Un demi-siècle avec Borges
Le déicide borgesien
J’ai pensé, parfois, écrire un essai intitulé « Borges, romancier ». On sait
bien que Borges n’a pas écrit de romans et qu’au fil de son œuvre il s’est
référé à ce genre de la même façon dédaigneuse qu’un André Breton. Tous
deux semblent avoir méprisé le roman pour la même raison : sa vocation
expansive et réaliste. Cependant, l’œuvre de Borges est pleine de
commentaires et d’inventions de romans, et des romanciers figurent parmi
ses personnages mémorables, tel Pierre Ménard, l’audacieux auteur de deux
chapitres du Quichotte. Je pensais que cet ensemble d’opinions, de
réfutations et de simulations relatives au genre romanesque pouvait,
rassemblé, constituer une sorte de traité sur le roman, une de ces
impeccables théories qui sont un des aspects les plus fascinants du génie de
Borges.
Je me suis rappelé ce projet mort-né alors que je lisais le livre que John
Sturrock a consacré à Borges, car il lui ressemble d’une certaine façon, bien
que Paper Tigers[2] soit plus ambitieux : il ébauche, à partir des nouvelles
de Borges, une théorie de l’art narratif en général. Même si Sturrock fait
occasionnellement référence aux essais de l’auteur argentin, et cite parfois
ses poèmes, son analyse est centrée sur les fictions. Analyse n’est peut-être
pas le mot qui convient à son travail. Analyser suggère l’idée d’une
recherche visant à découvrir ce qu’un texte a de particulier et
d’intransmissible, alors que Sturrock propose plutôt le contraire : prendre
aux nouvelles ce qu’elles ont de plus général et de plus abstrait pour établir,
à partir de ces matériaux, un système expliquant la nature de la fiction,
l’idiosyncrasie de l’écrivain de fictions et les rapports entre le monde réel et
celui créé par la littérature.
L’un des mérites de son livre est d’avoir échappé à la tentation à laquelle
succombent souvent maints critiques borgesiens : le fatras d’érudition.
Borges a fait de la pédanterie culturelle ce que, d’après lui, les romanciers
nord-américains ont fait de la brutalité : il l’a transformée en technique
littéraire. Les références livresques intriquées, les allusions à des
commentaires de commentaires, les exotiques auteurs, textes ou
philosophies mentionnés au passage, comme négligemment, en sous-entendant pour mieux nous accabler qu’ils devraient être monnaie courante
pour le commun des mortels, excepté l’analphabète ou l’idiot, sont, dans les
nouvelles de Borges, ce que sont les meubles et les objets dans les romans
de Balzac, ou les châteaux dans ceux de Sade : le décor indispensable de
l’action. Ce que ces citations et ces associations culturelles ont de
scientifique perd de son importance dans les contes de Borges, elles planent
gracieuses, surprenantes, souriantes, dissociées de leur origine (réelle ou
inventée) pour remplir une fonction différente (c’est-à-dire fictive) à
l’intérieur du récit. L’auteur les a transformées en quelque chose d’aussi
personnel et original que les anecdotes ou les personnages de ses histoires.
Mais cette stratégie narrative stimule la pédanterie du critique qui, séduit,
prend au pied de la lettre cette érudition, comme s’il s’agissait d’un
« appareil critique », et s’efforce de juger les nouvelles à partir de cet
écheveau de connaissances et de sources qu’il se croit dans l’obligation de
démêler afin de rattacher l’histoire à la réalité. Le résultat est généralement
un pavé qui, au lieu d’expliquer l’art de Borges, l’ensevelit sous une
montagne de sources bibliographiques. Pour Borges l’érudition est une
manière d’échapper littérairement à la réalité, non d’y parvenir. Eh bien !
Sturrock établit avec sagacité le rôle de la culture dans la fiction
borgesienne, comme support ou stimulation de l’imaginaire, et ne s’y
intéresse que dans la mesure où elle étaye sa thèse (irréfutable) selon
laquelle les nouvelles de Borges sont « about ideas instead of people ».
Paper Tigers part du postulat suivant : les histoires de Borges, non
contentes de divulguer les conventions et les procédés de son propre art,
altèrent aussi ceux de l’art narratif en général. C’est assurément vrai, mais
peut-être peut-on dire la même chose de toute œuvre narrative réussie.
L’originalité de Sturrock, partant de ce postulat, est qu’il lit les contes de
Borges de façon insolite : comme une succession d’allégories de ce qu’est –
et comment est – la littérature narrative. Autrement dit, comme si c’étaient
des essais camouflés en fictions. Borges – qui a fait avec beaucoup de talent
tout le contraire : des fictions camouflées en essais – approuverait sans
doute cette opération. Les sujets de ses contes sont vus comme des éléments
ou des pièces de la structure idéale du récit : quelque chose comme leur
archétype platonicien. Ainsi la réflexion d’Emma Zunz (dans le récit
éponyme) selon laquelle, après s’être donnée au marin anonyme, elle
n’éprouvait pas tant le besoin de venger son père que de se laver de
l’outrage qu’elle avait subi, signifie – selon cette lecture – que, dans une fiction « ce qui immediately precedes also justifies » (p. 187). Cette thèse a
un point indéniable en sa faveur : les nouvelles de Borges sont souvent des
contes que se racontent les personnages entre eux (poupées russes), ou des
hypothèses, c’est-à-dire des « fictions », que tisse un narrateur pour
expliquer certains faits douteux ou énigmatiques. « Raconter »,
« inventer », « conjecturer » constituent les thèmes centraux des récits de
Borges, ce qui amène Sturrock à voir en eux une métaphore diffuse de ce
qu’est la narration, un archipel morcelé de matériaux symboliques sur les
complexités de l’art du récit. Le résultat est curieux, amusant et, la plupart
du temps, convaincant. Trois brillants chapitres du livre, intitulés
« Isolement », « Inspiration » et « Idéalisation », établissent, au moyen de
prototypes habilement sélectionnés des textes borgesiens, les étapes par
lesquelles passe la fiction avant de se matérialiser. Le premier,
l’« Isolement », signifie simultanément la solitude physique de l’auteur,
coupant les ponts avec le reste du monde, sa conscience se détachant, en
apparence, de la réalité environnante, afin d’être en état d’effectuer ce
décollement du réel qui est l’essence de la création narrative. Et il est vrai
que maints créateurs, dans les récits de Borges, se voient confinés aux
catacombes ou séparés du monde ; comme le sorcier maya entêté à
déchiffrer les rayures de la peau du tigre ou, le plus emblématique, don
Isidro Parodi qui résout des énigmes policières du fond d’une cellule à
Buenos Aires. Une fois isolé, le narrateur doit éprouver ce que Sturrock
appelle l’inspiration, état psychique d’anormalité et d’excitation – leurs
correspondants dans les récits sont l’accident et la fièvre – qui provoque
chez l’homme un dédoublement, sa duplication mentale. Cet « esprit mobile
dans un corps stationnaire » (a mobile mind in a stationary body) se trouve
enfin apte à engendrer la fiction. Elle entreprend alors de déréaliser la
réalité à travers un usage singulier du langage et un recours particulier à la
tradition littéraire. Au cours de cette alchimie, les choses, les hommes,
l’histoire, la vie objective – tout ce qui est contenu – se transforment en
quelque chose qui n’est pas leur reflet mais leur antithèse : l’« idée », c’est-
à-dire des mots, autrement dit la forme, c’est-à-dire la littérature.
Cette conception de la littérature comme réalité alternative du réel est
intimement borgesienne et Borges, je crois, se sentirait satisfait de ce que
dit Sturrock de ses nouvelles : « There is nothing in them for those whose
tastes are moralistic, or sociologic ; everything in them for those whose
tastes are literary[3]. » Qu’on puisse, dans la pratique, établir une division aussi stricte entre ces sphères peut, sans doute, prêter à discussion. Mais en
théorie il est possible de le faire et cette conviction n’a pas été, en tout cas,
un obstacle empêchant Borges d’édifier sa formidable œuvre littéraire, ou
Sturrock d’écrire son pertinent essai.
L’une des réussites de Paper Tigers est le rapprochement opéré entre
l’idéalisme philosophique de Borges et les théories littéraires des auteurs du
nouveau roman et de certains critiques comme Roland Barthes ou Jean
Ricardou. Bien que, dans l’exercice même de la littérature, l’œuvre de
Borges n’ait pas grand-chose en commun avec celle d’un Robbe-Grillet, et
que ses idées sur la littérature ne coïncident guère avec l’approche
exclusivement « linguistique » des structuralistes dans l’analyse de la
fiction, Sturrock montre, non sans raison, me semble-t-il, que les principes
esthétiques de Borges rejoignent viscéralement les thèses des auteurs du
nouveau roman. Par le biais de la philosophie et de la littérature – Berkeley,
Schopenhauer ou Shakespeare –, Borges en est venu à défendre l’autonomie
absolue de la fiction à l’égard du réel, comme le font les écrivains et
critiques « formalistes » français, ce qui explique sans doute
l’éblouissement causé chez ces derniers par l’Argentin (il est peu probable
que la réciproque soit vraie).
Il y a, par ailleurs, dans l’étude de Sturrock des trouvailles qui
enrichissent la critique sur Borges. Le parallélisme convaincant, par
exemple, qu’il dessine entre lui et Raymond Roussel, dont les fictions
respectives sont, en effet, « all plot and no psychology[4] », et la tacite (et
chimérique) prétention des deux à être « inexpressifs » et de confier
exclusivement au langage et à la logique la confection narrative. C’est là,
sans aucun doute, la parenté entre les œuvres, si différentes à première vue,
de Borges et de l’extravagant romancier français. Les interprétations de
Sturrock sur le sens de certains symboles sont aussi des contributions de
marque à l’étude de la mythologie borgesienne. Comme, par exemple, ce
que représente le Sud dans ses récits – la réalité, l’action, la vie par
opposition à l’imaginaire, la réflexion, la littérature qu’incarnerait le Nord
–, ou les résonances religieuses et cabalistiques de cette curieuse constante
formelle qui fait commencer le nom de maints personnages dichotomiques
des histoires par les lettres A et Z, ou encore sa juste affirmation selon
laquelle pour Borges la métaphysique n’est ni plus ni moins qu’une branche
de la littérature, et la liberté de pensée un plaisir plus qu’un droit. Une de
ses observations fort pénétrantes, aussi, situe à sa juste place l’« idéologie » de Borges, qui pourrait être qualifiée d’« humanisme idéaliste » et se
ramener à ceci : pessimisme quant à ce que les hommes n’ont pas créé (la
réalité) et optimisme pour cette inexistence dont ils sont responsables, la
littérature.
La seconde partie de Paper Tigers s’écarte quelque peu de cette lecture
allégorique en quête d’éléments archétypiques de la fiction et il y a là des
analyses de nature plus académique, presque toujours originales, se
rapportant, par exemple, à l’usage de l’« inutile » ou à l’argument narratif
entendu comme une « conspiration contre la nature, un rejet de la
contingence et du chaos » (p. 139). Ce chapitre contient ses affirmations les
plus polémiques, comme, par exemple la conséquence extrême de la
conception de la littérature comme réalité purement formelle :
« Le système borgesien invalide, une fois pour toutes, l’explication du
fait littéraire par la biographie. Les faits littéraires peuvent être aussi des
faits biographiques, mais cela n’explique pas de façon satisfaisante ce qu’ils
font dans une œuvre de littérature. Ils exigent une explication littéraire, car
en prenant une forme littéraire ils changent de sens ; ils ont été choisis pour
faire partie d’une structure. Et la structure de l’œuvre littéraire n’est jamais,
pas même dans le cas d’une biographie, l’équivalent de la structure d’une
vie. Les significations littéraires peuvent seulement être établies en estimant
la valeur de faits dans l’économie d’une œuvre comme un tout. » [“His
system is one which invalidates, once and for all, the explanation of a
literary fact by a biographical one. Literary facts may be also biographical
facts, but that does not satisfactorily explain what they are doing in a work
of literature. They require a literary explanation, because when they pass
from life into literature their meaning changes ; they have been chosen, they
have been set into a structure. And the structure of a literary work is never,
not even in the case of a biography, the equivalent of the structure of a life.
Literary meanings can only be established by estimating the value of facts
within the economy of the work as a whole.”]
Cette proposition est, à première vue, modeste et sensée : on ne doit pas
juger un fait littéraire par des choses qui se passent hors de la littérature.
Mais, le littéraire existe-t-il comme quelque chose de chimiquement pur,
décontaminé de toute autre réalité ? La critique littéraire stylistique des
années 1940 et 1950, et structuraliste des années 1960 et 1970 répondent
par l’affirmative, estimant que la littérature naît et meurt à l’intérieur des
frontières du langage (entendu d’abord comme style, figures, plans, etc., puis comme « discours » ou « écriture »). Pour ma part, je ne suis pas tout à
fait convaincu. Il serait excessif, bien sûr, de voir l’association de la
madeleine chez Proust comme une décomposition physicochimique de la
recette du délicieux biscuit français, tout comme il serait simpliste et sot
(ainsi qu’on l’a tenté) d’« expliquer » Don Quichotte par les aventures
colonialistes de l’Empire espagnol et par les rapports de production dans
l’Espagne du Siècle d’or. Mais je ne connais aucune analyse « formaliste »
d’une œuvre de fiction qui soit moins artificielle ni moins contaminée
d’éléments extralittéraires que ces exemples extrêmes. Ainsi S/Z, la
volumineuse étude consacrée par Barthes au récit Sarrasine de Balzac et
que Sturrock cite, est, certes, plaisante, et même fascinante : mais n’est-elle
pas aussi artificielle et arbitraire, voire plus, pour la simple et bonne raison
que c’est le critique – c’est-à-dire l’homme de la réalité, celui qui se situe
en dehors de la littérature – qui sélectionne et combine (et souvent invente)
ces codes, prismes et normes « formelles » (culturelles, linguistiques et
littéraires), pour juger la littérature ? Et dans cette opération – de sélection,
d’invention et de combinaison –, comme dans celle de Borges quand il crée
ses récits ou dans celle de John Sturrock quand il étudie les récits de
Borges, entrent en jeu, sans aucun doute, d’abondants facteurs
extralittéraires qui ressortissent, par exemple, à la psychologie et à
l’histoire. Que la critique littéraire tienne compte de ces facteurs ne me
semble pas méprisable si le critique sait les doser, leur accorder une
importance relative et ne pas les surestimer. Ils peuvent tous contribuer à
donner une vision totalisatrice du phénomène littéraire. À l’intérieur de
cette critique totalisatrice, tout – la linguistique, certes, mais aussi la
biographie, même vue par le petit bout de la lorgnette – peut être utile et
enrichir la compréhension d’un auteur.
Il est vrai que la fiction existe dans la mesure où elle s’affranchit du
monde réel, où elle est une réalité « alternative ». On pourrait ajouter
qu’elle naît, sans doute, pour la même raison que les révolutions et les
religions, d’un sentiment d’insuffisance du monde réel. Aussi est-ce
seulement la moitié de l’histoire de la fiction qui concerne celui qui l’écrit.
L’autre moitié est le retour de ces fictions au monde réel dont elles se sont
affranchies, à travers le lecteur, sur qui, d’une façon ou d’une autre –
toujours très difficile à vérifier – elles agissent, en l’inquiétant, en
l’accrochant. Comme dans cette nouvelle de Borges, Tlön, Uqbar, Orbis
Tertius, où les objets imaginaires inventés par les hommes s’infiltrent insidieusement dans la réalité et finissent par en faire partie (pour le
meilleur ou pour le pire). Ce procédé s’inscrit dans l’histoire de la littérature
et ne peut être compris en termes purement « formels ». Même dans la
première partie du processus, celle qui va de l’esprit de l’écrivain à la
constitution de la réalité marginale, si le critique veut la connaître et
l’expliquer, il me semble difficile de rejeter a priori toute considération non
linguistique. Connaître à partir de quels matériaux, de quelles perspectives,
se construit cette antithèse qu’est la littérature n’est pas inutile si le critique
est assez sagace pour placer chaque chose à sa place, ne pas tout confondre
et établir le rapport – peut-être faudrait-il alors parler de rapport
dialectique – entre le modèle réel et sa négation littéraire, car cette
confrontation peut montrer comment se construit la réalité fictive et ce que
la littérature réfute, repousse ou accepte dans la réalité. Ce n’est pas une
vaine curiosité. Cette connaissance répond à des questions littéraires aussi
vitales que celles de savoir pourquoi un auteur tel que Shakespeare est
vivant, lu encore et représenté, pourquoi d’autres sont morts rapidement, et
pourquoi à certaines époques des auteurs qui semblaient morts ont
ressuscité et se remettent à parler. Car la littérature est une part de la vie, ce
qui fait d’elle une conjugaison inévitable de toutes les formes de
connaissance qui, toutes, peuvent concourir, à côté de l’analyse purement
textuelle ou linguistique, à l’explication de ce phénomène « déicide »
(émulation de la négation de la Création, émulation du Créateur) qu’est la
création littéraire.
Telles sont les considérations marginales suscitées par l’essai de John
Sturrock en ce qu’il a de « provocant » (provocative en anglais), et, en fait,
de stimulant pour le lecteur. Plus que des objections à son livre, ce sont des
réactions à la lecture féconde de son livre. Par ailleurs, l’approche libre et
allégorique qu’il propose a l’avantage de n’en exclure aucune autre, mais au
contraire, de les susciter. Je crois que ce que l’on peut dire de mieux de
John Sturrock, selon Paper Tigers, c’est qu’il fait avec Borges ce que
Borges fait avec les autres livres, avec la « réalité réelle », quand il bâtit la
réalité littéraire. N’est-ce pas le meilleur éloge qu’on puisse faire d’un livre
de critique que de dire qu’il a échafaudé une théorie qui a la richesse
esthétique, le ferment et la séduction intellectuelle, et même l’arbitraire
d’une fiction borgesienne ?
Londres, mars 1978