’est curieux qu’elle soit là – je veux dire Fräulein Pappenheim –
pour une tournée de conférences. Comme nous.
– De telles coïncidences ne peuvent être le pur produit du hasard,
croyez-moi. Elles sont trop fréquentes, trop significatives. » Jung avait
enfourché son dada. À l’entendre, nul n’aurait pensé qu’il avait reçu une
formation scientifique. D’un autre côté, je devais le reconnaître, j’étais
plutôt d’accord avec lui.
« Je vous ai déjà dit qu’elle était une amie d’enfance de Martha, n’est-
ce pas ? demanda Freud, sans s’arrêter au commentaire de Jung.
– Ah, notre si charmante Frau Freud ! Transmettez-lui mes hommages
quand vous lui écrirez, professeur. » Et, se tournant vers moi :
« Connaissez-vous aussi la Pappenheim, Ferenczi ? Vous êtes tous les deux
hongrois. »
Je triomphai. « Vous voyez ! Je ne suis pas le seul. Même Jung
commet cette erreur. » Je crus bon d’expliquer à Jung l’histoire de la famille
Pappenheim, que je venais juste d’apprendre. « C’est une hypothèse
naturelle. Tous les Hongrois sont névrosés », déclara Jung avec un clin d’œil. Il démolit son jambon et ses œufs, et ajouta, comme si l’idée ne lui
en était pas venue d’abord : « Un cas remarquable, professeur. Une guérison
remarquable. » Sa flatterie tomba à plat et se heurta même à une réponse
bourrue de Freud : « Anna O. n’a pas été ma patiente, mais celle de Breuer.
Et il n’a jamais rien fait pour elle. Elle ne doit qu’à elle sa guérison,
partielle précisons-le. Breuer est parti en courant, incapable d’affronter les
démons qu’il avait rencontrés à l’intérieur de lui-même pendant ce voyage
singulier. » Il y avait du dédain dans la façon dont Freud parlait de son
ancien mentor et collaborateur. « Vous allez devoir évoquer le docteur
Breuer à la Clark University, professeur. Qu’avez-vous l’intention de
dire ? » demandai-je. Je crois bien que, de nous deux, j’étais le plus inquiet
de la série de conférences. « Je rendrai hommage à son travail à sa juste
valeur, répondit Freud d’un ton sentencieux. Je préfère pécher par excès de
générosité que passer pour parcimonieux. Mais je puis vous dire la chose
suivante : Josef Breuer n’a pas eu le courage que notre métier exige. Ce
n’est facile pour aucun d’entre nous ; c’est pourquoi j’insiste sur la
nécessité de nous soutenir les uns les autres. » Autant dire qu’il incluait les
constantes chamailleries entre ses disciples dans la liste des fléaux qui
pleuvaient sur lui. Saisissant l’allusion, Jung fit un geste en direction de
mon précieux carnet, ce compagnon omniprésent, et lança la conversation
sur nos rêves de la nuit précédente. Je lui en fus reconnaissant, et mon
regard le lui exprima, tandis que je commençais à décrire ma vision du
rabbi Meyer Rosenfeld dans la salle d’étude de la synagogue de Miskolc.
« Qu’avez-vous ressenti en vous réveillant ? » interrogea Freud. J’eus le
plaisir de noter de l’intérêt dans sa voix.
« Je me suis senti coupable. Troublé. Hanté. Curieux. Mais surtout
coupable. Et effrayé.
– À cause de…, souffla-t-il.
– À cause de la punition. »
Freud réfléchit quelques instants. « S’agissait-il d’une leçon bien
spécifique ? Vous rappelez-vous quelle leçon c’était ?
– Je ne sais pas. Je pense que cela pouvait être dans le livre des
Psaumes. J’ai essayé de me rappeler le texte, dis-je en prenant mon carnet.
C’est ce que j’ai griffonné ici. Cela ressemblait à : “Ta parole se découvre et
illumine. Avide, j’aspire à ce que tu tournes ton regard vers moi”. »
Jung reposa précautionneusement sa tasse et me regarda par-dessus la
monture de ses lunettes. Il plissa les yeux. Peut-être le soleil le dérangeait-il. « “Merveille que ton témoignage ; aussi mon âme le garde.” » Fermant
les paupières, il continua à réciter. « “Ta parole en se découvrant illumine,
et les simples comprennent. J’ouvre large ma bouche et j’aspire, avide de
tes commandements. Regarde vers moi, pitié pour moi, c’est justice pour
les amants de ton nom.” » Il rouvrit les yeux, sourit et, content de lui,
mordit dans un toast, déglutit ostensiblement et dit : « Vous voyez, j’ai
appris la leçon mieux que vous. » Puis, comme s’il s’excusait, il ajouta :
« N’oubliez pas, je viens d’une longue lignée de pasteurs et de
théologiens. »
Je crois bien que j’avais rougi, hélas. Jung avait raison, bien sûr, et
l’élucidation du texte ne relevait pas d’une prouesse interprétative, vu les
circonstances. C’était mon culte de Freud : mon exigence jalouse, enfantine,
qu’il me favorise moi plutôt que Jung, car celui qui l’aimait vraiment,
c’était moi. Par chance, personne ne releva. Rien d’étonnant à cela. Freud
trouvait tout naturel d’être un objet d’adoration, tandis que Jung était
pleinement conscient de l’intense jalousie qu’il suscitait, chez moi et, au-
delà, dans tout notre cercle.
« D’où venait ce Rosenfeld ? demanda Freud pour jeter un voile sur
mon embarras. Était-il lui aussi un disciple du Chatam Sofer, comme
Jellinek et tous les autres rabbins de Vienne ?
– Je ne sais pas, répondis-je – et pourtant je le savais fort bien. Peut-
être avait-il étudié avec Isaac Eizik, le rabbin miraculeux de Komárom.
Mais là n’est pas la question. »
Freud sortit sa montre à gousset et l’ouvrit d’une chiquenaude. « Eizik
de Komarno ? C’est un nom qui me dit quelque chose. Peut-être était-il en
relation avec mon grand-père Nathanson à Brody. » À la façon dont il remit
sa montre dans la poche de son gilet, il était clair que le sujet était clos. Sur
ces entrefaites, il nous fit part de son intention de rendre visite à sa famille
le matin même. Autrement dit sa sœur Anna et son beau-frère zwieback, Eli
Bernay, le frère de Frau Freud, qui vivaient avec leurs nombreux enfants
quelque part à Manhattan. Avoir sa propre sœur comme belle-sœur3, c’était
tout Freud ! « Je vous propose de reprendre plus tard dans la journée notre
échange sur nos rêves respectifs, ajouta-t-il. Si nous prenons racine, ce sera
bientôt l’heure du déjeuner. »
Nous ne devions pourtant jamais reparler de mon rêve : Freud et Jung
profitèrent de l’après-midi pour aller se promener à Central Park. Je n’arrive pas à me souvenir pourquoi je ne les accompagnai pas. Jung avait
très probablement trouvé un stratagème pour m’exclure.
Le même jour, en tout début de soirée, j’étais en train d’écrire mon
courrier quand on frappa à la porte de ma chambre. C’était Freud, qui tirait
des bouffées de son cigare, l’air préoccupé. Je l’invitai à entrer et lui offris
un verre de pálinka – j’en avais toujours une petite réserve sur moi, en cas
d’urgence. Il éteignit son cigare et accepta avec gratitude cette autre sorte
de remontant. Je lui expliquai que j’écrivais à mon ami Gyuri Hevesy.
Freud le connaissait pour l’avoir rencontré l’année précédente, lorsque nous
étions ensemble à Vienne. Depuis, il ne manquait pas une occasion de me
dire que nous formions une combinaison décidément très étrange : Hevesy,
rejeton de nobles hongrois catholiques de fraîche date, et moi, fils d’un
libraire juif de Miskolc. À l’époque, Hevesy étudiait la physique et la
chimie à l’université de Zurich et, si c’était un passe-temps, il lui valait
toutes les sympathies de Freud. « Transmettez-lui mes amitiés. Et s’il est
toujours admirateur d’Ernst Mach, rappelez-lui combien la simple
hypothèse qu’un membre de l’aristocratie pût faire son chemin dans les
sciences le laissait sceptique, malgré la sincérité de ses efforts. » On pouvait
toujours compter sur Freud pour lancer une remarque caustique. « Bien
entendu, je ferai part de votre commentaire à Hevesy ! Il m’a dit qu’il avait
écrit deux lettres au professeur Mach, mais qu’il n’avait pas reçu la moindre
réponse. » Je ne savais pas si Freud avait jamais rencontré Mach
personnellement, en dépit de ses liens avec Josef Breuer, qui avait travaillé
à des expérimentations avec Ernst Mach avant de devenir son protégé.
« S’il veut des réponses, qu’il lise ses livres. Toutes les réponses de
Mach s’y trouvent.
– Je suis certain qu’il les a lus.
– Dans ce cas, c’est parfait », murmura Freud. Il n’avait toujours pas
abordé le sujet qui l’avait amené devant ma porte. « Vous savez, mon
garçon, que Mach a été un des premiers à voir la relation intime entre la
psyché et la physique ? Il a écrit dans son Analyse der Empfindungen que la
psychologie est la science auxiliaire de la physique ; elles s’apportent un
soutien mutuel. Selon le vieux Mach, la vraie science n’est constituée qu’à
condition de réunir la psychologie et la physique. Ce que je crois très vrai,
et vous ? Et c’est précisément la raison pour laquelle la psychanalyse doit
toujours être approchée scientifiquement, et seulement scientifiquement. Elle doit être aussi pure, aussi exacte et aussi causale que la physique. Sinon
l’union des deux est inenvisageable, exposa-t-il avec passion.
– J’ai écrit un article là-dessus. Le premier papier que j’aie jamais
publié, dis-je sans qu’il m’ait rien demandé. En un sens, j’y traite de cette
union. Je l’ai appelé “Spiritisme” – mais n’en préjugez pas sur la base du
seul titre. » Il me regarda avec une expression vague. Je crois bien qu’il ne
m’écoutait pas, aussi changeai-je de cap. « Le connaissez-vous
personnellement ? Le professeur Mach, je veux dire.
– Oui, bien sûr. Quoique nos chemins se soient rarement croisés. J’ai
assisté à certaines de ses conférences. » Freud se moquait bien de mes
souvenirs d’étudiant. « Mach m’a fait demander un exemplaire de la
Traumdeutung, poursuivit-il en ignorant mes propos. Je le lui ai envoyé,
mais je n’ai jamais eu de signe de sa part. Il n’a pas jugé nécessaire de citer
mon nom dans son Analyse ; il n’a fait que glisser sur mes publications. Il a
toutefois gratifié Breuer d’une mention. » Il marmonna quelque chose dans
sa barbe, puis vida son verre de schnaps. « Quoi qu’il en soit, c’est un grand
homme », conclut-il généreusement. Puis, comme s’il sentait qu’il était allé
trop loin : « Bien sûr, je ne suis pas nécessairement d’accord avec lui.
L’aristocratie a produit plus que sa part de savants. Mais qu’importe : ce qui
compte, c’est que les vrais savants soient l’aristocratie de l’humanité. Il
n’est pas besoin de chercher très loin : regardez Son Excellence von
Helmholtz. Un géant. » Il marcha jusqu’à la fenêtre et poussa le voilage du
bout du doigt. « J’aime à penser que je suis moi aussi un disciple de l’école
de Helmholtz.
– Mais, Herr Professor, vous avez fondé une école, vous êtes aussi
célèbre que von Helmholtz. Cela ne vous échappe pas, d’ailleurs, dis-je à
son dos.
– Savez-vous…, me demanda-t-il d’un ton rêveur, sans lâcher des yeux
le spectacle de la rue. Savez-vous que von Helmholtz a écrit : “Il est plus
facile pour un génie de découvrir quelque chose de radicalement nouveau
que de comprendre pourquoi les gens ne le comprennent pas” ? Ce n’était
pas seulement un grand homme, c’était aussi un sage.
– Dans les années à venir, Freud sera plus célèbre que von
Helmholtz », dis-je, et je le pensais. Ou presque.
« Pour une raison ou pour une autre, aujourd’hui… Non, je ne le crois
pas. » Il s’assit dans le fauteuil près de la fenêtre. « J’ai eu une longue
conversation avec Jung, commença-t-il. Pendant notre promenade. » Donc il n’était pas venu pour bavarder : il avait quelque chose à me dire, et nous y
arrivions enfin. Seul un problème significatif pouvait lui faire sacrifier son
cigare de l’après-midi avant qu’il ne l’ait fumé jusqu’au bout. Je remplis
une seconde fois nos verres, dans l’expectative, mais il ne toucha pas le
sien.
« Le parc est un endroit charmant, savez-vous ? fit-il songeur. Très
anglaise, la manière dont il est dessiné, avec des chemins tortueux, des lacs,
des rocailles, et quelques arbres magnifiques. Je crois que c’est de loin le
plus beau visage de New York. J’ai toujours plaisir à faire une bonne
marche à pied, et Jung peut être une compagnie très plaisante. » Une
grimace de dépit, sans doute, s’inscrivit sur mon visage, si j’en crois la
réprimande qui s’ensuivit. « Ah non, pas de ça ! Ne soyez pas jaloux,
Ferenczi. J’ai besoin de Jung pour lui passer le relais quand je ne pourrai
plus diriger. C’est un homme de qualité. Sinon, toute l’affaire ne serait pas
si problématique. » J’aurais bien aimé savoir ce que c’était que « toute
l’affaire », mais je pensais qu’il valait mieux ne pas poser de question. De
toute façon, je n’allais pas tarder à l’apprendre.
« La conversation a très bien commencé, continua Freud. Jung m’a
demandé mon avis à propos de sa plus jeune fille, Agathli, et nous avons
échangé nos points de vue sur le cas du petit Hans – soit dit en passant, il y
a beaucoup de parallèles intéressants. Puis il a voulu savoir ce que je
pensais de ce qu’il a appelé les problèmes sociologiques de la psychanalyse.
Par problèmes sociologiques, il entendait l’attachement romantique que ses
patientes lui inspirent. » Il me regarda, les sourcils en accent circonflexe.
« Vous devriez être capable de le prévenir mieux que je ne le fais », dit-il
d’un ton plein de sous-entendus ; mais il ne me laissa pas le temps de
protester. « Nous avons marché jusqu’à un petit salon de thé et je lui ai fait
remarquer que l’ambiance était très cosmopolite, pour preuve les ardoises
sur lesquelles les menus étaient écrits en plusieurs langues. Jung a identifié
l’écriture. “Le menu est aussi en hébreu”, a-t-il affirmé, mais je l’ai
détrompé : c’était du yiddish. À ma grande surprise, il en a été indigné. Je
ne sais pas si vous le savez, mais son grand-père, le père de sa mère, était
professeur d’hébreu. Et le père de Jung était un des meilleurs élèves dudit
professeur. C’est comme cela que le shidoch s’est fait. Peut-être notre Jung
pense-t-il que l’hébreu est une affaire de famille, c’est-à-dire de sa famille.
Ou bien qu’un calviniste est plus proche de la langue sacrée qu’un
authentique vieux Juif. Ou bien il était furieux de s’être laissé aller à me confier les détails de ses “problèmes sociologiques” qui, du reste,
concernaient une jeune Juive. En tout cas, il a insisté pour mettre sur le
tapis ses théories concernant les Aryens et les Juifs. » Freud se mit à
arpenter le tapis, dans un sens, puis dans l’autre, à grands pas rageurs. Je fis
un geste vers le fauteuil, mais il m’ignora et continua avec véhémence.
« Jung a déclaré que le yiddish est un jargon dont l’existence est une
puissante illustration du caractère nomade des Juifs. Il nous a accusés de
n’avoir jamais créé une culture en propre, ni dans la forme ni dans le
contenu : pour lui, nous avons fait souche dans des cultures “civilisées”
existantes et nous nous sommes greffés sur elles. Il a juré ses grands dieux
qu’il n’exprimait pas là un point de vue antisémite, mais le fruit d’une
démonstration scientifique – n’en déplaise à mon cher Darwin et à ma
manie de me référer sans cesse à lui. À mon avis, il ne pensait pas à mal,
mais il s’est laissé emporter par ses émotions. Nous avons la belle vie, nous
autres Juifs, n’est-ce pas ? Bien sûr, les Juifs, la mystique ne les effleure
même pas… » Freud était trop agité pour attendre ma protestation. Il
continua sur sa lancée. « Jung nous compare aux Chinois – nous voilà au
moins en bonne compagnie : deux civilisations anciennes, aussi peu
torturées l’une que l’autre par leur âme, réconciliées si vous préférez. Pour
lui, quand nous fouillons dans notre inconscient, nous avançons sur un
terrain moins dangereux que cela n’est le cas pour les Aryens. Les peuples
germaniques sont toujours dans leur enfance, dit-il, donc leur inconscient
contient des forces jeunes, explosives, ténébreuses. D’où leur capacité, leur
vocation peut-être, à créer une culture distincte, de part en part nouvelle ;
sans doute cette culture inédite est-elle à manier avec précaution, mais elle a
une beauté inhérente, et une valeur propre qui ne peut pas être appréciée de
vieilles cultures fatiguées – disons les Juifs ou, pour que ce soit plus facile à
avaler, les Chinois. Résultat des courses, il croit possible que notre
“psychologie juive” ne s’applique pas pleinement aux Aryens. » Des perles
de sueur s’étaient formées sur son front. « Quel délire, Ferenczi ! Les
hommes sont des hommes. Il n’y a qu’une manière rigoureuse d’aborder le
sujet, et une seule : la biologie. Le reste est superstition. Je le lui ai dit en
substance, mais, pour la première fois, même s’il a cessé d’insister, j’ai eu
le sentiment de ne pas l’avoir convaincu… »
Freud se calma un peu, ses pas se firent plus lents. « Il m’a décrit un
rêve récent, dont il croyait pouvoir tirer la preuve de sa théorie, mais je n’y
ai vu qu’un désir réprimé de meurtre du père. Il sait que j’ai l’intention de lui voir prendre ma place ; ce désaccord qu’il brandit est vraiment très
malvenu, j’en suis sérieusement affecté. L’antisémitisme du Suisse ne
m’atteint pas personnellement, c’est seulement de le voir présenté comme
une pseudoscience qui m’affecte. Vous savez ce que je dis toujours : dès
lors que nous voulons travailler avec les autres, il nous faut nous blinder et
développer une bonne dose de masochisme. Cela est nécessaire, car sinon la
psychanalyse risque de devenir une affaire exclusivement juive. Mais je
peux vous le dire, mon cher garçon, cela peut être extrêmement
douloureux ! » Freud continua à faire les cent pas dans la chambre, la tête
en avant comme le taureau cherchant son matador. J’ouvris ma valise, qui
contenait quelques volumes reliés de cuir. J’en pris un et le feuilletai : je
voulais retrouver le passage du rabbin Moses Hayyim que j’avais souligné
deux nuits auparavant. Il convenait plutôt bien à la situation. Je lus à voix
haute : « “Le secret du Zohar est qu’il est tout intériorité, à l’inverse de
toutes les explications évidentes qui appartiennent aux apparences.” »
Freud explosa. Je lui avais rarement vu une telle colère. « Vous aussi ?
me demanda-t-il d’une voix tonitruante. Vous ne comprenez donc rien à
rien ? Voulez-vous me faire passer pour un vulgaire kabbaliste ? » Il ouvrit
la porte si violemment qu’elle claqua contre le mur. À peine le seuil franchi,
il se retourna, plongea ses yeux dans les miens et me jeta, sur un ton
glacial : « Moi, je suis un savant, je n’ai rien du mystique. Si vous voulez
rester avec moi, vous devez être comme moi. » La porte se referma sur lui.
Sur mon bureau, ma lettre inachevée me regardait ; mon stylo
m’attendait aussi, mais je le dédaignai. Je pris le livre, toujours ouvert au
chapitre sur Hayyim. Peut-être était-ce le rêve. Il me tenait toujours en son
pouvoir, luttant contre l’image de Freud sur le pas de la porte. « Si vous
voulez rester avec moi, vous devez être comme moi… Sanyi, tu n’as pas
appris ta leçon… Je suis un savant, je n’ai rien du mystique… »
Bien malgré moi, je lus sur la page ouverte : « Le Zohar entre dans la
catégorie de la goutte séminale qui vient de Yesod, c’est pourquoi il est
appelé le Brillant, le Zohar du firmament. Il est bien connu aujourd’hui que
toute la providence agit par le moyen de la copulation de telle sorte que tout
dépend de l’influence de la goutte séminale. Lorsqu’il est mérité que la
catégorie de cette goutte séminale descende dans le monde d’en bas, tout est
remis en ordre, toutes les choses parfaites de toutes les manières. »
Le stylo s’agita et entraîna ma main dans son mouvement. « Freud te
dit ses amitiés, écrivit-il. Il est brillant, comme toujours, mais toujours aussi
effrayant. Un prophète de l’Ancien Testament, un messie du XXe siècle, qui
a le tort de se prendre pour Isaac Newton. Car la psychanalyse, notre
science, est bien plus que cela : voilà que par elle remontent soudain à la
surface des vérités anciennes, jusque-là perdues dans les recoins les plus
obscurs de notre culture ; et ce qui sourd ainsi des profondeurs de notre âme
collective, c’est la connaissance secrète, qui n’est pas secrète, puisque
chaque homme la porte en soi. Ah, Gyuri, pendant que tu étudies le monde
du dehors, nous faisons nos découvertes dans le monde intérieur. Entre les
deux, un gouffre, et nous n’avons pas encore trouvé le pont pour passer de
l’un à l’autre. Et il attend de moi que j’affirme haut et clair qu’il n’y aura
jamais de pont ! Cette pression… c’est le pire… »
Bateau de nuit, 4 septembre 1909
Les premiers jours de notre séjour furent particulièrement plaisants.
Brill nous fit visiter la ville. Lui aussi était né dans notre Double
Monarchie, mais il avait laissé derrière lui tout ce passé pour traverser
l’océan et s’établir dans le Nouveau Monde. S’il ne s’était pas enfui de chez
lui, répétait-il à l’envi, car c’était son histoire favorite, s’il n’était pas venu
en Amérique, sa mère l’aurait forcé à devenir rabbin. Donc notre Abraham
s’était fait psychanalyste. Destin cruel ! Il avait peut-être eu tort. Les fidèles
avaient vénéré des générations et des générations de rabbins Brill,
successivement faiseurs de miracles, érudits ou mystiques4 ; et, à côté de
cette gloire, le respect que l’on payait aux analystes faisait piètre figure.
Brill n’était pas un mauvais bougre, mais je n’en aurais pas fait mon
chaver. Il prenait trop souvent le parti de Jung dans nos nombreuses
disputes, sans doute en souvenir du temps qu’ils avaient passé ensemble à la
clinique de Burghölzli. Mais il lui suffit de nous emmener dans un cinéma
pour que je lui pardonne aussitôt : ces théâtres d’images animées, devenus
monnaie courante à New York, me transportèrent ! Une expérience
épatante, comme la cuisine des restaurants où il nous emmena. Un pur
plaisir, à peine terni par le jugement ferme et définitif de Freud, qui déclara
qu’il haïssait autant l’un que l’autre. Nos journées furent tellement
remplies, entre visites de tourisme et mille et un divertissements, sans compter le fait que notre trio s’était enrichi de deux collègues – Jones était
arrivé, et bien sûr il y avait Brill –, qu’il me fallut attendre quelque temps
avant de trouver le bon moment pour dire deux mots à Jung sans témoins.
Sur le bateau qui nous conduisait à Falls River, accoudés au
bastingage, nous jouissions côte à côte de la brise du soir, dont le souffle
tiède m’apportait enfin ce qu’on appelle le moment opportun. Nos positions
respectives minimisaient notre différence de taille, qui me tracassait
toujours. Notre conversation aurait certainement tourné tout autrement si
nous nous étions parlé les yeux dans les yeux ; mais là, nos regards fixés sur
l’horizon, notre échange eut la saveur d’une séance d’analyse. Et
apparemment cela nous arrangeait autant l’un que l’autre. Le soleil
couchant, derrière les montagnes, allongeait ses rayons sur les arbres, les
maisons et la flèche gracile de l’église, comme sur une scène de théâtre.
C’était une soirée magnifique.
Nous commençâmes par des sujets très inoffensifs. Je lui parlai de mon
ami Hevesy, un étudiant du professeur Lorenz à Zurich, et lui demandai si
le jeune homme pouvait se présenter à lui. Jung fut très obligeant : il
réserverait le meilleur accueil à quiconque se recommanderait de moi et
serait ravi de l’introduire dans son cercle. Puis nous en vînmes à ses projets,
et il me fit part de son intention de quitter le Burghölzli pour se consacrer à
son activité privée. Je l’encourageai chaleureusement. Depuis le début, c’est
avec ses patients individuels qu’il avait donné le meilleur de lui-même ; et,
avec son excellent cercle de relations et sa position sociale dans la
communauté de Zurich, c’était indéniablement la meilleure chose à faire,
financièrement et professionnellement. Il tira une bouffée de sa pipe et
souligna que Papa se réjouirait de nous voir nous épauler ainsi. Et moi de
sauter sur l’occasion. Je n’avais que trop tardé.
« Vous l’avez prodigieusement mis en colère l’autre jour, vous le
savez, n’est-ce pas ? commençai-je.
– Oui, bien sûr. Mais il est tellement sensible. Vous l’êtes tous. » Il fit
un rond de fumée, sans y mettre le plaisir nonchalant de tout à l’heure.
« J’ai bien peur qu’il ne m’aime plus.
– Il vous aime vraiment, Jung. Mais je me demande s’il vous fait
confiance. » Cela n’engageait que moi, mais je le pensais vraiment.
« Me faire confiance ? » Sa surprise n’était pas feinte. « Mais je lui
suis entièrement dévoué. C’est un grand homme. Le seul véritable grand
homme que j’aie jamais rencontré. Je dois me faire violence pour ne pas accepter tout ce qu’il dit. Je n’ai que trop tendance à reproduire ses idées.
Oui, je dois me forcer pour développer les miennes. Vous êtes, si je ne
m’abuse, le premier à savoir à quel point il peut étouffer toute originalité
chez les autres.
– Mais il ne faut pas le mettre dans des colères pareilles. Il est revenu
de Central Park dans une humeur massacrante ! » Et je ne manquai pas de
lui rappeler ce fameux jour où, après un échange trop véhément, Freud était
tombé en syncope, à Brême.
« Je ne m’en sens pas responsable, c’était imprévisible. Je suis
coupable d’avoir lancé la conversation sur l’archéologie de la région, je
vous l’accorde ; cela nous a conduits à parler de momies. Mais je ne vois
vraiment pas pourquoi ce type de discussion exprimerait nécessairement
mon désir inconscient de voir mourir Freud. À la différence du professeur,
je ne suis pas obsédé par le parricide ! Il m’arrive d’avoir autre chose en
tête ! Vous pensez que je suis la cause de son attaque ?
– Vous êtes trop ambitieux, l’accusai-je.
– Oui, je suis ambitieux, mais c’est lui le plus ambitieux de nous
tous. » Jung se tourna vers moi : « C’est un grand homme, et nous voulons
tous qu’un peu de sa grandeur rejaillisse sur nous. Nous le voulons et nous
en avons besoin. » Il n’avait pas complètement tort. J’avais déjà eu
l’occasion de deviner en lui un être sensible, et j’en avais la confirmation. Il
ne faisait pas exception à la règle, il était soumis, comme moi, à des forces
impétueuses, tel un vent soufflant en bourrasques, qui pouvaient le dévier
de son cap. Cela me plaisait. Freud l’avait marqué de son empreinte,
comme moi. Les pères castrent leurs fils, les fils tuent leurs pères – une
leçon du professeur. Dans ce cas doublement vraie. Mais Jung coupa le fil
de mes pensées.
« Nous avons eu une autre mésaventure », chuchota-t-il comme dans le
secret d’un confessionnal. J’attendis son récit sans piper mot. « Après notre
visite de l’université de Columbia, nous avons pris la promenade qui longe
le quai, Riverside Drive. Freud a remarqué que le panorama lui rappelait les
bords du Danube tels qu’on les voit depuis Dürnstein. J’allais ajouter une
petite réflexion sur Richard Cœur de Lion mais j’ai dû me rendre à
l’évidence : Freud était dans l’embarras. Comprenez-moi bien, c’est la
nature de notre conversation, son grand sérieux aussi, qui me font vous
raconter cela, mais le problème est que… » Il baissa encore la voix, sans
nécessité, car il n’y avait personne aux alentours. « Freud s’était oublié. Il avait fait dans son pantalon. Je n’ai pas besoin de dire qu’il était en pleine
détresse, moi aussi d’ailleurs. » Je crus pendant quelques instants qu’il ne
me disait pas la vérité. Mais il n’aurait jamais inventé une histoire pareille.
Pas Jung. Cet événement était-il pour quelque chose dans l’agitation de
Freud le soir où il était venu me trouver dans ma chambre ? Lui-même nous
avait appris que ce genre d’incident n’était jamais sans signification. Si ces
faits s’étaient produits, et je n’en doutais plus, comment ne pas leur donner
l’interprétation la plus négative qui fût, ainsi qu’à la confidence de Jung ?
Pourtant je me tus. Jung prit mon silence pour de la compassion. « Il ne me
pardonnera jamais d’avoir été là. Jamais. » Il soupira profondément. Il était
navré, bien sûr, mais je crus entendre dans sa voix une discrète inflexion de
soulagement. « Je lui ai offert mon aide, professionnellement s’entend, mais
il a décliné. Pas tout de suite. Il m’a d’abord regardé, assez longuement, le
temps de considérer ma proposition. Ce n’est qu’après qu’il a refusé. Sa
dignité avait assez souffert. Avec vous, c’est différent : peut-être vous
permettra-t-il de l’aider. Il se sent plus proche de vous, après tout. » Mais
nous n’étions pas là pour parler de moi : il s’agissait de lui, ou du moins
c’est ainsi que je l’entendais.
« Qu’est-ce que vous voulez dire par “vous êtes tous trop
sensibles” ? » lui demandai-je. Il me regarda d’un air surpris.
« Vous, les Juifs. Vous êtes vraiment trop sensibles à la prétendue
condition de votre peuple. Vous voyez de l’antisémitisme partout, jusqu’à
dénier la réalité des situations. Et vous, Ferenczi, vous êtes le pire.
– Il n’y a qu’un antisémite pour dire une chose pareille », dis-je avec
une fausse gravité. Il rit. Je souris. Nous étions amis, n’est-ce pas ? Je
continuai sur ma lancée : « Que s’est-il passé dans le parc ? Il était très en
colère !
– À Central Park ? Vraiment rien. Nous avons passé une après-midi
très agréable. Nous avons marché, nous avons admiré le jardin et nous
avons parlé, comme nous l’avons fait des centaines de fois. Bien sûr, nous
ne sommes pas systématiquement d’accord sur tout, le véritable but de nos
discussions est d’explorer nos conceptions respectives. Et d’apprendre. » Il
se tourna vers moi. « Vous et moi, Ferenczi, nous devons prendre soin du
Vieux. Il a tant à nous apprendre. »
De deux choses l’une : soit il évitait le sujet, soit il le jugeait vraiment
sans importance. Parlions-nous du même événement ? Il me tira doucement
par le coude. « Allons faire quelques pas, voulez-vous ? » Nous nous dirigeâmes vers l’arrière du bateau ; puis, après une pause, le temps pour lui
de curer sa pipe, notre déambulation reprit, ainsi que sa confession.
« Il y a dans tout cela quelque chose de très important pour moi,
continua-t-il. Nous, ses fils selon l’intellect, nous sommes tous engagés
corps et âme dans notre relation avec le monde psychique, mais chacun à sa
manière, chacun avec ses nuances personnelles et chacun avec ses
problèmes propres. Au centre est le noyau, Freud, et chacun d’entre nous se
retrouve lié à lui par toutes sortes de liens, au niveau des idées bien sûr, que
nous partageons fondamentalement, mais la dimension individuelle compte
tout autant. Dans mon cas, j’en reviens toujours à la même question. Elle
est vraiment très importante pour moi, répéta-t-il, c’est un problème qu’il
m’est absolument nécessaire de comprendre. En un mot comme en cent,
quelle est la relation entre les Juifs et l’analyse ? Et, voyez-vous, tant que je
n’aurai pas la réponse, je resterai là comme je suis, incapable de définir ma
propre place. La relation n’est peut-être que superficielle du reste, mais si je
devais découvrir qu’il n’y a pas de lien profond, le problème ne serait pas
résolu pour autant. Cela ne ferait que transformer la question. Les faits sont
là : les idées révolutionnaires de Freud n’ont à peu près aucun écho chez la
plupart des praticiens du domaine, alors qu’elles sont immédiatement
acceptées et absorbées par ses coreligionnaires, ou du moins une fraction
significative d’entre eux. Qu’y a-t-il donc en moi qui communie si
pleinement à ces idées ? Pourquoi faut-il que son message résonne si
profondément en moi ?… Quoique, à dire vrai, cette identification soit
mêlée de culpabilité, c’est-à-dire d’une irrépressible envie de rejeter des
pans entiers de sa doctrine…
– Ne pensez-vous pas que vous faites l’expérience du mécanisme bien
connu d’identification et d’acceptance accompagnées de culpabilité, donc
de rejet ? lui demandai-je pour la forme.
– Oui, bien sûr. Et si vous voulez taxer cela d’antisémitisme, je ne vais
pas ergoter. Ce n’est qu’un mot, qui n’explique rien. Simplement, je suis
confronté à une foule de questions importantes, et je n’ai pas le moindre
début de réponse. Je ne prétends pas que cela me rende différent de vous –
je vous l’ai dit : chaque individu a ses bizarreries, ses problèmes
spécifiques, ses névroses. Mais il y a une nuance : Freud me laisse seul avec
ça. Je ne reçois de lui ni aide ni compréhension. Il se présente partout
comme un homme de science, mais il refuse d’aborder ma question dans le
cadre d’une discussion rationnelle, scientifique. Du reste, il refuse tout autant de révéler quoi que ce soit de personnel au-delà des limites ô
combien strictes qu’il a lui-même fixées. Tout se passe comme si la
psychanalyse devait être une science, mais une science qui ne laisserait
aucune place aux facteurs culturels. À l’entendre, elle se fonde
exclusivement sur l’observation de l’espèce, et la déduction est sa seule
superstructure. Elle existe dans un vide. » Il s’interrompit et braqua sa pipe
sur moi. « Moi, je ne peux pas l’accepter. Je sais que c’est faux. Mais mon
opinion est rejetée. Le sujet est tabou. J’ai besoin de ses conseils, mais il me
les refuse. » Je fus pris soudain de tendresse pour mon rival. Je ne résistai
pas à lui exprimer quelques mots de sympathie.
« Il croit que vous l’attaquez. Que vous le refusez, lui.
– Mais j’ai de la vénération pour lui ! répondit-il.
– Des mots, Jung. Ce ne sont que des mots. » Il devait se justifier
mieux que cela.
« Si je dis qu’il n’existe pas de culture suisse en tant que telle, une
culture qui soit attachée aux Suisses et aux Suisses seulement, et dont ils
soient la seule source, vous pouvez être ou non d’accord avec moi, mais je
ne serai jamais un paria pour l’avoir dit. Si je dis la même chose des Juifs,
c’est automatiquement une attaque personnelle contre Freud.
– Sur ce point, vous avez tout à fait raison. » Comment ne l’aurais-je
pas reconnu ? « Nous nous méfions chaque fois que nous entendons de la
bouche d’un non-Juif une observation de portée générale sur ce que nous
sommes, et plus encore si c’est une appréciation positive.
– Comment un descendant d’un peuple aussi entêté peut-il avoir
inventé la psychanalyse ? » Il remua l’air avec sa pipe, puis s’en donna un
léger coup sur la poitrine avant de poursuivre : « Si c’est là qu’elle prend
ses racines, comment puis-je la faire mienne ? »
La tentation était trop forte pour que j’y résiste : « Et si vous vous
convertissiez ? » suggérai-je. Ma boutade eut l’effet escompté.
L’atmosphère se détendit.
« Si je me convertis, ce sera en Juif hongrois, me promit-il avec un
large sourire.
– Si je me convertis, ce sera en banquier suisse, répondis-je.
– Nous devrions nous parler plus souvent ainsi. » Il rejeta plusieurs
bouffées de fumée. « C’est une bonne chose. Mais peut-être aurions-nous
intérêt à rejoindre les autres, avant que Freud ne décrète que nous sommes
en train de comploter contre lui.
– Encore un instant. Avant que nous ne rentrions, je voudrais vous
parler de quelque chose que j’ai lu cette nuit. Peut-être cela vous
intéressera-t-il. “L’arbre de vie était au milieu du jardin…”
– La Genèse, m’interrompit-il. Êtes-vous un esprit religieux,
Ferenczi ?
– Non. Et ce n’est pas de la religion, c’est de la psychiatrie. » Je
continuai : « “Lorsque Dieu créa l’homme et le vêtit en grand honneur, Il lui
donna le devoir de s’attacher à Dieu afin d’être un et d’un cœur unique, uni
à l’Un par le lien d’une foi unique qui lie tout ensemble. Mais, par la suite,
les hommes se détournèrent du chemin de la foi et abandonnèrent l’arbre
d’unité qui s’élève bien au-dessus de tous les arbres, s’attachant à cette
région qui varie sans cesse d’une teinte à une autre, du bien au mal et du
mal au bien. Ils descendirent d’en haut et s’attachèrent en bas à l’inconstant,
abandonnant l’Un suprême et immuable. C’est ainsi que leur cœur, oscillant
entre le bien et le mal, leur valut tantôt la miséricorde, tantôt la rigueur,
selon leurs attachements. Le Saint, béni soit-Il, parla : Homme, tu as
renoncé à la vie, et c’est à la mort que tu adhères. En vérité, la mort
t’attend. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne
mangeras point.” » Je me tus.
« Expliquez-moi ça ! m’ordonna-t-il.
– Méditer sur l’arbre de vie, la Tiferet, c’est trouver l’unité, la
complétude, communier dans l’harmonie. Toucher la Tiferet, c’est faire
l’expérience de l’unité transcendante du divin. Contempler l’autre, la
Malkhut, c’est être déchiré et morcelé par le conflit, les tempêtes de l’esprit
et de l’âme. C’est la désunion, la dysharmonie. Nous y voyons une image
de l’univers, la surface de contact entre le divin et le non-divin ; mais ce
n’est ni l’un ni l’autre. » Je levai les yeux vers lui et lui souris : « Voilà
notre culture, Jung. » Il ne voyait toujours pas bien ce qu’il pourrait en
faire.
« Ce que vous me dites là, c’est un de vos rêves !
– Si c’est un rêve, ce n’est pas le mien. Cela vient du Zohar. La
kabbale.
– Mais pourquoi me dites-vous cela ? » Il était de toute évidence très
mal à l’aise.
« Lisez-le, mon ami. Freud l’a lu. » Me tournant vers la passerelle, je
lui fis signe de passer le premier. « Quoique. Quand bien même vous le liriez, cela ne serait pas pareil. Le Zohar coule dans ses veines comme il ne
coulera jamais dans les vôtres. »
Worcester, Massachusetts, 6-10 septembre 1909
Worcester était une petite ville charmante. Je m’attendais à quelque
chose de plus américain, mais avec ses rues tranquilles, très convenables, et
même raffinées, l’endroit me parut paisible et reposant, surtout après New
York. Une chambre m’était réservée à l’hôtel Standish où logeaient
plusieurs autres participants. À ma grande déception, Freud et Jung
s’installèrent chez le professeur Hall, le président de l’université – je me
retrouvai ainsi exclu de leur petit groupe.
J’avais pris l’habitude de passer prendre Freud le matin, et nous
partions faire une longue marche à pied à l’ombre des arbres qui bordaient
les avenues voisines. Ces moments étaient pour moi précieux entre tous.
Nous étions lui et moi plus proches que nous ne l’avions jamais été, à la
fois personnellement et professionnellement. De plus, nous profitions de ces
promenades pour tracer les grandes lignes de ses conférences, puisque
Freud n’avait pas cru bon de les préparer à l’avance. Il voulait d’abord
connaître son public pour pouvoir modeler son approche sur lui,
m’expliqua-t-il. Il était très anxieux de choisir des sujets qui intéresseraient
les Américains sans rebuter leur esprit pratique – rien de trop ésotérique,
rien de trop viennois. Les organisateurs lui avaient attribué cinq séances. Le
premier jour, il décrivit le cas de Bertha Pappenheim avec force détails. Et,
à ma grande surprise, il rendit un hommage appuyé à son mentor
d’autrefois : « Ce n’est pas à moi que revient le mérite – si c’en est un –
d’avoir mis au monde la psychanalyse, déclara-t-il. Un médecin de Vienne,
le docteur Josef Breuer, appliqua pour la première fois ce procédé. » Le
deuxième jour, il présenta à son public le concept de « refoulement », le
processus d’oubli forcé des expériences traumatiques, et celui de
« résistance », la force qui maintient ces souvenirs à distance de la
conscience du patient. Le troisième jour, il parla du travail de l’École de
Zurich, et son exposé constitua une excellente introduction à la conférence
de Jung, qui devait suivre deux jours plus tard. Le quatrième jour, le
professeur James assista à la conférence, et sa présence fit dévier Freud du
droit fil de ses idées. William James, l’auteur des Principles of Psychology, était le philosophe et psychologue le plus éminent d’Amérique, par ailleurs
un ami intime d’Ernst Mach. Freud, mourant d’envie de l’impressionner,
décida de parler de l’interprétation des rêves, qu’il avait évité d’aborder
jusque-là ; l’entreprise était pour le moins hasardeuse, vu la diversité du
public et les contraintes de temps. Mais le sujet lui tenait tellement à cœur !
Je le convainquis que le mieux était de le survoler largement, quitte à
répéter certains points exposés les jours précédents. De cette façon, il
renforcerait ses arguments en les contextualisant, et les détails anecdotiques
s’en trouveraient remis à leur juste place.
Il suivit mon conseil, et j’eus de bonnes raisons d’être fier du résultat.
Sa conférence pour ainsi dire dédiée à William James fut un vibrant
manifeste de toutes nos convictions, un tour de force exemplaire, même
pour Freud, peu suspect de complaisance. La classification des différents
types de rêves selon l’état psychique de l’individu, névrosé ou sain, la
satisfaction des désirs, la régression de l’adulte, insatisfait de sa vie réelle,
vers une satisfaction sexuelle primitive, le rôle fondamental de la sexualité
enfantine – tout cela fut décrit, justifié et étayé sur la base d’exemples qui
illustraient les techniques d’interprétation et la méthode de l’association
libre. Il poursuivit en décrivant le phénomène de transfert du patient vis-à-
vis de son analyste, oscillant entre attachement et hostilité, et trouva même
l’occasion de se référer à un de mes tout derniers articles sur le sujet. Pour
finir, il décrivit la sublimation des pulsions sexuelles infantiles, c’est-à-dire
la façon dont elles sont redéfinies dans les buts de l’âge adulte qu’elles
motivent, ainsi transformées. En un mot, il nous offrit une conférence très
complète, stimulante, voire visionnaire. Il sut transcender la diversité de ses
auditeurs en les emportant tous comme un seul homme, du converti au plus
sceptique, dans le grand courant de ses idées. Je me sentis extrêmement fier
d’avoir ma part dans cette tornade de découvertes que nous avions
déclenchée et qui débouchait déjà très concrètement sur la formation d’une
nouvelle génération de praticiens. Nous étions en train de faire l’histoire.
Mieux, nous en restituions le sens. Comment imaginer un métier qui pût
apporter des satisfactions supérieures ! Nous redécouvrions le savoir
ancien, pour le vivifier par notre approche scientifique et lui donner des
applications pratiques : guérir les malades, éclairer la condition humaine,
soulager son fardeau. Et de cette foi radicalement nouvelle, et pourtant si
ancienne, Freud était le noble apôtre et moi le grand prêtre. Je trouvais
même de la place dans mon cœur pour le prince héritier zurichois, si prodigieux, hélas ! Soit dit en passant, son propre exposé – technique,
détaillé et conçu pour étayer les thèmes de Freud – fut d’un excellent niveau
et tout aussi bien reçu.
Au fil des séances, l’amphithéâtre, vaste et lumineux, n’avait pas
désempli ; mais le dernier jour, toutes les sommités du monde universitaire,
exceptionnellement rassemblées pour l’anniversaire de la Clark University,
vinrent s’ajouter aux membres de la faculté, et Freud fit salle comble. Juste
après le déjeuner, alors que nous étions, lui et moi, en train de discuter de la
séance du matin, le professeur Rutherford, le grand physicien anglais, vint