Un Roi Tout Nu
Chapitre IV
Ici s’arrête le manuscrit, dans sa version corrigée par une main déjà défaillante, mais tel que l’auteur, réserve faite des dernières retouches, eut permis qu’on le publiât. Pour le reste, nous avons hésité entre deux partis s’offrant à nous : ou nous contenter de donner le plan sommaire qui nous restait, tracé par la plume de l’auteur, ou livrer l’intégralité ou presque de chapitres auxquels notre ami n’avait souvent mis qu’une pre-mière main.
Nous prenons sur nous de nous rallier à la seconde solu-tion. Il aurait été trop triste de replonger dans l’ombre mortelle tant de pages qui, avec les faiblesses inévitables d’un premier jet, témoignent d’une force lyrique, d’une intuition psycholo-gique peu communes. Ces pages, cependant, demandent à être jugées moins en elles-mêmes que par leur vertu de suggestion, et comme la chaîne inestimable, sur laquelle Albert Adès allait broder la magie d’une éclatante réalisation.
IV
Il y eut une semaine de pluie. D’abord les baguettes tombè-rent dru, serrées, en un crépitement continu et régulier. Cela dura deux jours. La campagne toute vernie et plus sombre sem-blait couverte d’une coulée d’émail. Les Fauvarque et leurs hôtes, bien protégés par des chapeaux de feutre et des pèlerines, firent de longues promenades. L’air mouillé et chargé d’odeurs de terre et de verdure se précipitait dans les poumons, à la façon perverse, étourdissante et délicieuse d’une drogue. Les champs, d’un côté de la route, la forêt de l’autre, prenaient des attitudes
– 167 – suppliciées. Les marronniers et les ormes avaient des balance-ments rythmés, profonds, empreints de cette gravité commune à la douleur et à la volupté.
– On dirait les femmes nues d’un sérail se tordant sous la cravache, dit Huslin.
– Les âmes du purgatoire, proposa Foutrel.
– On dirait des arbres, trancha Potteau qui haïssait la litté-rature.
Sur la plaine les peupliers et les bouleaux se hissaient comme des fantômes tremblants issus de terre. Dans les jardins la pauvre luzerne ondoyait, docile ; la pomme de terre, ner-veuse, s’agitait ; le chou bien étalé recueillant la pluie dans ses larges feuilles, laissait voir son ventre luisant ; les épis lourds des champs de blé s’entrechoquaient avec colère ; et l’avoine martyrisée saignait de coquelicots.
Le matin du troisième jour la pluie avait cessé. Mais le ciel restait chargé. Un voile humide se plaquait sur les yeux. La journée, chaude et grise, eut un lendemain étouffant. On com-mençait à sentir l’orage. Le père Plomion redressé, sa poitrine bombée sous la chemise comme le soc de sa charrue, inspectait le ciel avec inquiétude, tout en ramassant du doigt la sueur de son front.
– Eh ! bien, père Plomion ? demanda Fauvarque.
– L’orage, fit celui-ci tout bas, en hochant la tête.
Plus loin, le père Beaugran nouait les gerbes de son blé déjà coupé. Sa récolte gisait par terre où elle risquait de pourrir. Sa famille l’aidait dans sa besogne pressée.
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– Eh ! bien, père Beaugran ? demanda Fauvarque.
– L’orage, répondit le vieux paysan, avec un calme fataliste qui frappa le peintre.
L’orage éclata dans la soirée. Le ciel, du côté de l’est, s’était subitement assombri. On eût dit qu’une gigantesque construc-tion, élevée d’un coup, obstruait l’horizon. Un éclair la lézarda et, une seconde après, des masses s’écroulèrent avec un bruit formidable.
– J’ai horreur de ça ! déclara Huslin.
Jeanne et Renée l’approuvèrent. Il poursuivit :
– Vous entendez le vent ?… On dirait dix mille buffles lan-cés sur le pays… En somme, la terre est pleine d’embûches, la mer est un vaste cimetière et le ciel lui-même, ce champ de nos rêves, ce refuge de notre croyance, ce monde limpide, fluidique, léger, sort soudain de son silence divin pour gronder sur nos têtes. Je n’admets pas cette erreur de la nature !… Le ciel devrait rester sacré, c’est-à-dire indifférent et silencieux. Voyez comme il est bas… et il descend… et il descend… Est-ce qu’il va nous écraser comme des noix, nous, les maisons, la forêt ?
À travers les vitres, il regardait les arbres fouettés, les lueurs sinistres des éclairs. La foudre tombait ici, là, plus près, plus loin, la pluie épaisse s’écrasait dans le jardin.
– C’est peut-être le déluge une seconde fois.
On rit.
– Mais non, je parle sérieusement, insista Huslin.
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À table et après le dîner, encore, il parla constamment. Ja-mais il ne s’était révélé si bavard et il obséda ses amis, pendant trois heures entières, de ses hypothèses puériles auxquelles sa crainte donnait une sorte de vraisemblance.
Le septième jour fut radieux. La campagne, sur laquelle tombait une lumière douce, chantait sa joie. Le sommet vert tendre des arbres s’illuminait. Les parterres de légumes étince-laient de gemmes. La forêt tout entière était surnaturelle. Les routes se croisaient comme des lames d’acier.
– Vous voulez voir le Paradis ? dit Fauvarque à Huslin qui sortait de sa chambre. Un paradis plein de trésors fabuleux !…
Il le poussa vers la fenêtre :
– Ils sont pour vous, pour moi, pour qui veut les prendre !…
Huslin était, ce jour-là, d’une humeur charmante. Le monde lui apparaissait comme une œuvre impeccable. Il en donna cent raisons. Fauvarque, qui n’en retenait aucune, était content de voir son ami vibrer d’optimisme et de franchise. Il lui enveloppa les épaules d’un bras cordial et l’entraîna sur la route. Dans les deux noyers géants régnait une animation extraordi-naire. Les moineaux, les chardonnerets en partaient comme des flèches ; puis, criant, chantant, frémissant, revenaient, des nou-velles plein leur bec, dans le cœur vivant et tumultueux des branches.
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