Un Roi Tout Nu

Albert Adès · Chapitre 8 sur 35

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Un Roi Tout Nu

Chapitre V

 

Depuis vingt jours les deux ménages ne se voyaient plus. Sentilhes ayant affirmé à Valentine que Fauvarque lui avait manqué d’égards, celle-ci jugeait qu’il fallait attendre des ex-cuses qui ne vinrent pas. Ils s’indignèrent, puis, inquiets, dissi-mulés par un rideau, lui dans son atelier, elle dans sa chambre, ils observaient la maisonnette. Chaque jour ils craignaient de découvrir un tableau de misère, de désespoir peut-être. Les vo-lets ne s’ouvraient plus, ou bien c’était Jeanne qu’on surpren-drait, au petit matin, sortant de chez elle, pour aller rejoindre un poste discret qu’elle n’avouerait pas. Mais non, l’existence continuait à se dérouler facile, heureuse. Carlos et Valentine demeuraient songeurs devant le miracle de cette vie.

Un matin, Valentine aperçut deux têtes blondes dans le jardin des Fauvarque, l’une toute dorée, l’autre couleur de lin : Jeanne et Renée Vidil. On eût dit deux petites filles. Leur gaîté attira Fauvarque. Longtemps il s’emplit les yeux des jeux de sa maisonnée, et Valentine, qui l’avait tout d’abord enveloppé d’un regard chargé de tendresse, se rembrunit soudain, jalouse.

– Il n’a jamais compris mon amour !

Dans la suite, bien souvent, elle fut sur le point de des-cendre. Elle dirait en riant : « Vous voyez ! C’est moi… » mais elle préféra recourir à Huslin. Il avait brusquement interrompu ses visites. Elle lui écrivit du ton d’une vieille amie affectueuse, lui reprochant sa longue absence, s’inquiétant de sa santé et le priant de venir déjeuner. Il déclina l’invitation, car il en pres-sentit le mobile et jugeait nécessaire que l’amour de Valentine mûrît dans l’inquiétude. Elle froissa le billet avec fureur, puis elle pleura dans ses mains se demandant, angoissée pour la

 

– 55 – première fois, si la porte des Fauvarque ne lui était pas définiti-vement fermée.

Ce jour-là, comme elle était au Bois, au bord du lac, une émotion subite et incompréhensible bouleversa son être. Les canots blancs, les canards gris et les cygnes prenaient leurs ébats sur la nappe chatoyante. Elle fut saisie d’un besoin dou-loureux, tant il était profond, de rencontrer, sans perdre une seconde, quelque grand bonheur imprévu. Elle eût couru, si elle avait osé, vers ce paradis dont ses nerfs et son cerveau étaient avides. Elle reprit en toute hâte le chemin de sa maison.

En descendant la rue de Boulainvilliers, laquelle est très en pente, fébrile, elle se laissait aller dans un sautillement de toute sa personne. Elle fit un sourire à la boulangère, grande et belle rousse, un autre à madame Lecoutre qui se trouvait à la porte de sa mercerie.

– Non, je ne dois pas entrer chez les Fauvarque, songeait-elle. Ils ont eu avec Carlos une attitude impossible. Voilà des gens à qui on ne peut même pas donner un conseil. Est-ce que Jeanne, depuis trois semaines, n’aurait pas dû venir me voir ?

Au moment de franchir le seuil de sa maison, elle pivota sur ses talons, traversa la chaussée et alla sonner à la porte d’en face.

Un pas résonna, une voix de l’intérieur répondit qu’on ve-nait. C’était Fauvarque. Tremblante d’émotion, elle balbutia : « J’ai eu tort… » L’instant d’après, la porte s’ouvrait.

– Ah ! madame Sentilhes. Vous êtes gentille d’être venue nous voir.

– Je ne suis pas comme votre femme qu’on ne rencontre jamais que chez elle.

 

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– C’est vrai, elle ne sort pas beaucoup, elle aime à rester quand je travaille… et moi-même, cela me plaît de la sentir au-tour de moi… Mais qu’est-il donc arrivé ? Nous nous disions : « Comment se fait-il qu’on ne voie plus madame Sentilhes ? »

Le son de ces paroles, et ce jardin et cette maison don-naient à Valentine l’impression d’arriver au milieu d’une fête. « Ah ! voici la chèvre… Ah ! voici les chats… » s’exclamait-elle ingénument pendant que son cœur battait : « Voici Fauvarque. Voici Fauvarque… » Et elle touchait les bêtes, elle touchait les arbres, elle mettait le doigt sur la table massive, parce qu’elle ne pouvait pas toucher Fauvarque. En ouvrant la porte de la mai-son, il lui dit :

– Vous allez rencontrer monsieur Sentilhes.

– Mon mari ? s’écria Valentine stupéfaite.

– Il est déjà venu deux ou trois fois nous serrer la main en passant.

Elle manifesta sa surprise froidement. Elle ne s’expliquait pas cette perfidie et, dans le saisissement qu’elle en éprouvait, toute sa joie s’affaissa.

Carlos était assis, sa canne et son chapeau en mains. À l’entrée de sa femme, il ne broncha pas. Le sourire étalé sur sa face se fixa au coin des lèvres. De son côté, elle évita de poser les yeux sur lui. Tout à l’heure, ils s’étaient séparés amicalement. Mais, en se retrouvant auprès des Fauvarque enfin reconquis, ils sentirent l’un et l’autre qu’un froissement grave les divisait depuis longtemps.

– D’où venez-vous, si belle ? fit Jeanne, en attirant la visi-teuse. Voyez-vous, Henri, comme madame Sentilhes est belle ?

 

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– Une Madone.

– Vous ne sortez donc jamais ? demanda Valentine, en dé-tournant ses joues rougissantes.

– Pourquoi sortir ? dit Jeanne. Lorsque Henri travaille, j’ai horreur de m’en aller toute seule ; quand il ne travaille pas, nous avons le jardin… Des amis viennent souvent prendre le thé à l’improviste… Aujourd’hui nous avons eu l’idée de réunir dans l’atelier les œuvres de mon mari. Voyez donc.

À ces mots, Valentine se replia sur elle-même. Ses yeux, qui erraient par la pièce, s’efforcèrent à ne point voir, son cerveau à ne pas comprendre. Mais soudain, prise de haine contre son mari dont elle rencontra le regard anxieux :

– Je trouve ce Nu très bien, s’écria-t-elle, mais très bien ; d’ailleurs toutes ces études sont admirables.

Carlos était livide. Il se leva bientôt en balbutiant quelques paroles d’excuse, et sortit, le visage préoccupé, accompagné par Fauvarque.

– Qu’est-ce qu’a monsieur Sentilhes ? il devient triste, dit Jeanne en jouant avec la chaîne que Valentine portait en sau-toir ; puis elle lui prit la main, lui fit tourner les bagues autour des doigts et ajouta avec une nuance d’ironie qui alla s’affaiblissant :

– Il s’est beaucoup inquiété à notre propos, je vous assure qu’il a tort ; j’ai en Fauvarque une confiance illimitée.

Elle disait vrai. Son existence auprès de lui était un ravis-sement de toutes les minutes. Il savait éclairer de sérénité ses moindres actes, transformer les heures difficiles en heures en-

 

– 58 – chantées. Parfois il arrivait essoufflé d’avoir couru, et s’arrêtait les yeux si brillants, le visage si lumineux qu’elle le questionnait.

– Qu’y a-t-il ? Pourquoi êtes-vous si content ?

Il répondait :

– De vous revoir.

Alors elle ne pouvait s’empêcher de l’embrasser. Il parais-sait rapporter de tels trésors en rentrant chaud de soleil et dé-coiffé par le vent, qu’une vraie richesse entrait avec lui et rem-plissait la maison.

En entendant le véritable son du bonheur à travers le récit de Jeanne, Valentine évoquait sa vie conjugale. Et la question qu’elle craignait vint doucement s’insinuer dans son cœur :

– Et vous, chère amie ?

– Moi ?

– Oui, vous êtes heureuse ?

– Oh ! oui, heureuse…

Une boule au fond de sa gorge empêcha Valentine de pour-suivre. Prise d’angoisse, elle se leva.

– Déjà ! fit Jeanne, attendez au moins que j’avertisse mon mari.

– Mais non, je vous prie, ne le dérangez pas…

– Le voici.

 

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