Un Roi Tout Nu

Albert Adès · Chapitre 32 sur 35

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Un Roi Tout Nu

Chapitre XIV

– Vous me chassez !

– Et dépêchez-vous ! parce que si vous traîniez là-haut, je viendrais vous stimuler l’énergie. Avant de donner trois mille francs, la prochaine fois, vous réfléchirez.

Chaque phrase giflait Huslin. Il s’en garait en rejetant sa tête en arrière. Ses membres tremblaient, ses dents claquaient et des larmes ruisselaient sur ses joues. Il eut encore la force de se retirer dans la maison.

Surpris par les clameurs, Potteau et Foutrel s’étaient ap-prochés de l’atelier. Jeanne et Renée, aux fenêtres, regardaient en silence. « Ah ! te voilà sous ton jour véritable, disait la pre-mière en s’adressant à Fauvarque en pensée, une brute vani-teuse. Dès que tu te sens dominé par un homme plus intelligent et meilleur que toi, ton seul souci est de le frapper de coups malhonnêtes. Mais je vengerai Huslin. » Renée regardait Pot-teau, mesurait sa grosse tête, ses membres pesants. « Tu bois du lait, toi, tu voudrais en faire autant, mais tu n’as même pas le courage de Fauvarque. » Près de la porte, Berthe s’écrasait contre le mur. Elle aimait tous ces « beaux messieurs » et pleu-rait du mal qu’ils s’infligeaient mutuellement.

Fauvarque n’entendait ni ne voyait personne. Il rentra dans l’atelier, prit une brosse, se campa devant la fresque en cours et peignit dans un délire joyeux.

 

XIV

 

Huslin partit le jour même. Fauvarque, confiné dans l’atelier, et Potteau, en promenade dans les bois, ne le saluèrent

 

– 238 – pas à son départ. Jeanne, Renée et Foutrel le conduisirent jus-qu’à la grille, et Berthe, une des valises en main, l’accompagna jusqu’à la gare. Elle était émue, pleurait, et, tout en s’essuyant les yeux avec son tablier, bredouillait :

– Quelle misère… Ah ! que je suis malheureuse… Monsieur Fauvarque est fâché… Monsieur Huslin s’en va, mon Dieu, mon Dieu ! que je suis malheureuse !…

Voyant Jeanne très affectée par son départ, Huslin lui avait baisé la main. Sa douleur était profonde et une heure avait suffi pour entourer ses yeux de cerne. Aux creux subits de ses joues, sa barbe semblait fausse.

– J’avais espéré, murmura-t-il, pouvoir guider Fauvarque ; dès le premier jour je me suis senti impuissant ; il tue mes élans, se moque de mes conseils. Vous ne savez pas le mal qu’il m’a fait.

– Pardonnez-nous, Huslin.

– Durant des nuits entières j’ai veillé, songeant à lui et à vous… Le souci de votre bonheur m’a hanté… Car vous devriez être heureuse, Jeanne, et vous ne l’êtes pas… Vous méritez un de ces bonheurs sans ombre que des femmes très pures, très nobles, très belles ont connu. Elles sont rares, mais je vous voyais parmi elles…

Ces mots qu’elle écoutait et ramenait à elle-même, déchi-raient le cœur de Berthe. En s’éloignant, elle continuait à se la-menter.

– Quelle misère ! Que je suis malheureuse… Ah ! comme vous avez de bons sentiments, monsieur Huslin.

 

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– Vous êtes trop sensible, ma fille, vous souffrirez beau-coup dans la vie, lui répondait Huslin en s’arrêtant.

Il était parvenu aux deux noyers qui, sur la route, for-maient comme les sentinelles avancées de la maison du peintre. Il se retourna. Plus personne à la grille. L’atelier frappé de soleil était silencieux. À cette distance, Jeanne, Renée, Foutrel, Pot-teau étaient oubliés. Une seule image subsistait pour Huslin. Bien qu’il ne vît personne, avec le bras qui restait libre il fit des moulinets tumultueux et poussa un cri :

– Adieu, Fauvarque !…

Renée demeura encore quarante-huit heures auprès de Jeanne. Elle aussi était en crise et devait mettre de l’ordre dans ses rapports avec Potteau. Leur rapprochement dans cette mai-son aggravait l’engagement qui la liait à lui et, pour rien au monde, elle ne l’épouserait, après l’expérience des mois passés entre Huslin et Fauvarque. Elle quitta donc Jeanne, qui fut in-consolable, mais lui donna raison. Foutrel partit à son tour, le lendemain. Il était en difficultés avec son père et prévoyait de l’aller voir à Limoges. « Bon courage, mon vieux, lui dit Fau-varque ; pour ce qui est de nous, sois sans inquiétude. Je tra-vaille, nous avons encore dix jours à rester dans la maison. Tout va bien. Ça ne pourrait pas aller mieux… » Jeanne et Fauvarque se trouvèrent de nouveau seuls dans la maison vide. Mais Fau-varque s’étonna de l’attitude fermée, dédaigneuse et pleine de réticences qu’observa Jeanne. Tous les amis partis, la maison pour eux deux, de belles journées, n’était-ce pas le moment de reprendre contact, de s’épancher et de construire ensemble les splendides projets dont son cerveau était en fièvre et que prou-vait, depuis trois jours, l’avancement rapide de sa dernière fresque ? Le soir même, à table, il lui dit :

– Mais qu’as-tu donc ? Tu ne peux pas avoir peur, puisque moi j’envisage l’avenir avec une joie, une joie sans mélange.

 

– 240 –

– C’est ce qui m’inquiète le plus, répondit Jeanne froide-ment.

– Tu as pourtant confiance en moi ?

– Non.

– Tu n’as pas confiance en moi !

– Non.

 

– 241 –