Une saison arc-en-ciel (French Edition)

David JULLIEN · Chapitre 1 sur 12

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Une saison arc-en-ciel (French Edition)

Chapitre 1

Samedi 19 mars. Pour Léna, comme pour tous les autres enfants qu'elle connaissait, c'était la veille du printemps. Un grand jour pour elle. Car Léna n'aimait pas l'hiver. Elle n'aimait pas sa grisaille, elle n'aimait pas son froid, ses brouillards, ses routes et trottoirs glissants, ses journées courtes. Elle n'aimait pas non plus savoir que tous les animaux, petits et grands, risquaient de ne pas trouver assez de nourritures en attendant des jours meilleurs. Elle ne voyait plus les petits oiseaux dans son jardin. Où étaient les papillons, les petits insectes qui l'amusaient (sauf les araignées dans sa chambre !) à chaque fois que ses yeux tombaient par hasard sur l'un d'eux? Oh, c'est vrai, elle avait déjà vu au début du mois le jaune intense des premiers mimosas de son jardin comme des éclaireurs du printemps, mais elle en voulait plus et vite, elle voulait toutes les fleurs, toutes les couleurs, et tous les parfums de cette saison de lumière.

Non, décidément, l'hiver était pour Léna une bien triste saison, que quelques batailles de boules de neige, descentes de luges ou à skis ne parvenaient pas à rendre sympathique. Cette année, c'était la première fois qu'elle pouvait cocher toute seule sur son calendrier le jour du printemps. Elle était en CP, et déjà la lecture n'avait plus de secret pour elle. Depuis plusieurs semaines elle avait dessiné une croix verte sur ce fameux dimanche 20 mars. Sur le point de se coucher pour sa dernière nuit d'hiver, elle s'imaginait déjà, dans quelques heures, ouvrant ses volets sur un paysage ensoleillé, une nature verdoyante et chaude, des animaux heureux et chantant en chœur pour réveiller les retardataires, et les premiers bourgeons prêts à faire exploser des milliers de fleurs aux formes et aux couleurs les plus incroyables les unes que les autres. Demain promettait de se lever avec un ciel sans aucun nuage, sans aucune nuance de gris, sans aucune trace de l'hiver trop long. Elle avait le cœur léger, elle aurait voulu ne pas être obligée de fermer les yeux pour cette dernière nuit, et être déjà à demain matin, 8h, pour contempler le spectacle d'une nouvelle saison. Pour cette dernière nuit, c'était elle qui allait fermer les yeux à l'hiver, et pour fermer les siens, plutôt que compter les moutons, elle se mit à compter les fleurs qu'elle espérait voir en ouvrant ses volets, et elle était certaine qu'il y en aurait des centaines.

 

Léna finit par s'endormir après avoir compté quelques champs fleuris. Mais son sommeil fut agité de rêves et de bruits. Au réveil, Il lui semblait que la terre avait tremblé, que le ciel avait été déchiré par d'innombrables coups de tonnerre, que le vent avait fait claquer tous les volets de la maison, et que la nuit avait été éclairée par mille éclairs foudroyants. Mais ce n'était qu'un mauvais rêve se dit-elle lorsqu'elle ouvrit les yeux. Elle ne savait pas trop où elle était, ni quelle heure il était. Mais elle savait en revanche très bien ce qui l'attendait dehors.

- Mais oui, ça y est, c'est aujourd'hui ! Ca doit être le matin ! C'est

le printemps s'écriât-elle encore du fond de son lit.

D'un geste énergique elle retira ses draps, puis sauta du lit, courut pour sortir de la chambre, et surtout, surtout, cria dans toute la maison pour que tout le monde sorte de sous la couette pour venir accueillir avec elle le printemps. Elle fit un tel vacarme que personne ne put résister bien longtemps à ces appels bruyants.

- C'est le printemps, c'est le printemps, venez voir le printemps !

Debout, debout tout le monde, il faut ouvrir les volets, ouvrir les

portes, il faut que la lumière rentre, que la chaleur réchauffe la maison,

vite vite !

- Mais enfin calme toi Léna, que t'arrive t-il ? On a le temps, c'est

dimanche, laisse nous nous reposer encore un peu, lui dit sa maman

pour tenter de la calmer.

- Mais non, ça fait trop longtemps que j'attends moi, je ne veux pas

me reposer ! Je veux sortir, courir partout, allez voir les animaux,

sentir les fleurs !

- Bon bon d'accord, on va se lever. Va chercher ton petit frère et ta

petite sœur.

Et quelques minutes plus tard, toute la famille se retrouvait devant la porte en guise de sapin de noël, car on aurait dit qu'il s'agissait d'un de ces rares moments où tout le monde se réunit dans une excitation certaine dans l'attente d'ouvrir tous les cadeaux. Mais là pas de sapin, pas de cadeaux, une simple porte transformée en porte des miracles par l'irrésistible envie d'accueillir le printemps d'une petite fille de 6 ans.

- Vas-y Léna dit son papa. Nous ne voudrions pas te priver de ta

joie, à toi l'honneur d'ouvrir la porte.

- Oui vas-y l'encouragea maman, heureuse de voir sa petite fille

aussi excitée

- Oui c'est ça maintenant que tu as réveillé tout le monde, vas-y,

confirma sa sœur jumelle Fleur sur un ton un peu râleur.

- Vi, a-y, éna articula comme il le pouvait son petit frère Jules.

Léna sentait la pression. Elle espérait que le spectacle serait à la hauteur de ses attentes, pour que personne ne soit déçu ou énervé d'avoir été sorti du lit aussi rapidement. Elle posa la main sur la poignée, la baissa, et tira la porte vers elle. Une fraction de seconde plus tard, tous les cinq se retrouvèrent enfin face au…Patatras !

- Mais que s'est-il passé ? s'écria Léna. Qu'est ce que c'est que ça ?

- Ca alors ! s'exclama son papa.

- C'est incroyable ! enchaîna sa maman.

- Ah oui ça c'est ballot, c'était pas la peine de nous réveiller pour

voir ça ! râla la petite sœur un brin moqueur.

- Fait f'oid conclua le petit frère.

Personne n'aurait pu imaginer ce qu'ils voyaient sous leurs yeux, et surtout pas Léna, dont quelques larmes de déception commençaient à couler le long de ses petites joues roses. Dehors, rien ne correspondait à l'arrivée du printemps. Bien au contraire. Tout semblait avoir été retourné par une tempête ravageuse. Le ciel était bas, les nuages épais. Mais le pire, c'était que tout était gris, toutes les couleurs semblaient avoir été balayées par l'effet conjugué des vents et des pluies. Il n'y avait plus de vert sur les feuilles, plus de marron sur les arbres et sur la terre, plus aucune couleur sur les objets du jardin. Tout était gris, gris foncé, gris clair, gris souris, mais que du gris.

- Mais ce n'est pas possible ! dit Léna. Où sont passées les couleurs

? Où est passé le printemps ?

- Je ne sais pas Léna, c'est un mystère, je n'ai jamais vu ça. Que le

printemps soit en retard cela arrive, mais que les couleurs disparaissent

comme ça, c'est une première, et je n'en ai même jamais entendu

parler, tenta d'expliquer son papa. En attendant rentrons, allons prendre

le petit déjeuner, nous essaierons de comprendre plus tard.

Léna était bien obligée de se résigner pour l'instant. Mais durant tout le petit-déjeuner, elle commença à se dire que ça ne pouvait pas durer ainsi. Elle devait essayer de comprendre toute seule. Oui, c'est ça, elle irait chercher la réponse seule, car ses parents ne semblaient pas affoler par un si terrible évènement.

Sitôt le petit déjeuner terminé, Léna profita d'un moment d'absence de ses parents pour sortir de la maison. Elle voulait voir si tout était gris uniquement chez elle, ou si tout le village était recouvert de gris. Elle descendit sa rue, parcourut les suivantes, passa devant l'école, l'église et les quelques commerces, avant de se retrouver au pied du grand chêne centenaire situé en plein centre du village qui faisait la fierté de tous les habitants. Son constat était sans appel, tout le village était gris. Elle s'assit au pied du grand arbre, posa les coudes sur ses genoux et les mains sur ses joues, en position bouderie, et se mit à penser à sa déception, et surtout à l'angoisse de contempler un spectacle si triste, alors qu'elle s'attendait à tant de merveilles en ce jour de printemps.

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