Une Trahison

Henry Gréville · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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Une Trahison

Chapitre XVII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le soleil d’une belle après-midi d’été s’escrimait contre la façade de la maison de Broye, et ruisselait sur les parterres pleins de mouches bourdonnantes. À l’intérieur, dans le haut salon aux persiennes closes, régnait une délicieuse fraîcheur. Une seule fenêtre au nord envoyait une nappe de lumière sur la chaise longue où Régine était étendue. Dans son peignoir recouvert de valenciennes, elle avait l’air d’une de ces boîtes de baptême somptueusement ornées, où une fraîche figure d’enfant émerge d’un fouillis de rubans et de fanfreluches. Elle se portait à merveille, à présent, mais elle se fût bien gardée de le dire : ne valait-il pas beaucoup mieux se faire plaindre jusqu’au bout et conserver les privilèges d’une chère petite malade à qui l’on ne peut rien refuser ?

 

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Jacques Bérard, assis dans un bon fauteuil à côté de la chaise longue, ne semblait pas s’apercevoir qu’il fit moins chaud dans le salon qu’au dehors.

Depuis son arrivée en province, Régine s’était attachée à le séduire complètement, faute de meilleure occupation sans doute. Son état ne lui laissant pas la ressource de ses grâces de jeune fille, elle l’avait pris par la pitié. Bérard se disait de plus en plus que jamais il n’eût pu acclimater à ses habitudes rustiques cette jolie fleur mondaine, et que certainement d’Arjac était pour elle un mari plus convenable que lui. Mais, à côté de cette concession, que de regrets ! regrets qui se traduisaient par de gros soupirs et un malaise évident. Dans toute cette fraîcheur, il étouffait, et la malicieuse Régine, qui s’en amusait, continuait à lui parler de sa voix dolente, avec ses sourires languissants.

– Alors, vous dites que vos melonnières ne vous ont pas réussi cette année ? faisait Régine d’un air préoccupé, comme si les melonnières avaient été une affaire d’État.

 

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– Oui, disait Jacques, la grêle m’a cassé beaucoup de cloches, et les taupes ont dévasté mes châssis.

– Les taupes ? fit Régine en levant ses sourcils. Et, dites-moi, à propos ! avez-vous eu beaucoup de roses ?

Jacques ne saisit pas l’à-propos, mais répondit :

– Mon jardinier s’occupe de ça ; moi, je ne sais pas.

René entra à ce moment de la conversation ; sa femme cligna un peu des deux yeux pour mieux le reconnaître, jeta son bras droit par-dessus l’appui de la chaise longue, et, effleurant de ses doigts délicats la manche du veston en cheviotte que portait Bérard, dit avec âme :

– Cher voisin, vous devez avoir des soirées splendides, après le coucher du soleil, sur votre coteau, d’où la vue est si belle ?

– Oui, répondit Jacques, pas mal ; mais le coteau est trop exposé au vent, et cela ne vaut rien pour la vigne.

 

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– Quoi qu’il lui dise, pensa René, elle trouvera toujours moyen de lui répondre quelque chose ; voilà une heure qu’ils causent ensemble ; la conversation n’est pas encore tombée, je suis bien tranquille, elle ne tombera pas, quand elle durerait jusqu’au jugement dernier.

Il sortit du salon frais, pendant que Régine entamait en effet son vingt-septième sujet de conversation, et s’en alla sous l’ombrage des châtaigniers et des noyers, dont les feuilles chauffées par le soleil répandaient une âpre senteur.

Il s’enfonça sous la châtaigneraie, au flanc du coteau, et gagna un massif de sapins qui donnait à ce coin du parc une sorte d’avant-goût du Jura voisin. La résine perlait aux troncs en gouttelettes blanches semi-transparentes, aux tons doux comme ceux d’une opale. Machinalement, il en prit une entre ses doigts... Mal séchée, elle s’écrasa, lui laissant un parfum pénétrant qu’il ne pourrait plus chasser de longtemps...

Souvent pendant leur séjour en Suisse il avait monté avec Valentine le long des coteaux arides

 

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où les pins seuls pouvaient croître ; foulant aux pieds l’épais tapis des aiguilles tombées couleur de tan, qui leur faisaient un marcher moelleux, ils étaient arrivés à quelque clairière chauffée par le soleil comme un vase en ébullition ; l’acre senteur résineuse s’imprégnait dans leurs habits au point que, longtemps après, en ouvrant une armoire, ils reconnaissaient le vêtement à son odeur et se disaient en souriant : Te souviens-tu ?

La gouttelette de résine écrasée entre ses doigts ramenait toutes ces choses devant l’esprit attristé de René, comme une procession fantastique qui défile dans un rêve et qu’on ne peut chasser...

C’était bien vrai, ce qu’avait dit Dubreuil, le soleil s’était retiré de sa vie !

On vit, quand il n’y a pas de soleil ; pendant des mois, les nuages couvrent le ciel, et le jour blafard pénètre tristement au fond des appartements assombris. La vie n’en continue pas moins son cours : les trains partent, les gens vont à la Bourse, on souscrit et l’on paie les billets à ordre, les enfants vont en classe, les ménagères

 

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commandent le dîner, les libraires mettent en vente des livres nouveaux, et le grain germe sourdement dans la terre. On vit, mais tout est triste et glacé, parce qu’on ne voit pas le soleil.

C’est ainsi que vivait René.

Arrivé au taillis des pins, il s’arrêta, s’assit sur une grosse pierre en face de la vallée, où se distinguaient les toits de la maison, les regarda un instant, puis soudain, presque malgré lui, et à coup sûr à son insu, il dit doucement : Ô Valentine, pourtant je t’aime !

Les abeilles sauvages bourdonnaient autour de lui, inquiètes pour quelque ruche ignorée ; des aiguilles sèches tombaient de temps en temps à travers le feuillage grêle des pins, et soudain une chaleur nouvelle réchauffa l’âme de René, en même temps que le soleil lui semblait l’aveugler d’une clarté flamboyante.

– Pourtant je l’aime, s’écria-t-il ; quoi qu’elle ait fait, misérable ou faible, peut-être criminelle, que m’importe ! Je l’aime. C’est cela qui me manquait. Puisque je dois souffrir malgré tout, quoi qu’il arrive, je veux souffrir du mal d’aimer.

 

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Il resta longtemps immobile à cette place qu’il n’osait plus quitter, de crainte de perdre la douceur et l’émotion divine de cette aube nouvelle. Il lui semblait n’avoir jamais aimé, et ouvrir son âme pour la première fois à un sentiment plus fort que le devoir, que l’honneur... Il aimait Valentine quelle qu’elle fût, il l’eût aimée dans la fange ; et en même temps il sentait, il voyait avec les yeux de son âme qu’elle était plus pure que jamais, plus digne d’amour et de vénération, et qu’il l’avait calomniée.

Chose étrange, la joie de l’avoir calomniée et de la retrouver plus digne d’estime que jamais, lui enlevait tout remords.

– Comment ai-je jamais pu, se disait-il avec ivresse, croire un instant qu’elle avait agi autrement que pour le bien ? Comment l’ai-je crue capable d’une trahison ? Était-ce possible ? Il fallait ne pas la connaître. Où avais-je l’esprit ? Mais dis, tu sais bien que je ne l’ai jamais cru ? j’ai feint de le croire, par je ne sais quel amour-propre d’homme, bête et ridicule, mais je ne le croyais pas ; dis, tu le sais bien ?

 

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La chère image qu’il avait devant les yeux ne lui répondait pas, mais elle lui souriait avec la douceur angélique des anciens jours. Tout à coup un bruit de vent dans les branches lui rappela celui du jet d’eau qui tombait en pluie dans le bassin du Palais-Royal, et il sentit dans son âme un remords insondable.

Il l’avait blessée, outragée, sans savoir pourquoi, refusant de la croire. Pourquoi n’avait-il pas voulu la croire ? Disait-elle jamais autre chose que la vérité ?

Son devoir ? Il le voyait maintenant, c’eût été de prendre à partie l’homme misérable dont elle portait le nom, et de le forcer par son mépris à rentrer dans l’obscurité où il avait vécu si longtemps, et s’il résistait, de le tuer sans pitié, comme on tue une bête enragée. Après cela, il eût bien fallu que Valentine consentît à fuir avec lui vers quelque heureuse rive où ils auraient vécu en paix !

Ce n’était pas vrai, elle n’aimait pas le monde, il l’avait accusée de préférer le monde à son bonheur : calomnie ! Depuis qu’elle avait rejoint

 

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cet indigne mari, elle vivait obscurément, ne voyant personne, n’allant nulle part, et trouvant moyen de se faire une Thébaïde dans les villes d’eaux les plus fréquentées.

Elle s’était donc sacrifiée ? Évidemment.

Pour qui ? pour lui. Revenant à son ancienne idée, qu’elle ne pourrait achever près de lui le cours de la vie, elle avait cru trouver dans Régine la femme idéale qui apporterait à celui qu’elle aimait par-dessus tout les meilleures garanties de bonheur. Dès lors, elle avait accompli son sacrifice avec une telle fermeté, qu’elle l’avait trompée lui-même.

– Ô Valentine ! s’écria-t-il encore une fois, pardonne-moi de t’avoir méconnue, mais jamais je ne t’ai tant aimée.

Et ses larmes coulèrent avec la douceur d’une réconciliation.

Il n’arrêta point de plan de conduite ; certaines situations commandent de vivre au jour le jour, sans prendre de parti. René s’arrangeait d’ailleurs assez de cette manière de voir, qui n’exigeait de

 

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sa part aucun effort violent. Il reprit à pas lents le chemin de sa demeure, plein d’une joie attendrie qui lui faisait paraître la nature entourée pour ainsi dire d’un voile lumineux.

Il rentra au salon et y retrouva Bérard assis près de Régine : seulement il avait changé de fauteuil, et, ainsi que René l’avait prédit, la conversation n’était pas tombée.

M. de Broye rentrait en même temps que son gendre ; il emmena Bérard, qu’il plaignait un peu, dans son for intérieur, d’avoir subi si longtemps la conversation d’une jolie femme, et René se trouva seul avec celle qui portait son nom et qui lui appartenait si peu, si peu...

– Il ne vous a pas ennuyée ? demanda-t-il en déposant machinalement un baiser sur le front que Régine tendait avec un geste plein de coquetterie.

– Qui ? Bérard ? demanda-t-elle ; mais non, il est fort agréable.

René, ne trouvant rien à répondre, se mit au piano et joua la musique la plus insupportable

 

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que sa mémoire voulût bien lui rappeler. C’était un moyen qu’il avait trouvé pour se venger du destin, quand sa femme lui donnait par trop sur les nerfs.

– C’est un mari comme cela qu’il lui aurait fallu ! se dit-il avec une sorte de rage, précisément au moment où Jacques, complètement courbatu par cette longue conversation sans queue ni tête, se disait : Décidément, elle était trop du monde pour moi.

 

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XVIII

 

Comme l’avait prédit Dubreuil, Moissy n’était pas rentré, ni ce jour-là, ni les jours suivants.

Il n’avait pas prévenu Valentine ; pourquoi donc ? N’avait-elle pas été assez désagréable avec lui pour qu’il se donnât le luxe de l’ennuyer autant que cela serait en son pouvoir ? Or, n’est-ce pas toujours fort ennuyeux pour une femme que de ne pas savoir ce qu’est devenu l’homme qui habite toujours avec elle, à plus forte raison quand elle porte le nom de cet homme et qu’elle a des apparences à garder ?

Moissy se promenait donc avec une placidité parfaite sur les quais de Gênes, se demandant quel emploi il ferait de sa soirée. Depuis huit jours qu’il voyageait pour son plaisir, il avait fort écorné son nouveau capital : cela coûte cher de vivre dans les villes où l’on joue ! Il pensait déjà à Valentine, non pas avec remords, ce serait

 

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beaucoup trop dire, mais avec une sorte d’apaisement satisfait, comme on pense, quand on fait une course en voiture à travers des paysages agréables, au but lointain encore, mais certain cependant, où vous attendent le repos et le déjeuner. N’était-il pas sûr, cet excellent homme, d’avoir, grâce aux promesses imprudentes de sa femme, la table et le gîte, aussitôt que la fortune lui aurait été contraire ?

Pour le moment, il avait encore une vingtaine de mille francs dans son portefeuille, et cette diminution de sa fortune lui inspirait une sagesse modérée qui lui procurait quelques émotions philosophiques.

Il se sentait grand d’avoir tant d’argent gagné par ses propres efforts ; il se sentait fort de n’en avoir dépensé que les deux tiers, alors qu’il était environné par tant de tentations ; il réfléchissait aussi à l’instabilité des choses humaines, qui font tour à tour monter si haut ou descendre si bas le même plateau de la balance.

Tout au fond, il s’applaudissait de son intelligence supérieure, qui lui avait inspiré de

 

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rattacher le fil de sa destinée à celui de la destinée de sa femme. Du même coup, il avait consolidé son avenir et rendu à son épouse la situation à laquelle l’appelait la légitimité de ses droits, le tout couronné de la grandeur du pardon. N’était-ce pas là une belle action – et utile ?

Chacun connaît l’histoire de cet homme qui avait résolu de ne plus fumer, et qui, content de s’être tenu parole pendant une journée, se fit présent, vers le soir, d’un bon cigare, afin de récompenser la fermeté de son caractère.

De même Moissy, ayant bien établi par un sérieux débat avec lui-même que s’il voulait s’amuser encore pendant quelque temps sans contrainte et sans blâme, il fallait faire des économies, et enrayer un peu, Moissy dîna à l’hôtel magnifiquement, quoiqu’il fût seul ; mais il aimait la bonne chère, et, vers neuf heures, il s’en alla dans un petit tripot, bien connu de lui, où l’on jouait d’émouvantes parties. Il aimait cela ; les émotions banales de la roulette, du bac et d’autres jeux qu’on joue entre gens du monde lui semblaient fades parfois, et un peu de piment

 

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ne lui déplaisait point.

Mais, comme c’était un homme très prudent, il ne prit sur lui que cinq mille francs. Quand on va dans ces endroits-là, on peut être volé, et puis la prudence est toujours de saison.

Il entra délibérément dans la maison, passa dans une salle où l’on jouait pour de bon, se trouva une chaise non sans peine, et prit place au milieu de la plus jolie société de coquins qui se puisse imaginer. Il n’y avait certainement pas là un honnête homme, ni même un homme qui l’eût été dix ans auparavant. Mais Moissy ne détestait pas cela ; la vue de ces braves gens le grandissait à ses propres yeux : il était au-dessus d’eux de toute la hauteur des apparences qu’il avait su garder.

On jouait un de ces jeux de hasard où rien ne se prouve ; il arrive cependant qu’on y gagne quelquefois. Comment et pourquoi ? C’est un mystère, car si l’homme était logique avec lui-même, on devrait y perdre tout le temps. Mais les joueurs sont superstitieux, et c’est probablement grâce à cela que Moissy vint à gagner après avoir

 

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perdu. Il gagna plusieurs fois avec une chance inouïe ; peut-être était-il du bon côté sans le savoir.

Il mettait ses gains près de lui en tas, à sa gauche, et ajoutait chaque fois une poignée de pièces d’or à son petit monceau.

Un coup important allait se décider : il leva les yeux sur la figure de celui qui tenait les cartes, afin de la surveiller, car il n’avait pas dans ses compagnons une confiance absolue. Au même moment il sentit frôler son bras gauche.

Il regarda vivement et aperçut trois doigts enfoncés dans son or.

Les doigts se retirèrent avec le mouvement mécanique d’un râteau ; mais la main était pleine.

Moissy saisit cette main et se leva en criant :

– Voleur !

Il était indigné : on n’est pas parfait.

À son cri, toute la table ne fit plus qu’un hourvari. Quelqu’un secoua Moissy par les épaules ; sans lâcher la main qu’il tenait, il se retourna, et vit que, dans la bagarre, son tas d’or

 

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avait disparu ; il n’en restait plus que quelques pièces éparses, et encore furent-elles ramassées prestement sous ses yeux.

– Misérables ! s’écria-t-il. Tas de voleurs !

Il leva sa main, frappa quelqu’un au visage et se retourna pour en faire autant derrière lui. Au même moment il sentit une douleur aiguë entre les deux épaules, battit l’air de ses bras et ferma les yeux.

La mêlée était si compacte autour de lui qu’il ne tomba pas tout de suite ; une seconde après, les scélérats qui étaient là sentirent cependant qu’il s’était passé quelque chose de grave et s’écartèrent instinctivement. Alors Moissy tomba sur le parquet, la face en avant.

– Retire donc ton couteau, imbécile ! dit celui qui avait volé à celui qui avait frappé.

Bah ! répondit l’autre, il est pareil à deux mille couteaux qui se promènent sur le port !

Cependant il se baissa et retira l’arme, qu’il essuya soigneusement sur le dos de Moissy. Un flot de sang sortit de la blessure.

 

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– Qu’est-ce qu’on va en faire ? dit quelqu’un.

– Il faut le porter dans la rue, répondit un autre.

– Allez voir au moins s’il n’y a personne dehors. Après une attente d’une heure environ, on prit Moissy sans trop de précaution et on le porta à deux ou trois rues de là, dans un carrefour peu fréquenté.

– Il n’est pas mort ! dit un des porteurs en le déposant à terre.

– Il n’en vaut guère mieux, répondit l’autre. Sauvons-nous.

Une ronde de police, fourvoyée dans ce quartier, trouva Moissy vingt minutes plus tard. Il avait sur lui la note de son hôtel acquittée la veille. C’était d’ailleurs la seule chose qu’on lui eût laissée. Au moyen de cette carte, on reconstitua son identité, et, moins de vingt-quatre heures après, Valentine vit arriver chez elle un fonctionnaire de la police.

Cet homme avait le cœur bon, et voyant devant lui une femme jeune et belle, grave et

 

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triste, il prit des précautions inouïes pour lui annoncer le malheur qui la frappait. Il fit tant de détours qu’elle ne comprenait rien. Enfin, le pressant de questions, elle finit par apprendre que son mari, laissé pour mort, avait été trouvé dans une rue de Gênes, mais qu’il respirait encore.

– C’est bien, dit-elle, j’y vais.

Elle partit sur-le-champ, et arriva avant le soir dans la chambre d’hôpital où gisait Moissy. Il dormait, veillé par un médecin et une religieuse, quand sa femme fut introduite près de lui. Elle le regarda en silence, avec un singulier mélange de pitié, de terreur et de colère.

S’il guérissait, quelle existence mènerait-elle désormais près de lui ? La pensée qu’il pouvait sortir de là changé et renouvelé, faisait passer sur elle un insurmontable frisson. Il inventerait donc jusqu’à la fin de nouveaux moyens de la faire souffrir ?

Et s’il mourait... À cette pensée, tout ce qu’il y avait de généreux en elle se réveilla, et elle s’approcha du lit.

 

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– Vivra-t-il ? demanda-t-elle tout bas au médecin.

Celui-ci fit un geste qui ne laissait point d’espoir. Alors Valentine sentit son cœur plein de pardon, et elle se pencha sur le visage tiré du mourant, qui ouvrit les yeux.

– Il ne peut pas parler, dit le médecin, mais il entend.

– Me reconnaissez-vous ? dit Valentine.

Les yeux de Moissy dirent que oui.

Il regardait sa femme avec une sorte de terreur ; son esprit troublé par la mort prochaine ne s’expliquait pas bien comment et pourquoi elle était là. Il pensait peut-être que c’était une apparition vengeresse.

– Je suis venue vous dire, continua Valentine en s’approchant plus près de lui, que je regrette le malheur qui vous est arrivé...

Elle s’arrêta. Les lèvres du mourant formulaient un mot qu’elles ne pouvaient prononcer, elle le comprit et dit d’une voix distincte :

 

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– Oui, je vous pardonne.

Il ferma les yeux avec un air d’allégement, et l’instant d’après, commença à râler.

– Ne restez pas là, madame, dit le médecin à Valentine.

Elle se laissa emmener.

Moins d’une heure après, on vint lui apprendre qu’elle était veuve.

 

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XIX

 

Veuve... Trop tard !

Dans les grandes circonstances de la vie, si sévère qu’on soit avec soi-même, les convenances se trouvent emportées comme les frêles contractions qui bordent une rive, lorsque le fleuve sort de son lit.

On ne doit pas dire ces choses, on ne doit pas les penser, le monde entier jetterait la pierre à celui, à celle qui oserait exprimer ses opinions avec ce cynisme. Mais qui donc pourrait dire, en présence d’une délivrance comme celle de Valentine, que cet événement n’eût pas dû arriver deux ans plus tôt ?

À quoi donc pensait la Providence, en armant d’un couteau la main d’un joueur de bas étage, si elle ne réparait un oubli de deux années antérieur ?

Mais les deux années s’étaient écoulées,

 

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apportant leur fardeau d’angoisses et d’actions irrémédiables ; Valentine était veuve, et René était marié ; bientôt il serait père ; le gouffre était entre eux, maintenant comme alors. Le seul bienfait qu’apportait le nouvel événement était pour la jeune femme la liberté d’agir à sa guise. Le poids de l’existence de la société de Moissy ne pèserait plus sur sa pauvre âme déjà accablée. Elle pourrait aller et venir dans le monde, retourner à Paris...

Ah ! oui, retourner à Paris. René n’y était pas, mais qu’importe ! L’exil avait assez duré. Revenir à son appartement, y retrouver ses souvenirs, que là du moins rien n’avait profanés, revivre dans cette atmosphère d’amour tendre et passionné, où tout était resté de l’être aimé, jusqu’au jour où, le voyant apaisé, elle pourrait lui parler à cœur ouvert... Il lui rendrait justice ce jour-là ! Elle lui révélerait enfin tout ce qu’elle avait souffert pour lui – lorsque René serait guéri de son amour, lorsqu’il appartiendrait tout entier à la vie de famille... Il serait hors de danger alors, elle parlerait sans crainte, et elle retrouverait son rêve d’autrefois, cette belle amitié digne et

 

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confiante, qui devait les conduire jusqu’au tombeau.

Ils n’en étaient pas là, et avant qu’ils puissent arriver à ce repos de leurs âmes, mille ennuis matériels se mettaient à la traverse.

Il fallait d’abord régulariser l’acte de décès de Moissy. Ce fut Dubreuil qui s’en chargea.

Il ne laissait guère passer de jour sans visiter Valentine dans sa solitude de Nice.

On n’oserait affirmer qu’il fût venu là dès l’abord avec des intentions bien pures.

D’abord, il n’entrait pas dans les idées de Dubreuil d’avoir de projet bien arrêté dans les actions de sa vie. Il prétendait, non sans apparence de raison peut-être, que rien ne gêne plus dans la vie que la préméditation, et que les plus heureux comme les plus habiles sont ceux qui se laissent porter par les événements, au lieu de prétendre les diriger.

Il s’était donc présenté chez madame Moissy, en partie parce qu’il avait pitié d’elle, en partie parce qu’il était curieux de son histoire et peut-

 

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être aussi parce qu’il se disait : On ne sait pas ce qui peut arriver ! Valentine était bien faite pour être aimée ; – la consolerait-on ? ce n’était pas probable, mais enfin on ne savait pas.

Au bout de quarante-huit heures, Dubreuil savait. Il savait que cette âme douce et fière, qui s’était donnée une fois, ne se reprendrait pas ; mais, chose qui eût dû bien l’étonner en parlant de lui-même, son désir de se rapprocher de la jeune femme n’en fut nullement refroidi. Telle qu’elle était, ce serait la plus aimable amie, la relation d’amitié féminine la plus sûre, pourvu qu’on sût se l’attacher par l’estime et le dévouement.

Pour la première fois de sa vie, Dubreuil s’attela sérieusement à une chose qui ne lui rapporterait aucun avantage immédiat, et peut-être rien de plus dans l’avenir, mais cela l’amusait... du moins il le croyait.

Le jour où Valentine reçut la nouvelle du malheur arrivé à Moissy, Dubreuil vint comme de coutume dans l’après-midi ; la servante effarée lui raconta les événements à sa façon. Notre ami

 

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n’hésita pas une seconde. Il se fit conduire à la gare, pesta une heure en attendant un train, sauta dedans avant qu’il fût arrêté, et arriva à Gênes, au moment où la jeune femme, atterrée, se demandait ce qu’elle allait faire.

Dubreuil fut parfait. C’est dans ces occasions-là que les qualités de l’homme du monde sont vraiment précieuses, et arrivent à surpasser les autres plus solides.

Il reconnut Moissy, signa toutes les déclarations qu’on voulut, courut chez les autorités locales, au consulat de France, fit dresser un acte de décès, ordonna les funérailles, empêcha qu’elles pussent donner lieu à quelque manifestation que ce soit, et bien qu’il eût des soupçons très justifiés sur la façon dont Moissy avait reçu le coup mortel, il se garda bien de dire quoi que ce fût qui pût mettre sur la trace des coupables.

– De si braves gens ne doivent pas être inquiétés, se dit-il philosophiquement. Quel malheur seulement qu’ils n’aient pas eu cette idée il y a quelques années !

 

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Trois jours plus tard, Valentine quitta Gênes en vêtements de deuil,. Les gens qui la virent passer, si pâle et si grave, disaient en la plaignant :

– Pauvre jeune femme ! Est-ce un malheur qu’elle ait perdu son mari !

Elle regagna Nice, toujours accompagnée de Dubreuil, qui ne la quitta qu’au seuil de sa maison.

– Qu’allez-vous faire ? lui demanda-t-il la tête nue, pendant qu’elle lui tendait la main en lui disant : Merci.

– Je vais retourner à Paris, répondit-elle.

– Puis-je vous être utile en quelque chose ?

Elle secoua négativement la tête. Une idée vint à Dubreuil.

– Je vais écrire à mes amis de Broye, dit-il ; vous m’autorisez à leur apprendre ce qui vous est arrivé ?

– Je vous en prie, dit-elle, pendant qu’un flot de sang empourprait son visage.

 

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Il la salua respectueusement et la quitta ; elle rentra dans sa maison solitaire et pleura toute la nuit. Mais ce ne fut pas sur son veuvage.

 

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XX

 

Régine était de mauvaise humeur. Elle avait mal dormi, et tout autour d’elle s’en était ressenti ; alors, sa mère l’avait grondée.

Madame de Broye avait pour principe que lorsqu’on a marié sa fille, il ne faut plus se mêler de sa conduite autrement que par des conseils discrets ; mais d’intervention directe point.

En cette occasion, cependant, elle s’était départie de sa réserve ordinaire. C’est que la prudente châtelaine n’eût toléré chez personne ce que sa fille lui faisait endurer depuis quelques jours, et elle s’était fait ce raisonnement :

– Comme mère, je dois garder le silence ; mais comme hôtesse, je dois rappeler aux devoirs qu’impose une bonne éducation, la jeune femme qui les oublie.

En conséquence, elle avait été s’asseoir près de Régine, pendant que celle-ci se faisait coiffer,

 

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et renvoyant la soubrette, elle avait adressé à sa fille une courte admonestation.

Comme on peut s’y attendre, madame d’Arjac avait pris cette remontrance du plus mauvais côté qui se puisse imaginer. Elle avait d’abord regimbé, puis pleuré, puis regimbé de plus belle. Ce que voyant, madame de Broye avait quitté la place avec la majesté dont on ne la voyait jamais se départir, mais blessée au fond du cœur, tout comme la mère la moins majestueuse de l’univers eût pu l’être en pareille circonstance.

La femme de chambre, aussitôt rappelée, achevait de coiffer Régine, lorsque René entra.

– Pas encore prête ? fit-il sans aigreur.

Ce fut le signal d’un orage épouvantable.

René ne savait pas ce que c’est peut-être qu’une scène faite par une femme acariâtre. Tout jeune quand il avait aimé Valentine, il n’avait fait jusqu’alors qu’effleurer le côté féminin de la vie ; son amie lui avait soigneusement épargné non seulement les grands heurts, mais aussi les mille froissements de l’existence en commun,

 

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froissements qu’une femme attentive peut, si elle le veut, amoindrir jusqu’à n’être presque plus sensibles.

L’attaque de Régine le laissa stupéfait et sans défense ; il éprouvait la singulière sensation de quelque chose d’illégal, d’injuste, d’une sorte de violation de son domicile ; une poignée de brigands calabrais coiffés de chapeaux coniques et armés jusqu’aux dents, entrant en plein jour chez lui pour briser ses porcelaines, l’eût moins surpris que cette rage inattendue et sans mesure que sa femme déversait à flots sur lui.

– Nous ne sommes pas seuls ! fut tout ce qu’il put dire.

La femme de chambre qui rangeait çà et là, fort embarrassée de sa personne, se retira discrètement.

Régine n’y prit pas garde et continua à l’accabler de reproches, pour la plupart saugrenus.

Elle ne voulait pas qu’on la grondât comme une petite fille. Elle n’entendait pas que qui que

 

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ce fût lui fît des sermons directs ou indirects. On la connaissait mal si l’on pensait qu’elle était femme à supporter la position dépendante qu’on voulait lui faire...

– Je ne comprends pas, dit René, qui avait eu le temps de se remettre, et qui sentait la colère monter en lui. De quoi vous plaignez-vous ?

Régine s’arrêta. De quoi ? Elle n’en savait rien du tout. La question innocente de son mari avait ouvert les écluses de la mauvaise humeur amassée pendant la semonce de sa mère, et elle avait versé sur la tête de son mari toute l’amertume causée par une autre. Ceci était fort naturel, sans doute, mais elle ne pouvait pas l’avouer à l’homme qui se tenait devant elle, calme et grave, comme un juge. Elle eut recours au procédé ordinaire, si simple que toutes les femmes le devinent d’instinct, du haut en bas de l’échelle sociale : la mauvaise foi.

– Je me plains, s’écria-t-elle, de ce que ma mère et vous, vous soyez d’accord pour me blâmer dans toutes mes actions. Croyez-vous que je ne me suis pas aperçue de votre parti pris de

 

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me traiter en esclave ? Sous votre feinte douceur, vous cachez vos volontés despotiques.

Elle parla tant qu’elle voulut ; René l’écoutait sans mot dire. Lorsque, à bout d’arguments et d’haleine, elle s’arrêta, il prit la parole à son tour.

– La sortie que vous venez de faire, dit-il, est absolument inqualifiable ; c’est pourquoi je ne m’y arrêterai pas. Votre état maladif vous donne droit à quelque indulgence ; c’est une raison pour que je ne vous fasse aucun de ces reproches que vous avez si fort à cœur...

Elle voulait l’arrêter, mais il était en colère pour tout de bon et ne se maîtrisait qu’avec une peine extrême ; aussi fit-il un geste si plein d’autorité, que la jeune femme surprise se tut.

– Ce que je veux vous dire a trait uniquement au côté extérieur de la question. Vous venez de me faire une scène devant votre femme de chambre : c’est une faute contre les convenances, et voilà ce que je ne puis admettre. Quels que soient les défauts que vous me reprochez avec tant de véhémence, vous conviendrez du moins qu’ils n’ont eu jusqu’à présent aucun côté

 

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humiliant pour vous. Si vous m’humiliez devant nos gens, vous détruisez l’équilibre de notre vie.

Régine se mit à pleurer. Cela, c’est le dernier argument.

– Vous ne m’aimez pas ! dit-elle tout en larmes : si vous aviez le moindre amour pour moi, vous n’auriez pas le courage de me dire des choses si dures...

– Je pourrais retourner votre argument contre vous-même, répliqua René. Si vous aviez quelque affection pour moi, vous ne m’exposeriez pas sans aucune provocation à des émotions comme celle que vous venez de m’infliger. Je n’avais pas idée de pareilles choses, Régine. Mon père et ma mère vivaient en paix entre eux, de même que vos parents, et leurs différends, s’il y en avait, ne s’abaissaient jamais jusqu’à la querelle.

– Vos maîtresses ne vous ont donc jamais fait de scènes ? demanda méchamment la jeune femme.

René s’inclina devant elle et sortit sans répondre. Régine, furieuse, se cramponna au

 

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cordon de sonnette et se donna le luxe d’une attaque de nerfs : encore un luxe de femme mariée, celui-là, et que nos mœurs interdisent aux jeunes filles de bonne maison, tout comme la lecture de certains romans.

Comme il descendait l’escalier, il trouva le courrier dans le vestibule. Parcourant d’un doigt discret les diverses enveloppes, il tomba sur une lettre de Dubreuil, et la prit avec un certain intérêt. Ce voyageur lui avait déjà donné une fois des nouvelles de Valentine ; peut-être aujourd’hui, au cours de sa causerie brillante et décousue, jetterait-il encore ce nom, avec un mot, qui apprendrait à René quelque chose sur l’état de cette âme...

Il ouvrit l’enveloppe, parcourut rapidement les premières lignes, et s’arrêta net, au milieu de la grande salle.

« Un événement bien étrange, et que, malgré mon respect pour toutes les convenances, je ne saurais qualifier de fâcheux, vient d’arriver à Gênes. Moissy s’est fait tuer dans quelque vilaine aventure, et je viens de ramener chez elle

 

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madame Moissy, qui part pour Paris, enfin délivrée d’un esclavage qui n’a que trop duré. »

Veuve, elle était veuve ! Libre ! Et lui, le malheureux, il était marié, enchaîné à son tour...

Il monta dans sa chambre et s’y enferma pour lire et relire la lettre.

Ce qu’il pensa, ce qu’il subit, est resté un secret entre sa conscience et lui. Certes, René était un homme scrupuleux sur les questions d’honneur et d’humanité, mais on n’oserait affirmer qu’il n’ait point pensé que la mort seule de sa femme pouvait lui rendre la liberté.

Quant à la quitter, à faire d’elle ce que Moissy avait fait de Valentine, il n’y songea pas. Certaines âmes concevraient plutôt la pensée d’un crime que celle d’une lâcheté.

Lorsqu’il parut devant la famille assemblée pour le déjeuner, l’agitation intérieure qu’il maîtrisait, mais ne pouvait cacher, fut mise par M. et madame de Broye sur le compte de la querelle que lui avait intentée Régine, et dont ils avaient eu connaissance par elle ; car avec

 

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l’inconsistance propre à ces sortes de caractères, elle était allée se plaindre à sa mère des torts qu’elle attribuait à son mari, tout comme en temps ordinaire elle se plaignait à lui des habitudes despotiques de madame de Broye.

Celle-ci examina attentivement le visage de son gendre, et vit qu’il devait avoir reçu en effet un grand coup ; avec sa bonté et son tact exquis, elle s’appliqua à le combler de prévenances, afin de racheter autant qu’il était en son pouvoir les torts que sa fille s’était donnés.

Chacune de ses marques de honte s’enfonçait dans le cœur de René comme une pointe aiguë, en lui rappelant de plus en plus qu’il eût donné sa vie pour oublier ses devoirs envers cette famille et envers la femme qui portait son nom.

Tout à coup, il s’avisa qu’il ne pouvait cacher la nouvelle qui l’avait tant ému. Sans doute il eût préféré que tout autre l’annonçât à sa place. Mais attendre eût été une imprudence. Il se décida donc, et, avec un grand effort sur lui-même, il dit d’une voix claire :

– Dubreuil m’écrit de Nice et m’annonce une

 

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nouvelle bien étrange : madame Moissy a perdu son mari subitement dans des circonstances que Dubreuil ne précise pas exactement, mais qui ne sont pas de nature à faire regretter le défunt.

Il s’arrêta, ne pouvant plus parler, tant son esprit lui représentait avec force tout ce qui aurait pu être s’il avait été libre encore. Tous les yeux étaient fixés sur lui.

– Comment, s’écria Régine, oubliant ses griefs, Valentine est veuve ! Quel bonheur ! Elle va revenir, et nous allons reprendre notre bonne vie d’autrefois !

Elle rougit ; autrefois, c’était avant son mariage, à l’époque où elle désirait tant épouser ce René, qui maintenant ne lui apparaissait plus que comme un accessoire banal et obligé dans sa vie. René reprit :

– M. Moissy a dû être tué, à ce que je comprends, dans quelque guet-apens, ce qui n’a rien d’étonnant, étant donné son caractère.

– Vous le connaissiez donc ? demanda M. de Broye.

 

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– Pas personnellement, se hâta de répondre René, mais madame Moissy m’avait souvent parlé de lui.

– Elle vous faisait donc des confidences ? demanda étourdiment Régine.

Sa mère intervint.

– Vous comprenez bien, mon enfant, dit-elle à sa fille, qu’elle ne pouvait pas vous en faire, mais il était très naturel qu’elle causât à cœur ouvert avec René, qui était pour elle un ancien ami. C’est chez madame Dumont que vous l’avez connue, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en se tournant vers son gendre. Madame Moissy est une femme admirable, que son malheur rendait encore plus intéressante par la dignité avec laquelle elle savait le porter. J’espère qu’un second mariage la consolera du premier.

M. de Broye ajouta quelques mots, puis parla d’autre chose, au grand soulagement de René, qui, pendant le discours de sa belle-mère, s’était senti sur des charbons ardents. En effet, il faudrait revoir Valentine, à présent ; tant qu’il avait été irrité contre elle, la pensée d’une

 

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brouille, soit éclatante, soit sous-entendue, éloignait toutes les difficultés qui résultaient de la nécessité de sauver les apparences. Maintenant, ce serait autrement difficile ; il fallait donc s’accoutumer dès à présent à se faire un front d’airain, prêt à braver tous les dangers.

Il se fit ce front d’airain, il apprit à entendre parler de Valentine avec l’indifférence qu’on apporte à la lecture d’un fait divers ; il se força même à faire sur l’événement qui la rendait veuve des commentaires aussi mondains que possible. Il parlait de Moissy avec le genre de pitié que comportait son existence passée, avec la nuance d’intérêt qui s’attache à tout Français tué en pays étranger, quelle que soit la cause réelle de sa mort. Il s’apprit à écouter sans sourciller les réflexions et les suppositions. Les voisins affluèrent à la maison de Broye dès que les journaux eurent parlé. Valentine devenait une sorte d’héroïne, et l’on venait chercher des détails sur elle chez ceux qui l’avaient connue. Il fallut que dix fois le jour René se résignât à s’entendre interroger.

 

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– Elle est jolie ! Et dites-moi, c’est une femme sérieuse, n’est-ce pas ? Ce scélérat de mari l’avait abandonnée toute jeune ? Et elle n’a jamais fait parler d’elle ? Jamais de liaison ? Non ? Pas de scandale, bien entendu, mais une affaire de cœur ? Non ? Jamais ! Elle a eu bien du mérite !

Ainsi, même en mourant, Moissy avait encore trouvé moyen de faire du tort à sa femme. Il l’avait livrée en pâture à la curiosité publique, toujours gavée, et qui cherche pourtant toujours un aliment. Valentine était discutée ; les uns la trouvaient admirable, d’autres disaient que « c’était de la pose ». Mais personne n’osa l’attaquer directement, et sa réputation sortit intacte de cette nouvelle épreuve.

Une impulsion presque irrésistible poussait René vers Paris ; c’est là qu’elle devait être, qu’elle l’attendait sans doute. Ils ne s’étaient pas revus depuis la scène du Palais-Royal, mais il se sentait sûr qu’elle avait compris et qu’elle lui avait pardonné. Au souvenir de cette rencontre, le rouge lui montait au visage, et il se repentait amèrement de sa cruauté. Mais à mesure que les

 

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jours passaient, il s’étonnait de ne pas recevoir de lettre d’elle.

Pourquoi ne lui écrivait-elle pas ? Pourquoi, devenue libre, ne se hâtait-elle pas de lui dire quels motifs l’avaient guidée jadis, et pourquoi elle l’avait tant fait souffrir ? Puis il se répétait que les convenances... Oh ! ces convenances maudites qui s’étaient toujours mises entre elle et lui !

René ne savait plus s’il y avait huit jours ou dix ans qu’il avait appris la mort de Moissy ; en réalité, il y avait six semaines, lorsqu’un matin pluvieux son valet de chambre lui apporta une lettre qui l’avait d’abord cherché à son domicile de Paris. L’écriture incertaine semblait déguisée et n’était pas reconnaissable.

Il décacheta l’enveloppe avec un frisson, car tout lui faisait peur maintenant, et trouva une seconde enveloppe portant son nom. Celle-ci était de la main de Valentine. Il resta incertain avec un grand battement de cœur devant le secret de sa destinée, puis brusquement fit sauter le cachet.

Il lut jusqu’au bout, tout d’une haleine,

 

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comme on boit un verre d’eau, puis se précipita vers son cabinet de toilette, consulta l’horaire du chemin de fer, fixé au mur, saisit un chapeau et un paletot, et courut en bas.

Son beau-père le rencontra au pied de l’escalier.

– Que vous arrive-t-il ? demanda M. de Broye, effrayé de l’expression qu’il voyait sur les traits de son gendre.

– J’ai reçu une lettre, dit rapidement celui-ci, il faut que je parte sur-le-champ.

Le vieux gentilhomme le regarda avec plus d’attention.

– De mauvaises nouvelles ? dit-il inquiet.

– Oui.

– Affaires d’intérêt ? insista-t-il en hésitant.

Tout en blâmant en lui-même ce qu’il considérait comme une indiscrétion, M. de Broye ne pouvait s’empêcher de questionner René, tant l’attitude de celui-ci trahissait de trouble intérieur.

 

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– Affaires graves, mon cher beau-père, répondit le jeune homme en retrouvant son empire sur lui-même. J’ai à peine le temps d’arriver à la station, excusez-moi près de madame de Broye et près de Régine...

Il prit un parapluie, et serrant la main de l’excellent homme, il sortit. Le vent et la pluie s’engouffrèrent avec force dans la porte lorsqu’il l’ouvrit.

– Envoyez-moi mes lettres et les dépêches à notre appartement de Paris, dit-il, avec un signe d’adieu.

La lourde porte de chêne se referma derrière lui ; il descendit le perron en courant et arpenta rapidement l’avenue. Trois kilomètres le séparaient de la station du chemin de fer ; il les fit sans s’arrêter, tournant de temps en temps la tête avec angoisse, pour voir si le train qu’il voulait prendre ne le dépassait pas. Un panache de vapeur blanche se fit voir au détour de la vallée ; René ferma son parapluie et se mit à courir sous l’averse, entra dans la gare au moment où la locomotive s’arrêtait, se fit donner un billet et

 

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sauta dans un wagon. Là seulement il respira.

Valentine était-elle morte ? D’après sa lettre qu’il relisait fiévreusement, il pouvait le supposer. D’autre part, aucune indication, aucun renseignement n’accompagnait ce dernier adieu.

Il était seul, par bonheur ; pendant le trajet, il lut vingt fois le récit simple et clair des faits qui avaient décidé la malheureuse femme à un sacrifice si dur et désormais inutile. Il se maudissait de sa cruauté envers elle, lorsqu’il se rappela soudain comment seul dans les sapins, il avait senti la paix se faire en son âme ; il se souvint de l’émotion divine et douloureuse qui l’avait saisi, quand il avait compris que Valentine ne pouvait rien vouloir que de grand et d’élevé, quand il avait enfin rendu justice à la noblesse de cette âme jusqu’alors méconnue...

– Elle a dû le sentir, pensa-t-il. Il regarda la date du papier qu’il tenait encore à la main. C’était à peu près l’époque à laquelle ses yeux s’étaient ouverts et qu’il ne pouvait préciser. Par-dessus les fleuves et les montagnes, leurs pensées s’étaient croisées dans un message de pardon et

 

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d’amour.

Le train s’arrêta enfin dans la gare, à Paris. René se fit conduire aussitôt à l’ancienne adresse de Valentine. Il aurait là des nouvelles sans doute. Pendant que le fiacre roulait lourdement sur le pavé, il sentait des mouvements d’impatience qui allaient jusqu’à l’extrême angoisse. La course était longue ; lassé de se torturer lui-même, il tomba dans une sorte d’insensibilité et se réveilla comme d’un profond sommeil lorsque la voiture s’arrêta devant la maison de madame Moissy.

Il éprouva alors une impression singulière, comme celle d’un homme atteint de la fièvre, et qui dans son délire a une demi-perception de son erreur.

Il oublia presque qu’il était marié, que Valentine était peut-être morte ; il n’eut plus que l’ancienne émotion qu’il éprouvait lorsque, le cœur tremblant de joie à l’idée de la voir, il gravissait rapidement l’escalier.

Continuer : partie 2 sur 3