Un demi-siècle avec Borges

Mario Vargas Llosa · Chapitre 7 sur 7

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Un demi-siècle avec Borges

Borges, politique

 

Comme Borges a presque toujours écrit des textes courts, on croit à tort

que son œuvre est fort brève. En réalité, elle est immense, comme le

prouvent les recueils posthumes qui chaque année, chaque mois, pleuvent

sur ses légitimes admirateurs, toujours plus nombreux, et les accablent. Bon

nombre de ces publications sont convenues et intéressées, ce sont des

ouvrages de commande composés d’articles ou de notes édités contre la

volonté de leur auteur, qui ne les considérait pas dignes de la relative

pérennité que représente le livre. Mais certaines d’entre elles sont les

bienvenues, parce qu’elles sauvent de l’oubli des textes intéressants qui

enrichissent nos connaissances sur l’univers de Borges.

C’est le cas de Borges en « SUR » (1931-1989) (Buenos Aires, Emecé,

1999), compilation de Sara Luisa del Carril et Mercedes Rubio de Socchi,

qui rassemble tous ses textes publiés dans la revue Sur « qui demeuraient

hors d’atteinte du public ». Ce volume, bien que composé de notes, de

comptes rendus de livres et de films, de lettres, de discours, de

questionnaires et d’autres textes de commande, se lit néanmoins avec le

même plaisir que les essais, voire les récits réunis en livre par Borges lui-

même. Ils sont, en effet, écrits dans ce merveilleux style qui n’appartient

qu’à lui, prodige de précision et d’intelligence, plein d’ironie (qui pouvait

être assassine dans les polémiques, comme en témoigne sa réponse à

Ezequiel Martínez Estrella, qui l’avait taxé de « thuriféraire à la solde » de

la dictature militaire), d’humour et d’une immense culture littéraire. Gide

raconte dans son Journal que ses camarades de rédaction et lui avaient

voulu faire de la rubrique habituellement la moins bien considérée – les

notes et les comptes rendus, généralement caractérisés par la complaisance

et le remplissage – la rubrique la plus créative et la plus rigoureuse de La

Nouvelle Revue française, et que c’est à ce matériau, autant qu’à

l’importance des signatures, que la publication avait dû son prestige. On

pourrait en dire autant de SUR où, presque à chaque livraison, Borges se

chargeait d’écrire des petits textes de circonstance. À la lecture de ce

recueil, nous découvrons qu’ils constituent l’âme de la grande revue

argentine, fondée et dirigée par Victoria Ocampo. Certes, en la fondant et en la dirigeant, elle a rendu un immense service à son pays, à l’Amérique

latine et à la langue espagnole, mais c’est Borges qui lui a donné sa

personnalité et son caractère, et lui a imprimé son orientation – ses manies

et ses phobies –, sa rigueur intellectuelle et une certaine exigence morale.

Ces textes révèlent, avec un goût sûr et exigeant, cette influence, à chaque

page, à chaque ligne : une curiosité intellectuelle qui embrasse toutes les

langues, toutes les cultures (l’anglaise de préférence), le rejet formel du

pittoresque régional ou folklorique, de la littérature au service de la religion

ou de l’idéologie, du nationalisme ou du chauvinisme comme alibis

culturels.

Ces textes permettent également d’avoir une vision assez claire des idées

et des attitudes politiques de Borges, sujet très controversé encore, plus

riche en stéréotype et caricature qu’en savoir. Certes, Borges faisait preuve

d’une indifférence dédaigneuse à l’égard de la politique (« c’est une des

formes de l’ennui », m’avait-il dit quand je l’avais interviewé pour la

première fois, en 1964, à Paris), mais cela ne suffit pas à le cataloguer

comme apolitique : mépriser la politique est une prise de position aussi

politique que de l’adorer. À vrai dire, ce dédain découlait de son

scepticisme, de son incapacité à embrasser une quelconque foi, religieuse

ou politique. Comment cet agnostique aurait-il pu adopter un enthousiasme

politique, voire militer, lui qui avait relativement pris au sérieux l’idéalisme

de l’évêque Berkeley et son postulat selon lequel la réalité n’existait pas,

n’était qu’un mirage ou une fiction cosmique, modèle d’idées ou fantaisie

du réel ? Il jouait sur ce thème, évidemment, et ce jeu, qui consistait à

proclamer l’inexistence essentielle du monde matériel, de l’histoire et de

l’objectif, à imposer la fiction comme seule réalité, s’est transformé en

croyance sérieuse et n’a pas seulement fourni à son œuvre un sujet

récurrent, mais s’est transsubstantié en conception de la réalité.

Cependant, ce sceptique et agnostique, incapable de croire en Dieu et

allergique à toute forme d’enthousiasme partisan en matière politique, a

manifesté en maintes occasions, comme le montrent ces textes, des

préférences et des rejets politiques parfaitement clairs. Il s’est déclaré un

jour « anarchiste spencérien », ce qui ne veut pas dire grand-chose. C’était,

en fait, un individualiste récalcitrant, répugnant viscéralement à perdre une

once de son indépendance, à tomber dans le grégarisme, ce qui faisait de

lui, ipso facto, l’ennemi déclaré de toute doctrine et formation politique collectiviste, comme le fascisme, le nazisme ou le communisme, dont il fut,

sa vie durant, un adversaire systématique et pugnace.

Pour l’être, dans l’Argentine des années 1930 et 1940, il fallait

conviction et courage. Le péronisme visqueux s’est chargé de faire oublier

aujourd’hui que Perón et son régime étaient, à cette époque, pronazis,

sympathisants de l’Axe auquel ils rendirent, pendant la guerre,

d’innombrables services (connus, pour certains, camouflés, pour beaucoup

d’autres), et que sur le plan intellectuel comme en matière politique, la

dictature péroniste a été plus proche de Hitler et de Mussolini que des Alliés

qu’elle n’a fini par rejoindre de manière opportuniste que lorsque la victoire

était imminente. Bien qu’il ait déclaré, avec sa coquetterie coutumière,

manquer « de toute vocation d’héroïsme, de toute faculté politique »,

Borges n’a cessé, durant ces années-là, de dénoncer dans ses textes « la

pédagogie de la haine » et le racisme des nazis, de défendre les Juifs et de

manifester sa solidarité envers les Alliés dans la guerre contre l’Allemagne.

« Mentalement, le nazisme n’est rien d’autre que l’exacerbation d’un

préjugé commun à tous les hommes : la certitude de la supériorité de leur

patrie, de leur langue, de leur religion, de leur sang. » Comme « partisan

des alliés », il a été sanctionné par le gouvernement de Perón qui l’a

« rétrogradé » de sa modeste charge – agent auxiliaire dans une

bibliothèque municipale du quartier Sud – à celle « d’inspecteur des oiseaux

de basse-cour » (c’est-à-dire, de poulailler).

Borges a fort lucidement vu dans le nazisme l’excroissance d’un mal

plus grand et plus répandu : le nationalisme. Il l’a toujours dénoncé, en

matière culturelle et politique, explicitement, en utilisant les formules

caustiques de son invention qui, tout en synthétisant en quelques phrases un

argument complexe, démolissaient d’avance toute éventuelle réfutation. Il

se moquait souvent de « ces troubles sentiments patriotiques » qui servaient

à justifier la médiocrité artistique : « Encenser une horreur parce qu’elle est

autochtone, dormir pour la patrie, se complaire à l’ennui quand il est le fruit

d’une élaboration nationale, me semble une absurdité. » Rien ne l’indignait

davantage que d’être accusé, tout comme Victoria Ocampo ou SUR, de

« manque d’argentinité ». Cette accusation, a-t-il écrit de manière

lumineuse, « est le fait des nationalistes, c’est-à-dire de ceux qui, d’une

part, exaltent la nation, l’Argentine, et ont, en même temps, une si pauvre

idée de l’argentinité qu’ils nous croient condamnés au domaine purement

vernaculaire, indignes de tenter d’envisager l’universel ».

C’est pourquoi le Borges qui déclarait : « J’ai horreur du nationalisme

qui est un mal de notre temps » défendit, en toute logique, l’option

contraire – éprouver le monde entier comme notre patrie –, option aussi peu

recevable pour la droite que pour la gauche, adversaires sur de nombreux

points, mais souvent unies pour attiser le « sentiment national », et même

parfois le chauvinisme démagogique. Dans un hommage posthume à

Victoria Ocampo, Borges s’est montré très explicite sur sa vocation de

citoyen du monde : « Être cosmopolite ne signifie pas être indifférent à un

pays, et être sensible à d’autres, non. Cela représente la généreuse ambition

de vouloir être sensible à tous les pays et à toutes les époques, le désir

d’éternité… »

Ce n’était pas là affectation rhétorique. Il a montré le sérieux de ses

convictions antinationalistes pendant la guerre des Malouines – « deux

chauves qui se disputent un peigne », se moqua-t-il –, à laquelle il s’opposa

en écrivant un poème. Il l’avait fait également à propos d’un conflit avec le

Chili en signant un manifeste de protestation contre l’action du

gouvernement militaire, suivi à peine par une petite poignée d’intellectuels

argentins. Son horreur du nationalisme explique, en partie, son hostilité sans

faille à la dictature de Perón tout au long de ses douze années d’existence

(« années d’opprobre et de superbe », les appela-t-il). « Le dictateur a

incarné le mal », a-t-il dit, et il a souvent rappelé par la suite « le bonheur

que j’ai éprouvé, un matin de septembre, quand la révolution a triomphé »

au moment du renversement de Perón.

Il y a dans tout cela une cohérence que, pourtant, Borges rompt

brusquement en soutenant ouvertement deux dictatures militaires en

Argentine : celle qui renversa Perón (d’Aramburu et de Rojas), et celle qui

mit fin au gouvernement d’Isabelita Perón (de Videla). Cet appui est en

parfaite contradiction avec son identification à la cause des Alliés contre les

nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, et avec sa description tellement

exacte, dans un discours prononcé en août 1946, du phénomène autoritaire :

« Les dictatures entraînent l’oppression, les dictatures entraînent la servilité,

les dictatures entraînent la cruauté et, ce qui est plus abominable encore,

elles entraînent la bêtise. »

Comment expliquer cette contradiction ? Par des raisons, avant tout,

circonstancielles. Le soulèvement militaire d’Aramburu a mis fin à

l’odieuse tyrannie populiste et nationaliste de Perón qui, non contente de

confisquer la démocratie argentine, s’était arrangée pour plonger dans la pauvreté et le sous-développement un des pays les plus modernes et les plus

prospères du monde trente ans plus tôt. L’illusion de voir dans la fin du

péronisme le retour à la démocratie peut expliquer l’enthousiasme initial

manifesté par Borges pour le régime militaire. Mais ensuite, quand il devint

évident qu’il ne s’agissait pas de démocratie, mais d’une nouvelle

dictature – et non moins abominable que celle de Perón, même si elle était

idéologiquement différente – : qui réprimait ? qui censurait, emprisonnait et

assassinait ? Il devient alors plus difficile d’expliquer par un simple mirage

la sympathie de Borges pour le régime militaire, dont il a accepté, de

surcroît et sans la moindre réticence, nominations et distinctions.

Il est plus difficile encore de comprendre son enthousiasme initial pour la

dictature du général Videla qui mit fin à la renaissance relativement courte

de la démocratie en Argentine, quand le pays, il est vrai, avait touché le

fond en matière de chaos et de violence avec les outrances d’Isabelita et de

López Rega, son sinistre conseiller. Mais cette dictature militaire a été l’une

des plus cruelles et des plus sanguinaires de l’histoire de l’Amérique latine,

une dictature qui a torturé, assassiné, censuré et réprimé avec bien plus de

férocité et bien moins de scrupules que toutes celles qui l’avaient précédée.

Borges a pu, il est vrai, traiter de caballeros ces messieurs de la junte

militaire, et boire le thé avec eux à la Casa Rosada[17], mais c’était tout au

début, avant que la répression ne prenne les dimensions vertigineuses

qu’elle allait avoir par la suite. Plus tard, surtout à partir du différend entre

l’Argentine et le Chili à propos du canal Beagle, il a pris ses distances avec

le régime militaire et l’a sévèrement critiqué. Déclarant notamment que les

militaires devaient quitter le gouvernement car « passer sa vie en garnison

et en défilés ne donne à personne aucune capacité pour gouverner ». En

1981, il a provoqué un scandale qui lui a valu une volée de bois vert de la

part de la presse officielle lorsqu’il a affirmé que « les militaires argentins

n’avaient jamais entendu siffler une balle ». Ce qui lui valut, entre autres

protestations, la lettre ouverte d’un général. Mais cette prise de distance par

rapport à la dictature militaire a été tardive et pas assez transparente pour

effacer le terrible malaise causé chez ses ennemis, comme chez ses

admirateurs les plus enthousiastes (dont je suis) par sa trop longue adhésion

publique à des régimes autoritaires, aux mains tachées de sang. Comment

expliquer cet aveuglement politique et éthique chez quelqu’un qui, face au

nazisme, au marxisme, au nationalisme, s’était montré si lucide ?

Peut-être parce que son adhésion à la démocratie a été non seulement

prudente, mais pondérée par le scepticisme que lui inspiraient son pays et

l’Amérique latine. Il ne plaisantait qu’à demi quand il disait que la

démocratie était un abus de statistiques, ou se demandait si les Argentins,

les Latino-Américains, « mériteraient » un jour le système démocratique.

Dans son for intérieur il se disait évidemment que non et que la démocratie

était l’apanage de ces vieux et lointains pays qu’il aimait tant, comme

l’Angleterre ou la Suisse, mais difficilement acclimatable à ces pays en

cours de gestation comme celui qu’il découvrit – le sien – à son retour en

Amérique latine en 1921 : « Un territoire insipide qui n’était plus la

pittoresque barbarie, mais n’était pas encore la culture. » Cette citation date

de 1952. En lisant la collection de textes réunis dans ce livre on a la

certitude que jusqu’à sa mort (de manière symbolique, il a fini ses jours en

Suisse, où il avait passé son enfance et sa jeunesse) il a toujours pensé la

même chose : son pays et l’Amérique latine avaient peut-être dépassé l’état

sauvage, mais il leur restait encore un long chemin à parcourir avant

d’atteindre la civilisation (le territoire de la démocratie et de la culture).

Cette piètre opinion du continent explique, peut-être, que ce rêveur

exigeant, qui n’aurait jamais consenti à serrer la main de Franco, de Staline

ou de Hitler, ait accepté d’être reçu et décoré par le général Pinochet.

Une des absences littéraires les plus notables de ce livre est précisément

l’Amérique latine. Exception faite d’Alfonso Reyes qu’il admirait, la

littérature latino-américaine fait l’objet de critiques acerbes et n’apparaît

qu’à travers une anthologie de poètes traduits en anglais. « Ce qu’on peut

reprocher aux Huidobro, aux Peralta, aux Carrera Andrade, ce n’est pas

d’avoir abusé de métaphores éblouissantes, mais, tout bonnement, de les

avoir sans cesse recherchées sans jamais les trouver. » Ce mépris en

traduisait un autre, plus large : « L’indigence traditionnelle de littératures

dont l’espagnol est l’instrument. » Quand Borges, dans un de ses superbes

récits de L’Histoire universelle de l’infamie, évoque les états de service de

Bill Harrigan, ou de Billy the Kid, comme ceux de quelqu’un « qui devait à

la justice des hommes vingt et une morts – sans compter les Mexicains », il

ne faisait pas là une de ses merveilleuses boutades, mais exprimait un doute

qui, je le crains, devait l’accompagner jusqu’à son dernier jour : l’Amérique

latine n’existait pas. Mieux encore, elle n’existait qu’à moitié et dans des

domaines sans grande importance, hors de la civilisation, c’est-à-dire de la

littérature.

Il n’est pas vrai que l’œuvre d’un écrivain puisse faire totalement

abstraction de ses idées politiques, de ses croyances, de ses phobies et de

ses goûts éthiques et sociaux. Au contraire, tout cela fait partie de la glaise

dont son imagination et sa parole modèlent ses fictions. Borges est peut-être

le plus grand écrivain de langue espagnole après les classiques, Cervantès

ou Quevedo, mais cela n’empêche pas que son génie, comme dans le cas de

ce dernier qu’il admirait tant, souffre, malgré ou à cause de son absolue

perfection, d’un certain manque d’humanité, de ce feu vital qui, en échange,

humanise tant celui d’un Cervantès. Cette réserve ne venait pas de

l’impeccable facture de sa prose ou de l’exquise originalité de son

invention ; elle était dans sa manière de voir et de comprendre la vie du

monde, sa vie mêlée à celle des autres, dans cette chose si méprisée par lui,

et souvent si justement méprisable : la politique.

 

Washington D.C., octobre 1999

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