Un demi-siècle avec Borges

Mario Vargas Llosa · Chapitre 6 sur 7

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Un demi-siècle avec Borges

Borges à Paris

 

La France a célébré en grande pompe le centenaire de Borges (1899-

1999) : numéros spéciaux de revues et suppléments littéraires, avalanche

d’articles, rééditions de ses livres et, suprême gloire pour un écrivain, son

entrée dans la Pléiade, la bibliothèque des immortels, avec deux gros

volumes et un Album de la Pléiade riche d’images de toute sa biographie. À

l’Académie des beaux-arts, aménagée en labyrinthe, une vaste exposition

préparée par María Kodama[13] et la Fondation Borges rend compte de

chacun de ses pas depuis sa naissance jusqu’à sa mort, des livres qu’il a lus

et qu’il a écrits, des voyages qu’il a faits et de la foule de décorations et de

diplômes qui lui ont été décernés. Le jour de l’inauguration, l’enceinte était

noire de monde, avec ses stars intellectuelles et politiques et, pour

incroyable que cela soit, de mignonnes demoiselles vêtues de T-shirts noir

et blanc portant imprimé le nom de Borges.

Aucun pays n’a mieux développé que la France l’art de détecter le génie

artistique étranger et, en l’intronisant et en le faisant rayonner, de se

l’approprier. À voir l’exubérance et le bonheur avec lesquels les Français

célèbrent le centenaire de l’auteur de Fictions, j’ai eu ces jours-ci l’étrange

impression que Borges avait été le compatriote, non de Sarmiento et de

Bioy Casares, mais de Saint-John Perse et de Valéry. Cela dit, il faut,

malgré tout, reconnaître que, sans l’enthousiasme de la France pour son

œuvre, celle-ci n’aurait peut-être pas atteint – en tout cas pas si vite – la

reconnaissance qui, dès les années 1960, a fait de lui l’un des auteurs les

plus traduits, les plus admirés et imités dans toutes les langues de culture de

la planète.

J’ai la coquetterie de croire que je fus témoin du coup de foudre ou de

l’amour immédiat des Français pour Borges, en 1960 ou 1961. Il était venu

à Paris participer à un hommage à Shakespeare organisé par l’Unesco, et

l’intervention de ce vieillard précoce et à demi invalide, que Roger Caillois

présenta dans sa rhétorique bouillonnante, surprit tout le monde. Avant lui

s’était exprimé l’ingénieux Lawrence Durrel, qui avait comparé le Barde et

Hollywood, puis Giuseppe Ungaretti, qui avait lu, avec un talent

histrionique, ses traductions en italien de quelques sonnets de Shakespeare. Mais l’exposé de Borges se demandant, dans un français soigné, pourquoi

certains créateurs deviennent des symboles d’une culture – Dante en Italie,

Cervantès en Espagne et Goethe en Allemagne – et comment Shakespeare

s’était éclipsé pour rendre plus nets et plus libres ses personnages, séduisit

par son originalité et sa subtilité. Quelques jours après, la conférence qu’il

donna à l’Institut d’Amérique latine attira non seulement les foules, mais un

éventail d’écrivains à la mode, parmi lesquels Roland Barthes. C’est une

des plus éblouissantes causeries qu’il m’ait été donné d’entendre. Le thème

en était la littérature fantastique et consistait à illustrer de brefs résumés de

nouvelles et de romans – de diverses langues et époques –, les procédés les

plus fréquents auxquels ce genre a recours pour « feindre l’irréalité ».

Immobile derrière son pupitre, d’une voix intimidée, comme pour

s’excuser, mais, en réalité, superbement désinvolte, le conférencier semblait

avoir en mémoire la littérature universelle et développait son argumentation

avec autant d’élégance que d’astuce. « Est-ce bien vrai que cet écrivain

vient du pays des gauchos ? » s’écria, émerveillé, un spectateur qui

applaudissait à tout rompre (Borges avait mis le point final à sa causerie

avec une question à effet : « Et maintenant, décidez vous-même si vous

appartenez à la littérature réaliste ou à la littérature fantastique »).

Oui, il venait du pays des gauchos, mais il n’avait rien d’exotique ni de

primitif, et son œuvre ne brillait pas par la couleur locale. Il avait déjà écrit

plusieurs chefs-d’œuvre, mais n’était encore connu que des petites

chapelles à sa dévotion, même dans son pays, et ses contes et ses essais

circulaient dans des éditions peu familières. La France, à partir de cette

visite, l’avait tiré des catacombes où il se languissait. La revue L’Herne lui

consacra un Cahier[14] mémorable et Michel Foucault ouvrit l’ouvrage de

philosophie le plus influent de la décennie – Les Mots et les choses – sur un

commentaire borgesien[15]. L’enthousiasme fut œcuménique : du Figaro au

Nouvel Observateur, des Temps modernes, de Sartre, aux Lettres françaises,

d’Aragon. En ces années-là, il en allait encore ainsi de la culture : la France

légiférait, le reste du monde obéissait ; les Latino-Américains, les

Espagnols, les Américains, les Italiens, les Allemands, etc., se sont mis, à la

remorque des Français, à lire Borges. Ainsi a commencé l’histoire qui

connaît, maintenant, les trompettes de la renommée et les fastes du

centenaire.

Ce Borges qui, lors de cette visite à Paris, s’est résigné à concéder un

entretien (un entre mille) à l’obscur journaliste de la Radio-Télévision Française que j’étais alors, n’était pas encore ce Borges public, ce monsieur

aux gestes, paroles et postures quelque peu convenus qu’il allait devenir,

contraint par la gloire et la menace de ses ravages. C’était encore un simple

et timide intellectuel du Río de la Plata collé aux jupes de sa mère, qui n’en

revenait pas de la croissante curiosité et de l’admiration qu’il éveillait,

sincèrement accablé par l’avalanche de prix, d’éloges, d’études et

d’hommages qui lui tombaient dessus, incommodé par la prolifération de

disciples et d’imitateurs qu’il rencontrait partout où il allait. Il est difficile

de savoir s’il finit par s’habituer à ce rôle. Oui, peut-être, à en juger par le

défilé vertigineux des photos de l’Exposition des beaux-arts, où on le voit

recevant médailles et doctorats, et montant sur le podium pour y donner

causeries et récitals.

Les apparences sont trompeuses. Ce Borges des photos n’était pas lui,

mais, comme le Shakespeare de son essai, une illusion, un simulateur,

quelqu’un qui allait de par le monde représentant Borges, et disant les

choses qu’on attendait de Borges sur les labyrinthes, les tigres, les mauvais

garçons, les couteaux, la rose du futur de Wells, le marin aveugle de

Stevenson et Les Mille et Une Nuits. La première fois que j’ai parlé avec

lui, lors de cet entretien de 1963 (je me rappelle sa réponse à l’une de mes

questions : « Qu’est-ce que c’est pour vous la politique, Borges ? » : « Une

des formes de l’ennui »), je suis sûr qu’à un moment donné, du moins, j’ai

parlé vraiment avec lui, j’ai eu ce contact. Je l’ai vu plusieurs fois, à

Londres, à Buenos Aires, à New York, à Lima, je l’ai interviewé à nouveau,

et même, la dernière fois, je l’ai reçu chez moi plusieurs heures durant.

Mais en aucune de ces occasions, je n’ai senti que nous parlions. Il n’avait

devant lui que des auditeurs, non des interlocuteurs, et peut-être même un

seul auditeur – qui changeait de visage, de nom et de lieu –, devant qui il

dévidait un curieux, un interminable monologue, derrière lequel il s’était

reclus ou retranché pour fuir les autres, voire la réalité, comme un de ses

personnages. Il était l’homme le plus fêté au monde et dégageait une

terrible impression de solitude.

Les Français l’ont-ils rendu plus heureux, ou moins malheureux, en le

rendant célèbre ? Il n’y a, évidemment, aucun moyen de le savoir. Mais tout

indique que, contrairement à ce que pouvaient suggérer les postures de sa

personne publique, il était dépourvu de vanité terrestre, il nourrissait des

doutes propres sur la pérennité de son œuvre, et était trop lucide pour se

sentir comblé par la reconnaissance officielle. Il n’a probablement eu de plaisir qu’à lire, penser et écrire ; le reste fut secondaire et il s’y est prêté,

grâce à la bonne éducation qu’il avait reçue, en respectant bien les formes,

quoique sans grande conviction. Aussi cette fameuse phrase qu’il écrivit (il

fut, entre autres choses, le meilleur auteur de phrases de son temps) – J’ai lu

beaucoup de choses et en ai vécu peu – le résume de la tête aux pieds.

Bien qu’il ait passé les vingt dernières années de sa vie en odeur de

multitudes, il est certain qu’il ne parvint jamais à la claire conscience de

l’immense influence de son œuvre sur la littérature de son temps, ni à la

connaissance réelle de la révolution que pouvait représenter sa façon

d’écrire en langue espagnole. Le style de Borges est intelligent et limpide,

d’une concision mathématique, avec des adjectifs audacieux et des idées

insolites, où, comme il n’y a rien de trop ni rien de manquant, nous frôlons

à chaque pas cet inquiétant mystère qu’est la perfection. À l’encontre de

quelques-unes de ses affirmations pessimistes sur une prétendue incapacité

de l’espagnol à la précision et à la nuance, le style qu’il a forgé démontre

que l’espagnol peut être aussi exact et délicat que le français, aussi souple et

innovant que l’anglais. Le style borgesien est l’un des miracles esthétiques

du siècle qui s’achève, un style qui a dégonflé la langue espagnole de son

éléphantiasis rhétorique, de l’emphase et de la réitération qui l’asphyxiaient,

qui l’a épurée presque jusqu’à l’anorexie et l’a obligée à être

lumineusement intelligente. (Pour trouver un autre prosateur aussi

intelligent que lui, il faut remonter à Quevedo, un écrivain que Borges aima

et dont il fit une précieuse anthologie commentée.)

Cela dit, dans la prose de Borges, par excès de raison et d’idées, ou de

contention intellectuelle, il y a aussi, comme dans celle de Quevedo,

quelque chose d’inhumain. C’est une prose qui lui a permis d’écrire

merveilleusement ses fulgurants récits fantastiques, l’orfèvrerie de ses

essais qui transmuaient en littérature toute l’existence, et ses poèmes

raisonnés. Mais avec cette prose il aurait été aussi impossible d’écrire des

romans qu’avec celle de T.S. Eliot, un autre extraordinaire styliste chez qui

l’excès d’intelligence rogna également l’appréhension de la vie. Car le

roman est le territoire de l’expérience humaine totalisée, de la vie intégrale,

de l’imperfection qui mêlent l’intellect et les passions, la connaissance et

l’instinct, la sensation et l’intuition, matière inégale et polyédrique que les

idées à elles seules ne suffisent pas à exprimer. Aussi, les grands romanciers

ne sont-ils jamais des prosateurs parfaits. C’est la raison, sans doute, de

l’antipathie tenace de Borges pour le genre romanesque, qu’il définit, dans une autre de ses célèbres phrases, comme un « égarement laborieux et

appauvrissant ».

Le jeu et l’humour parcourent toujours ses textes et ses déclarations

provoquant d’innombrables malentendus. Sans le sens de l’humour on ne

peut comprendre Borges. Il avait été dans sa jeunesse un esthète

provocateur, et bien qu’ensuite il se soit rétracté de l’« erreur ultraïste » de

ses jeunes années, il ne cessa jamais de porter en lui, caché, l’insolent

avant-gardiste qui s’amusait à lâcher des impertinences. Je m’étonne que,

parmi les livres infinis qui sont sortis sur lui, il n’y en ait pas encore un qui

réunisse un florilège de ces phrases. Comme d’appeler Lorca « un Andalou

professionnel », de parler du « poussiéreux Machado », de jouer sur le titre

d’un roman de Mallea (« Tout lecteur périra »)[16] et de rendre hommage à

Sábato en disant que « son œuvre peut être mise entre les mains de

quiconque sans aucun danger ». Lors de la guerre des Malouines il en sortit

une autre, plus risquée et non moins drôle : « Ce sont deux chauves qui se

disputent un peigne. » Ces étincelles d’humour sont gratifiantes et révèlent

qu’à l’intérieur de cet être « pourri de littérature » il y avait de l’espièglerie,

de la malice, de la vie.

 

Paris, mai 1999