Une héritière pour les Sabbatini
Chapitre 5
— Ben dis donc, on dirait que tu n’as pas dormi de la nuit ! fit Rachel en entrant dans le studio. C’est ton bel Italien qui t’a tenue éveillée jusqu’à l’aube ?
Ne désirant absolument pas parler de ce qui s’était passé, Bronte lui adressa un regard irrité.
— Tu n’as même pas répondu à mon texto ! Tu n’as pas eu le temps, c’est ça ?… reprit son amie avec un sourire entendu. Comment c’était ? Lui as-tu parlé d’Ella ?
— Non, soupira Bronte. Je n’en ai pas eu le temps.
— De quoi as-tu eu le temps, alors ?
Rachel se rapprocha pour examiner son visage.
— C’est ce à quoi je pense ? demanda-t-elle, en désignant une trace rouge sur le menton de Bronte.
Celle-ci posa la main là où la barbe naissante de Luca avait effectivement laissé une trace rouge.
— Ce n’est rien, dit-elle rapidement.
Rachel croisa les bras d’un air ironique.
— On a des marques de barbe uniquement quand on s’approche d’un homme de très près, lui fit-elle remarquer.
Bronte rassembla ses cheveux sur le dessus de sa tête et les noua en queue-de-cheval, tout en évitant de croiser le regard de Rachel. Elle se sentait en proie à tant de contradictions. Le dernier baiser échangé avec Luca avait été torride. Et ce matin, elle brûlait encore du désir irrépressible de sentir ses mains partout sur son corps.
Il avait mis fin à leur baiser et l’avait laissée partir, mais seulement après lui avoir arraché la promesse qu’elle viendrait dîner avec lui le lendemain. Les jambes tremblantes, elle avait regagné sa voiture, tandis qu’un chaos terrible régnait en elle à la pensée du danger avec lequel elle flirtait.
Une fois chez elle, Bronte avait passé presque toute la nuit à se torturer l’esprit : aurait-elle dû tout lui dire concernant Ella ? Mais sa conclusion avait invariablement été la même : si elle lui avouait la vérité, il risquait de lui enlever sa fille. Après tout, il l’avait quittée à Londres sans une seule explication ; qu’est-ce qui l’empêcherait de faire la même chose, mais cette fois en emmenant Ella avec lui ? Elle ne pouvait prendre ce risque ; elle devait protéger sa fille, et se protéger elle-même.
— Vas-tu le revoir ? demanda Rachel.
— Oui, répondit-elle en ôtant ses chaussures pour commencer ses étirements. Je dîner avec lui ce soir. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté. Cela ne peut que me causer des ennuis. Il veut reprendre notre relation comme si rien ne s’était passé.
— C’est bien les hommes ! s’exclama Rachel en roulant des yeux. Et t’a-t-il dit pourquoi il avait rompu il y a deux ans ?
— Non, pas vraiment. Il m’a seulement dit qu’à cette époque-là, il n’était pas prêt — quelque chose comme ça.
— Tu crois qu’il y avait une autre femme ?
Bronte laissa échapper un long soupir.
— Je ne sais pas quoi penser. Quand j’étais allée chez lui à Milan, la gouvernante m’avait dit qu’il était avec sa maîtresse à Los Angeles.
— Mais ?
— J’ai l’impression que Luca ne me dit pas tout, répondit-elle franchement à son amie. Et je n’ai pas confiance en lui. Après ce qu’il m’a fait, je crois que je ne pourrai plus jamais lui faire confiance.
— Tu as dit qu’il voulait reprendre votre relation, répliqua Rachel. Mais comment pourrais-tu ne pas lui parler d’Ella ?
— Il sait qu’elle existe mais pas qu’elle est sa fille. J’avais oublié mon téléphone chez lui et il a vu des photos récentes d’elle. Je lui ai laissé croire qu’elle était l’enfant d’un autre homme.
— Comment ça ? fit Rachel en fronçant les sourcils.
— J’ai menti sur son âge.
Son amie secoua la tête d’un air désapprobateur.
— Ce mensonge pourrait bien te retomber dessus. Plus tu tarderas à lui dire la vérité, plus cela compliquera la situation.
— Mais je ne peux pas la lui dire ! protesta Bronte en portant la main à ses tempes. Et s’il me prend Ella ? Tu ne connais pas les Sabbatini, Rachel. C’est l’une des dynasties les plus puissantes non seulement d’Italie, mais de toute l’Europe. C’est pratiquement une royauté. Ils ont une fortune colossale et un pouvoir sans limites.
Elle s’interrompit un instant en soupirant de nouveau.
— Hier soir, comme je n’arrivais pas à dormir, je suis allée regarder sur internet. Giancarlo et Giovanna Sabbatini ont élevé leurs trois fils dans un luxe que tu ne peux même pas imaginer. Le grand-père de Luca, Salvatore, est réputé être l’homme le plus riche d’Europe ; son père est mort environ trois ans avant que je rencontre Luca. Il m’a très peu parlé de sa famille quand nous nous sommes connus. Je ne sais pas pourquoi… peut-être parce que tellement de femmes cherchent à les approcher, lui et ses frères, à cause de leur fortune.
— Tu es consciente qu’Ella a droit à un peu de tout cet argent, n’est-ce pas ? demanda alors Rachel. Elle a du sang Sabbatini dans les veines. D’après ce que j’ai lu dans la presse, le mariage du frère aîné de Luca n’a pas donné d’héritier ; pour l’instant, Ella est donc la seule descendante de la lignée.
Bronte se mordilla les lèvres. Elle n’avait pas considéré les choses de cette façon. Et si un jour sa fille lui reprochait de l’avoir tenue à l’écart de son père et de sa famille ?
— Ecoute, poursuivit Rachel. Je sais que Luca t’a fait souffrir et que tu crains qu’il ne recommence. Mais tu ne peux pas lui dissimuler indéfiniment qu’il a une fille. Et puis il réagirait peut-être très bien, tu n’en sais rien. C’est lui qui t’a exclue de sa vie. Toi, tu as fait tout ce que tu as pu pour le joindre. S’il n’a pas été présent au tout début de la vie d’Ella, c’est entièrement sa faute, tu n’as rien à te reprocher !
— Je sais bien… Et je sais aussi que je devrai lui dire tôt ou tard. Mais il faut que je trouve le bon moment.
— Il n’y aura sans doute jamais de moment idéal pour laisser tomber une info pareille par hasard dans la conversation. Mais il vaut mieux qu’il l’apprenne par toi, plutôt que par quelqu’un d’autre — ou encore pire, qu’il découvre la vérité lui-même. Dès que j’ai vu Luca hier, j’ai compris qui il était. Une fois qu’il verra Ella pour de vrai, il comprendra tout seul qu’elle est sa fille.
***
Durant le reste de la journée, Bronte essaya de mettre ses angoisses de côté, mais il lui fut impossible de ne pas penser à la soirée qui l’attendait. Elle rentra suffisamment tôt pour faire dîner Ella, lui donner son bain, et avoir un peu de temps pour jouer avec elle avant de la mettre au lit.
Mais quand sa fille la regarda d’un air un peu grognon en se mordillant les doigts, elle se sentit aussitôt coupable de la laisser.
— Je crois que ses dents la travaillent de nouveau, dit Tina en entrant. Hier non plus, elle n’était pas de très bonne humeur.
Bronte posa la main sur le front d’Ella et se tourna vers sa mère avec inquiétude.
— Je vais vérifier sa température : on dirait qu’elle a de la fièvre.
Tina sortit le thermomètre et le lui tendit. La température d’Ella se révéla normale, ce qui n’empêcha pas Bronte d’hésiter à sortir.
— Je devrais peut-être appeler Luca pour lui dire que j’annule.
Tina lui prit doucement Ella des bras et la serra contre elle.
— Ne te fais pas de souci, ma chérie. Va dîner avec lui, puis dis-lui adieu et ne le revois plus. Il comprendra ce que cela veut dire. Je sais que Rachel pense que tu devrais lui dire la vérité mais moi, je crois qu’il vaut mieux laisser les choses comme elles sont.
Bronte savait très bien pourquoi sa mère réagissait ainsi : elle avait peur que sa petite-fille adorée ne soit emmenée loin d’elle, à l’étranger. Mère célibataire très jeune, elle avait passé sa vie à travailler en usine pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille. Celle-ci, et maintenant Ella représentaient son seul centre d’intérêt.
Rachel avait souvent attiré son attention sur le fait que sa mère vivait par procuration à travers elle, mais Bronte avait du mal à changer cette situation. Elle avait besoin de sa mère tout autant, sinon plus, que sa mère avait besoin d’elle.
— Ne t’inquiète pas, ça va aller, insista Tina. Je resterai auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme. J’aime la regarder dormir. Elle me rappelle toi, quand tu avais son âge.
Bronte sourit et se pencha pour embrasser sa mère, puis sa fille.
— Je ne rentrerai pas tard, dit-elle doucement. Et merci, maman, de t’occuper d’Ella en mon absence.
***
Luca resserra son nœud de cravate en se forçant à respirer calmement. Les rendez-vous s’étaient enchaînés toute la journée, et sa tête vibrait à la pensée de tout ce qu’il devrait faire durant le mois à venir. Il avait mis en route les négociations concernant la création d’un hôtel dans le centre-ville, ainsi que deux investissements immobiliers commerciaux : un vaste immeuble de bureaux dans le quartier d’affaires de Melbourne, ainsi qu’un parc de stationnement doté d’un fort potentiel d’extension.
Et puis il y avait Bronte. Après son départ, la veille au soir, il avait eu un mal fou à trouver le sommeil. Comment avait-il pu la laisser partir ? La question l’avait hanté jusqu’à l’aube. Il avait été si près de la soulever dans ses bras pour la déposer sur son lit…
Mais il voulait qu’elle vienne à lui de son plein gré. Séduire était facile ; construire une relation, beaucoup plus complexe. Luca ne voulait pas terminer comme son frère Giorgio, maintenant aux prises avec un divorce compliqué, destructeur et très coûteux. Cette fois, il voulait faire les choses convenablement. Il désirait tout recommencer, en oubliant le passé et en travaillant au futur — ce futur qui avait été si incertain pour lui deux ans plus tôt. A présent, il s’agissait de vivre.
La fille de Bronte représentait une difficulté supplémentaire, certes. Cependant, ce n’était pas la faute de ce bébé, et Luca savait qu’il apprendrait à l’aimer comme le sien. Sa famille ne verrait sans doute pas les choses de la même façon, mais il arrangerait cela le moment venu. Sa mère et son vieux grand-père avaient été si impatients d’avoir un héritier que la pression permanente mise sur Giorgio avait causé l’échec de son mariage. Lui et Maya avaient échoué à produire l’enfant tant espéré, en dépit de plusieurs tentatives pénibles de fécondation in vitro.
A cet instant, on frappa timidement à la porte. Luca se donna un dernier coup de peigne avant d’aller ouvrir. Il avait proposé d’aller chercher Bronte chez elle, mais celle-ci avait tenu à venir le rejoindre à l’hôtel. Sachant qu’insister n’aurait servi à rien, il avait accepté.
Il n’avait pas l’intention de la brusquer. De toute façon, ce n’était pas nécessaire. Il avait vu les flammes couver dans ses yeux dès qu’ils croisaient les siens. Il avait senti le désir frémir entre eux, courant invisible qui les attirait l’un vers l’autre, comme autrefois… Elle avait beau avoir couché avec d’autres hommes depuis, elle le désirait encore, c’était certain.
Quand il ouvrit la porte, elle apparut devant lui vêtue d’une robe de soirée d’un beau bleu vif qui faisait ressortir la teinte intense de ses yeux. Elle sentait divinement bon : un mélange de fleur d’oranger et de gingembre cette fois, épicé, délicieux et terriblement attirant.
Retenus par un fin bandeau noir, ses cheveux brun foncé tombaient sur ses épaules, lisses, luisant comme de la soie. Sa robe de soirée et cette coiffure lui donnaient un air de femme-enfant incroyablement sexy. Luca baissa les yeux un bref instant et remarqua qu’elle portait de très élégants escarpins à hauts talons.
Lorsqu’il contempla de nouveau son visage, il s’attarda sur sa bouche, couverte d’une simple couche de gloss à peine teinté. Mais Bronte se mordillait de nouveau l’intérieur des lèvres, comme si elle était nerveuse.
— Dis-moi, commença-t-il en la faisant entrer dans le salon. Comment fais-tu pour être toujours aussi belle et élégante ?
Elle lui adressa un sourire hésitant, qui disparut aussitôt.
— J’ai trouvé cette robe dans une boutique de vêtements d’occasion. Je n’ai pas beaucoup de tenues habillées.
Luca se demanda si elle avait dit cela délibérément, pour lui rappeler qu’ils vivaient dans deux univers différents. Il avait toujours trouvé stupéfiant de voir à quel point sa fortune n’impressionnait pas Bronte. Durant leur courte relation, il avait appris beaucoup de choses. Entre autres que l’argent pouvait procurer du confort et des privilèges, mais qu’il n’apportait pas nécessairement le bonheur et l’épanouissement — et ne garantissait certes pas une bonne santé…
Une fois Bronte assise sur le sofa, il lui tendit un paquet enveloppé dans du papier violet foncé.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en le regardant avec de grands yeux surpris.
— Ouvre-le. Après ce qui s’est passé hier soir, j’ai pensé que cela pourrait t’être utile.
Lentement, elle dénoua le ruban de satin, puis écarta avec soin le papier de soie. Elle découvrit la pochette de soirée qu’il était allé acheter entre deux rendez-vous, dans l’après-midi. Elle passa le bout du doigt sur le logo du créateur, avant de lever les yeux vers lui.
— Elle est magnifique… Merci… Mais tu n’aurais pas dû dépenser autant d’argent.
— Tu ferais mieux de vérifier si le fermoir fonctionne correctement, plaisanta-t-il avec un sourire en coin.
Les doigts légèrement tremblants, elle reposa la pochette sur le papier de soie gris mauve.
— Luca… Il y a une chose dont nous devons parler… J’aurais dû te le dire hier soir, mais je ne…
Il se rapprocha d’elle et lui posa la main sur l’épaule.
— Je sais qu’on ne peut pas t’acheter avec de l’argent, l’interrompit-il. Et je n’aurais jamais dû dire ce que j’ai dit à propos du loyer. J’admire ton indépendance, sache-le. Mais cette fois, accepte ce petit cadeau, s’il te plaît ; simplement, car c’est simplement que je te l’ai offert.
Elle baissa les yeux sur la pochette, puis releva la tête, une ombre inquiète dans le regard.
— C’est très gentil de ta part. J’avais vraiment besoin d’une nouvelle pochette. Merci.
— Viens, proposa-t-il en lui tendant la main. Allons dîner. Le restaurant est tout près : nous pouvons y aller à pied. Et puis, pensant que tu voudrais rentrer tôt à cause de ta fille, j’ai réservé pour le début de la soirée.
— Merci, dit-elle en détournant rapidement les yeux.
Sur le trajet, Luca lui reprit la main et elle enlaça ses petits doigts fins aux siens. Pourtant, Bronte était tendue, il le sentait. Regrettait-elle d’être venue ? C’était une simple invitation à dîner, mais l’air vibrait déjà d’électricité entre eux. Pensait-elle, elle aussi, à tous ces dîners qui avaient conduit à des étreintes passionnées ?…
Luca sentit le sang affluer dans ses veines et une sensation voluptueuse palpiter dans le creux de son aine, tandis que des souvenirs incroyablement vivaces se bousculaient dans son esprit. Durant les heures les plus sombres, ces souvenirs l’avaient aidé à lutter contre ses pires démons.
Des nuages s’accumulaient dans le ciel, renforçant les vibrations électriques de l’atmosphère.
— Crois-tu qu’il va faire de l’orage ? demanda-t-il en désignant le ciel d’un mouvement de tête.
— C’est ce que disait la météo dans le taxi.
Luca s’arrêta et se tourna vers elle en fronçant les sourcils.
— Je pensais que tu viendrais avec ta voiture. Sinon, je serais allé te chercher. Pourquoi ne m’as-tu pas téléphoné pour me dire que tu avais changé d’avis ?
Elle leva les yeux vers le ciel de plus en plus noir.
— J’étais en retard. Ella était un peu perturbée. Et je ne savais pas si je pourrais facilement me garer en arrivant à ton hôtel, alors je n’ai pas voulu prendre de risque.
— Est-ce pour cela que tu es si tendue, ce soir ? demanda Luca en reprenant la marche. Es-tu inquiète parce que tu as laissé ta fille ?
— Parfois, c’est difficile de ne pas s’inquiéter, répondit-elle sans le regarder. C’est cela, être parent. Une fois que ton enfant est né, tu ne cesses plus jamais de te faire du souci.
— Tu dois avoir raison, répliqua Luca. Mes frères et moi avons tous la trentaine, mais ma mère s’inquiète toujours à propos de l’un ou l’autre. Bien sûr, elle a eu de bonnes raisons de s’inquiéter. Nous avons eu notre lot de mésaventures, tous les trois. Et puis il y a eu la mort de notre sœur, alors qu’elle n’était encore qu’un bébé. Cela a été terrible pour notre mère.
Complètement abasourdie, Bronte s’immobilisa.
— Tu ne m’avais jamais dit que tu avais eu une sœur !
Il haussa les épaules.
— Je me souviens à peine d’elle. J’avais cinq ans quand elle est morte et Nicoló dix-huit mois. Il n’a gardé aucun souvenir d’elle. C’est Giorgio qui se la rappelle le plus nettement : il avait six ans à l’époque et cet événement l’avait beaucoup affecté. Même après toutes ces années, il ne peut toujours pas en parler.
— Que s’est-il passé ? demanda Bronte.
— Mort subite du nourrisson. Cela a été très dur pour mes parents — surtout pour ma mère. On ne savait pas grand-chose sur ce genre d’accident, alors, elle a eu l’impression que tout le monde la tenait pour responsable. En vérité, c’était elle-même qui se jugeait ainsi. Le fait que la police soit venue à la villa après la mort de Chiara n’a rien arrangé. Il a fallu très longtemps pour que ma mère surmonte cette épreuve. Et c’est pour cela qu’elle est complètement obsédée par le fait d’avoir des petits-enfants. Mon grand-père l’est aussi, encore plus depuis la mort de mon père.
Il fronça les sourcils d’un air soucieux.
— Cela a rendu les choses très difficiles pour Giorgio et sa femme, continua-t-il. Je suis certain que c’est l’une des raisons de leur séparation. Maya, qui n’arrivait pas à avoir d’enfant, n’a pu supporter la pression qu’ils exerçaient sur elle.
Bronte se sentit envahie par un assaut de culpabilité. Elle trébucha même légèrement, comme si elle avait reçu un choc physique. Aussitôt, la main de Luca se resserra autour de la sienne pour la stabiliser.
— Attention, je ne voudrais pas que tu te casses la cheville dès notre premier rendez-vous.
— Je suis désolée pour cette perte qu’a subie ta famille, dit-elle après quelques instants. Et aussi pour ton frère et sa femme : ce doit être un moment très difficile pour eux.
— Oui. Et même si j’ai envie de les secouer pour leur montrer ce qu’ils perdent en se séparant ainsi, j’ai dû rester en dehors de cette histoire. Giorgio peut se montrer très têtu et une fois qu’il a décidé quelque chose, c’est terminé : impossible de le faire revenir en arrière. Il est trop fier. Mais bon, je suis mal placé pour le critiquer !
Qu’avait-il voulu dire par là ? se demanda Bronte tandis que Luca lui tenait la porte du restaurant.
***
Une fois dans la vaste salle à la décoration élégante et raffinée, ils furent conduits à leur table, située un peu à l’écart. Puis le serveur leur apporta les apéritifs commandés en entrant et leur tendit les menus avant de disparaître. Quelques instants plus tard, il réapparut avec des olives chaudes et du pain maison, accompagnés d’un flacon d’huile d’olive vierge et d’un autre de vinaigre balsamique. Ensuite, il s’éclipsa discrètement, les laissant seuls dans leur petit coin intime.
Luca souleva son verre.
— A ce nouveau départ.
Bronte entrechoqua son verre en répétant, d’une voix mal assurée :
— A ce… nouveau départ.
Puis le silence retomba, affreusement lourd. Bronte avait même du mal à respirer. Peu à peu, les bruits du restaurant s’amenuisèrent, tandis qu’un bourdonnement sourd envahissait ses tympans. Dehors, un grondement de tonnerre résonna soudain, la faisant sursauter violemment, si bien qu’elle renversa presque son verre de vin.
— Hé… fit Luca en prenant sa main libre posée sur la table. Ça va ? Est-ce l’orage qui te trouble ainsi ? As-tu peur ?
— Non, pas vraiment, dit Bronte en secouant la tête.
Il l’observa avec attention.
— Tu sembles tellement nerveuse, cara. Ce n’est pas la peine. Détends-toi, je t’en prie. Nous sommes juste deux vieux amis dînant ensemble, alors prenons les choses comme elles se présentent. Pas de pression, d’accord ?
C’était plus facile à dire qu’à faire… Les nerfs tendus à craquer, Bronte se demandait comment s’y prendre pour lui annoncer la nouvelle. Elle aurait dû le lui dire dès qu’il avait vu les photos d’Ella ; à présent, c’était encore plus difficile. Elle porta son verre à ses lèvres et prit une longue gorgée de vin, mais l’alcool ne fit que renforcer son appréhension.
— Luca, commença-t-elle avec difficulté. J’ai quelque chose à te dire. Je…
— Ne me dis pas que tu ne veux plus me voir, coupa-t-il, comme précédemment dans sa suite. Nous savons tous les deux que ce n’est pas vrai. J’ai tout gâché autrefois, mais je veux tout réparer. Je crois que nous partageons quelque chose de spécial, Bronte. Et que si nous essayons vraiment, cela pourrait marcher.
Elle fit tourner le pied de son verre entre ses doigts.
— Veux-tu dire que tu… que tu as des sentiments pour moi ?
Il lui adressa un petit sourire énigmatique.
— Si je ne ressentais rien, nous ne serions pas là, assis l’un en face de l’autre. Quant à ce dont il s’agit vraiment, eh bien… c’est un peu tôt pour en parler, tu ne crois pas ?
Affreusement mal à l’aise, elle reposa son verre en baissant les yeux.
— Je ne sais pas comment te dire… certaines choses, Luca. Je n’avais jamais envisagé de me retrouver dans cette situation.
Son cœur se serra douloureusement, tandis qu’une amertume atroce se diffusait dans ses veines. Soudain, elle eut envie de s’effondrer et de pleurer. La vie était tellement injuste. Deux ans plus tôt, elle avait tant désiré qu’il lui donne un indice sur ses sentiments et aujourd’hui qu’il l’avait fait, ses aveux allaient tout détruire, c’était certain.
— Quand tu m’as quittée, à Londres, j’ai été anéantie, reprit-elle en redressant la tête et en le regardant dans les yeux. Je sais que tu ne m’avais rien promis. Je sais aussi que j’étais beaucoup plus amoureuse de toi que tu ne l’étais de moi. Tu n’as jamais parlé de ce que tu ressentais. Beaucoup d’hommes sont comme ça, je sais.
Elle s’interrompit un instant pour reprendre son souffle.
— Pour être franche, poursuivit-elle, je pensais parfois que tu ne m’appréciais même pas, que tu n’étais avec moi que pour le sexe. Plusieurs fois, tu as annulé notre rendez-vous à peine une heure avant. A d’autres moments, tu étais sombre, distant, puis le lendemain, charmant et attentionné. Je ne savais jamais sur quel pied danser avec toi mais comme je t’aimais, j’essayais d’être patiente.
Luca lui reprit la main.
— A ce moment-là, je n’étais pas en position de m’engager. Je sais que ce n’est pas une explication, mais je préférerais ne pas évoquer les raisons pour lesquelles j’ai agi ainsi. Ni le moment ni l’endroit ne sont appropriés. Tout ce qui compte, c’est que nous soyons de nouveau ensemble maintenant. Une seconde chance nous est offerte : ne la laissons pas passer.
En proie à une appréhension atroce, Bronte contempla leurs deux mains unies. Soudain, elle eut l’impression d’attendre l’explosion d’une bombe en contemplant le compte à rebours s’égrener inexorablement, seconde après seconde.
Une fois qu’elle aurait parlé, rien ne serait plus comme avant. Elle releva les yeux, la gorge horriblement serrée.
— Luca, je…
— Bronte ! lança alors une voix féminine derrière elle.
Dégageant rapidement sa main de celle de Luca, elle se retourna. La jeune mère d’une de ses élèves s’approcha de la table, suivie de son mari.
— Bonsoir, Judy… dit Bronte en essayant de sourire d’un air décontracté. Bonsoir, Dan.
Judy haussa les sourcils d’un air sans équivoque en posant les yeux sur Luca, avant de les reporter sur elle.
— Tu me présentes ton ami ?
— Euh… Excuse-moi. Judy, Dan, je vous présente Luca Sabbatini. Luca, Judy et Dan sont les parents de Matilda, l’une de mes élèves.
Luca se leva et tendit poliment la main aux nouveaux venus.
— Enchanté de faire votre connaissance, dit-il en leur adressant un sourire éblouissant.
Bronte nota la petite étincelle qui passa fugitivement dans le regard de Judy.
— Ravie de vous rencontrer, Luca. Bronte vous gardait jalousement ! Depuis combien de temps la connaissez-vous ?
— Nous nous sommes rencontrés il y a deux ans, à Londres, répondit Luca.
— Vous êtes ici pour raisons professionnelles, n’est-ce pas ? demanda alors Dan. Je suis architecte. La firme pour laquelle je travaille est sur les rangs pour obtenir le contrat de votre projet hôtelier.
— Donnez-moi votre carte, répliqua Luca en sortant la sienne de la poche de sa veste. Je serais très heureux d’étudier votre proposition avec vous. J’ai un bureau temporaire en ville. Prenez rendez-vous auprès de ma secrétaire, et nous pourrons discuter tranquillement.
— Merci. C’est vraiment très aimable, fit Dan en souriant jusqu’aux oreilles.
— Votre fille aime-t-elle ses cours de danse ? demanda soudain Luca, après un léger silence.
— Oh ! oui, répondit Judy avec un enthousiasme un peu excessif. Elle adore ça depuis qu’elle est toute petite. Et sa petite sœur l’imite déjà : elle a le même âge qu’Ella. C’est d’ailleurs à la maternité que j’ai rencontré Bronte.
Incapable de dire un mot, celle-ci hocha la tête en silence. Elle pressentait que la bombe allait exploser.
— Ella et Ruby sont nées le même jour, exactement à la même heure ! continua Judy d’une voix enjouée. Le 4 juillet, le jour de l’Indépendance américaine. Une coïncidence extraordinaire, vous ne trouvez pas ? A quatorze mois, toutes les deux ont déjà leur petit caractère ! Elles savent ce qu’elles veulent, n’est-ce pas, Bronte ?
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