Une invasion Martienne

McAuley Paul J · Chapitre 1 sur 23

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Une invasion Martienne

Première partie La vie sur Terre

Première partie

 

La vie sur Terre

OceanofPDF.com

Shanghai, République démocratique chinoise,

2 mars 2026

Comme disait votre hebdo favori, toute la vie humaine est là.

Il a beau être presque minuit, des douzaines de péniches labourent encore les eaux noires du Houang-pou Chang ; dans le clignotement rouge et vert de leurs feux de position, elles passent à gauche et à droite de clippers cargos hydrodynamiques oscillant sur leurs ancres dans le chenal central. Sur les clippers, les hauts cylindres blancs des voiles rotatives sont illuminés à répétition par les feux d’artifice qui éclatent au-dessus d’un concert de rock dans un amphithéâtre sur la rive de Poudong, près de la tour-minaret de l’Oriental Pearl Television. Des réseaux de lumière laser blanche s’arc-boutent contre le ciel sombre. Le hurlement des guitares agglutinées et le rugissement guttural du public franchissent le Houang-pou et portent jusqu’à Shanghai où, tout au long du Bund, l’avenue qui borde le fleuve, sous les strates du néon, des foules tourbillonnantes abandonnent sur place les véhicules englués dans les embouteillages.

La plupart des grands magasins et des banques datant de l’époque coloniale ont été rasés, remplacés par des gratte-ciel aux façades organiques évoquant des fibres musculaires ou le grain d’un bois vus au microscope, ou des croûtes coralliennes chantournées de nœuds poreux, de creux et de veines. Les foules humaines à leurs pieds sont des caravansérails de fourmis qui se démènent autour des racines adventices d’arbres géants. Des flots de spectateurs se déversent du Cathay Theatre. Des garçons de café en chemise blanche empesée évoluent entre les tables encombrées des terrasses où des radiateurs à gaz ronflants repoussent le froid de la nuit. Nonchalamment postés aux carrefours, des agents de police adolescents tirent sur leurs gants blancs en observant d’un regard morose les flux opposés de véhicules qui progressent lentement à coups de klaxon et d’appels de phares. De gigantesques panneaux sont inondés de publicités renouvelées toutes les vingt secondes. Des logos industriels resplendissent jour et nuit entre les murs de verre de galeries marchandes où s’entassent matériel électronique, soieries et artefacts de biotechnologies exotiques.

Derrière le Bund et le secteur commercial, les rues en damier sont plus étroites, mais pas moins encombrées. La circulation s’engorge dans un système complexe de sens uniques. Une marée de piétons et de cyclistes se déverse autour de petits utilitaires à trois roues, de microvoitures, des limousines des hauts fonctionnaires, des industriels ou des gangsters. Des scooters électriques tirent des remorques où s’entassent téléviseurs à écran plat, melons ou cartouches de cigarettes. Bars et boîtes de nuit exhibent leur marchandise en boucles vidéo séquencées au rythme trépidant du slash funk. Des camelots distribuent aux passants des feuilles de pub animées. Des stands vendent des soupes de nouilles ramen ou soba, des épices, des souvenirs ringards, des amphés de contrebande, des pleines cages d’oiseaux vivants, des mutations exotiques. Ici, une vieille femme bascule une poignée de têtes de poissons dans l’huile de sésame qui fume au fond d’un wok noirci. Là, la tête surnuméraire d’un mendiant se balance bêtement sur son épaule gauche. Plus loin, une foule de vendeuses sautillent sous un bouquet d’ombrelles en papier multicolores. Au fond d’étroites ruelles se cachent des stations de démontage-remontage de motos volées, les cabinets des biochirurgiens clandestins et des éleveurs d’embryons humains, des ateliers où des puces customisées sont gravées à la main, des boutiques de médecine traditionnelle avec leurs bocaux poussiéreux pleins d’écorces, de brindilles ou de baies desséchées, une échoppe qui vend des pénis de tigre clonés et de l’ivoire cultivé en cuve.

Tout ce qui peut s’acheter s’achète ici, à Shanghai.

Panoramique et zoom sur la foule remuante.

Voilà un homme qui avance tranquillement, chapeau mou incliné sur le visage. Un Américain, un homme d’affaires – complet bleu paon, joues fardées, paupières bleutées. Il plonge dans l’escalier puant d’un bar en sous-sol, commande une bière qu’il ne boit pas, surveille l’entrée du troquet dans la glace, derrière les couples et trios de danseurs nus qui, sous des cônes fumants de lumière laser rouge, miment la baise avec l’assentiment envapé de somnambules. Au bout d’une heure, l’Américain reluque discrètement son tatouage Patek-Philippe et repart, anonyme dans la foule. Beaucoup d’hommes d’affaires et de touristes ici, beaucoup de diables blancs. L’homme passe devant un bar cubain, un bar islandais où les clients reçoivent en entrant des parkas doublées de fourrure – l’intérieur est taillé dans la glace. Un autre bar, une gargote tellement étroite que ses clients se serrent sur une demi-douzaine de tabourets, ne propose que du whisky ; plus d’une centaine de bouteilles s’entassent dans des casiers derrière le comptoir en bambou et rotin. L’Américain attend qu’une place se libère, s’assoit et commande un Braveheart on the rocks, qui, nonobstant l’appellation, est produit au Kenya. Il ne boit pas, mais fait tourner le verre entre ses doigts longs et soignés. Trois salarymen ivres regardent un match de base-ball en direct de Tokyo sur un téléviseur format carte postale et parient des rafales de monnaie sur chaque lancer.

Le bar est tapi sous une enseigne qui vante le Disneyland de Pékin.

C’est le siècle américain.

Un jeune Chinois fluet s’assoit à côté de l’Américain et commande un Rob Roy. Ils ne se parlent pas, mais lorsque l’Américain se lève et s’en va, le Chinois avale d’un trait son whisky et le suit dans une ruelle où l’Américain se retourne brusquement, l’enlace et l’embrasse sur la bouche.

Surpris et furieux, le Chinois tente de le repousser, mais l’Américain le serre contre lui.

— Ils nous surveillent peut-être, alors, pas de chiqué !

Il embrasse l’autre à nouveau, goûte le whisky dans son haleine.

Ils prennent une chambre dans l’hôtel de passe et grimpent l’escalier branlant, slalomant entre les corps endormis de toute une famille, depuis l’aïeule ratatinée jusqu’au bébé grincheux.

La chambre est minuscule et surchauffée, elle sent le désinfectant, le moisi et le sexe. Elle est presque entièrement remplie par un lit en gel plaque couvert de fourrure violette cultivée en cuve.

Le jeune Chinois s’assoit, caresse la toison grossière et dit :

— Ma société fabrique ça.

Ses longs cheveux noirs tirés en arrière découvrent son visage rond ; sa peau est jaunâtre, luisante de sueur. La largeur de son sourire est une indication précise de son inconfort.

L’Américain jette son chapeau sur le lit et dit d’une voix impatiente :

— On fait le truc, non ?

Le Chinois, les yeux fixés sur l’Américain, tire lentement une paire de brucelles à bouts plats de la poche intérieure de sa veste en peau de serpent. Il s’en sert pour soulever l’ongle de son pouce gauche, extrait un tube capillaire en verre de l’écrin rose de chair artificielle et le laisse choir dans la paume de l’Américain.

L’Américain scrute la lunule de verre.

— C’est quoi, cette merde ?

— C’est à l’intérieur. Vivant.

— Je voulais le code.

— Ce n’est pas possible. Je vous dis déjà que ce n’est pas possible. C’est la deuxième génération, mais elle a les propriétés essentielles du Chi. Elle est vivante. Vous pouvez la séquencer vous-même. Vos gens peuvent le faire. Je ne vous roule pas.

— Si tu baises avec moi.

— Je n’ai pas accès aux bibliothèques de séquences. Je vous le dis déjà. Pas aux bibliothèques de séquences, pas au Chi lui-même. Je vous donne le prototype de laboratoire de deuxième génération. Je le fais sortir en fraude, les renifleurs ne remarquent rien. Très dur à faire, très difficile. Mais je le fais. Je vous apporte ça.

La main de l’Américain se referme sur le tube capillaire.

— Je peux vérifier les séquences de nucléotides sur place. Ce truc, je peux pas le vérifier.

Le sourire du Chinois est très large à présent.

— Vous le séquencez. Vous voyez que je ne mens pas. C’est l’essence du Chi.

— Deuxième génération.

— Oui.

— Et un prototype, en plus.

— Il est complètement testé. Il permet l’épissage des gènes, autosélectionne à très grande vitesse. L’évolution en accéléré.

L’Américain plante un regard de plomb dans le sourire figé du Chinois et répète :

— Si tu baises avec moi.

— Non, monsieur. Pas du tout. Je fais ça pour ma famille…

— Ouais, ouais.

L’Américain connaît l’histoire : des dissidents exilés dans un village minier de l’Antarctique, le gros pot-de-vin nécessaire pour les faire libérer, bla-bla-bla.

— Avant que ta famille puisse dire adieu au pays des pingouins, on va être obligés de vérifier ça.

Maintenant, le Chinois s’autorise à montrer un peu de dureté dans son expression.

— Peut-être que vous baisez avec moi.

— Allez, tope là, mon vieux. OK ? C’est une coutume américaine.

Le Chinois ne regarde pas la main de l’Américain. Il dit :

— Non. Non, je ne crois pas.

L’Américain se gratte le nez. La situation l’amuse.

— Comme tu veux, Charlie Chan. Peut-être que tu veux baiser à la place. On a encore la piaule pour vingt minutes. Largement le temps de tirer un coup en vitesse.

Le Chinois se lève.

— Vous allez séquencer l’organisme et vous allez payer.

— T’as déjà été payé.

— Vous allez payer le reste.

— Ouais, bien sûr. On en a terminé ? Alors, barre-toi, connard.

Quand le Chinois est parti, l’Américain s’allonge à l’aise sur la fourrure du lit. La poignée de main n’a pas d’importance parce que le baiser a conclu l’affaire ; sa salive contient une toxine extraite du foie du poisson-globe, toxine contre laquelle il a été immunisé. Elle neutralisera le système nerveux de sa victime dans une vingtaine de minutes : convulsions cloniques, suffocation, arrêt cardiaque.

L’Américain libère la chambre quand la vieille amah toque à la porte pour indiquer que l’heure est terminée. Il se promène dans les rues grouillantes de populace, repoussant au passage rabatteurs, maquereaux et mendiants, et se dirige vers le Bund. Il s’assoit à une terrasse et boit un caffè latte tout en surveillant la foule par-dessous le rebord de son chapeau. Des garçons commencent à empiler des chaises sur les tables vides autour de lui, mais il prend son temps et il est quatre heures du matin quand il hèle un taxi qui le dépose quelques blocs plus loin ; il choisit une cabine télécom dans une galerie marchande ouverte 24 heures sur 24 et bourdonnante de musique rock, expédie une douzaine d’e-mails illustrés à des adresses choisies au hasard – sauf une –, puis passe une heure dans une salle de jeux électroniques, changeant constamment de machine. Ensuite, aux premières lueurs de l’aube, il hèle un autre taxi et se rend à l’aéroport.

Des bidonvilles pleins de paysans expulsés s’étagent de chaque côté de l’autoroute à dix voies. Les palmiers plantés sur le terre-plein central sont morts d’une infection à virus. Sous une pub illuminée pour les bordels flottants des mers du Sud chinoises, un gamin en haillons tabasse un kérabeau à coups de bâton.

L’Américain rencontre le messager gouvernemental dans le salon de première classe des American Airlines. Ça dure deux minutes. Il a déjà repris la route de Shanghai lorsque les gyrophares d’une demi-douzaine de voitures de police commencent à clignoter derrière son taxi, et il comprend qui a baisé qui.

Le messager gouvernemental ne transporte qu’une valise diplomatique ; la serrure est scellée par un disque de plastique infalsifiable sur lequel sont gravés en relief l’aigle et l’écusson du gouvernement américain. Il y a un petit retard après qu’il est monté dans le stratojet, une histoire de bagages à recompter. Dans la lumière de l’aube, sur le béton humide au-dessous du hublot ovale du messager, des hommes en gants blancs signent mutuellement leurs ardoises électroniques tandis qu’un camion à feu tournant orange passe près d’eux.

Lorsque la chose se produit, le stratojet est en train de grimper, très haut au-dessus du Pacifique. Le messager s’est confortablement installé dans son siège de première classe plein cuir ; il essaie de ne pas dévorer des yeux la présentatrice du JT de l’autre côté de l’allée centrale. Des stewards récupèrent les verres en préparation de la phase d’apesanteur au sommet de la parabole suborbitale du stratojet.

Et dans la soute, l’engin introduit par l’un des contrôleurs de bagages lance une seule impulsion à micro-ondes qui grille tous les processeurs du réseau neural du stratojet. Plus de courant nulle part. Plus de courant pour la cabine, ni pour les pompes d’alimentation en carburant des moteurs aérobies, plus de courant pour les gouvernes. Le stratojet culbute et dégringole dans un piqué incontrôlé, l’ossature de son fuselage se disloque, la cabine pressurisée se fend le long des points de soudure et explose à un kilomètre au-dessus du Pacifique.

Les trois jours suivants, des bâtiments de la Marine américaine retirent de l’océan des valises souples ballonnées, des gilets de sauvetage, des sièges, des vêtements, des éclats de fibre de carbone provenant des ailes du stratojet et des fragments de sa coque en titane, et puis des cadavres et des morceaux de cadavres.

Le minuscule tube capillaire, son bouchon fracturé, dérive sur plus de vingt kilomètres vers le nord avant de couler définitivement.

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