Une invasion Martienne

McAuley Paul J · Chapitre 21 sur 23

Pages du PDF

Une invasion Martienne

Refuge Little Iva de la Pensée rationnelle, 23 septembre-6 octobre 2028

Refuge Little Iva de la Pensée rationnelle, 23

septembre-6 octobre 2028

Ce n’est que le lendemain matin que Mariella s’aperçoit que les cinq personnes âgées sont des Shakers, bien qu’elle ait trouvé bizarre que les deux hommes dorment dans une des caravanes et les trois femmes et elle-même dans l’autre. Elle s’étonne aussi de leur politesse réservée et de leur façon aimablement démodée de s’appeler « frère » et « sœur » entre eux, bien que cette coutume ne soit pas plus étrange que celles qu’elle a pu rencontrer dans de nombreuses communautés écologistes.

Elle a dormi sur un mince matelas en mousse ; elle est réveillée par le soleil qui traverse la lunette arrière bombée, dépourvue de rideaux, de l’Airstream, et par le son lointain de frêles voix chantantes. Les autres matelas ont été roulés et rangés ; la caravane est aussi Spartiate qu’une chambre dans un hôtel capsule.

Dehors, ses cinq hôtes se tiennent en cercle dans l’herbe tachetée de soleil qui leur monte jusqu’aux genoux. Tous portent de simples chemises longues blanches sur d’amples pantalons blancs. Ils se tiennent par la main et chantent un canon simple, instantanément familier :

Quand la vraie simplicité sera atteinte de nous incliner et nous

courber n’aurons honte jusqu’à ce que tournant et tournant nous soyons revenus où nous sommes partis.

Ils sont les derniers survivants de leur paroisse. Sœur Lia, sœur Katherine, sœur Heather, frère Larry, frère Newton. Sœur Katherine est leur coryphée, grande femme gracieuse au teint parcheminé, les cheveux blancs relevés sous un chapeau de soleil. Frère Larry est le plus vieux, bossu comme une tortue, le crâne chauve tavelé de tumeurs bénignes.

Ils sont tous artistes, mais seuls sœur Katherine et frère Newton sont encore en activité. Sœur Katherine peint à l’acrylique des fleurs d’un réalisme exquis sur des lavis au contraste brutal ; frère Newton utilise une batterie de robots miniaturisés contrôlés par un vénérable ordinateur Macintosh pour créer des formes organiques fluides à partir de grains de sable. L’œuvre de ma vie, dit-il avec un sourire édenté, peut tenir dans le creux de la main et être dispersée par un simple souffle.

Ils possèdent au bord de la rivière quarante hectares de terre fertile, dont ils laissent cependant en friche la majeure partie. Ils cultivent des légumes, tissent leurs vêtements sur un métier manuel, façonnent des pots et des assiettes non vernissés sur un tour à pied et les cuisent dans un four solaire. Ils ont affiné l’autarcie jusqu’à un minimalisme zen, bien qu’ils soient troublés par les étés de plus en plus secs et les hivers de plus en plus rigoureux, et qu’ils envisagent de vendre leurs terres et d’aller au sud. Quinze ans plus tôt, ils ont perdu tous les arbres qui leur donnaient de l’ombre dans une sécheresse qui a duré trois ans ; le Rio Grande s’est asséché pour la première fois depuis le début des archives écrites. Et puis il y a eu des années avec deux mètres de neige pendant trois ou quatre mois – ils pouvaient aller à pied à Santa Fe sur la rivière gelée.

— Mais cela fait cinq ans que nous en parlons, dit sœur Katherine à Mariella, et je m’attends à ce que la dernière d’entre nous soit encore en train d’en discuter avec elle-même quand elle aura enterré les autres.

Au petit déjeuner, il y a de l’eau, du pain frais cuit dans le four à poteries et du miel qui dégouline d’un rayon extrait d’une des ruches en osier posées çà et là au milieu de jeunes arbres fruitiers, un miel poivré et farouche, distillat du cœur sauvage du désert. Ils sont assis sur des tabourets tournés à la main, autour d’une table patinée en gris argent par les intempéries, à l’ombre mentholée d’un eucalyptus ; sœur Heather identifie pour Mariella les oiseaux qui chantent autour d’eux.

— Savez-vous monter à cheval ? demande sœur Katherine.

— Bien sûr.

Avec un pincement au cœur, elle se souvient brusquement de Twink. Cela fait presque deux ans qu’elle est montée avec la jument sur la crête au-dessus d’Oracle, animée d’une farouche exaltation après avoir appris qu’elle allait sur Mars. Deux ans, c’est beaucoup dans la vie d’un cheval. Et Lily, qui avait promis avec tant de ferveur de s’occuper de Twink, est presque adulte, maintenant. Mariella a vu des tas de photos et de clips vidéo, bien sûr, mais ce n’est pas la même chose. Elle pourrait y aller en une journée de voiture. Mais pas encore, c’est trop tôt.

— Nous n’avons pas d’automobile, voyez-vous, dit sœur Katherine.

Frère Larry s’agite et dit :

— Nous en avions une. Une belle, mais elle est tombée en panne.

— C’était il y a douze ans, précise sœur Katherine.

— Un joli petit pick-up Daewoo, dit frère Larry.

À quatre-vingt-cinq ans, il témoigne du changement que peut contenir l’espace d’une vie humaine. Il est né au milieu de la Seconde Guerre mondiale et a grandi dans le calme et la prospérité factices de la guerre froide, dans une des ces banlieues vertes qui proliféraient à partir du cœur des grandes villes comme des colonies de moisissures. Pavillons de style ranch, mobilier Scandinave, automobiles à essence grosses comme des bateaux, aux chromes étincelants. Il a regardé Buck Rogers sur une télé en Bakélite chauffée comme un four par ses tubes à vide. Il a roulé à bicyclette sur des trottoirs qui commençaient tout juste à être soulevés par les racines des jeunes arbres. Il a tenu la guitare rythmique dans un groupe de rock mineur qui a atteint son apothéose juste avant Woodstock ; avec dix mille autres, il a manifesté devant le Pentagone et essayé de le faire décoller par la seule force de la pensée ; il s’est marié, a occupé pendant trente ans un emploi subalterne dans l’administration californienne à Sacramento ; il a vu les ordinateurs devenir de plus en plus petits et de plus en plus puissants, les écrans de télévision devenir de plus en plus grands et de plus en plus plats ; il a abandonné son importante collection de disques 33 tours lorsqu’il n’a plus trouvé de pointe de lecture pour sa platine, et les a remplacés par des CD. Il a pris sa retraite juste après le millénaire pour devenir un nomade en camping-car qui passe l’été dans le nord et l’hiver dans le sud. Il a refait de la musique, qu’il a vendue aux fans de son ancien groupe – des fans en majorité aussi vieux que lui – sur Internet. Et puis, après la mort de sa femme et, la même année, celle d’un fils et d’un petit-fils disparus dans la Grande Secousse, il est entré en religion.

— Rouge, insiste frère Larry. Il était rouge, si je me souviens bien. Et lent comme un hanneton. Il fallait le recharger pendant deux jours pour qu’il consente à aller un peu loin. Ne me parlez pas de progrès !

Donc, pour la dernière étape de son voyage, Mariella et frère Newton partent ensemble sur deux petits poneys dociles à la robe tachetée. Des touffes pionnières d’herbe stabilisatrice lancent des éclairs vert vif dans les broussailles. Le ciel est une coupole d’un bleu de porcelaine parfait, l’air est si limpide que Mariella peut voir le sommet enneigé du Wheeler Peak flotter dans le lointain. Le calme est profond, atemporel, seulement troublé par le chant vibrant des insectes. Ils pourraient être des missionnaires espagnols d’il y a deux siècles, en route pour convertir les Hopi, sauf qu’ils sont obligés d’employer de l’écran total contre les UV qui traversent la couche d’ozone usée jusqu’à la corde, et qu’un grand nombre d’espèces de plantes et d’animaux indigènes ont disparu.

Mariella et frère Newton conversent très peu. Toutefois, lorsqu’ils s’arrêtent pour la pause du déjeuner, elle apprend qu’il était bidouilleur informatique dans les années quatre-vingt, qu’il a été pris en train de cloner des puces de téléphones portables et de manipuler des bases de données commerciales.

— J’ai fait dix ans, ce qui était une lourde peine, dit-il. Mais j’étais le premier hackeur noir qu’ils aient jamais jugé à Los Angeles, où les gens de couleur sont opprimés depuis toujours. En prison, les Blancs étaient encore plus mal lotis, parce qu’ils étaient en minorité, mais c’est un Blanc qui m’a aidé à trouver Dieu.

Newton s’est porté volontaire pour être aide-infirmier pénitentiaire afin d’échapper aux gangs sévissant dans la population principale de l’établissement ; il a soigné des prisonniers mourant de tuberculose ou du sida. Et s’est lié d’amitié avec un meurtrier récidiviste condamné à mille ans de prison, un Shaker régénéré qui donnait des cours de religion.

— Il est mort depuis longtemps, mais je me souviendrai toujours de lui, car il a changé ma vie. J’ai travaillé dans un hospice quand j’ai été mis en liberté conditionnelle, et j’ai recommencé à bidouiller – j’avais toujours ça dans le sang. Je crois que je me serais encore fait piquer et que j’aurais encore décroché dix piges, mais il y a eu alors la Crise des Premiers-Nés, et je suis descendu dans le sud pour aider les réfugiés des guerres civiles et des supertempêtes. J’ai entendu votre nom pour la première fois dans un camp près de Caracas ; on disait que vous aviez trouvé un traitement formidable.

— Je faisais partie d’une équipe, dit Mariella.

Mais frère Newton ne relève pas la remarque et dit :

— Et maintenant, il y a un peu de votre pensée dans chaque femme de la Terre. Ça doit être humiliant, il me semble, de se sentir un peu comme Dieu.

— Oui, je suppose que c’est comme ça, dit Mariella.

Bien qu’elle n’ait jamais vu la chose sous cet angle.

Ils restent en selle pendant la plus grande partie de la journée. Quarante kilomètres vers le nord, le long du sommet du Cañón Rio Grande, en direction de Taos. Mais c’est seulement maintenant, à la fin de l’étape, que Mariella s’aperçoit qu’elle sait où elle va, qu’elle est déjà venue par ici.

Le paysage a changé. Les ifs tourmentés qui bordaient autrefois la longue route d’accès ont disparu, avec les yuccas et les prosopis qui étaient dispersés dans les broussailles. Les ravins qui écornent le bord du canyon ont été recreusés par les crues soudaines et la fonte des neiges. De nouveaux tronçons de route ont été construits autour d’eux ; le pont en dos-d’âne enjambant une gorge étroite où un ruisseau coulait sur des pierres rouges n’est plus là.

Mais il y a toujours le long muret de pierres négligemment empilées et le grand portail avec une statue en fer rouillée du dieu coyote facétieux sur la gauche et l’effigie en résine colorée de Little Iva, avec ses lunettes à grosse monture, son jean trop grand et sa calculette parlante à touches géantes, sur la droite.

Mariella est soulagée. Elle est déjà venue ici. C’est le Refuge Little Iva de la Pensée rationnelle, le centre de conférences où les chercheurs du groupe de la Seconde Synthèse ont tenu leur seconde et dernière réunion. Il se trouve sur le domaine que possède dans le désert Dolphus Pastemack, le scénariste-dessinateur de la BD Little Iva, célèbre pour avoir dit qu’il aimait s’entourer de scientifiques parce qu’ils étaient plus fous que lui, tellement fous qu’ils avaient presque toujours raison.

Le centre de conférences se trouve au bout d’une longue piste qui serpente au milieu d’un désert paysager rempli d’objets insolites. Un cercle de Cadillac à moitié ensevelies, sorte de mégalithe post-technologique ; une fausse ruine de la statue de la Liberté – pour une raison ou une autre, miss Liberty a le faciès d’un grand singe ; une gigantesque sculpture autoassemblée, tout en bosses, coulures et clochetons en voie de fusion, croisement entre un récif de corail et un tableau de Max Ernst ; une soucoupe volante gardée par un robot argenté qui se tourne et salue Mariella et frère Newton quand ils passent sur leurs montures. Des statues de fourmis noires grosses comme des chevaux au-dessus d’un orifice large comme un cône de cendres martien.

Des sortes de boîtes de conserve à roulettes circulent sur le sable rocheux entre des groupes de nopals et de cactus chollas. Quelques oiseaux tournoient dans le ciel bleu ; ce sont peut-être les faucons que Dolphus Pasternack a dressés à capturer les minicams aéroportés des journalistes et des touristes sur Internet.

La route passe sous une arche parfaitement semi-circulaire, débouche sur un amoncellement d’énormes blocs de grès élégamment disposés, et voici le centre de conférences, cloque de béton à moitié ensevelie, peinte en ocre pour s’intégrer au paysage environnant, avec, au-delà, des bungalows dispersés dans le désert. Le parking est plein de véhicules, et les gens remontent la route à la rencontre des deux cavaliers. Ils commencent à applaudir et à crier lorsqu’ils sont plus proches, et tendent le bras pour serrer la main de Mariella au passage. Mariella rit, échange des V de la victoire, pleine de joie et d’étonnement. Elle a bouclé la boucle. Il y a là son thésard. Tony May, qui sourit démesurément ; Bridget York, qui l’a défendue contre les attaques de Penn Brown lors de la première réunion du groupe de la Seconde Synthèse. Et voilà Randy Gilmour, Verne Ward, Stan Stansky et d’autres – post-docs et doctorants – qu’elle ne connaît pas, et tout le monde applaudit et pousse des hourras tandis que Mariella et le frère Newton, toujours sur leurs poneys, se dirigent au milieu de cette joyeuse procession vers le mur de verre à l’entrée du centre.

Le repas du soir est pris en plein air : un barbecue informel éclairé par des torches qui ne concurrencent pas trop le ciel étoilé. Mariella montre à tout le monde les éclats de roche qui contiennent le Chi, explique son histoire. Cela prend un certain temps.

Ils se séparent après minuit, sont réveillés à l’aube par un homme qui joue faux sur un clairon cabossé. C’est leur hôte, Dolphus Pasternack. Il est nu sous un peignoir doré sans ceinture dont les pans flottent, soutenus par la brise du désert. Un individu très volumineux et très velu, avec une barbe rebelle et un gros ventre, chérubin burlesque qui taquine joyeusement le soleil levant et disparaît avant que les délégués soient debout.

Pendant le petit déjeuner, Mariella et ses collègues commencent à se répartir les tâches et à élaborer un planning pour la recherche ; cette discussion intense et détaillée se prolonge jusqu’au repas de midi. Quand elle est terminée, Mariella prend Maury Richards à part et dit :

— Je veux vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi. J’espère que je ne vous ai pas attiré d’ennuis.

Maury grimace un sourire qui ajoute des rides à son visage tanné par les intempéries. Il a attaché ses longs cheveux blancs avec un ruban noir.

— Une annulation de la subvention de la Marine. Pas de quoi en faire un plat. Les cheveux noirs vous vont bien, Anders, même s’ils sont un peu courts.

— J’en ai horreur, mais je crois que je vais en avoir besoin quelque temps encore. Venez. Mettons-nous au travail.

Les post-docs ont déjà préparé une douzaine de « bocaux de Mars ». Mariella découpe les éclats de roche infectée avec des micromanipulateurs dernier cri dans une boîte à gants, puis les répartit entre quatre groupes de recherche séparés. Il faut ensuite attendre que le Chi se multiplie et donc passer quelques jours à animer pour de bon le congrès qui est la couverture du projet de recherche clandestin.

Il y a des exposés le matin, suivis par le déjeuner et la sieste ; les post-docs jouent au volley-ball sur un terrain sablé, leurs directeurs de recherche herborisent dans le désert ou bavardent, assis à l’ombre. Le soir, il y a une communication d’ouverture et un long dîner très bavard. Mariella anime plusieurs séminaires détaillant ses travaux sur le Chi et le virus élaboré par les Chinois pour essayer de le détruire ; elle assiste en spectatrice à des communications présentées par d’autres sur les atteintes écologiques causées par les nappes et sur les séquences ADN affichées sur Internet, sur des articles recensant les agents sélectifs utilisables contre les nappes, et sur ce qu’on sait des agents chimiques employés par les gouvernements chinois et américain, soit sans grand succès, soit avec des dommages collatéraux massifs aux écosystèmes qu’ils essayaient de protéger.

Pendant tout ce temps, ils ne voient jamais le maître des lieux, qui ne se manifeste que par ses sonneries de clairon décousues chaque matin à l’aube. La maison de Pastemack se trouve à plusieurs kilomètres, bunker enchâssé dans la roche pariétale du canyon, refuge de l’homme qui a défini et disséqué les névroses postmillénaristes de l’Amérique.

Les trois hommes et les deux femmes qui s’occupent de la restauration et de l’entretien au centre de conférences sont membres de la même famille d’Amérindiens et refusent de parler de leur patron. D’autres employés patrouillent autour du domaine et entretiennent les milliers d’hectares du ranch en plein désert, mais ne s’approchent pas du centre. Mariella finit par écrire un mot afin de remercier Pasternack pour tout ce qu’il a fait et le remet à la femme chargée de la réception. Tôt le lendemain matin, elle est réveillée par un choc assourdi ; elle finit par découvrir un morceau de papier cloué sur la porte de son bungalow comme une des thèses de Luther.

C’est une caricature. Little Iva contemple une horde d’extraterrestres grisâtres aux yeux globuleux qui descendent de leur soucoupe volante. « Je ne sais pas pourquoi tu as tellement la frousse, dit aigrement sa calculette. Ils ressemblent beaucoup plus à toi qu’à moi. »

Ce jour-là, Verne Ward présente ce qu’il appelle son résumé personnel des objectifs de la réunion. Doyen du groupe de la Seconde Synthèse, il a presque entièrement abandonné la recherche pour se consacrer à des activités administratives, mais c’est un essayiste accompli, qui a écrit ce qu’on estime être l’ouvrage définitif sur la nouvelle démarche préconisée par le Groupe, et il est unanimement respecté, même de ses adversaires. C’est un Yankee grand et mince, avec une pomme d’Adam proéminente et un visage grave longiligne, qui porte habituellement un complet noir informe de prédicateur itinérant.

— Ce que nous faisons ici n’est pas important à cause de sa nouveauté, dit-il. Nous savons que les Chinois ont déjà séquencé une bonne partie du génome martien, sinon son intégralité, et il nous faut supposer que le gouvernement et Cytex ont à présent fait de même. Ce qui est important, c’est que le gouvernement a essayé d’empêcher des chercheurs indépendants de mener des recherches similaires sur les nappes – il a frappé d’interdiction un domaine majeur de la biologie. Ce n’est évidemment pas la première fois que le gouvernement intervient dans la recherche scientifique. Le parallèle entre le Chi et le programme de recherche atomique du milieu du XXe siècle a été évoqué tellement de fois ces derniers jours que j’ai scrupule à le reprendre ici, mais l’affaire est importante, donc je le reprendrai.

« L’ère atomique nous a donné la maîtrise des particules et des forces fondamentales qui composent et animent l’Univers. À l’époque, de nombreux commentateurs avaient avancé que nous étions peut-être une espèce trop immature pour détenir pareil pouvoir, et qu’il nous détruirait. Et bien que nous ayons à plusieurs reprises frôlé la catastrophe, nous avons jusqu’ici survécu. Nous n’avons pas encore complètement accepté ce pouvoir, mais peut-être nous a-t-il permis de mieux nous connaître.

« Et maintenant, en ce qui est, paraît-il, le siècle de la biologie, révolution n’est pas seulement commandée par la sélection agissant sur une population de gènes en mutation lente sur des millions d’années, mais aussi par une intelligence active. Les humains ont certes élevé sélectivement des plantes et des animaux domestiques depuis l’invention de l’agriculture, et, dans le cas des chiens, si je puis me permettre de citer mes propres travaux, pendant au moins cent cinquante mille ans. Mais la modification génétique nous permet de changer en l’espace d’une génération ce qui exigerait des millions d’années de sélection naturelle, ou des milliers d’années d’élevage sélectif. Peut-être risquons-nous d’être nous-mêmes victimes de ce processus. Peut-être risquons-nous de détruire toute vie sur Terre – ou de la transformer totalement.

« Nous avons maintenant accès au pouvoir encore plus grand contenu dans une branche différente de l’évolution, branche qui, dans un lointain passé, a acquis par évolution la capacité de manipuler génétiquement sa propre substance en réponse à des changements dans son environnement immédiat.

« Le Chi est pour nous ce qui se rapproche le plus d’un extraterrestre. Or, puisqu’il a le même code génétique, il est forcément descendu du même ancêtre universel que la vie sur Terre. Et c’est cela qui est au cœur du problème. Comme la vie sur Terre et la vie sur Mars partagent le même code génétique, le Chi a pu coopter des gènes d’organismes terrestres, soit par lui-même, soit avec l’aide de spécialistes du génie génétique – nous ne le savons pas encore.

« Or le Chi n’a pas la même histoire évolutive que la vie sur Terre. Non seulement les solutions aux problèmes imposés par les environnements martien et terrestre sont différentes, mais la vie martienne et la vie terrestre ont eu des existences totalement séparées pendant trois ou quatre milliards d’années. Ces cheminements évolutifs ont maintenant fusionné. Le Chi a été libéré dans l’océan Pacifique après qu’une stupide histoire d’espionnage industriel a mal tourné. Pour survivre, il a coopté des gènes du plancton et a produit ce qu’on appelle communément les nappes. Nous avons entendu maintes communications sur les conséquences de ce phénomène, et nous avons entendu nombre d’hypothèses sur les mécanismes qui sous-tendent les capacités uniques du Chi. Nous avons jusqu’ici été obligés d’utiliser notre imagination parce que le privilège de travailler sur le Chi nous a été refusé. Peut-être que « privilège » n’est pas le mot qu’il faut, qu’il implique une faiblesse. Car nous avons droit à la liberté intellectuelle.

« Ceux qui font campagne contre la science, qui croient que les savants interviennent dans des domaines qu’ils ne devraient pas toucher, voudraient pouvoir nous empêcher de travailler dans certains domaines parce que les conséquences de ces recherches pourraient anéantir l’humanité ou la léser définitivement. Pour certains d’entre nous, ces campagnes antiscientifiques ont un relent de nihilisme préindustriel, pour d’autres, elles nous rappellent utilement qu’en tant qu’êtres humains, les scientifiques doivent prendre des décisions morales à propos de leur recherche. Mais ces agitateurs ne sont rien comparés à notre propre gouvernement, qui a décrété qu’il lui faut totalement contrôler les recherches sur la biologie du Chi et leurs produits. Il a fait voter une loi donnant aux seuls laboratoires par lui agréés le droit d’effectuer des recherches sur les nappes – et je n’ai pas besoin de vous dire que jusqu’ici un seul a été agréé. Le gouvernement n’a pas non plus autorisé l’accès aux matériaux rapportés par l’expédition dont Mariella faisait partie. Par peur – peut-être. Pour calmer l’opinion publique – peut-être. Parce que les capacités uniques du Chi pourraient inaugurer en biologie une ère nouvelle et immensément rentable – presque certainement. Et je n’ai pas besoin de renchérir sur les théories de conspiration visant les rapports très intimes du gouvernement avec certaine société de biotechnologie.

« Certes, les lois votées par cupidité ou stupidité sont quand même des lois. Mais il n’existe pas de restrictions juridiques applicables aux travaux sur le matériau martien, et nous avons maintenant une occasion que nous ne devons pas manquer de saisir. J’aimerais soumettre à votre réflexion la question de savoir ce que nous devrions faire de nos découvertes. En tant que scientifiques, nous pourrions peut-être estimer que séquencer le génome du Chi est une fin en soi. Mais nous sommes aussi des êtres humains, avec toute la responsabilité morale que cela implique. Il nous faut donc songer aussi au pouvoir que notre connaissance du Chi peut nous donner.

En fait, il y a très peu de discussions sur quoi que soit, à part sur les problèmes pratiques immédiats du séquençage du Chi.

La plupart des auditeurs, surtout les post-docs, estiment que l’intervention de Verne Ward part d’un bon sentiment, mais est trop intello. La recherche, c’est la recherche. Ce n’est pas le boulot d’un chercheur de prévoir les conséquences de ce qu’il va trouver – la prédiction des applications technologiques de découvertes scientifiques fondamentales est une tâche qui convient mieux aux écrivains de science-fiction qu’aux savants. Le problème, ce n’est pas ce qu’on va faire des séquences ADN du Chi, mais avant tout comment les obtenir.

Or, la dernière phrase de Verne Ward trouve un écho chez Mariella, car elle se rapproche étrangement de la mise en garde d’Ellen Esterhauzy. Elle a largement le temps d’y réfléchir et de préparer la prochaine étape, une fois que la culture des fragments du Chi aura fourni assez de matériau pour le séquençage.

Il ne faut que trois jours à quatre groupes de chercheurs séparés travaillant en parallèle pour effectuer l’extraction, la purification et le séquençage de l’ADN du Chi. En seulement trois jours de plus, l’analyse informatique a enchaîné les séquences dans l’ordre correct et déterminé les cadres de lecture sur la base desquels sont transcrits les codes des protéines.

— Nous avons déjà identifié vingt-huit gènes, annonce Bridget York au groupe le matin du septième jour. Tous sont étroitement apparentés à des gènes très bien conservés des organismes terrestres, ce qui était prévisible. Il ne fait pas de doute qu’ils se sont formés très peu de temps après l’apparition de la vie, et certainement avant la divergence des évolutions martienne et terrestre.

Verne Ward lève la main.

— Avons-nous déjà un marqueur pour cela ? demande-t-il.

— Avant de pouvoir le faire, nous avons besoin d’identifier encore d’autres gènes et d’harmoniser des différences mineures en se référant à des horloges évolutives terrestres connues, dit Bridget York.

Randy Gilmour se retourne sur sa chaise au premier rang pour s’adresser à ses collègues :

— Des estimations préliminaires donnent une date approximative d’il y a environ quatre milliards d’années, plus ou moins deux pour cent. Ce qui est dans la zone correcte, et je suis sûr que nous pouvons affiner ce chiffre.

— Je souligne qu’il s’agit d’estimations des plus préliminaires et qu’on ne devrait pas leur faire confiance, dit Bridget York sur un ton sévère.

Elle n’a guère changé en quinze ans. Ses cheveux sont coupés plus court et presque complètement gris, son visage est plus mince et un peu plus ridé, mais elle porte toujours des T-shirts XXL sur des caleçons aux motifs brillamment colorés, et il est facile de voir en elle l’adolescente gauche à tendance obsessionnelle qu’elle a été jadis. Un mélange de sérieux et de provocation, les nerfs à fleur de peau.

Derrière elle, sur le grand tableau électronique, la séquence génétique du Chi défile lentement de bas en haut, divisée en blocs de triplets de A, C, G et T. Spectacle intéressant, mais pas terriblement utile, songe Mariella, qui assiste à cette présentation avec une impatience croissante. Elle a déjà décidé ce qu’elle va faire, a déjà passé les coups de fil nécessaires sur la ligne de téléphone cryptée de Dolphus Pasternack. Dans quelques heures, elle aura quitté ces lieux, quoi qu’en pensent les autres, mais, pour tuer le temps, elle se concentre sur leurs résultats.

Comme les nappes, le Chi est en réalité une cellule gigantesque et unique ; son cytoplasme non divisé se ramifie au travers d’un réseau terriblement complexe de brins filamenteux, ses gènes sont transportés sur des milliers de chromosomes minuscules que Bridget York a qualifiés de plasmides linéaires. C’est la démonstration vivante de la vieille conjecture de Poole-Jeffares-Penny voulant que le génome de l’ancêtre universel de la vie sur Terre soit organisé comme ceux des animaux et des plantes plutôt que comme ceux des bactéries : des gènes enfilés comme des perles sur des chromosomes linéaires et non circulaires, des séquences qui codent pour des protéines interrompues par des introns qui codent pour des ARN ou pour rien du tout – ce qu’on appelle l’ADN égoïste –, le tout fermé à chaque extrémité par des télomères.

Mariella comprend maintenant pourquoi les Chinois ont choisi comme base de leur agent contaminant un virus qui infecte les cellules mammaliennes, et se reproche de ne pas l’avoir vu plus tôt.

Ces plasmides linéaires sont très courts – contenant chacun pas plus de trente à quarante gènes –, et peuvent se diviser en une petite centaine de groupes ou familles étroitement apparentés. Chaque famille de plasmides linéaires contient des variations sur un ensemble de gènes étroitement associés, comme des phrases construites à partir du même vocabulaire limité, mais il y aussi des gènes aberrants répartis au hasard dans toutes les familles. Les séquences de nombreux gènes sont interrompues par des introns qui codent pour une très grande variété d’ARN exotiques ; malgré les questions provocantes de l’auditoire, Bridget York refuse d’envisager l’hypothèse que ceux-ci contribuent à la capacité du Chi de s’approprier les gènes d’autres organismes.

La répartition et la duplication du génome du Chi sur des centaines de plasmides linéaires est manifestement un moyen de tourner la limite d’Eigen. Tout génome qui se multiplie au-delà de sa limite d’Eigen devient dangereusement instable, parce que le nombre d’erreurs de copie introduites à chaque nouvelle réplication devient inacceptable ; or le Chi est un ouvrage à fascicules plutôt qu’un volume unique, et non seulement chaque fascicule est assez petit pour que la probabilité d’une erreur de réplication soit très faible, mais des douzaines de copies de chaque plasmide linéaire sont à proximité immédiate les unes des autres. De fait, il n’est même pas certain que l’intégralité du génome soit présente dans l’échantillon ; les quatre groupes de recherche ont obtenu des séquences légèrement différentes. Randy Gilmour, qui a supervisé l’analyse informatique du séquençage, conclut la présentation en suggérant que le répertoire génétique complet du Chi ne peut se déterminer qu’en extrayant jusqu’au dernier nanogramme de sa biomasse tout entière.

Tout ça, c’est très bien, et c’est prodigieusement intéressant sur le plan technique, mais Mariella trouve que ses collègues se sont laissé emporter par leur succès au point d’oublier que le séquençage n’est qu’une partie de leur stratégie. Les Chinois l’ont déjà réalisé, et Cytex aussi, presque certainement, à partir des échantillons volés au centre de recherche agronomique. Il ne sert à rien de discuter des détails lorsque quelque chose de plus fondamental est en jeu.

Mariella remarque que seul Verne Ward se tait pendant la discussion qui suit la présentation. Quand la réunion s’interrompt pour le déjeuner, il vient à la table où Mariella et Maury Richards sont en train de revoir un calcul effectué par Tony May. Il s’assoit carrément et dit sans préambule :

— Qu’est-ce que vous allez faire de ça, Mariella ?

— Bon, je ne pense pas que nous puissions le publier à ce stade.

— Mais nous pouvons peut-être en parler, j’espère, dit Verne Ward.

Il fait signe aux autres chercheurs chevronnés, qui prennent leurs plateaux et viennent s’asseoir autour de Mariella.

— Ça alors ! dit Maury Richards. Qu’est-ce que c’est ? Une délégation ?

— Je crois que je devrais partir, dit Tony May. Vous avez probablement des choses à vous dire…

— Non, dit Mariella. Vous avez fait du beau travail, Tony, et je voudrais que mes collègues en soient informés.

— Mais d’abord, nous devrions être informés de ce que vous voulez faire, dit Verne Ward.

— Il n’y pas de questions à se poser sur ce que nous devrions faire, lui dit Bridget York. Nous devrions sauvegarder la séquence complète et les données brutes dans au moins une des bases de données, dès que possible. Stan peut mettre ça chez Scripp. Pas vrai, Stan ?

— Pas de problème, dit Stan Stansky entre deux bouchées de salade de chou à la mayonnaise.

C’est un homme de forte carrure, la chemise à manches courtes tendue sur une bedaine respectable. La visière d’une casquette de base-ball vantant sa propre société de conception de logiciels ombrage son visage bronzé.

— Nous pourrions commencer immédiatement, dit-il. Télécharger la séquence. Balancer les données brutes dans un fichier. Annoncer ça sur la Toile. Ça pourrait se faire en une heure.

— Non, dit Mariella. Non, pas encore.

Stan Stansky reprend de la salade et dit :

— Mais c’est ce que vous voulez, non ? C’est bien pour ça que nous sommes ici.

Il finit sa salade, boit une gorgée de Tang et rote :

— Excusez-moi, dit-il, mais il s’agit de la liberté de l’information. De rendre ça disponible à quiconque veut travailler dessus ou s’en servir pour essayer de trouver un moyen de détruire les nappes.

— Je suis convaincue qu’on planche déjà là-dessus chez Cytex, dit Bridget York.

— Sûrement, dit Stan Stansky, mais ils n’ont pas toutes les réponses. Ce truc absorbe les virus, et il mute trop rapidement pour être confiné par les aérosols chimiques.

— On pourrait trafiquer des espèces de zooplancton pour qu’elles puissent bouffer les nappes, dit Mariella d’une voix impatiente. Ou des poissons. Ou même des baleines. Mais c’est un problème trivial comparé à celui de s’assurer que toute la communauté scientifique ait accès au potentiel du Chi.

— Foutre en l’air l’avantage commercial de Cytex, ouais, dit Randy Gilmour avec un grand sourire.

Ce natif de Brooklyn, combatif et rusé, aime donner l’impression d’être mieux renseigné que tout le monde. Avec son costume en soie blanche, sa cravate en soie noire et le panama qui abrite du soleil son beau visage anguleux, il ressemble à un gangster qui visite le désert pour trouver où sont enterrés les cadavres.

— Mariella a raison, dit-il. L’important, c’est de baiser Cytex, leur enlever l’exclusivité du Chi. S’assurer qu’ils ne mettent pas le grappin dessus. Sinon, ils ne le lâcheront jamais, parce que ça pourrait être un tel changement fondamental dans la manière dont nous faisons du génie génétique. Un organisme qui modifie ses propres gènes ? Quiconque en détient les droits d’exploitation exclusifs peut demander le prix qu’il veut. Et ils s’arrangeront sûrement pour le mettre hors de portée des chercheurs non commerciaux.

— Le gouvernement casserait tout monopole, dit Verne Ward.

— Ouais, c’est ça, dit Randy Gilmour.

— Il a démantelé Bell et Microsoft, dit tranquillement Verne Ward. Et la loi Thornton a invalidé les brevets sur le génome humain pris par des sociétés qui s’étaient contentées de séquencer aveuglément des morceaux d’ADN sans définir les fonctions des gènes. Pour le Chi, ce sera exactement la même chose.

— Sûrement, dit Randy Gilmour. Cette fois, c’est le gouvernement qui détiendra les brevets et les licences. Ou, du moins, le gouvernement sera cul et chemise avec la société à laquelle il aura concédé les droits d’exploitation.

— Je ne vois pas ce que cela a à voir avec la science, dit Bridget York qui regarde autour d’elle, le menton en bataille, comme pour défier quelqu’un de lui tirer dessus.

— Avec la science, peut-être pas, dit enfin Maury Richards, mais ça a tout à voir avec Mariella.

— Elle veut rentrer chez elle, dit Tony May en rougissant de lui supposer cette intention.

— Exactement, dit Mariella. Je suis toujours en cavale. Je veux en finir.

— Mais tout sera sûrement terminé avec ce travail, dit Bridget York. Sinon, à quoi bon ?

Maury Richards dit à Mariella :

— Vous devriez leur parler des travaux de Tony.

— Il va y avoir des débats juridiques interminables sur le copyright et la propriété légale, dit Verne Ward. Les échantillons ont été obtenus lors d’une expédition financée par la NASA et Cytex. Qui en est légalement propriétaire ? Sûrement pas nous.

— La question est de savoir ce que nous faisons de ce que nous avons trouvé, dit Randy Gilmour.

— Eh bien, on le publie ! s’impatiente Bridget York. Ou, du moins, on le rend accessible. Est-ce si difficile que ça ? Y a-t-il quelque chose qui m’échappe ?

— Elle a raison, dit Stan Stansky. Les Chinois sont mal placés pour se plaindre, parce qu’ils ont enfreint les protocoles de San Diego. D’abord en ramenant le Chi sur Terre, ensuite en le modifiant génétiquement. Nous sommes pratiquement sûrs que Cytex l’aura séquencé à partir de l’échantillon que Mariella leur a donné, mais, jusqu’ici, ils sont aussi discrets que les Chinois, et nous savons tous que c’est parce qu’ils sont responsables de la libération du Chi dans l’océan Pacifique. Alors, publions les données tout de suite.

— Mais vous n’avez pas la vision globale de la situation, dit Maury Richards. Écoutez Mariella, nom de Dieu. Elle en sait plus sur la question que tout le monde ici, et c’est elle qui a mis son cul en première ligne.

Mariella est amusée par l’assurance de Maury Richards quant à ses compétences et touchée par la sincérité qu’elle y détecte.

— Bon, dit-elle, mon cul en première ligne, ça au moins, c’est exact.

— Et si vous vous rendiez carrément ? lui suggère Bridget York. Les nappes n’intéressent plus le grand public. Les gens se disent que c’est un exemple parmi d’autres d’une science incontrôlée, comme la perte de la couche d’ozone ou la Crise des Premiers-Nés. Un sujet qui tient l’affiche quinze jours et ne les affecte pas directement. Et puis ils vous ont oubliée, en plus. On ne parlait que de vous quand vous avez pris le vaisseau spatial chinois, mais les médias ont vite passé à autre chose. Il y a eu un petit flash-back quand vous êtes revenue, mais depuis, plus rien. Alors, je ne crois pas que la NASA ou le gouvernement vont être trop durs avec vous. Ils ont déjà ce qu’ils veulent. Si un ou deux de leurs accords sous le manteau sont compromis, ils ne peuvent pas le crier sur les toits, sinon les gens se mettraient à poser des questions. Ils n’ont aucun intérêt à ce que tout cela remonte à la surface. Il y aura une discrète commission d’enquête du Congrès, on vous tapera peut-être sur les doigts. La vie continuera.

— Vous avez parlé à quelqu’un, hein ? demande Mariella.

Bridget York soutient son regard.

— Un ami qui travaille à la Fondation nationale pour la science a parlé avec Mae Thornton. Histoire de voir où en était la situation.

— C’est intéressant, parce que j’ai parlé avec le sénateur Thornton ce matin même. Et avec Al Paley, aussi. Ils ont dit plus ou moins la même chose que vous, Bridget. Et je leur ai dit que je les rencontrerai et leur remettrai nos résultats.

Randy Gilmour émet un sifflement admiratif.

— Tout cela ne me plaît pas trop, Mariella, dit Verne Ward. Est-ce que nous ne devrions pas essayer d’atteindre un consensus ?

— Mon Dieu, Verne, dit Maury Richards. Arrêtez de déconner.

— Si j’ai bien compris, dit doucement Verne Ward, nous étions d’accord pour publier les données avec tous nos noms en signature.

— Ça, c’est très bien quand on s’adresse à la communauté scientifique, dit Mariella, mais je songe aussi à une déclaration publique.

— Ça risque d’être mauvais pour votre carrière, dit Verne Ward.

— Vous avez sûrement raison. Mais ma réputation scientifique est déjà, passez-moi l’expression, dans la merde jusque-là. J’apprécie votre sollicitude, mais j’ai déjà pris mes dispositions.

— Je crois que je n’aurais rien contre, dit Bridget York, à condition que nous puissions aussi télécharger nos séquences sur une base de données publique.

— Il faut que vous précisiez qu’elles sont incomplètes, dit Mariella.

— Évidemment, dit sèchement Bridget York. C’est dans la nature de l’organisme. Mais nous avons la séquence complète de ce que nous avons cultivé à partir de votre échantillon, Mariella. Vous ne pouvez pas nous en demander plus.

— Calmez-vous, Bridget, dit Maury Richards. Ce n’est pas une critique de tout le travail difficile qui a été accompli en si peu de temps. Mais vous ne savez pas tout. Tony ici présent a effectué un calcul intéressant.

Il faut à Tony May un certain temps pour expliquer ce qu’il a fait. Il est tendu et, de toute façon, il a du mal à s’exprimer, surtout devant un auditoire aussi exigeant. Il dit qu’il a réfléchi à la manière dont les gènes du Chi sont répartis sur ses plasmides linéaires. En fait, bien qu’il donne l’impression d’être un organisme unitaire, le Chi est une mosaïque, un patchwork en contestation permanente contre lui-même, et chaque brin contient un ensemble de gènes légèrement différent.

— Le centre ne peut pas tenir, dit Verne Ward.

— Il n’y a pas de centre, dit Randy Gilmour. C’est le principal, n’est-ce pas ? C’est pour ça que c’est si important.

Et il ajoute, testant la phrase dans sa bouche et la trouvant manifestement à son goût :

— C’est une sorte de laboratoire génétique fractal.

Tony May compulse maladroitement ses notes. Ce n’est pas la première interruption, et il est facilement perturbé. Mariella résiste à l’envie de prendre les choses en main. C’est le travail de Tony May, sa responsabilité, sa gloire.

— Eh bien, dit-il, ce n’est pas exactement l’objet de…

— J’ai déjà dit que nous ne pouvons pas obtenir la séquence complète du Chi sans extraire jusqu’au dernier nanogramme de son ADN. Qu’y a-t-il de nouveau ?

— Laissez-le vous l’expliquer à sa façon, dit Maury Richards.

— Euh… il s’agit bien d’obtenir la séquence complète, dit Tony May. La méthode choisie était d’avoir quatre équipes travaillant sur des sous-échantillons différents du Chi. Tout le monde a trouvé plus ou moins la même séquence ADN, mais le chevauchement n’était pas complet à cause de la manière dont certains gènes rares se répartissent entre différentes familles de plasmides linéaires. Tous les gènes se manifestant communément ont été trouvés par chaque équipe, mais tous les gènes n’étaient pas présents dans chaque échantillon. J’ai donc fait un calcul de probabilités fondé sur la répartition des gènes rares. C’est un calcul arithmétique facile, auquel j’ai eu recours tout récemment pour découvrir combien d’erreurs avaient échappé à la correction dans ma thèse.

Il leur explique le calcul, chiffres à l’appui, plus à l’aise avec les mathématiques qu’avec des concepts, et conclut :

— Même en prenant l’estimation la plus basse, il se trouve qu’il nous échappe au moins quarante pour cent du génome total. Probablement plus. Il faudrait plus d’échantillons pour préciser ce chiffre.

— Eh bien, c’est du bon travail, dit Stan Stansky, mais nous ne pouvons pas travailler avec ce que nous n’avons pas.

— Peut-être qu’aucun des gènes manquants n’a d’importance, dit Bridget York. Les échantillons que nous avons cultivés s’en sont assurément bien tirés sans eux.

— Mais c’est important sur le plan juridique, dit Mariella.

— Parce que ce n’est pas la séquence génétique complète de l’organisme en question, dit Maury Richards.

Verne Ward porte deux doigts à ses lèvres tendues dans un mince sourire et dit :

— Et d’après la loi Thornton, aucune entité ne peut faire breveter des séquences partielles.

— Comme si des juristes du gouvernement allaient prêter attention à un détail purement technique ! dit Randy Gilmour.

— Ils y seront forcés, dit Verne Ward, si des experts scientifiques compétents le leur signalent. C’est fascinant, n’est-ce pas ? Un organisme qu’on ne peut jamais totalement définir sans le détruire complètement.

— Nous n’avons qu’à le mettre en note dans le texte à télécharger sur la base de données, dit Bridget York. Nous devrions déjà être en train de le faire.

— Non, dit Mariella. Je vais d’abord présenter la séquence et le reste des données, et je veux que vous me donniez votre parole que vous n’allez pas la publier avant moi.

— Si vous allez présenter ça à Thornton et Paley, dit Verne Ward, je suggère fortement que la séquence soit d’abord mise à disposition sur une base de données. Au cas où ils la bloquent avec une procédure de suspension.

— Alors, attendez qu’on m’arrête, dit Mariella. Qu’est-ce que vous en pensez ? Mais laissez-moi d’abord essayer de la présenter.

— Oh, je vois, dit Randy Gilmour en souriant à la ronde de toutes ses dents blanches. Vous n’avez pas pigé, les mecs ? On est en octobre. Elle va à Disneyland.

OceanofPDF.com