Une saison arc-en-ciel (French Edition)

David JULLIEN · Chapitre 3 sur 12

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Une saison arc-en-ciel (French Edition)

Chapitre 3

 

Regroupés sous le grand chêne du centre du village, les cinq enfants attendaient avec impatience de savoir pourquoi Léna leur avait demandé de quitter discrètement leur maison. Heureusement c'était le début des vacances de printemps, et les parents se montraient un peu moins sévères. Ils avaient tous pu sortir pour accompagner Léna.

Léna s'entendait bien avec ces cinq joyeux lurons, car elle se retrouvait un peu dans chacun d'entre eux, et chacun d'entre eux lui apportait sa touche d'originalité. Elle était elle aussi un brin coquette comme Chloé, un peu sportive comme Sophie, un poil artiste comme Lévana, maligne comme Marius, et casse-cou et fort comme Robinson. Bref, elle comprenait les réactions de ses amis puisqu'elle se sentait un peu comme eux. Elle privilégiait ses relations avec les filles, Chloé jouant le rôle de sa "meilleure amie", sauf en cas d'absence où elle était remplacée par Lévana en tant que "ma meilleure amie", ou par Sophie en fonction de qui il fallait inviter à la maison en tant que "meilleure amie" d'un jour ou de toujours. Comme un chef d'orchestre qui sait jouer un peu de tous les instruments mais qui est le seul à pouvoir faire jouer tout le monde ensemble sans fausse note, Léna avait depuis longtemps trouvé sa vocation : ce serait la chef de sa bande !

En attendant de pouvoir orchestrer une nouvelle aventure, les six amis s'assirent, et commencèrent à écouter la voix chaude de Balthazar. Les enfants entrèrent progressivement dans l'histoire, s'interrompant régulièrement pour reprendre leur souffle et partager leur avis sur ce qu'ils lisaient. Les heures filaient sans qu'ils s'en aperçoivent, absorbés qu'ils étaient par l'histoire du monde ancien qu'ils découvraient tous ensemble. Car c'était de cela dont parlait le livre, l'histoire d'un monde ancien, enfin disons plutôt de plusieurs mondes anciens. Car à la vérité, il y en avait de toutes sortes, et un seul critère permettait de les distinguer, leur couleur. Il y avait le monde bleu, dans lequel tout était…bleu. Il y avait ensuite le monde vert, où tout était…vert ! Puis les mondes rouge, orange, jaune et violet, dans lesquels tout était…rouge, orange, jaune, et violet. Chacun de ces mondes avait un roi : le roi Toubleu, le roi Touvert, Tourouge, Touorange, Toujaune, Touviolet. Les habitants de ces mondes vivaient toujours dans des nuances de ces couleurs uniques. Cela ne les dérangeait pas, puisqu'ils n'avaient jamais connu d'autres couleurs que la leur. Pour eux c'était tout à fait normal.

- Ca devait être de drôle de mondes pensa Marius.

- Tu as raison, compléta Léna. Ca devait être monotone de toujours

voir les mêmes couleurs.

- Mais comment pouvaient-ils bien faire pour distinguer les tomates

des pommes ? Les concombres des courgettes ? songea Chloé.

- Et les frites des carambars ? surenchérit Robinson.

- Bon allez c'est ben joli tout ça mais continuons la lecture, s'agaça

Sophie.

Le livre était rempli d'anecdotes sur chacun de ces mondes, et expliquait comment, lorsqu'un qu'un objet, une personne, un animal du pays bleu entrait dans le pays rouge, au bout de quelques heures il se transformait en objet, en personne, en animal rouge. Et il en était ainsi à chaque fois entre chaque pays. Ces bouleversements faisaient très peur aux habitants de ces mondes respectifs, si bien que les échanges étaient rares, et que tout le monde préférait rester bien à l'abri chez soi.

Il n'y avait qu'un seul homme qui ne craignait pas de parcourir les différents mondes, c'était celui qu'on appelait justement le "messager". Il allait en effet de monde en monde pour porter les nouvelles d'ici et d'ailleurs. Il ne passait que quelques heures par visite dans chacun d'entre eux, si bien que les couleurs n'avaient pas le temps de le recouvrir entièrement. A force de marcher de pays en pays, il avait fini par porter les couleurs des six mondes sur lui ! Mais plus important encore, il connaissait toutes leurs légendes et tous leurs secrets, et parmi ceux-ci, le plus précieux d'entre tous : le secret de la fabrication des couleurs ! Tout le monde pensait que ce messager connaissait tous les recoins de tous les mondes.

Pourtant, après une nuit de forte tempête, le messager s'était retrouvé malgré lui au beau milieu d'un monde inconnu. C'était un monde sans couleurs, dans lequel on ne trouvait que des nuances de noirs, de gris, de blancs. Il était très isolé, et n'avait aucune relation avec les autres mondes. Ni commerces, ni rencontres, ni voyages au-delà des frontières. Mais comme tous les autres mondes, ce royaume avait un roi, le roi Tougris. Le récit racontait comment, au fil des jours de découverte et d'échanges, une sincère amitié naquit entre le roi et le messager. Celui-ci, navré de ne pas avoir encore pu donner à ce monde une couleur, et comblé par l'accueil qu'il recevait, décida de faire don de son plus précieux secret au roi Tougris, celui de la fabrication de toutes les couleurs par le Maître des couleurs.

 

La partie la plus intéressante du livre racontait comment le messager, après avoir fait apparaître un magnifique arc-en-ciel grâce à son bâton de pluie, avait ensuite expliqué comment le roi Tougris et son peuple pourrait récolter les couleurs. Selon lui, il suffisait de résoudre une énigme par couleur. Le roi Tougris ne pourrait cependant en découvrir qu'une seule par jour. Pour trouver les réponses aux énigmes, il fallait envoyer des ambassadeurs dans tous les mondes pour répondre aux questions, puis les déposer au pied de l'arc-en-ciel.

Balthazar voulu poursuivre la lecture, mais une fois ces explications données, le texte s'interrompait brutalement. II restait encore de nombreuses pages dans le livre avant d'arriver à la fin, mais tout était vierge.

- C'est bizarre, s'étonna Léna.

- C'est nul tu veux dire, poursuivit Robinson, on ne connaît même

pas la fin de l'histoire.

- Tout ça pour ça ! s'exclama Chloé. Quelle déception, je ne vois

vraiment pas ce que cette histoire a d'intéressant. Si j'avais su je serais

restée chez moi pour essayer de nouveaux maquillages !

- Oui, j'ai beau voir toujours la vie en rose, là je la vois toujours tout

en gris car tu nous as fait perdre notre temps Léna, repris Sophie.

- Je ne vois vraiment pas ce que ce livre a de magique ! affirma

Lévana.

- En conclusion, termina Marius, malgré ma grande intelligence, je

dois avouer que nous n'avons pas avancé d'un pouce, et que nous

sommes toujours plongés dans le noir, le blanc et le gris.

Léna était fatiguée de les entendre râler. Sans l'absence des couleurs, on aurait pu dire qu'elle était sur le point de se fâcher tout rouge et verte de rage. Son visage trahissait son impatience, ses sourcils s'étaient rapprochés l'un de l'autre, ses yeux s'étaient légèrement fermés, et son petit nez s'était retroussé, de sorte que toute son énergie agacée s'était rassemblée au centre de son joli minois. Pourtant, c'est de sa bouche que sortit le son de sa rébellion :

 

- Mais vous n'avez pas fini de gémir et de vous plaindre, rétorqua Léna avec toute l'énergie d'un chef. Si vous êtes mes amis, faites moi confiance, je sens que l'histoire n'est pas terminée.

Elle avait beau essayer de montrer aux autres sa sérénité que tout chef devait avoir, elle n'avait pu contenir son émotion. Au fond d'elle-même, Léna était perplexe. Il fallait trouver de l'aide.

- Balthazar, est-ce que tu comprends quelque chose ?

- Pas vraiment Léna, je suis désolé, il s'agit d'un nouveau mystère. Mais cela confirme que c'est un livre particulier. Celui qui me l'a donné m'avait bien prévenu. Je sais même que des plus anciens qui l'ont eu entre leurs mains racontaient que c'était un livre magique qui ne dévoilait ses secrets que petit à petit.

- Comment cela ?

- Je pense que nous devrions refermer le livre pour aujourd'hui. Nous verrons demain si quelque chose se passe.

- Oui, tu as raison, de toute façon il est tard, nous devons rentrer chez nous.

Se retournant vers le reste de la bande, elle résuma la situation comme un bon chef qui devait dire ce que tout le monde savait déjà :

- Vous voyez les amis, il y a peut-être une explication. Si vous n'y croyez pas, moi demain je serai là, et je verrai bien qui est là pour m'aider ! Pour l'instant, rentrons chez nous, il est tard.

Sur ces mots plein d'énergie et d'envie, Léna tourna les talons comme une "qui m'aime me suive !" et fila chez elle sans se retourner. Elle était remplie à la fois de l'excitation d'avoir découvert ce livre mystérieux, et de la déception de voir ses meilleurs amis être sceptiques sur la résolution du problème qui la préoccupait plus que tout, la disparation des couleurs en ce premier jour du printemps. Elle était bien déterminée à poursuivre toute seule s'il le fallait. A table avec ses parents, elle ne dit pas un mot. Elle avait caché son livre sous son oreiller. Avant de s'endormir, elle l'ouvrit une dernière fois et constata avec dépit la présence des pages blanches.

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