Une héritière pour les Sabbatini

Melanie Milburne · Chapitre 6 sur 12

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Une héritière pour les Sabbatini

Chapitre 6

 

 

— Oui… c’est vrai, bredouilla-t-elle, horriblement mal à l’aise.

Judy regarda son mari en souriant.

— Nous retournons à notre table, chéri ?

Puis elle se tourna de nouveau vers Bronte et Luca.

— C’est notre anniversaire de mariage ! Je suis ravie de vous avoir rencontré, Luca. J’espère que nous nous reverrons bientôt.

— Certainement, répliqua celui-ci en leur serrant de nouveau la main.

— Et merci de votre proposition ! ajouta Dan. C’est très généreux de votre part.

— Je vous en prie, fit Luca avec un geste de la main.

Une fois que le couple se fut éloigné, il resta debout, tandis que Bronte gardait les yeux baissés.

— Nous partons, dit-il d’une voix tranchante en jetant de l’argent sur la table.

Elle releva la tête en écarquillant les yeux.

— Mais… Les gens vont se demander ce…

— Je me fiche éperdument de ce que pensent les gens ! rétorqua-t-il d’un ton brutal en lui prenant fermement la main. Je n’ai pas l’intention de parler de cela dans un endroit public.

Bronte se laissa entraîner, tout en espérant désespérément que Judy et Dan ne verraient pas leur départ précipité. Luca lui serrait la main d’une façon presque brutale. Ses doigts enserraient les siens comme un étau d’acier tandis qu’il la conduisait vers la porte du restaurant, les mâchoires serrées.

Une fois dehors, il s’avança d’un pas furieux sur le trottoir. Les éclairs zébraient le ciel, précédant de violents coups de tonnerre. La même atmosphère orageuse émanait de Luca, dont le visage était même empreint d’une véritable haine.

Bronte passa le bout de sa langue sur ses lèvres sèches.

— Luca… J’essayais justement de te le dire quand Dan et Judy sont arrivés…

Sa main se resserra encore, lui faisant mal.

— Qu’essayais-tu de me dire ? fit-il en la forçant à pivoter vers lui. Que tu m’avais délibérément menti depuis l’instant où tu m’as vu hier ? Tu m’as dit que ta fille avait un an. J’ai fait les calculs, comme tu l’avais prévu, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu as réduit de deux mois : pour que je ne comprenne pas qu’elle était de moi.

— Je suis désolée, murmura Bronte en baissant la tête.

Il l’entraîna de nouveau d’un mouvement brusque.

— C’est un peu tard pour t’excuser ! Tu as vraiment beaucoup d’explications à me donner. Pour l’instant, je suis tellement furieux que tu as de la chance que nous soyons dans un endroit public. Mais tu as intérêt à préparer ces explications, parce qu’une fois que nous serons dans ma suite, je n’ai pas l’intention de retenir ma colère.

Chacune de ses paroles lui déchirait le cœur. Elle s’était attendue à ce qu’il réagisse violemment, mais c’était encore pire que prévu. Il était choqué, et fou de colère. Etait-ce parce qu’il avait manqué les premiers mois, si intenses, de l’existence de son enfant ? Elle ne pouvait lui donner entièrement tort : même s’il avait refusé de la voir après avoir mis un terme à leur relation, elle aurait dû lui dire qu’elle était enceinte, ne serait-ce que par courrier.

A présent, Bronte comprenait qu’après s’être retrouvée le cœur brisé, elle avait réagi de façon à la fois passive et agressive. Au fond d’elle-même, elle s’était réjouie qu’il ne sache rien sur Ella : ça avait été sa petite revanche. Et cette attitude était horrible et honteuse.

Jamais elle ne pourrait lui rendre ce qu’elle lui avait volé : chaque jour des quatorze premiers mois de la vie d’Ella. C’était irremplaçable. Or, Luca Sabbatini n’était pas homme à accepter cela sans réagir. Il allait la faire payer, et très cher…

Dans l’ascenseur, Bronte eut l’impression de se diriger vers une condamnation sans appel. A chaque étage, les battements de son cœur s’accéléraient, tandis qu’un mélange atroce d’anxiété et de culpabilité la tenaillait.

Il allait lui prendre Ella, songea-t-elle avec une véritable terreur. Elle repensa à ce qu’il lui avait révélé la veille concernant la mort de sa toute jeune sœur et le chagrin de sa mère. Ella serait parfaite pour remplacer la petite disparue.

Comment Bronte pourrait-elle lutter contre cette puissante famille ? Cependant, même si ses propres moyens étaient tout à fait insignifiants en face des leurs, elle n’abandonnerait pas sans se battre. Elle ferait tout pour empêcher Luca de lui prendre sa fille. Oui, tout !

Il utilisa sa clé magnétique sans lui lâcher la main, puis l’entraîna dans la suite avant de faire claquer la porte derrière eux avec fracas.

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais enceinte ? tonna-t-il.

Bronte se força à le regarder droit dans les yeux.

— J’ai essayé plusieurs fois d’entrer en contact avec toi, mais tu as toujours refusé de me voir.

Une vague de culpabilité submergea Luca ; il la repoussa avec fureur.

— Comment est-ce arrivé ? Tu m’avais dit que tu prenais la pilule ; en plus, j’utilisais des préservatifs.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je dois avoir oublié de la prendre un soir. Et puis une fois, le préservatif a craqué, souviens-toi.

Luca se rappelait cet épisode comme s’il était survenu la veille. Après un voyage d’affaires, il avait été si impatient de la revoir qu’il avait enfilé le préservatif au dernier moment, sans doute imparfaitement puisque la fragile barrière avait cédé.

— Quand as-tu découvert que tu étais enceinte ?

— Une semaine après que notre histoire s’est terminée.

Devant la tristesse qui imprégnait son regard, Luca se sentit de nouveau submergé par la culpabilité. Il inspira à fond, mais il eut l’impression que son souffle lui écorchait la poitrine.

La rage bouillonnait en lui, mêlée au remords, et ce tourbillon d’émotions l’empêchait de réfléchir clairement.

Il avait un enfant…

 

***

 

Une petite fille de quatorze mois ! Quatorze mois dont il n’avait pas savouré une seule minute… Il ne l’avait pas vue se développer dans le ventre de Bronte. Il n’avait pas assisté à sa naissance. Il ne savait rien de l’accouchement. Il ignorait si elle avait allaité son bébé.

Oui, il ignorait tout de sa fille ; il ne connaissait ni la douceur de sa peau, ni la rondeur de ses petits doigts. Comment pourrait-il jamais rattraper tout ce temps perdu ? Comment pourrait-il pardonner à Bronte de lui avoir volé ces instants privilégiés ?

Après avoir nourri l’espoir de reprendre leur relation, il voyait soudain la jeune Australienne comme une étrangère. Elle avait changé. Elle n’était qu’une sale petite dissimulatrice, et ce constat provoqua en lui un tel mépris qu’il eut envie de l’effacer de nouveau de sa vie. Complètement.

Mais il ne le pouvait pas, à cause de cette petite fille. Sa fille. Se rappelant les photos qu’il avait vues, son cœur se serra de nouveau.

— Je voulais te le dire en face, poursuivit-elle. Mais tu n’as répondu à aucun de mes appels, ni à mes e-mails. Je suis allée chez toi, à ta villa de Milan, mais on m’en a interdit l’entrée. Ta gouvernante m’a dit que tu étais parti rejoindre ta maîtresse aux Etats-Unis.

A ces mots, une véritable avalanche de sentiments coupables déferla sur Luca. Effectivement, il avait tout fait pour que Bronte ne puisse pas le joindre. Il avait si bien réussi à effacer toute trace que même sa famille avait ignoré où il se trouvait et ce qu’il faisait. Il leur avait raconté la même chose : qu’il vivait une aventure tumultueuse à Los Angeles.

Et cela avait fonctionné. Peut-être même trop bien…

— Tu aurais pu m’envoyer une lettre, remarqua-t-il.

— C’est comme cela que tu aurais voulu apprendre ta paternité ?

— Cela aurait toujours été mieux que de l’apprendre dans un restaurant, par des étrangers, riposta-t-il sèchement.

Elle baissa les yeux d’un air coupable.

— Je te le répète : j’allais te le dire quand ils sont arrivés.

— Entre le plat principal et le dessert, c’est ça ? Comment comptais-tu glisser cela dans la conversation ? « Au fait, j’ai accouché de ton enfant il y a quatorze mois ; puisque tu es à Melbourne, j’en profite pour te l’apprendre… » C’était ton idée, Bronte ?

Lorsqu’elle redressa la tête et plongea son regard dans le sien, des larmes luisaient tristement au fond de ses yeux.

— Je pensais ne jamais te revoir. Tu m’avais clairement fait comprendre que tout était fini entre nous.

— Et donc, pour me punir, tu m’as caché que j’avais une fille ? C’est pour cela que tu n’as pas essayé davantage de me le faire savoir ?

Ses joues devinrent écarlates.

— Je n’ai rien désiré de tout cela…

— Ce qui veut dire que tu n’as jamais désiré que je le sache, répliqua-t-il, implacable. Mais je vais t’apprendre quelque chose, Bronte Bennett : je veux mon enfant. Et si tu crois que tu vas continuer à me priver d’elle, tu te fais de grosses illusions !

A ces mots, elle sentit tous ses muscles se raidir de colère.

— Tu ne peux pas me la prendre, Luca ! Je ne te laisserai pas faire. Ella est ma fille. Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle pour la garder.

— Avec quelle équipe d’avocats ? menaça-t-il d’un air mauvais. Tu sais contre qui tu luttes, n’est-ce pas ? Tu n’as aucun espoir de gagner, Bronte. Aucun.

— Tu devras d’abord prouver qu’elle est de toi, lança-t-elle en redressant le menton. As-tu pensé à cela ? Comment sais-tu qu’elle n’est pas d’un autre homme ? Tu ne m’as vue que deux ou trois fois par semaine quand nous nous fréquentions, parfois moins. J’avais tout le temps de m’amuser derrière ton dos.

Stupéfiée par ses propres paroles, elle se tut et le toisa fièrement. Son visage était aussi sombre que le ciel orageux, et ses mâchoires se crispèrent d’un air menaçant.

— Un test de paternité résoudra rapidement ce détail, fit-il en serrant les poings. J’en ferai effectuer un dès demain matin. Si tu n’es pas d’accord, attends-toi à être contactée par mon avocat.

Bronte baissa tristement les yeux. Non seulement elle avait échoué dans cette pauvre tentative, mais elle avait perdu le respect de Luca, elle le comprit à son regard. Il avait eu le droit de fréquenter quelqu’un d’autre, mais ne pouvait concevoir que cette liberté s’applique à elle en retour. Elle avait été sa possession, son petit jouet, et l’idée qu’elle ait pu se donner à un autre homme le rendait fou de rage.

— Qui était-ce ? demanda-t-il entre ses dents serrées. Je le connaissais ?

— Je n’ai pas à me justifier devant toi ! De ton côté, tu ne m’as donné aucune explication sur ce que tu faisais quand tu n’étais pas avec moi.

Il lui saisit le bras pour la forcer à se tourner vers lui.

— Qui voyais-tu ? insista-t-il d’un ton impérieux.

— Arrête, Luca ! protesta Bronte en essayant de se dégager. Tu me fais mal.

Il desserra un peu sa prise, sans la lâcher toutefois.

— Dis-moi qui tu voyais, pour l’amour du ciel !

Au bord des larmes, elle riposta farouchement :

— Et toi, avec qui étais-tu à Los Angeles ? Comment s’appelait-elle ? Etait-ce une célébrité pour que tu ne puisses pas révéler son identité ? Ou une femme mariée ?

Il cilla brièvement, en serrant si fortement les lèvres qu’elles devinrent blanches.

— Elle était belle ? poursuivit Bronte, en faisant des efforts désespérés pour ne pas pleurer. Elle t’aimait ? Et toi, tu l’aimais ?

Il laissa retomber sa main et s’écarta en se massant la nuque, comme s’il essayait d’en chasser la tension. Puis il s’immobilisa devant la porte-fenêtre sans dire un mot. Son dos était droit, puissant, semblable à une forteresse impénétrable. Cependant, en dépit de l’hostilité qui sourdait de Luca, Bronte ressentit de nouveau un désir irrésistible d’aller vers lui, de passer les bras autour de sa taille, de respirer son odeur si familière.

— Luca ?

Lorsqu’il se retourna vers elle, son visage était empreint d’une détermination farouche.

— Je veux la voir. Je veux voir ma fille.

Elle recula d’un pas.

— Tu veux dire… maintenant ?

— Bien sûr, maintenant, répliqua-t-il en ramassant rapidement sa clé de voiture posée sur la table du salon.

— Mais elle dort… Et… ma mère est là. Je…

— Eh bien, il est temps que ta mère fasse la connaissance du père de sa petite-fille, l’interrompit-il d’un ton sec. Elle va devoir s’habituer à ce que je fasse partie de la vie de cette enfant.

— « Cette enfant », répéta Bronte en levant la main avec irritation. Tu ne peux pas l’appeler par son prénom ?

— Lui en as-tu donné un second ? enchaîna-t-il en la toisant d’un air méprisant.

— Elle s’appelle Ella Lucia Bennett.

Il cligna des paupières tandis que sa pomme d’Adam montait et descendait nerveusement.

— Lucia ?… A cause… de moi ?

Elle laissa échapper un petit soupir.

— Je voulais qu’elle ait quelque chose de toi, oui, même si elle ne devait jamais te rencontrer. Je te devais cela. Je le lui devais à elle aussi.

Un muscle tressaillit sur la mâchoire de Luca.

— Je veux que mon nom soit inscrit sur son acte de naissance. Je suppose qu’il n’y est pas ?

— Non, répondit Bronte en secouant la tête. A ce moment-là, cela n’aurait eu aucun sens.

— As-tu dit à quiconque que j’étais le père ?

— Non, pas jusqu’à récemment. Ma mère a fini par obtenir que je le lui dise. Et Rachel l’a compris quand elle t’a vu au studio.

Un silence tendu s’installa, que Luca rompit bientôt :

— Si je comprends bien, un test de paternité représente une perte de temps. Car tu ne m’as pas trompé avec un autre, n’est-ce pas, Bronte ?

— Non, murmura-t-elle. Il n’y a eu que toi.

 

***

 

Luca serra sa clé de voiture entre ses doigts jusqu’à ce que le métal pénètre dans sa paume. Il avait besoin de temps pour affronter tout cela. Le fait de savoir qu’il avait un enfant lui donnait le vertige. Il se sentait sonné, en proie à une souffrance qu’il aurait été incapable de décrire.

Cette sensation était pire que tout ce qu’il avait expérimenté. Et soudain, il se demanda comment il allait pouvoir apaiser ce chaos qui venait de mettre sa vie sens dessus dessous.

Quand il allait falloir envisager le côté pratique de cette situation, tout deviendrait affreusement compliqué… Il partageait son temps entre Milan et Londres. Bronte vivait à Melbourne. Des milliers de kilomètres le séparaient de sa fille. C’était la première chose à régler.

— Allons-y, dit-il en traversant la pièce.

— Luca… Tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux attendre jusqu’à demain ? Cela nous donnerait un peu de temps pour réfléchir, voir les choses de façon plus rationnelle…

— Réfléchir à quoi ? Je veux voir ma fille. Elle a quatorze mois et je ne l’ai jamais vue. Je n’ai pas l’intention d’attendre une seule heure de plus — encore moins un jour.

Elle passa devant lui, la tête basse, l’air horriblement inquiet. Cela n’émut pas Luca, qui voulait qu’elle se rende compte de ce qu’elle avait fait. Il fallait qu’elle partage un peu de ce qu’il ressentait. Il se sentait tellement dupé, volé, trahi, dévasté… Un tremblement de terre venait de faire basculer tout son univers.

Une fois en voiture, il lui demanda dans quelle direction se diriger, puis se retrancha dans le silence. La presse allait s’emparer de la nouvelle, c’était inévitable. Il devait appeler sa mère, ses frères et son grand-père : il était hors de question qu’ils apprennent la nouvelle par les journaux.

Il jeta un bref regard en direction de Bronte. La tête penchée en avant, elle contemplait ses mains croisées sur ses genoux. Soudain, en repensant qu’elle avait essayé de prendre contact avec lui, il sentit son cœur bondir. Qu’avait-elle dû éprouver, seule et abandonnée, loin de sa famille et de ses amis ? Il songea aussi à l’audition à laquelle elle tenait tant. Elle avait renoncé à cette opportunité incroyable pour se consacrer à son enfant…

De nombreuses femmes en auraient décidé autrement mais elle avait renoncé à son rêve pour donner la vie à sa fille. A leur fille.

— Parle-moi de ta grossesse, dit-il brusquement. S’est-elle bien passée ?

Elle releva la tête et se tourna vers lui.

— J’ai beaucoup souffert de nausées au début, fit-elle doucement. Et j’ai perdu pas mal de poids durant les trois premiers mois ; ensuite, ça s’est amélioré.

Luca refoula un nouvel assaut de culpabilité.

— Et l’accouchement ? Avais-tu quelqu’un avec toi ?

— Ma mère était là.

Il serra violemment le volant entre ses doigts en pensant à ce qu’il avait perdu. Assister à l’apparition de cette nouvelle vie, entendre son premier cri.

— Est-elle venue au monde naturellement ? demanda-t-il une fois qu’il se fut ressaisi.

— Oui. Et relativement vite. C’était douloureux mais je voulais que tout se passe le plus naturellement possible.

— Tu l’as allaitée ?

— Oui. Je t’avoue qu’il a fallu un moment pour que ce soit au point… On pourrait croire que c’est la chose la plus simple du monde mais en fait, c’est plus difficile qu’on ne le pense. Je l’ai sevrée un peu avant son premier anniversaire.

Luca laissa de nouveau le silence s’installer entre eux. Certes, il n’avait pas facilité les choses à Bronte en mettant un terme à leur relation de façon aussi radicale. Mais il persistait à penser qu’elle aurait pu — qu’elle aurait dû — essayer de le joindre avec plus d’assiduité.

Plus ils se rapprochaient de chez elle, plus il se sentait nerveux. Il allait voir sa fille pour la première fois. Il allait pouvoir la toucher, la prendre dans ses bras, sentir son petit corps chaud se blottir contre lui.

Il l’aimait déjà.

Ce constat le surprit, le choqua presque. Comment pouvait-il le savoir avant même de l’avoir vue ? Dès qu’il avait appris son existence, il avait senti une flamme s’allumer en lui : le désir de protéger sa fille, de veiller à son bien-être était si puissant qu’il ne pouvait penser à rien d’autre.

— C’est la première maison à gauche, expliqua Bronte.

Luca se gara devant une petite bâtisse blanche d’allure très modeste. Il n’y avait pas vraiment de jardin mais une simple pelouse, où fleurissaient des azalées et des camélias. Cet endroit représentait un contraste si criant avec sa villa, avec les maisons où il avait passé son enfance, à Milan et Rome, avec la villa où sa famille passait l’été, à Bellagio…

Une voiture était garée dans l’allée. Celle de Bronte sans doute, à en croire le siège pour bébé installé à l’arrière. Le véhicule avait une bonne quinzaine d’années, et les pneus avaient grand besoin d’être changés. A la pensée que sa fille se déplaçait dans cette épave, il eut la chair de poule.

Il suivit Bronte qui se dirigeait vers l’arrière de la maison, où se trouvait une sorte de petite annexe. Elle avait peur, Luca pouvait le sentir aussi précisément que si c’était lui. A cet instant, l’un des rideaux de la fenêtre fut tiré sur le côté, laissant apparaître un visage de femme derrière la vitre. Mme Bennett à n’en pas douter, qui le regardait avec de grands yeux inquiets.

Bronte ouvrit la porte et le précéda à l’intérieur. Sa mère s’avança alors vers eux, une expression froide et inamicale sur le visage.

— Vous devez être Luca, dit-elle en ignorant délibérément sa main tendue.

— Exactement, confirma-t-il en laissant retomber son bras.

— Maman… commença Bronte en jetant un regard douloureux à sa mère. Cela t’ennuie si…

Sans écouter sa fille, Mme Bennett s’adressa à Luca d’une voix dure.

— Ce que vous avez fait à Bronte est impardonnable. Vous l’avez abandonnée, seule et enceinte, alors qu’elle n’avait que vingt-trois ans. Elle avait toute sa vie devant elle, et vous l’avez anéantie.

— Maman, je t’en prie…

Mais sa mère resta sourde à sa protestation :

— Avez-vous jamais pensé à ce qu’elle deviendrait après votre désertion ? Ou vous êtes-vous contenté de passer à une autre femme plus appétissante, et correspondant plus à votre type ?

Face à sa mère, Luca semblait encore plus grand, nota Bronte. Il se maîtrisait parfaitement, ne montrant aucun signe de colère devant l’attitude agressive et le ton moralisateur de Tina.

— Madame Bennett, commença-t-il. Je…

— Mademoiselle, le coupa-t-elle sèchement. Telle mère, telle fille, monsieur Sabbatini. Moi aussi, j’ai été abandonnée par celui que j’aimais, alors que j’étais enceinte de Bronte. Je ne me suis jamais mariée. Quand on est mère célibataire, ce n’est pas facile de trouver un homme qui soit disposé à aimer votre enfant comme si c’était le sien. Vous pouvez demander à Bronte. Elle a fréquenté un seul homme, horriblement ennuyeux, et cela n’a mené nulle part. De plus, elle n’avait accepté de le rencontrer que pour faire plaisir à son amie Rachel.

— Maman ! intervint Bronte, d’une voix plus ferme. Je voudrais être seule avec Luca, s’il te plaît. Nous devons parler de choses importantes. Merci de t’être occupée d’Ella.

Tina serra furieusement les lèvres, tandis qu’une lueur déterminée traversait son regard.

— Je ne vous laisserai pas faire de mal à ma fille une seconde fois, lança-t-elle. Vous pouvez en être sûr, monsieur Sabbatini. Je n’ai que Bronte et Ella. Je ne vais pas laisser un play-boy fortuné me les prendre, ni l’une ni l’autre.

— Je n’ai pas l’intention de faire de mal à quiconque, répliqua calmement Luca. Je suis venu voir ma fille. Pour l’instant c’est ma priorité. Bronte et moi n’avons pas encore eu le temps de discuter de l’avenir ; dès que nous l’aurons fait, vous serez la première à être informée de ce que nous avons décidé.

Tina ouvrit la bouche mais devant le regard suppliant de Bronte, elle se tut, tourna les talons et sortit pour retourner chez elle.

 

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