Une Trahison

Henry Gréville · Chapitre 3 sur 3 · partie 2/3

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Une Trahison

Chapitre XXVI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Je vous affirme que si telles n’étaient pas

 

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exactement ses paroles, telle au moins était sa pensée, répondit René, très pâle, le regardant bien en face.

M. de Broye, fort blême, avait fait quelques pas. Il revint vers son gendre.

– S’il en est ainsi, dit-il, si ma fille a pu oublier ce qu’elle doit à ses parents, à son éducation et à son nom, au point de commettre cette action, je vous prie, mon gendre, d’accepter les excuses que son père vous fait, non pour elle, mais pour lui-même.

– Mon cher ami, fit René en serrant la main que son beau-père avançait vers lui, j’étais honoré de votre amitié longtemps avant d’entrer dans votre famille...

Il s’arrêta, incapable de continuer ; que ce temps était loin, désormais !

– Régine vous fera des excuses... reprit M. de Broye.

René l’arrêta du geste.

– Les excuses importent peu, dit-il ; je n’ai point l’esprit assez étroit pour m’arrêter à ces

 

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petites choses. Le différend qui subsiste entre nous est bien autrement grave. Voici les faits. Je suis tombé sérieusement malade en pays étranger ; lorsque je me suis senti en état de supporter le voyage de retour, mais alors que je ne pouvais pas encore, ou du moins ne croyais pas pouvoir me tirer d’affaire seul, ma femme a reçu un télégramme qui la priait de venir me chercher. Si, ne désirant pas se déranger, elle vous avait donné communication de ma demande, et s’était arrangée de façon à m’envoyer quelque secours, j’aurais pu la trouver froide et indifférente, mais je n’en aurais pas été surpris. Je sais depuis longtemps qu’elle me considère non comme un ami ou un compagnon, mais comme un accessoire obligé sans lequel une femme n’a pas dans la société de position acceptable et bien définie. Mais ma femme ne m’a même point donné la preuve de politesse et de bon goût que les bienséances exigeaient d’elle ; elle a refusé froidement et simplement de s’occuper de moi, parce que c’était gênant et ennuyeux. J’aurais pu mourir là-bas, sans qu’elle en eût connaissance et sans qu’elle s’en inquiétât

 

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autrement que pour se commander un deuil correct, chez la bonne faiseuse...

La rage l’étouffait. Il s’arrêta pour respirer.

– Je crois que vous vous exagérez un peu les choses, fit M. de Broye du ton le plus conciliant ; ma fille est pleine de défauts, mais elle n’est pas méchante...

– Méchante ? s’écria René ; non, elle n’est pas méchante. Elle est sans cœur ! Rien ne la touche ni ne l’intéresse, pas même ses enfants... Mon cher ami, cet entretien est aussi douloureux pour vous que pour moi-même, tâchons de l’abréger. J’ai pris une résolution que je ne modifierai pas : madame d’Arjac restera aux yeux de tous ma femme honorée ; mais pour moi, elle n’est plus et ne sera plus jamais qu’une étrangère.

– René ! s’écria M. de Broye blessé au cœur par la façon décidée dont son gendre avait prononcé ces paroles, vous n’y songez pas ! Après trois ans et demi de mariage, vous prononcez entre votre femme et vous un divorce réel, sans regrets et sans remords.

 

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– Il ne s’agit ici ni de regrets ni de remords, fit René avec une impatience nerveuse ; madame d’Arjac ne connaît pas et ne connaîtra jamais les uns ni les autres. Elle ne m’aime pas... Il hésita un peu et continua d’une voix altérée : – Je ne l’aime plus ; nous sommes étrangers l’un à l’autre. Avec plus de prudence de sa part, nous eussions pu rester amis, et de même qu’à beaucoup d’autres, à la plupart des autres, l’amitié eût suffi à nous faire une existence heureuse... Maintenant c’est impossible, et j’ai la triste satisfaction d’ajouter que si nous sommes désunis, la faute n’en est pas à moi.

Le père de Régine demeura silencieux. Que pouvait-il répondre à ce que disait son gendre ?

Mieux que personne, il connaissait le vide et la frivolité de l’esprit de sa fille. Il avait vu se développer en elle, après le mariage, mille défauts qu’elle avait cachés jusque-là, ou peut-être même qui étaient nés spontanément dans un sol éminemment favorable.

– D’ailleurs, reprit René, cette résolution que vous considérez comme un malheur, demandez à

 

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votre fille ce qu’elle en pense ; vous verrez que loin de partager votre manière de voir, elle l’accepte comme une véritable délivrance.

M. de Broye ne répondit pas ; plus d’une fois, en effet, il avait entendu Régine exprimer des sentiments analogues à ceux que lui prêtait son mari ; mais lui, dont la vie conjugale avait été exempte de nuages, ne pouvait accepter l’idée d’un ménage ainsi désuni dès le principe.

– Je lui en parlerai, dit-il ; si elle éprouvait des regrets, si elle témoignait le désir de chercher des moyens de conciliation...

René secoua la tête.

– Rien n’est plus loin de son esprit, répondit-il. Pour moi, ma résolution est prise. J’ajouterai que dorénavant, elle sera maîtresse de dépenser à son gré le revenu de sa dot. Ma fortune personnelle me permettra de faire honneur à la situation de fortune de madame d’Arjac, non sans m’imposer quelques sacrifices peut-être, mais d’une manière décente.

– René ! s’écria M. de Broye véritablement

 

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bouleversé.

Son gendre continua sans se laisser troubler.

– Je lui laisse la disposition entière de la voiture ; continuant à vivre aux yeux du monde comme si rien n’était changé entre nous, je prendrai à ma charge la moitié de notre vie commune ; seulement vous comprenez que je ferai de longs et fréquents voyages.

– Mais c’est tout un plan d’existence !

– Exactement.

Les deux hommes restèrent muets vis-à-vis l’un de l’autre.

– En vérité, reprit M. de Broye, si je ne vous connaissais bien, je croirais que les torts de Régine sont un prétexte dont vous êtes bien aise de vous prévaloir, pour secouer un joug qui vous pèse...

René rougit fortement.

– Je suis entré sincèrement dans mes devoirs d’époux, dit-il. Lorsque je me suis marié, je ne cherchais qu’à rendre ma femme heureuse, et j’espérais trouver le bonheur auprès d’elle. Je

 

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vous affirme que je n’ai eu jusqu’ici aucun tort envers elle, aucun... Ce que j’ai ressenti dans mon cœur en la voyant si différente de ce que j’avais désiré, ne m’a jamais rendu aveugle ni injuste à son égard. C’est elle seule qui a rompu nos liens... Devant vous et devant l’éternelle vérité, je l’en rends responsable.

Ils se séparèrent le cœur plein de pensées amères et douloureuses.

M. de Broye aurait bien voulu s’assurer le concours de sa femme pour endoctriner Régine ; mais madame de Broye, retenue en Bourgogne par une maison pleine de visiteurs, ne pouvait venir, et le père se rappelait maintenant avec quel esprit d’indiscipline et de révolte les observations maternelles avaient été reçues par Régine depuis son mariage.

Non sans une certaine appréhension, il se rendit dans l’appartement de sa fille, et lui raconta en quelques mots la conversation qu’il venait d’avoir avec René.

Dès les premières paroles, le visage de la jeune femme exprima un dédain mêlé de colère.

 

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Elle écouta néanmoins jusqu’au bout, sans interrompre son père.

– Il veut que je le considère comme un étranger, fit-elle lorsque M. de Broye eut fini de parler. Mais il ne pouvait me faire aucune proposition qui me fût plus agréable ! Je ne l’aime pas du tout, ce monsieur ! Un moment, j’ai cru avoir du goût pour lui, mais j’en suis bien revenue ! Qu’est-ce que je lui demande ? Qu’il soit le maître de ses actions, et qu’il me laisse maîtresse des miennes. Il peut être certain que je ne ferai de ma liberté aucun mauvais usage ! Ah Dieu ! non ! Je souhaite qu’il ne fasse pas plus de bruit autour de lui que je n’en ferai moi-même.

Toutes les exhortations furent inutiles. Régine se trouvait si enchantée du dénouement apporté par son mari à une situation fausse et embarrassante, qu’elle pouvait à peine, par égard pour les bienséances, contenir l’expression de sa satisfaction. Son père la quitta navré. Cette façon de comprendre les choses ne donnait que trop complètement raison à René.

 

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XXIX

 

Dès que son beau-père l’eut quitté, d’Arjac courut chez Valentine.

Elle l’attendait depuis quinze jours, en proie à une inexprimable inquiétude, sans nouvelles, n’osant en demander à personne. Quelqu’un lui avait dit, en passant, comme une chose sans importance, que René était à Trouville, mais elle n’avait osé s’informer de quelle façon il y était arrivé.

Elle le reconnut à son coup de sonnette, et resta dans le salon, droite, une main sur son cœur pour en comprimer les battements.

La porte s’ouvrit ; il entra, pâle, maigre, les yeux fiévreux, les pommettes brûlantes. La bonne referma la porte derrière lui, pendant qu’il saluait froidement Valentine. Dès que les pas de la servante se furent éloignés, ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l’un de l’autre.

 

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Elle l’entraîna vers un canapé, car il chancelait, s’y assit auprès de lui, et le regarda avec un sourire trempé de larmes.

Lui semblait la boire des yeux, et parcourait les traits de ce visage à l’expression si tendre et si confiante, comme s’il voulait les graver à jamais dans sa mémoire.

– Tu sais, lui dit-il enfin, en passant la main sur son front, comme au sortir d’un rêve, elle n’est pas venue !

– Qui ? demanda Valentine, inquiète et ne comprenant pas.

– Elle, Régine ! Elle n’est pas venue. Elle a répondu que les enfants la retenaient... Les enfants ! ils sont tombés malades, ils ont failli mourir par sa négligence. Je suis revenu seul.

– Seul ! s’écria madame Moissy. Mon pauvre aimé, comment as-tu fait ?

– Je ne sais pas, répondit-il avec un geste découragé. Arrivé à Trouville, les enfants étaient perdus, elle m’a dit que j’étais moins riche qu’elle...

 

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– Oh ! fit Valentine indignée.

– Oui ! Tu sais bien, toi, que je n’ai pas fait un mariage d’argent ! Je suis retombé malade. Dubreuil m’a soigné, et puis mon beau-père est venu... Enfin, je lui ai dit que j’avais assez de cette vie, et je suis libre, Valentine, libre !

Elle le regarda avec effroi. Ce langage entrecoupé qu’elle ne pouvait comprendre lui semblait celui de la folie. Il lut dans ses yeux et secoua la tête.

– Non, dit-il, j’ai toute ma raison. Je t’expliquerai plus tard. Comprends ce que je te dis : je suis libre. Ma femme n’est plus rien pour moi. Je suis venu à toi. Je t’adore, fais de moi ce qu’il te plaira ; mais si tu me repousses, ma vie ne vaut pas que je la dispute au destin. Je t’adore !

Ils s’étreignirent avec une force nouvelle. Après un instant de silence, elle se dégagea doucement.

– Attends-moi, dit-elle.

Elle passa dans la pièce voisine.

Troublé, enfiévré, René ne savait trop s’il ne

 

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faisait pas un rêve. Après la violente secousse qu’il venait d’éprouver, le repos et le silence de cette maison amie lui faisaient ressentir un indicible bien-être.

Les objets qui l’environnaient lui rappelaient cent choses passées, dont le souvenir affectueux et doux lui revenait avec la persistance d’un parfum presque effacé, qui ne veut pas se laisser oublier.

Son cœur malade, ulcéré, criait vers Valentine comme un enfant qui tend les bras vers le secours. Elle était bien longtemps absente : est-ce qu’elle allait faire comme autrefois, à Elseneur, et l’abandonner dans la peine ?

Au moment où il se soulevait sur le canapé pour s’informer du motif de son absence, elle rentra, vêtue de noir, prête à partir, un voile sur le visage, et son petit sac de voyage à la main.

– La voiture est en bas, dit-elle, partons.

– Partir ! fit René encore mal réveillé de son pénible rêve.

Elle lui mit une main sur l’épaule et le regarda

 

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avec une telle passion, qu’il sentit tout à coup son cœur battre à rompre sa poitrine.

– J’ai trop lutté, dit-elle, j’ai trop souffert, je t’ai trop fait souffrir... Tu as brisé ton lien toi-même, tu t’appartiens, je te reprends. Nous allons n’importe où, oublier le reste de la vie. Maintenant c’est moi qui te veux, et je te garderai.

– C’est bien vrai ? fit-il avec un cri de joie.

– Pour la vie, répondit-elle.

Il l’étreignit de toutes ses forces, et ils échangèrent un baiser qui résumait toutes leurs ivresses passées, qui anéantissait le souvenir de toutes leurs souffrances.

– Partons ! dit-elle en l’entraînant.

Ils arrivèrent à Orléans deux ou trois heures après. Le hasard de l’heure d’un train les avait dirigés de ce côté. Qu’importait ? Ils seraient heureux partout maintenant. La banalité même d’un appartement d’hôtel ne pouvait jeter d’ombre déplaisante sur leur bonheur reconquis. Ils avaient en eux une joie triomphante capable

 

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d’ennoblir les choses les plus vulgaires.

Lorsqu’ils se virent enfin seuls avec un feu pétillant dans la cheminée ; lorsqu’ils eurent approché un petit canapé pour s’y blottir côte à côte ; lorsque les bruits du dehors moururent peu à peu, laissant tomber sur eux le grand recueillement du silence, Valentine posa sur l’épaule de René son visage ému.

– Te souviens-tu ? lui dit-elle.

Les pleurs débordèrent de son âme trop pleine, et René les essuya avec ses lèvres.

Les quatre années douloureuses, les angoisses du doute, de la trahison supposée, les horreurs de la séparation, tout disparaissait dans le rayonnement suprême d’un amour plus grand que toutes les choses terrestres, supérieur à toutes les tentations, vainqueur de toutes les épreuves.

Et voici qu’ils se retrouvaient tels que près de Genève, le jour où un morceau de papier noirci par un misérable avait changé leurs destins ! Tout avait vécu, puis succombé autour d’eux ; leur amour seul était resté debout, métal impérissable,

 

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et s’élevait aujourd’hui triomphant au milieu des ruines d’un monde artificiel effondré sous le coup de leur légitime colère.

– Je t’aime ! dit Valentine.

– Je t’adore ! répondit René.

Le lendemain de grand matin ils prirent une voiture afin d’explorer les environs de la ville. Dans la folie passagère de leur départ, ils n’avaient pensé qu’à eux-mêmes ; mais au premier moment de réflexion, la sagesse avait repris ses droits, et par une bizarrerie du destin, c’est René qui faisait preuve de raison, au moment où Valentine, lasse de lutter, était prête à tout jeter par-dessus bord.

– Nous avons trop souffert à cause du monde, avait-il dit, pour que ce ne soit pas une absurdité de le braver aujourd’hui. Toutes nos tortures passées ne seraient plus que le fruit d’un enfantillage ridicule, si nous renoncions aux avantages d’une position en apparence inattaquable.

– Mentir encore ? avait dit Valentine.

 

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– Qu’importe, puisque nous ne nous mentons plus à nous-mêmes !

Elle s’était laissé convaincre ; dès les premiers rayons du soleil, ils commencèrent leur promenade sur les rives du Loiret, à la recherche d’une maisonnette où ils pussent se réfugier de temps à autre.

Cet asile fut bientôt trouvé ; la saison avancée rendait leur recherche facile. Une toute petite maison blanche à volets verts, la maison classique des amoureux et des romanciers, leur offrit son toit ; ce qui leur était le plus nécessaire, c’était une belle cheminée, où l’hiver on pût faire une flambée et se réchauffer à l’aise. La jardinière se chargea de les servir. Ils passèrent leur journée à se promener sur les rives de la rivière ; les repas de l’auberge où ils avaient laissé leur voiture leur semblèrent délicieux, et lorsque vint la nuit tombante, ils rentrèrent en ville serrés l’un contre l’autre comme des enfants frileux.

Ils avaient peur de tout maintenant. À Elseneur, cette existence en commun leur

 

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paraissait toute simple et toute naturelle ; ne vivaient-ils pas sous la protection de leur parenté supposée ! Maintenant, déshabitués de la confiance d’autrefois, avant l’événement qui les avait séparés, au milieu de la joie indicible et profonde qui les faisait vibrer comme les cordes tendues de quelque instrument merveilleux, ils étaient pris souvent d’un frisson craintif.

Valentine était moins affectée que René, cependant. Toutes ses terreurs, tous ses scrupules s’étaient changés en vaillance. Elle ne voulait pas voir au-delà de l’heure présente ; à quoi bon ? De quelque côté qu’elle se tournât, l’horizon était menaçant. Elle ne voulait en rien savoir. Il lui suffisait maintenant qu’elle vît le regard de René se poser sur le sien avec cette expression de confiance et de tendresse absolue qu’elle connaissait bien, et qui depuis leur séjour de Genève était restée dans sa mémoire avec le regret poignant d’une joie irrémédiablement perdue.

De tout son bonheur passé, à ses heures de découragement et de désespoir, c’était ce regard

 

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qu’elle avait le plus regretté.

Ils ne devaient revenir à Paris que le lendemain. Ils combinèrent pendant cette soirée des plans d’avenir où la stratégie la plus habile serait mise en œuvre pour cacher leur bonheur retrouvé.

– Nous ne viendrons pas souvent ici, dit Valentine, mais il faudra nous arranger pour que chaque fois, nous ayons deux ou trois jours. Et puis, nous serons patients, n’est-ce pas, René ? Après ce que nous avons supporté !...

Lorsque leurs plans furent arrêtés, et seulement alors, ils semblèrent se souvenir qu’ils allaient se quitter. En effet, une plus longue absence pourrait éveiller des soupçons. René partit le premier, le lendemain matin, afin de rentrer chez lui comme un homme qui a été promener ses ennuis ; Valentine revint plus tard, dans l’après-midi. Ni l’un ni l’autre n’apprit que son absence eût été défavorablement interprétée. Ils se revirent avant l’heure du dîner, car ils ne pouvaient plus passer de journée sans échanger au moins quelques paroles, et se rassurèrent

 

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réciproquement sur les suites de leur témérité. Le destin, qui les avait si longtemps poursuivis, semblait désormais les avoir pris sous sa protection.

 

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XXX

 

Quinze jours s’écoulèrent.

Paris se remplissait peu à peu. Madame d’Arjac avait refusé d’accompagner son père à la maison de Broye. D’abord elle ne se souciait point d’endurer les remontrances que sa mère ne manquerait pas de lui faire, et de plus, il lui plaisait d’user de sa liberté reconquise, de la situation nouvelle et piquante que lui faisait cette sorte de séparation non officielle.

Avec le manque de tact et de sens moral qui la caractérisait, Régine ne craignait pas d’aborder ce sujet délicat avec certaines de ses amies. Elle trouvait amusant d’instruire le monde de la façon dont son avenir était fixé désormais. Ce n’étaient pas des confidences directes, mais des sous-entendus, des réflexions aussitôt arrêtées à mi-route, et terminées par un petit rire ironique et discret. Si René avait su le rôle que sa femme lui

 

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faisait jouer de cette façon, il l’eût probablement étranglée. Heureusement, il l’ignorait. Ces sortes de choses n’arrivent jamais aux oreilles des intéressés.

Pour lui, il ne songeait qu’à une chose : décider Valentine à faire un nouveau voyage à Orléans. Son bonheur lui semblait un rêve ; il voulait le ressaisir et s’assurer qu’il était bien réel.

Un soir, après dîner, – car Régine donnait à dîner comme d’habitude, et même un peu plus qu’autrefois, – Dubreuil prit René à part dans un coin du fumoir.

– À quelle époque étiez-vous à Elseneur ? lui demanda-t-il après quelques instants d’un entretien banal.

D’Arjac chercha dans son souvenir.

– Au commencement de septembre, dit-il ; pourquoi ?

– Pour peu de chose ; Lorrey prétend vous y avoir rencontré.

– Je ne l’ai pas vu, répondit sincèrement René,

 

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qui pensait en ce moment à la figure de Lorrey.

Dubreuil garda le silence, ce qui fit lever les yeux à son ami.

– Vous ne l’auriez pas vu, que cela n’aurait rien d’étonnant, reprit-il au bout d’un instant. C’est lui qui dit vous avoir vu.

D’Arjac se rappela subitement la rencontre qui avait provoqué le départ de Valentine, et un flot de sang, poussé par la crainte, monta à ses joues encore pâles de ses récentes souffrances.

Dubreuil le vit, et comprit que la situation était grave.

– C’est un bon garçon, dit-il, mais un étourneau, qui parle à tort et à travers... Il prétend que vous étiez là-bas avec votre sœur. C’est ce que lui aura dit le cicérone. La chose est de peu d’importance, mais cependant, si elle était de nature à vous causer quelque ennui...

René perdit la tête à l’idée que Valentine pouvait se trouver compromise. Deux mois plus tôt, il eût bravement fait face à l’orage ; maintenant, il se sentait coupable et fut maladroit.

 

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– Il ne peut y avoir là rien qui me cause de l’ennui, dit-il. Les racontars imbéciles de quelque paysan étranger ne peuvent pas me faire de tort ; tout le monde sait bien que je n’ai pas de sœur...

Dubreuil resta soucieux ; d’Arjac continuait de le regarder d’un air qui voulait être indifférent et qui était inquiet.

– Eh bien, si vous n’avez pas de sœur, reprit le brave garçon, c’est peut-être une raison de plus pour prier Lorrey de ne pas colporter des récits ridicules sur votre compte...

– Vous savez bien que j’avais prié madame d’Arjac de venir me chercher, expliqua René, s’accrochant soudain à cette branche de salut.

– En effet, je m’en souviens, fit Dubreuil, dont le visage s’éclaircit ; je souhaite pour vous, mon cher, que notre bon petit ami n’ait déjà raconté son histoire à trop de monde. Il prétend avoir vu avec vous une dame jeune et élégante dont il n’a pas reconnu le visage. Lorsqu’il s’est informé, on lui a dit que vous habitiez une petite maisonnette avec votre sœur... on se sera trompé ou on l’aura trompé, c’est clair. Cependant vous feriez peut-

 

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être bien de lui en parler.

René haussa les épaules.

– À quoi bon ? dit-il. Vous savez la vérité.

– C’est juste, je lui en parlerai.

Les deux hommes échangèrent un regard et soudain se tendirent la main. Dans cette rapide étreinte, dont la signification profonde fut masquée par un rire léger et des propos en l’air, il y avait un serment d’amitié aussi sérieux que celui du Grütli.

René se rappela la rencontre de Dubreuil dans le grand corridor de Broye, la nuit où il avait failli commettre une faute irréparable, et il sentit que non seulement lui, mais Valentine avait un défenseur et un ami.

Dès le lendemain, Dubreuil se mit à la recherche de Lorrey. Malheureusement, comme cela arrive le plus souvent, il le manqua de cinq minutes à plusieurs reprises. Le motif pour lequel il voulait le rencontrer n’était pas de ceux que l’on peut expliquer par écrit. Demander un rendez-vous sans donner de raison, eût été non

 

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moins compromettant ; il fallait que leur rencontre eût l’air d’être amenée par le hasard.

Trois jours s’écoulèrent ainsi ; René, qui venait d’obtenir de Valentine la promesse qu’elle irait à Orléans le dimanche suivant, ne pensait à autre chose qu’à ce voyage. Encore fiévreux, nerveux à l’excès, ébranlé profondément par toutes ses souffrances, il ne pouvait plus suivre à la fois plusieurs idées différentes. Une seule s’emparait de lui et le dominait exclusivement ; pendant son séjour à Trouville, c’était sa colère contre Régine ; maintenant, c’était sa tendresse pour madame Moissy. Le quatrième jour se trouvait être un vendredi. – Régine inaugurait son premier vendredi de la saison ; avec un luxe peu ordinaire de gracieusetés, elle avait attiré chez elle les amis de Trouville, et quelques-uns de ceux qui, rentrés de bonne heure à Paris, ne savaient que faire de leur temps.

Son salon était plein vers cinq heures et demie ; aidée de deux ou trois jeunes femmes, elle faisait circuler les verres de Bohême contenant un doigt de malaga, et les assiettes de

 

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Saxe chargées de petits gâteaux. Dubreuil, qui entrait à ce moment, aperçut Lorrey près de la cheminée. Décidément vainqueur de sa timidité, – on ne sait à quelles belles mains féminines il devait de l’avoir débarrassé de cet encombrant fardeau, – le jeune homme ne connaissait plus d’obstacle, et se lançait désormais dans toutes les conversations, dans toutes les aventures, avec une témérité des plus dangereuses.

Rien qu’à voir la façon dont il parlait à Régine, et l’air dont celle-ci l’écoutait, Dubreuil pressentit qu’il allait se commettre dans ce petit coin chaud, capitonné, défendu contre les courants d’air par un paravent japonais, une de ces sottises épouvantables que rien ne peut réparer, et qui causent des catastrophes.

Il s’avança vers ce coin privilégié, mais retenu à chaque pas par un fauteuil poussé à la traverse, arrêté par un salut, par un sourire, qu’il fallait rendre, et perdit encore une demi-minute.

Comme il approchait enfin, il entendit la voix un peu aiguë de madame d’Arjac :

– Comment ! vous étiez là-bas en même temps

 

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que mon mari ? Mais alors, c’est vous qui auriez dû me le ramener ! il ne m’a pas parlé de cette rencontre.

– Il ne m’a pas vu, madame, c’est là ce qui explique son silence. J’étais en tenue de voyage ; de plus, je n’étais pas seul, et comme M. d’Arjac était...

– Bonjour, chère madame, interrompit Dubreuil en s’inclinant devant Régine.

Elle lui tendit la main d’un air distrait, et le visage tourné vers Lorrey :

– Vous disiez, fit-elle, que M. d’Arjac...

– ... était avec sa sœur, continua Lorrey ; j’ai cru devoir m’abstenir.

– Avec sa sœur ? s’écria Régine.

Sa voix perçante détonna si fort sur le murmure assourdi des causeries que tout le monde leva la tête et écouta.

– Voilà comment se font les légendes ! commença Dubreuil en riant.

Avec l’aplomb merveilleux de la sottise,

 

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Lorrey lui coupa la parole.

– Je vous affirme qu’il était avec sa sœur ; je les ai rencontrés ensemble, il lui donnait le bras.

– Mais, fit Régine de sa voix la plus aiguë, mon mari n’a jamais eu de sœur !

Un tel silence se fit dans le salon que le bruit d’un éventail tombé sur le tapis y produisit l’effet d’un coup de tonnerre.

– Lorrey aura pris la charitable hôtesse pour une belle inconnue, fit Dubreuil ; il a des yeux de lynx, ce voyageur ; il est capable de découvrir une femme du monde sous le vêtement national d’une bourgeoise d’Elseneur.

– Je vous affirme... commença Lorrey.

Tout à coup il eut conscience des regards fixés sur lui, et le sentiment d’une responsabilité inconnue tomba sur ses épaules.

– Je puis m’être trompé, balbutia-t-il ; du moment où d’Arjac n’a pas de sœur, c’est que je me suis trompé...

Dubreuil entama le récit d’une anecdote étrange, toute fraîche, du jour même, et les

 

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conversations reprirent à demi-voix, mais elles avaient changé d’objet.

Régine, absorbée dans une pensée méchante, regardait devant elle d’un air haineux.

– Monsieur Lorrey, fit-elle, lorsque le bourdonnement des causeries put couvrir sa voix, comment était-elle, cette sœur de mon mari ?

– Je ne saurais vous dire...

– Mais puisque vous l’avez vue...

– De dos seulement...

Lorrey souffrait horriblement. Il regarda Dubreuil, qui le foudroyait du regard, et eut une inspiration du ciel.

– Elle était plutôt petite que grande, dit-il, pas très mince, un peu lourde...

Cette contrepartie exacte du portrait de Valentine valut au malencontreux orateur un clin d’œil imperceptible d’approbation de la part de son juge.

– Je suis un peu myope, vous savez, conclut-il, et puis de dos... Ces gens-là parlent très mal le

 

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français ; on ne comprend rien à ce qu’ils vous disent...

– Oui, oui, essayez de vous rattraper, fit madame d’Arjac avec un sourire si cruel que Dubreuil en eut le frisson. Vous ne vous en dédirez pas, quoi que vous fassiez maintenant !

Le salon se vida peu à peu. Quoique le bois se fût tassé dans la cheminée en un grand monceau de braise, on eût dit qu’un froid glacial y avait pénétré par quelque fissure imperceptible.

Lorrey s’était dérobé des premiers ; Dubreuil sortit le dernier, espérant quelque hasard qui lui permettrait d’intervenir ; mais au moment où la pendule sonnait sept heures, il fut contraint de se retirer.

Comme il descendait l’escalier, une idée lui vint. Il releva le collet de son paletot et se mit en faction devant la porte, sous une fraîche petite pluie fine, qui le pénétrait jusqu’aux os. Après vingt minutes d’attente, qui lui avaient paru longues, il fut enfin récompensé de sa patience.

Une voiture de place s’arrêta, et René qui en

 

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sortait se mit en devoir de payer le cocher.

– Non, fit Dubreuil en lui retenant le bras ; retournons vers le centre, j’ai à vous parler.

D’Arjac avait tressailli ; il obéit docilement, et la voiture redescendit les Champs-Élysées.

– Lorrey a fait sa bêtise, continua Dubreuil ; il a dit à madame d’Arjac en ma présence que vous étiez là-bas avec votre sœur. Je n’ai pas pu empêcher cela. Après, il a fait ce qu’il a pu pour réparer sa faute, – mais dix personnes l’avaient entendu ; ceci, c’est la faute de madame d’Arjac, qui l’a crié tout haut. Sans elle, tout pouvait encore s’arranger.

René se prit le front dans ses mains.

– Voyons, fit son ami en le secouant affectueusement, il ne faut pas vous désoler ; cherchons plutôt les moyens de remédier au mal. D’abord, vous n’allez pas rentrer chez vous. D’où venez-vous ?

– De chez madame Moissy.

– Dîne-t-elle chez elle ?

– Oui

 

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– C’est bon. Je vais aller la chercher ; j’ai une vieille amie, qui adore le théâtre ; je la prendrai en passant, et nous allons nous étaler effrontément tous les trois au Gymnase ou aux Variétés, dans une loge bien en vue. Vous, prenez le chemin de fer pour quelque part... un endroit où vous n’allez jamais. Vous ne reviendrez que demain ou après.

– Pourquoi ? demanda René abasourdi.

– Pour vous faire un alibi. Madame d’Arjac va chercher. Laissez-la chercher ; elle vous fera une scène, laissez-la faire en haussant les épaules. Et surtout, d’ici longtemps ne commettez aucune imprudence qui puisse donner l’éveil.

Pendant que Dubreuil parlait, René se demandait comment il ferait pour vivre plus d’un jour sans voir Valentine ; la pensée qui le dominait était que le surlendemain ils ne pourraient pas aller à Orléans. Dieu sait maintenant quand ils pourraient se voir en liberté.

Sous ce coup qui le frappait, d’Arjac semblait si incapable de penser et d’agir par lui-même que Dubreuil eut pitié de lui.

 

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– Dînons ensemble, dit-il, et puis je vous conduirai à quelque gare.

– Versailles, fit René, c’est moins loin. Je n’ai pas le courage d’aller plus loin aujourd’hui.

– Soit. Mais dînons vite. Et demain, en revenant, allez droit chez moi. J’y serai de quatre à cinq heures.

Leur repas fut lugubre, malgré toute la bonté et la prévoyance de Dubreuil. Enfin, celui-ci déposa son ami devant la gare Saint-Lazare, et s’en retourna bien en hâte chez madame Moissy.

Elle fut effrayée de le voir, à cette heure inusitée, et son premier regard demanda s’il était arrivé un malheur.

– Je vous enlève, nous allons au théâtre, fit Dubreuil avec une feinte gaieté. Mettez vite un chapeau, dépêchez-vous.

Elle ne fit pas plus d’objections que René ; elle comprenait que cet homme n’était pas venu pour le plaisir de passer une soirée avec elle dans un théâtre.

Quand ils furent en voiture, il la mit en un mot

 

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au courant de la situation, et elle ne témoigna ni fausse honte, ni pruderie inutile.

Ils se comprenaient d’ailleurs depuis longtemps.

– Voilà ce qu’on gagne à se faire sœur de charité, conclut Dubreuil avec une délicatesse infinie. Dès que vous avez eu guéri notre ami, vous avez voulu le rendre à sa famille...

– C’est moi qui ai envoyé le télégramme à madame d’Arjac, répondit Valentine simplement ; si je lui avais demandé son avis, il n’aurait pas consenti.

– Précisément ; eh bien, c’est là ce que madame Régine pardonnera le moins à la dame d’Elseneur. Elle n’acceptera pas qu’une autre ait rempli son devoir à sa place. S’il s’agissait d’une escapade, ce serait moins grave ; mais une affection sérieuse et profonde, basée sur l’estime... Diable ! c’est cela qui est pervers !

La vieille amie de Dubreuil, prévenue pendant le dîner, les attendait dans la loge dont un garçon du restaurant avait été retirer le coupon. Ils eurent

 

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la chance d’être vus par plusieurs personnes de leur monde, qui ouvraient un peu de grands yeux en voyant la sévère madame Moissy en compagnie d’un jeune homme si brillant.

– On va faire des commentaires sur vous et moi, dit Dubreuil à Valentine en lui mettant son manteau, mais tout vaut mieux que ce qui est à craindre.

– Cela m’est parfaitement égal, répondit-elle.

En ce moment, pour épargner une angoisse à René, elle si soucieuse du monde jadis, se fût affichée avec n’importe qui.

Elle rentra chez elle navrée et vaillante, prête à faire face à tous les périls. Un instant elle eut envie de reprocher à Dubreuil d’avoir voulu ménager les choses. Il aurait dû tout simplement lui envoyer René, et ils seraient partis ensemble, ouvertement, cette fois, sans souci du scandale...

Puis elle se dit qu’après tout, leur ami avait agi sagement. S’ils parvenaient à détourner les soupçons, bien des maux seraient épargnés ; la fuite leur resterait toujours comme ressource

 

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suprême, et René était si peu en état maintenant de supporter des fatigues et des dangers !

En pensant à sa faiblesse, à sa fatigue, elle avait pour lui la pitié d’une mère pour un enfant malade. Toute la tendresse de son cœur s’en alla cette nuit-là vers le cher absent, qui se lamentait loin d’elle, et quoique loin l’un de l’autre, ils ne furent pas séparés une minute.

 

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XXXI

 

La matinée du lendemain fut terrible pour Valentine. L’attente d’une catastrophe est quelquefois plus douloureuse que la catastrophe elle-même.

Vers deux heures, au moment où, lasse d’évoquer des craintes pour les conjurer l’instant d’après, elle venait de prendre un livre, en se jurant de le lire en entier sans bouger, pour se forcer à la patience, elle entendit sonner. Aussitôt la voix de madame d’Arjac résonna dans l’antichambre.

Valentine se leva brusquement. Si Régine savait tout ? Eh bien, tant mieux ! Désormais, elle aurait le champ libre. En ce moment, l’estime du monde, la considération, l’honneur, ces biens dont elle avait été jadis si friande, lui paraissaient puérils et ridicules, en comparaison de la seule chose vraie : l’amour et la présence de René.

 

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– Ah ! ma chère amie, s’écria madame d’Arjac, qui entra comme un tourbillon et se précipita dans les bras de Valentine, si vous saviez comme je suis malheureuse ! On n’a pas idée de ces choses-là ! Mon mari me trompe indignement.

Madame Moissy s’était préparée à bien des éventualités, mais pas à celle-là.

– Asseyez-vous donc, dit-elle au hasard. Vous avez monté l’escalier trop vite.

Régine obéit machinalement, sans arrêter le cours de ses épanchements.

– Mon mari me trompe, reprit-elle. Ah ! si l’on savait ce qu’est le mariage quand on se marie, comme on resterait fille plutôt que de s’exposer à de pareilles horreurs ! Figurez-vous, ma bonne amie, que pendant mon séjour à Trouville, sous prétexte de voyager, il vivait avec une femme qu’il faisait passer pour sa sœur !

Madame Moissy, très pâle, écoutait en silence, les mains croisées devant elle, se demandant ce qu’elle allait entendre.

 

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– Il n’a pas eu honte de m’imposer cet outrage, continua Régine. Quand l’univers entier sait qu’il n’a pas de sœur ! Eh bien, si j’avais été le chercher là-bas, j’en aurais appris de belles ! qui sait ? Il n’a même pas été malade du tout, peut-être ; et puis ce télégramme, dont il a fait tant de bruit, c’était encore pour me mieux tromper ! Il savait que je ne viendrais pas !

– Comment pouvait-il savoir cela ? demanda froidement Valentine.

Régine sourit subitement et s’empêtra dans sa réponse.

– Il savait que je ne pouvais pas quitter ma maison et mes enfants, en pleine saison, pour faire un voyage difficile et ennuyeux...

Valentine ne quittait pas des yeux la jeune femme, qui s’embrouillait de plus en plus.

– Enfin, je ne crois pas un mot de cette maladie...

– Vous avez tort, dit madame Moissy. Je n’ai pas vu M. d’Arjac lors de son arrivée à Trouville ; mais si j’en juge par son apparence

 

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actuelle, il me paraît avoir été sérieusement éprouvé.

Régine prit feu comme une pièce d’artillerie.

– Éprouvé ! Et quand il le serait ? La belle affaire ! Il n’aurait que ce qu’il mérite ! Cet être indigne, croyez-vous qu’il a osé me maltraiter, me contraindre à lui demander pardon à genoux...

– Vous l’aviez donc offensé ? demanda Valentine, dont le visage se couvrit de rougeur à cette pensée.

– Je lui avais dit... Peu importe ce que je lui avais dit. Est-ce qu’un homme comme il faut est excusable d’user de violence envers une femme ? Non, voyez-vous, ma chère amie, il y a des choses qu’on ne peut pas supporter.

Elle pressa ses lèvres l’une contre l’autre et regarda droit devant elle avec une expression de haine concentrée.

– Mais... que voulez-vous faire ? demanda Valentine un peu après.

– Ce que je veux ? s’écria Régine avec une explosion de colère ; trouver cette femme, savoir

 

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qui elle est... si c’est une vulgaire cocotte... alors, ma vengeance m’échappe... mais si c’est une femme qui ait quelque chose à perdre, je la démasquerai et je la traînerai dans la boue !

Tout à coup elle se tourna vers Valentine, qui l’écoutait toujours immobile.

– Vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère ? C’est en de semblables occasions que les femmes doivent se prêter main-forte ! Je sais bien que vous avez d’anciens liens d’amitié avec M. d’Arjac ; mais dans une occasion comme celle-ci, vous ne pouvez faire autrement que de vous mettre avec moi. Vous savez ce que c’est, vous, que d’être trompée et outragée ; M. Moissy vous en a fait voir d’aussi dures ; vous me comprenez, vous !

La fureur de Régine se fondit en un flot de larmes, et elle tomba sur le cou de Valentine, qui la remit sur son siège avec quelques paroles de compassion qu’elle arracha à grand-peine à son sentiment des bienséances.

– Écoutez, chère madame, dit-elle à Régine, quand celle-ci, enfoncée dans le fauteuil, eut

 

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couvert ses yeux dans son mouchoir, pour sangloter plus à son aise ; vous m’avez dit plus d’une fois que votre mari serait plus aimable à vos yeux s’il n’était pour vous qu’un étranger. Pourquoi vous fâchez-vous si fort au moment où il prend vos paroles à la lettre ?

– Je ne veux pas qu’on me trompe ! s’écria Régine ; c’est vrai que je ne l’aime pas, et que sa présence m’est plutôt désagréable ; mais si le monde se moque de moi, cela me fait une situation intolérable, et c’est ce que je ne puis supporter !

– Oui, pensa Valentine, vous voulez avoir tous les droits, et vous laissez tous les devoirs à votre mari. Ce n’est pas vous qui avez inventé ce système ! Les despotes de tous pays s’en sont servis bien avant vous !

– Je ne pense pas que mon mari, sachant les liens d’amitié qui nous unissent, ose se présenter chez vous après un pareil esclandre ; mais s’il venait se plaindre de moi, j’espère bien que vous le relèverez comme il faut, reprit Régine, qui rajusta son chapeau, son voile et ses gants.

 

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Elle avait assez pleuré, cela commençait à l’ennuyer ; et puis cette madame Moissy était une femme froide, qui ne comprenait rien aux élans du cœur.

– Vous m’aiderez, n’est-ce pas, chère ? dit madame d’Arjac en se levant. Nous découvrirons cette femme artificieuse qui m’a volé le cœur de mon mari... Voilà le malheur d’être riche, on est épousé pour son argent...

– Vous ne pensez pas cela ? fit Valentine en se redressant de toute sa hauteur.

Régine eut un peu peur. Au fond, comme tous les despotes, elle était lâche et reculait volontiers devant la colère qu’elle avait allumée.

– Je ne veux pas dire que M. d’Arjac m’ait épousée uniquement pour ma dot, dit-elle ; mais enfin, ce qu’il y a de sûr, c’est que voilà un scandale irréparable...

– Avez-vous prié de se taire celui qui vous a mise au courant ? demanda madame Moissy, profondément dégoûtée.

– Moi ? non ! je n’y ai pas pensé. Et puis, à

 

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quoi bon ? Ces choses-là se savent toujours. Adieu, ma chère amie ; je compte beaucoup sur vous.

Elle n’osa embrasser Valentine, dont la visible froideur la mettait mal à son aise ; mais elle lui serra énergiquement la main, et se retira, avec force petits signes d’amitié.

Quand elle fut sortie, madame Moissy resta un instant immobile, comme écrasée sous le poids d’une honte qu’elle n’avait pas soupçonnée. Pour cette âme droite, le rôle qu’elle venait de jouer, tout silencieux et négatif qu’il eût été, semblait une dégradation.

L’abîme moral qui la séparait de Régine ne la consolait pas. La vue de l’infériorité des autres n’est un sujet de joie que pour les âmes inférieures. Valentine s’accouda à la table et, la tête dans ses mains, pleura amèrement.

Que n’avait-elle conservé ce qui la rendait si fière, cet amour sans remords, où le passé avait été purifié par la souffrance, où le présent, si douloureux qu’il fût, était désormais sans tache ! Pourquoi tout à l’heure n’avait-elle pas pu

 

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chasser cette femme lâche et méchante ? Pourquoi n’avait-elle plus le droit de regarder le monde en face en lui criant : Vous avez beau mentir et nous calomnier, nous sommes innocents !

Hélas ! si elle avait fait cela, dans la sincérité de son âme, le monde se fût moqué d’elle et eût répondu : « Ou ce n’est pas vrai, ou vous êtes deux imbéciles ! »

Le monde n’aime pas qu’on ait trop de courage : au lieu de soutenir ceux qui luttent, il les écrase de ses railleries tant qu’ils combattent, pour les achever sous son mépris quand ils succombent.

Madame Moissy resta longtemps accablée ; le jour baissait, elle ne s’en apercevait pas. Un coup de sonnette la réveilla comme en sursaut, La porte s’ouvrit, la bonne apporta une lampe, et René entra.

– Je suis venu, dit-il quand ils furent seuls, parce que je ne pouvais vivre sans te voir. Je sais que ma présence est un danger, mais n’importe quel danger est préférable à ce que je souffre loin

 

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de toi. Je n’ai pas fermé l’œil un instant de la nuit.

Il était si pâle et si défait qu’il semblait prêt à s’évanouir.

– Laisse-moi dîner ici, fit-il pendant qu’elle lui avançait un fauteuil. Je crois que je n’ai rien mangé aujourd’hui... Je ne sais plus... Je rentrerai chez moi ensuite... Je n’ai pas le courage de revoir cette femme assise en face de moi, à table devant les domestiques ; je sais bien qu’après il faudra toujours en venir à nous quereller, mais néanmoins cela m’aura été épargné !

Valentine sortit et donna des ordres, puis revint auprès du fauteuil où d’Arjac s’était affaissé. Elle écarta les boucles de ses cheveux et le baisa sur le front, à cette place qu’elle affectionnait. Il l’attira à lui.

– Tu sais que tu es tout pour moi ! lui dit-il avec un effort qui ressemblait à un sanglot.

Elle le pressa sur son cœur navré.

– J’ai pensé toute la nuit, dit-il, que si nous nous en allions...

 

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– Veux-tu ? fit rapidement Valentine en se dégageant, prête à partir s’il disait un mot.

Il secoua tristement la tête.

– J’ai pensé précisément que nous en aller, c’était donner un démenti sanglant à ce passé si douloureux, qui est notre gloire, Valentine ! Nous en aller aujourd’hui, c’est laisser dire que tu m’as marié pour cacher notre amour, que nous avons sacrifié une innocente jeune fille... Régine victime, vois-tu cela ? que nous sommes des êtres vicieux et pervers... Nous ne sommes plus un homme et une femme qui s’aiment et s’enfuient ensemble, nous sommes deux misérables comédiens, qui avons trompé le monde pendant des années, et que le monde démasque enfin...

– Cela m’est égal, fit doucement Valentine. Si tu le veux, je suis prête à partir.

– C’est pour ne jamais rentrer dans la société ; je ne reverrais jamais mes pauvres petits enfants...

Valentine laissa tomber devant elle ses mains jointes, et ses larmes coulèrent lentement le long

 

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de ses joues.

– Si tu le veux pourtant, nous partirons, dit-il faiblement ; mais si nous pouvions cette fois encore conjurer l’orage... Ah ! je suis bien fatigué.

Il ferma les yeux avec un geste si découragé que madame Moissy sentit son cœur se fondre en pitié.

Qu’il avait changé, en peu d’années ! Elle le revoyait encore, jeune et plein de vie, le jour où il lui avait dit qu’il l’aimait. Ce n’était pas seulement lui qui avait changé, tout avait changé autour d’eux. Et là où ils avaient eu tant de joie, il n’y avait plus maintenant que des ruines.

Elle s’assit doucement près de lui, et prit une de ses mains, qu’elle garda dans la sienne.

– Ma vie n’a pas été heureuse, fit René sans ouvrir les yeux. Il parlait comme en rêve, d’une voix affaiblie. Enfant, je n’étais pas aimé. Quand j’ai perdu mes parents, je me suis trouvé tout seul, et je ne me sentais pas plus seul qu’auparavant, tant mon enfance avait été

 

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pénible. Jeune homme, j’étais trop sérieux, trop triste ; j’avais de bonnes relations, mais je n’avais pas d’amis. Je t’ai rencontrée, tu as été tout pour moi ! Te dire ce que tu as été pour moi, c’est impossible ! Tu as apporté dans ma vie tout le soleil qu’elle n’avait pas eu. À partir de ce moment où tu m’as aimé, j’ai été un autre être, confiant, heureux, à qui tout paraissait doux et facile... Et puis, tu t’es retirée de ma vie... Je sais bien que ce n’était pas ta faute, mais si tu savais comme cela m’a semblé dur ! Ce qui était le plus cruel, c’était de ne plus croire en toi ! Lorsque j’ai compris ton dévouement, tout m’est revenu, la confiance et l’espoir... Et pourtant nous étions séparés... Dis, est-ce que tu crois que si l’on savait comment nous nous aimons, on pourrait admettre que nous avons vécu des années en nous adorant, et en restant seulement amis ?

– Non ! fit tristement Valentine.

– C’est presque dommage qu’il n’en soit plus ainsi, continua-t-il, et pourtant... Non, ce n’est pas vrai ! s’écria-t-il en retrouvant soudain son énergie. Non, tu es à moi, et maintenant que tu es

 

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à moi, je dois te défendre et te protéger... Ah ! oui ! Cela vaut mieux ainsi.

Il la tenait embrassée, elle lui rendit son étreinte.

– Tout avec toi, dit-elle, et rien sans toi. Quoi qu’il arrive, nous n’avons plus qu’une destinée. Ce que tu voudras, je le voudrai ; dispose de ma vie.

Ils dînèrent paisiblement, comme de vieux amis, en causant de choses anciennes. Ils évitaient tacitement tout ce qui avait rapport aux événements accomplis depuis la lettre de Moissy. Tous deux avaient besoin de calme et de bien-être. Cette heure fut une des plus douces de leur vie.

Valentine suivait sur le cadran l’aiguille de la pendule, qui se rapprochait de plus en plus du chiffre qu’elle avait fixé pour leur séparation. Quand neuf heures sonnèrent, elle se leva et mit ses deux mains sur les épaules de René.

– Il faut t’en aller, lui dit-elle, pendant que son cœur débordait de compassion pour le pauvre être

 

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brisé qui était devant elle, en pensant à l’assaut qu’il allait subir. Tu vas entrer chez toi ; que ce soit ce soir ou demain matin que tu aies à supporter la scène que tu redoutes, sois vaillant et pense à moi. Pourvu que tu sois heureux et tranquille, le reste m’importe peu. Nous ferons ce que tu voudras. Ne donne pas à cette femme le plaisir de te voir vaincu.

René lui prit les deux mains et la regarda dans les yeux.

– Pour toute la vie ? demanda-t-il.

– Au-delà de la vie ! répondit-elle.

Il sortit d’un pas ferme. Elle lui avait insufflé sa propre volonté, son énergie et son courage.

Tout en marchant pour rentrer chez lui, il se répétait la dernière parole de son amie : Au-delà de la vie.

En effet, on peut s’aimer au-delà de la vie, en suivant avec une constante sollicitude tout ce qui se rattache à l’être aimé qu’on a perdu ; on l’aime encore dans ses enfants, dans sa mémoire, dans son honneur.

 

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Si quelque catastrophe l’emportait, René sentait que Valentine ne cesserait pas de l’aimer pour cela.

Il pensa soudain avec un flot d’émotion à ses pauvres petits enfants, à peine en état de le reconnaître, déjà malheureux sans le savoir, privés de la tendresse maternelle dont les petits ont tant besoin pour croître et se développer...

– Quelle mère Valentine aurait été pour eux ! pensa-t-il. Elle qui n’est qu’amour et dévouement !

Il arriva chez lui en ce moment. Une dernière fois sa pensée s’envola vers son amie, l’unique amie de son existence, l’unique joie qu’il eût connue ; cette pensée fut une prière vers elle et pour elle.

Puis il entra.

Il alla droit à sa chambre. On n’y avait pas fait de feu ; une atmosphère lourde et froide tomba sur les épaules de René et lui donna le frisson. Il sonna ; la femme de chambre vint et alluma le feu, mais le frisson lui resta.

 

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René n’osait questionner. Tout innocent qu’il fût de la faute dont l’accusait sa femme, puisque, à l’époque où elle lui reprochait de l’avoir trompée, il était en réalité au plus fort de la lutte et en sortait encore une fois vainqueur, sa culpabilité récente pesait sur lui Et puis, à force de s’entendre dire qu’il est coupable, le plus innocent finit parfois par se demander si en réalité il n’a point commis quelque crime. René possédait une de ces âmes timorées, qui ont toujours peur de mal faire, et qui ne sauraient jouir d’un bonheur criminel, car leur conscience ferait de leur vie un véritable martyre.

Il resta ainsi frissonnant, inquiet, avec la sensation d’une douleur sourde dans tout son être. Les minutes lui paraissaient des siècles ; machinalement, pour employer son temps, il ouvrit son bureau et regarda quelques papiers.

Ses affaires avaient toujours été parfaitement en règle ; il tenait à honneur, ayant un revenu suffisant, de ne jamais le dépasser. Il feuilleta un carnet de dépenses et le referma. Rien là ne pouvait l’intéresser. Il ouvrit un autre tiroir ; là se

 

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trouvaient des lettres, quelques papiers de famille, un portrait de Valentine, telle qu’elle était aux beaux jours du commencement de leur tendresse. Il avait brûlé ses lettres lorsqu’il s’était marié, dans un mouvement de colère, mais il n’avait jamais pu trouver le courage de détruire ce portrait qui lui rappelait tant de choses. Il le regarda un instant, ému au souvenir de son bonheur passé, puis, tout à coup, avec un geste brusque et presque brutal, il le jeta dans les flammes... Rien ne devait compromettre Valentine, pas même ce portrait qui eût pu sembler un gage banal d’amitié... Quant aux rares lettres qu’il avait reçues d’elle récemment, il les avait brûlées à mesure.

Au même moment, on frappa, et sans attendre sa réponse, Régine entra.

Ils se mesurèrent de l’œil, et chacun vit que la bataille serait chaude.

– Je connais vos secrets, fit madame d’Arjac en avançant jusqu’au milieu de la chambre.

– Je le sais, répondit-il ; vous croyez savoir quelque chose, et vous ne savez rien.

 

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Ils étaient tellement emportés dans le mouvement de leur colère que les formules ordinaires de la politesse n’existaient plus pour eux.

– Je saurai ce que je veux savoir, fit Régine en serrant les dents, et je saurai m’en servir.

René quitta la cheminée, où le portrait de Valentine achevait de se consumer, et fit un pas vers elle.

– Parlez franchement, lui dit-il, que me reprochez-vous ?

– Ce que je vous reproche ? s’écria Régine dont les mains tremblaient de fureur. D’avoir trahi la foi conjugale, d’avoir fait de moi un objet de risée aux yeux du monde, d’afficher une maîtresse... de me quitter pour voyager avec elle, au risque de vous faire bêtement surprendre, comme c’est arrivé. Lorsqu’une jeune fille apporte à un homme son honnêteté, son amour et sa fortune, elle a le droit d’attendre autre chose que cela, monsieur !

– Vous venez encore de dire un mot de trop,

 

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fit René avec un calme qui le surprit lui-même. Ces malheureuses allusions à votre fortune, que vous ne pouvez éviter, gâteraient la meilleure des causes. Pour votre amour, il a été si vite passé que vraiment ce n’est guère la peine d’en parler. Quant à l’honnêteté, je vous prie de croire que je suis galant homme, et je ne vous en ai jamais donné de meilleure preuve qu’en vous parlant ici comme je le fais. Allons au fait : que voulez-vous ?

Régine fut secouée de la tête aux pieds par un tel mouvement de colère que ses bracelets s’entrechoquèrent sur ses bras.

– Je veux vous dire ceci, fit-elle d’une voix rauque, qui par moments s’arrêtait tout à fait dans sa gorge, sous l’empire de sa fureur : Vous m’avez trompée, vous avez vécu avec une femme dans cette ville de Danemark, vous ne nierez pas cela.

– Je ne le nie pas, dit René d’une voix ferme.

– C’est votre maîtresse ?

– Elle n’était pas ma maîtresse.

 

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Régine le regarda avec dédain.

– Je vous affirme sur l’honneur qu’elle n’était pas ma maîtresse, répéta-t-il.

– Vous mentez, dit-elle.

Il s’élança sur elle, prêt à la jeter une seconde fois à genoux, puis il s’arrêta.

Continuer : partie 3 sur 3