Une Trahison
Chapitre XXVI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le mois d’août battait son plein sur les plages grouillantes. Partout des robes chamarrées, des ombrelles voyantes, des chevaux enrubannés, des gens trop bien vêtus, des enfants pomponnés, qui pour avoir les jambes et les bras nus n’en étaient pas plus libres dans leurs ajustements.
C’était Paris transporté au bord de la mer, non pas le grand beau Paris intellectuel, toujours prêt à s’éprendre d’une œuvre d’art, mais le Paris mesquin, trop civilisé, qui sent les parfums, qui s’inonde de veloutine, qui tient des propos cruels, juge les gens sans les entendre, les condamne sans les connaître, patauge dans les réputations, blague les supériorités et fait des paris sur la vertu d’une honnête femme.
C’est ce Paris-là qu’aimait madame d’Arjac et dont elle faisait partie. C’est une des anomalies du temps présent qu’une femme dont la conduite
335
est sans tache puisse avoir dans sa cervelle de femme vertueuse les mêmes idées, dans la bouche les mêmes propos qu’une cocotte entretenue par un prince ou un banquier.
Régine n’avait pas plus de sens moral qu’une de celles qui se font payer. Elle n’avait pas non plus en elle la moindre étincelle de passion.
Sa nature froide la laissait insensible à tout ce qui ressemblait à de l’amour ; mais elle joignait à cette froideur une sorte de dévergondage de l’esprit, de curiosité de ces choses qu’elle ne pouvait comprendre. Sa conversation était souvent fort risquée ; dans le fond, bien que le langage fût toujours convenable, elle étalait l’impudeur de ses propos avec un sans-gêne parfait ; son raisonnement était celui-ci : Je ne fais aucune chose répréhensible, ma vie est à jour, et d’ailleurs je suis au-dessus du soupçon. Donc, je puis tout dire, car je ne suis pas prude, moi !
– Plût à Dieu qu’elle le fût ! pensait un jour Dubreuil, qui venait de lui entendre conter une histoire plus qu’étrange.
336
Ce n’était pas l’histoire en elle-même, mais bien les suppositions auxquelles elle avait donné lieu dans l’esprit de Régine, qui suggéraient à notre ami cette réflexion charitable.
– Vous n’avez pas l’air d’être de mon avis, monsieur Dubreuil ? fit Régine en lui frappant légèrement le bras du bout de son éventail.
– Mon Dieu, madame, fit-il, incapable de résister au plaisir de lui donner une petite leçon, je n’ai pas l’esprit assez investigateur. Je ne suis pas capable de me rendre compte des motifs secrets qui peuvent pousser un homme à courtiser une femme et à obtenir ses bonnes grâces. Il me suffit que ce soit un fait accompli pour que je leur souhaite à l’un et à l’autre toutes les prospérités qu’ils peuvent désirer ou mériter suivant les circonstances.
– Vous êtes indulgent, fit Régine d’un air scandalisé. Mais si ces gens, pour lesquels vous témoignez tant de sympathie, sont poussés par des mobiles où l’amour n’ait rien à voir ?
– Comme l’amour n’est point une substance qu’on puisse retrouver même à dose
337
infinitésimale dans un appareil Marsh, je tiens pour accordé qu’il y en a peu ou beaucoup dans toutes les transactions qui se réclament de lui. Mais je sais que cette doctrine est dangereuse ; aussi, madame, je vous prie de bien vouloir l’excuser chez un incorrigible pécheur.
Du moment où Dubreuil devenait sérieux, Régine n’avait plus envie de causer avec lui. Elle choisit une nouvelle victime et se lança de plus belle dans une autre conversation.
– À propos, dit quelqu’un, et René ?
– René voyage ! il voyage dans les pays frais ! Il prend la glace à l’extérieur, au lieu de la prendre à l’intérieur comme nous autres.
– Où donc est-il ?
– En Suède, si j’en crois les dernières nouvelles. Nous nous écrivons peu, vous savez ! Le télégramme a cela de bon, qu’il a supprimé de la correspondance toutes les phrases inutiles.
– Eh ! eh ! dit Dubreuil, la phraséologie sentimentale avait du bon... elle nourrissait les sentiments...
338
– Vous dites ? fit Régine en se tournant vivement vers lui.
– Rien, madame ! rien qui mérite votre attention.
– Mais encore ? insista la jeune femme d’un ton presque hostile.
– Je disais seulement que l’ancien système, moins télégraphique, avait cela pour lui qu’il contraignait les époux à des semblants d’affection, – pure politesse, si vous voulez, tels que les égards que l’on se témoigne entre gens bien élevés, et que ces semblants, si faux qu’ils puissent être, maintenaient dans les ménages certaines formalités de bon goût et de bon ton, dont on se départ peut-être trop facilement à présent.
– Oh ! fit Régine, avec ou sans formalités...
Elle agitait légèrement sa main blanche, chargée de bijoux. L’anneau nuptial pesait peu à son doigt effilé. Pour ce qu’il y comptait, il aurait tout aussi bien pu ne pas y être ; aussi disparaissait-il sous les diamants des autres
339
bagues.
Un rire aimable accueillit la façon avec laquelle madame d’Arjac mettait de côté les formalités dont parlait Dubreuil. Au milieu de ce joli cercle d’hommes oisifs et de femmes bavardes, elle était sûre d’avoir raison, car elle était en même temps la plus oisive et la plus imperturbablement loquace.
Le soleil éclairait et chauffait la grève à souhait pour les plus exigeants. Les bébés de René, béats et replets, jouissaient de la bonne chaleur, absorbaient l’air de la mer, si fortifiant, qui emplissait de vie leurs petits poumons. Les nourrices superbement harnachées, assises sur le sable, étalaient avec orgueil sur leurs genoux les beaux enfants d’Arjac, enviés par toutes les mères. Mais qu’importait à Régine ? Elle avait épuisé la coupe d’orgueil maternel ; les compliments qu’on lui adressait sur ces deux petits êtres la laissaient indifférente. Une chose la chagrinait, et celle-là provenait de sa maternité : elle n’était plus aussi mince qu’autrefois.
Elle avait beau faire, malgré ses dénégations et
340
son entêtement à revenir à son ancien tour de taille, les robes ne voulaient pas aller, et il fallait les élargir...
Ah ! si Régine avait pu ne jamais avoir d’enfants et s’en tenir à soixante-quatre centimètres ! La nature est parfois bien cruelle dans ses obstinations déraisonnables.
L’après-midi s’écoula, longue et fatigante comme le sont toutes les après-midi pour ceux qui ne font rien ; vers sept heures, Régine, suivie de ses deux nourrices, rentra chez elle et commença sa quatrième toilette.
À ce moment même, Valentine, qui s’était arrêtée à Vienne, faute de courage pour aller plus loin, recevait le télégramme suivant :
« René malade, Copenhague, hôtel National. »
La dépêche faillit lui tomber des mains. Elle la ressaisit et la serra fortement entre ses doigts, puis la relut deux fois. Quand elle fut sûre de l’avoir comprise, elle sonna.
– Ma note et une voiture, dit-elle, je laisse mes bagages.
341
Une heure après, elle roulait en wagon vers le Nord.
La terrible chose qu’un voyage, quand on va vers ce formidable inconnu : la vie ou la mort de l’être que l’on aime le plus au monde !
Dans les circonstances ordinaires, le voyageur se laisse prendre par une sorte de torpeur ; il voit défiler devant la portière du wagon les paysages, nouveaux ou déjà connus ; en même temps dans son esprit paresseux et alangui, défilent les souvenirs, les brusques retours de pensée, les associations d’idées, éveillées par une forme, une couleur, une ombre... Il roule vers le but qu’il s’est proposé, et pendant qu’il est là, inactif, presque inerte, la vie semble s’être arrêtée pour lui.
Les journaux peuvent paraître. Qu’importe ! il ne les lira que le lendemain matin ; sous la rubrique : « Faits divers », les meurtres, les suicides, les accidents de toute espèce s’entassent en colonnes menaçantes ; il n’en a point souci. Il ne se demande pas si l’incendie ne dévore point la maison de son meilleur ami ; il n’y pourrait
342
rien ; à quoi bon alors les préoccupations pénibles ou gênantes ? Se laisser vivre est pour le moment son seul devoir.
S’il peut enrayer la monotonie de ce devoir par quelque incident aimable, il en est enchanté et bénit sa destinée. Qu’une fillette en jupon court lui présenter un bouquet de roses à quelque station ensevelie sous la verdure ; que dans une profonde vallée où court un ruisseau rapide, une vieille femme à la coiffure bizarre lui offre un panier de fruits magnifiques, cueillis à l’instant même pour lui, le voyageur, – lui qui résume pour ces pauvres gens de village l’événement et le gain de la journée, – il prend les fruits et les fleurs, paie, reçoit un sourire et une révérence, et l’instant d’après se laisse emporter de nouveau, aspirant le parfum de la fleur, jouissant de la saveur du fruit.
Les soucis et les embarras de l’existence le reprendront lorsqu’il mettra son pied engourdi sur le bitume de la gare. En attendant, il se laisse vivre, et cela suffit.
Mais lorsque ce terrible petit morceau de
343
papier bleu qui contient, suivant le caprice du destin, tant de joies ou tant de douleurs, vient bouleverser une existence, quelle chose épouvantable que ce renoncement à son activité, à son énergie, à sa personnalité ! Pendant que durera le voyage, vous n’êtes plus qu’un colis, un être nul et sans puissance ; vous ne pouvez aller ni plus vite, ni plus lentement. Toutes les puissances de votre être tendues vers un seul but n’augmenteront pas d’un tour de roue la rapidité de la vapeur. L’immobilité devient un supplice. La pensée, prisonnière entre ces murs étroits capitonnés, qui semblent faits pour l’étouffer, vole, revient, retombe sur elle-même. Elle s’en va le long des mailles du filet, essaie de les compter, pour tromper l’angoisse intérieure qui ne veut pas se laisser faire ; puis, impatiente, elle s’échappe par la portière ouverte, et court sur les montagnes voisines, qui passent lentement, vêtues de sombre verdure.
Il ferait bon sous ces ombrages à l’accablante chaleur du jour ; mais il faudrait y être avec l’être aimé qui attend et qui souffre... Les roses sont délicieuses, et leur beauté fragile fait penser à
344
celles des œuvres immortelles de l’art ; si l’on pouvait les emporter à celui qu’on va retrouver ? Hélas ! peut-il sentir le parfum des roses ? Est-il en état de les respirer ? Ses yeux peuvent-ils voir ? Si on allait les trouver fermés pour jamais, ces yeux qui résument la vie ? Et le frisson mortel de l’impatience inutile, impuissante, parcourt de la tête aux pieds le prisonnier qui se rejette en arrière, appuie sa tête au drap poussiéreux et brûlant, et cherche le sommeil... Il ne le trouvera pas, mais au moins ses yeux fermés dérobent aux indifférents les tortures de son âme.
Le train roule toujours, avec ses arrêts prévus, réguliers ; le service se fait comme d’ordinaire : les employés crient des noms inintelligibles de villes étrangères. Encore tant d’heures ! Mon Dieu, que c’est long ! On se croyait plus loin. On n’arrivera donc jamais ? La pensée un instant détournée reprend son cours. Pourquoi l’a-t-on quitté, ce pauvre être qui souffre là-bas ? C’était si simple de ne pas s’imposer ou de ne pas subir la séparation ! Quelques lieues ne suffisaient-elles pas ? Pourquoi ces grandes distances ? pourquoi ce voyage lointain, qui crée sur-le-
345
champ d’infranchissables difficultés ? Qu’on est fou de se faire ainsi des chagrins, comme si la vie n’en apportait pas assez d’elle-même !
Arrivera-t-on à temps ? à temps pour le soigner et le guérir ? Car il ne peut pas être mort, c’est impossible. Et pourtant, s’il était mort ? Depuis la veille qu’on roule incessamment, il peut s’être passé tant de choses ! Le télégramme était daté du matin, dix heures, après une mauvaise nuit, sans doute... Et voilà qu’on s’arrête encore ! Toujours des stations, toujours des arrêts... On arrivera trop tard !
S’il était mort ? Si dans cette banale chambre d’hôtel, où le bruit arrive de toutes parts, au milieu des omnibus qui vont et viennent, dans le fracas des malles descendues et montées, si l’on allait trouver la forme adorée rigide, couverte d’un drap blanc, le visage aimé, pâle et tiré, les yeux fermés avec des ombres violettes dans l’orbite creusé ?...
C’est impossible, c’est impossible. Ces cruautés-là ne peuvent pas être réelles !...
Ce train n’arrivera jamais. On regarde sa
346
montre. Trois quarts d’heure de retard... On manquera l’express à l’embranchement.
Et l’on manque l’express. Au moment où le train en retard, lourd et essoufflé, entre dans la gare, on voit fuir le panache de vapeur alerte et vif, à petits coups pressés, de l’autre train qui s’en va...
Alors vient la résignation du désespoir. Le train omnibus part dans une heure. On prendra celui-là ; de station en station on aura l’ennui des allées et venues bruyantes, des querelles de paysans dans une langue étrangère ; les dames qui vont d’une ville à l’autre, montent et descendent encombrées de paquets et de cartons. C’est en plus de la fatigue et du chagrin, toutes les mesquineries des petites misères. Qu’importe ! on est en route, et le repos serait une torture.
C’est ainsi que Valentine arriva à Copenhague.
Lorsqu’elle entra dans le vestibule de l’hôtel, elle resta interdite, n’osant nommer René. Les regards curieux pesaient sur elle comme des
347
chaînes. Si elle allait apprendre qu’il était mort !
– M. d’Arjac ? dit-elle enfin.
– Il est très malade, madame. C’est madame qu’on a demandée par le télégraphe ?
– C’est moi.
On la conduisit aussitôt dans une chambre fraîche au premier étage. La brise de mer agitait doucement les rideaux ; tout était tranquille comme dans une maison particulière. Au fond de la grande pièce assombrie par les tentures brunes, René, couché dans le lit, regardait la porte avec des yeux brillants de fièvre.
– Ma sœur est arrivée ? dit-il d’une voix forte.
– La sœur de monsieur ? la voici.
Dans le trouble de la maladie, il avait gardé la préoccupation de sauver la réputation de Valentine. Elle s’approcha rapidement, il lui tendait les bras, elle l’étreignit, et le reposa doucement sur l’oreiller.
– Le médecin sera bien content, dit le garçon, qui parlait français. Il était ennuyé de voir monsieur malade des fièvres, sans personne pour
348
le soigner.
– Quand viendra-t-il ?
– Dans une heure.
Valentine ôta ses vêtements de voyage et s’assit près du lit de René. La période d’excitation était finie, il tombait dans la torpeur. Elle resta près de lui, qui s’assoupissait, sans dire un mot, sans faire un geste. Il était vivant, il semblait encore vigoureux, bien que très abattu ; on le sauverait probablement. Pour le moment, il n’en fallait pas demander davantage.
C’est précisément ce que dit le médecin une heure plus tard. René avait attrapé près des lacs de Suède une sorte de fièvre paludéenne, avec des accès très violents suivis de prostrations profondes. Le danger n’était pas imminent ; il ne viendrait que de l’affaissement des forces, si l’on ne parvenait pas à couper la fièvre.
– Monsieur votre frère paraît vous aimer beaucoup, ajouta le brave homme ; votre présence peut lui faire un bien infini.
Valentine se sentait gênée par l’obligation de
349
jouer ce rôle de sœur, imposé par René dans un moment de demi-lucidité, et cependant elle ne pouvait plus guère le répudier. Elle l’accepta donc à contrecœur, et s’installa en qualité de garde-malade.
Dans l’intervalle des accès, René la reconnaissait, et malgré son extrême faiblesse, il lui souriait avec une douceur infinie, puis il s’endormait d’un air heureux et reposé. Sous la protection de Valentine, aucun mal ne pouvait l’atteindre.
Durant les dix jours qui suivirent, pas une lettre ne vint de Régine. René fût mort, Valentine absente, qu’aucun indice n’eût permis de supposer qu’il avait une famille.
Lorsqu’il fut enfin hors de danger, quand la fièvre rebelle se fut définitivement éloignée, le docteur indiqua Elseneur, pour procurer au convalescent un changement d’air.
Ils partirent dans une grande calèche pleine de petits paquets préparés par l’hôtesse, en vue du confort de son malade. Le soleil brillait sur leurs têtes, le joli ciel du Nord, bleu pâle, leur faisait
350
fête, la verdure des arbres, déjà touchée par un glacis roux, précurseur de l’automne, si précoce dans ce pays, offrait aux yeux fatigués de René un rideau doux et charmant, pour le garantir du reflet des maisons éparses sur la route.
Les bons Danois, au cœur secourable, regardaient passer la calèche qui roulait lentement, et plaignaient le pauvre malade. Valentine jouissait de cette douce commisération avec une reconnaissance émue, et souriait aux paysannes qui s’arrêtaient pour les voir.
À l’entrée d’un village, le cocher fit halte pour changer de chevaux ; pendant qu’on attelait, une petite fille qui avait longtemps contemplé le visage amaigri de René, courut à son jardinet et revint avec une rose, la seule qu’elle possédât. Grimpant sur le marchepied, elle la remit à Valentine et lui dit dans son langage :
– Pour le monsieur malade.
Valentine comprit le geste, sinon les paroles, et déposa la rose sur les genoux de René, qui, à demi éveillé, voyait le monde extérieur comme dans un rêve ; puis elle tira sa bourse pour donner
351
à l’enfant une pièce de monnaie.
– Non ! fit la fillette en secouant la tête d’un air fâché.
Valentine remit sa bourse dans sa poche et fit signe à la petite de s’approcher. Celle-ci se percha pour la seconde fois sur le marchepied, et la jeune femme l’embrassa au front. Bien des années après, elle se rappela cette rose offerte par une enfant danoise au Français malade.
Ils allaient lentement, ils arrivèrent pourtant : quelle joie de se trouver dans la maisonnette qui les attendait propre et avenante, aux planchers neufs, jonchées, comme pour un jour de fête, de grès fin et de branches de sapin fraîchement coupées !
Sous la fenêtre s’étendait le port plein de navires. C’était le soir, et les fanaux se balançaient aux mâts comme autant d’astres. La silhouette imposante du vieux château royal, grandie par la nuit, se détachait sur le ciel plein d’étoiles.
René fut installé dans son lit étroit, blanc, qui
352
sentait bon, et s’endormit sur-le-champ. Valentine resta longtemps à le regarder à la lueur tremblante de la veilleuse.
Il était bien à elle, ce René qu’elle avait soigné, sauvé peut-être ; pendant les longues faiblesses qui suivaient le délire, si elle n’avait pas été là, toujours attentive, il ne se serait sans doute pas relevé. Des soins mercenaires n’eussent jamais pu remplacer cette sollicitude incessante de ceux qui aiment, plus nécessaire aux convalescents que les ordonnances du médecin.
Il était bien à elle ! Et elle avait envie de le garder. Si seulement Régine avait écrit ! Si elle s’était rappelée par quelque démarche, fût-ce une parole banale ! Mais non, elle ne s’inquiétait point de son mari. Il se promenait quelque part en Suède, c’était fort bien. Elle était à Trouville, elle. Qu’y avait-il de commun entre Trouville et la Suède ?
La vague qui avait déferlé un soir sur la plage et qui viendrait maintenant mourir aux pieds de son mari sur le sable d’Elseneur, était certes moins étrangère au convalescent que la jolie
353
femme choyée qui s’amusait là-bas, au casino.
Pendant que René, heureux et paisible, reprenait goût à la vie sous les yeux de son amie, celle-ci, pour la première fois depuis qu’elle avait renoncé à lui, fut vraiment mordue au cœur et dans tout son être par le désir ardent, irrésistible, de garder pour elle l’aimé qu’elle avait reconquis par son amour.
Elle eut envie de le reprendre, de l’emporter dans ses bras. C’est elle maintenant qui éprouva les tortures de la passion concentrée et impuissante. Pendant que languissant, enivré, paresseux et souriant, heureux d’être aimé, choyé comme un enfant, il s’appuyait sur le dossier de son fauteuil, tendant à Valentine sa main souple et tiède, c’est elle qui fut obligée de résister à la tentation insurmontable d’écarter de son front les boucles alanguies, de baiser la joue encore pâle et de descendre jusqu’aux lèvres qui se recoloraient peu à peu.
Tant que René l’avait suppliée, tant qu’elle s’était défendue, elle avait eu des forces ; maintenant elle se sentait glisser peu à peu dans
354
l’abîme. Il était encore faible et délicat ; une sorte de grâce enfantine présidait à ses mouvements : ses regards même étaient ceux d’un frère ; mais le jour où, rendu à la plénitude de la santé et de la vie, il ouvrirait ses bras à Valentine, elle y tomberait, vaincue d’avance, elle le savait.
Elle voulut lutter. Elle lui parla de Régine, de ses enfants ; elle amena leurs causeries sur des sujets relatifs à leur monde, à la vie parisienne, à tout ce qui les séparait. Il lui répondait de bonne grâce, mais sans intérêt. Il voulait vivre concentré dans le présent, tout au plus dans le passé si proche encore de sa récente maladie. Sa pensée se refusait à aller au-delà.
Il marchait un peu déjà. Ils allaient s’asseoir avec des châles et des tapis dans un endroit paisible, ensoleillé, près de la mer, et c’est là qu’ils passaient les meilleures heures de la journée.
On les aimait dans le voisinage ; les étrangers qui visitaient le château n’avaient pas d’occasion de les voir, ils étaient tranquilles et perdus dans cet heureux coin de terre. Qu’arriverait-il dans
355
quelques jours, demain peut-être ?
Un jour qu’ils s’étaient aventurés un peu plus loin, ils rencontrèrent un groupe de voyageurs. Ces rencontres n’étaient pas rares. D’ordinaire les touristes étaient des habitants de Copenhague en excursion, ou bien des Suédois qui avaient franchi le détroit, parfois des Anglais.
Soudain, dans l’apparence du groupe qui venait à eux, quelque chose éveilla l’attention de Valentine ; instinctivement elle baissa son ombrelle pour cacher son visage.
– On dirait d’Arjac ! fit en français une voix derrière elle. Mais il est bien changé.
René fit un mouvement pour se retourner. Elle lui mit la main sur le bras pour l’empêcher, mais trop tard : ce mouvement avait été vu par les promeneurs, qui s’étaient retournés. Chacun reprit sa route de son côté ; René et son amie rentrèrent au logis, saisis par une crainte vague et douloureuse.
Ce réveil de leur rêve, cet appel à la vie normale qui voulait les reconquérir, avait remis
356
devant eux le tableau de toutes leurs tristesses et de tous les dangers de la situation.
– Il faut nous en aller d’ici, fit René, en répondant ainsi à sa propre pensée. Partons demain.
– Tu ne peux pas encore supporter le voyage, dit-elle.
Depuis que, pour tout le monde, ils étaient frère et sœur, ils étaient tombés dans le tutoiement, si banal ou si profondément tendre suivant l’accent qui l’accompagne.
– Si ces gens-là m’ont reconnu, fit René, malade ou non, il faut que nous partions d’ici.
Elle le regarda avec une sorte d’effroi. Il paraissait tellement décidé, qu’elle le sentait guéri, et capable de lui tenir tête de façon à être le plus fort.
– Nous partirons demain, dit-il, et cette fois, tu sais, c’est pour tout de bon ; je n’accepterai pas de défaite, et nous ne nous quitterons plus.
Elle le regardait toujours, cherchant dans son esprit quelque chose qui pût le convaincre, et ne
357
trouvant pas. Que pouvait-elle lui dire qui ne fût la négation de sa propre pensée, qui ne fût un mensonge, et étant donné leur situation, presque une absurdité ?
– Demain ? dit-elle, pas encore demain, après-demain si tu veux.
– Pourquoi ? demanda-t-il.
– Nous avons des préparatifs à faire. Je ne serai pas prête pour demain.
– Après-demain, soit ! dit René.
Il parlait d’un ton si ferme, qu’elle n’essaya pas de le contredire. L’instant d’après elle rentra dans sa chambre, se prit la tête dans les mains, et se demanda ce qu’elle allait faire.
Lui obéir, partir avec lui, ne plus essayer de lutter, puisque c’était impossible. Elle avait cent raisons pour le faire, pas une pour s’en défendre. Elle s’approcha du meuble où elle gardait ses effets, peu nombreux, et commença machinalement à les mettre dans sa valise.
Pendant qu’elle accomplissait ce travail, elle se répétait intérieurement qu’en effet, il n’y avait
358
pas d’autre conduite à suivre, qu’ils s’étaient bien défendus, et qu’après tout, nul n’est tenu de faire des miracles. Elle se le répétait avec une sorte de rage, comme si elle n’était pas bien convaincue.
Quand elle eut à peu près arrangé toutes ses affaires, elle avait encore à dépenser un excédant d’activité nerveuse qu’elle ne pouvait contenir dans les limites étroites de l’appartement.
Elle mit un chapeau et entra dans la chambre de René.
Il avait aussi essayé de faire ses préparatifs de départ, mais les forces lui avaient bientôt manqué ; après avoir mis en désordre tout ce qu’il avait pu atteindre, il s’était trouvé hors d’haleine et s’était assis dans son grand fauteuil, d’où il regardait en riant les objets épars autour de lui.
– Je me suis cru bien grand garçon, dit-il en riant, quand il vit entrer Valentine, et je ne suis, paraît-il, qu’un tout petit bébé. Qui est-ce qui va mettre tout cela dans la malle ? Bien sûr, ce ne sera pas moi.
359
– Nous avons le temps, dit Valentine, qui en un clin d’œil remit tout en place. Ce que c’est que de tant présumer de ses forces ! Alors tu ne pourrais pas t’en aller tout seul ?
– Si la maison brûlait, peut-être ! répondit René en riant. Mais, à moins de nécessité absolue... Tu sors ?
– J’ai la tête lourde, je vais faire un tour.
Elle s’approcha du fauteuil, se pencha sur René, et l’embrassa comme un enfant, ainsi qu’elle faisait toutes les fois qu’elle le quittait ; puis elle sortit.
Quelque chose flottait dans son esprit, elle ne savait pas quoi. Elle partirait le surlendemain avec René, c’était entendu ; elle était bien décidée, et cependant elle se sentait inquiète et mécontente comme on l’est quand on ne sait pas prendre son parti.
Elle avait à la fois peur et envie de revoir l’homme dont elle n’avait pas vu le visage et qui avait reconnu René. Dans cette idée, elle se dirigea vers le port, pensant que peut-être elle
360
avait plus de chance de le rencontrer là qu’ailleurs.
Elle ne vit aucun visage français ; d’honnêtes figures danoises seules se faisaient voir. Un bateau sous pression grondait le long du quai, et le poteau indicateur portait Copenhague. Elle s’approcha machinalement et demanda à quelle heure.
– Dans une heure, lui répondit-on.
Elle reprit son chemin vers le centre de la ville, toujours préoccupée, mécontente et inquiète. Comme elle passait devant le bureau télégraphique, une grande lumière se fit dans son esprit. Elle entra, écrivit rapidement un télégramme, en prit une copie qu’elle mit dans son portefeuille, paya et retourna chez elle.
René s’était endormi, ainsi qu’il lui arrivait souvent dans l’après-midi. Elle le regarda longtemps, le cœur plein de pensées confuses, toutes également cruelles.
Elle s’assit devant le petit bureau et se mit à écrire, sans quitter le dormeur des yeux ; il lui
361
semblait qu’elle lui parlait en écrivant ainsi près de lui. Elle s’arrêta plus d’une fois, la plume levée, indécise... Elle se décida enfin à terminer, signa, posa sur le papier encore humide le double du télégramme qu’elle avait eu soin de garder, puis se leva.
Elle s’approcha de René : n’était-ce pas lâche de l’abandonner ainsi, quand il avait encore tant besoin d’elle ? Si l’émotion et la colère allaient lui faire avoir une rechute ? Elle fit un mouvement vers la table pour déchirer la lettre qu’elle venait d’écrire ; mais à ce moment, René remua.
Prise de frayeur, elle passa rapidement derrière lui et lui posa la main sur le front. C’était ce geste qui endormait le malade pendant les nuits de fièvre ; elle s’en souvenait bien, et, sans qu’il pût la voir, elle le regarda avec une indicible expression de désespoir et d’amour.
Il sentit le contact de cette main bienfaisante, se réveilla à demi, la porta à ses lèvres sans ouvrir les yeux, murmura une parole indistincte et se rendormit.
362
Elle se pencha sur lui, écarta les boucles qui retombaient sur le front et baisa la place qu’elles recouvraient ; puis elle s’éloigna d’un pas ferme.
Dans sa chambre, elle prit la toute petite valise qui par ses dimensions exiguës la délivrait en voyage de l’ennui des porteurs, puis elle sortit de la maison.
Dix minutes après, elle était à bord du bateau qui retournait à Copenhague.
Lorsque la silhouette du château disparut au détour d’un promontoire, elle sentit son cœur se serrer et détourna son visage du côté de la mer, afin que personne ne vit les larmes qui coulaient sous son voile. Sa vie n’était-elle pas, depuis longtemps, faite de renoncements ? Qu’importait un de plus ou de moins ?
363
XXVII
Lorsque René se réveilla, ce fut avec l’impression vague qu’il lui manquait quelque chose.
Ceux qui ont fait une longue maladie connaissent bien ce souci de la convalescence, qui fait chercher sans cesse quelque chose autour de soi, la santé perdue peut-être.
Après ce premier moment de malaise, d’Arjac s’assit sur le canapé où il avait dormi, et regarda autour de lui. La présence de Valentine lui manquait ; elle n’était donc pas rentrée ?
Il se leva, s’étira et fit quelques pas. La nuit commençait à venir, et quelques étoiles se montraient dans le ciel pâle. Il alla à la fenêtre, regarda au dehors, puis revint vers la table.
On y voyait encore assez, non pour distinguer les caractères, mais pour se rendre compte de ce que pouvait être un papier. Il regarda le
364
télégramme avec stupeur, puis sonna violemment pour avoir de la lumière.
Dès qu’il put lire, il lut avec avidité les deux lignes tracées par Valentine :
« Madame d’Arjac, chalet Vincent, Trouville.
« Je viens de faire une maladie grave, venez me chercher.
« RENÉ. »
Il lut deux fois, puis relut encore, et se précipita ensuite sur la lettre de Valentine.
« Je ne veux pas te laisser de remords, disait-elle : je ne veux pas que tu puisses me reprocher d’avoir manqué de courage ou de fermeté. J’ai l’air de commettre une lâcheté en t’abandonnant ainsi, faible et malade encore ; je t’assure pourtant que jamais la lutte n’a été plus pénible.
« Tu me retrouveras à Paris, toujours la même. Pardonne-moi et aime-moi. »
365
D’Arjac entra dans une grande colère. Au fond de lui-même, il savait bien que depuis le jour où il avait fait venir Valentine à Copenhague, il la considérait comme lui appartenant et ne pouvant plus lui être reprise. C’était un vol qu’elle lui faisait en s’enfuyant ainsi.
La servante entra et lui demanda s’il voulait dîner. Il la renvoya brusquement et se mit à regarder l’avenir.
Que pouvait-il faire ? Il était certainement hors d’état de voyager seul, du moins il le croyait, n’ayant pas essayé ses forces. Régine allait recevoir le télégramme, elle l’avait peut-être déjà reçu ; elle allait sans doute arriver. Si peu agréable que fût à René la perspective de revoir sa femme dans de telles circonstances, il ne pouvait faire autrement que de l’attendre, et en effet, puisque Valentine était partie, il lui fallait bien quelqu’un pour s’occuper de lui pendant cette longue route.
Régine ne viendrait pas seule ; elle avait beaucoup trop horreur de tout ce qui pouvait
366
l’incommoder ; mais sans doute elle amènerait sa mère, peut-être son père. Ils repartiraient évidemment avec lui dès le lendemain, car il ne fallait pas leur laisser le temps de savoir qu’une autre femme l’avait soigné auparavant. Le danger n’était pas bien grand d’ailleurs, la femme qui les servait ne comprenant pas le français, et ne s’étant entretenue avec Valentine qu’au moyen d’un bizarre mélange d’allemand et de signes télégraphiques.
René ne pouvait donc faire qu’une chose, attendre : il attendit.
Le cœur plein de colère, dominé cependant malgré lui par une grande admiration pour celle qu’il aimait, si ferme dans l’accomplissement de ce qu’elle considérait comme son devoir, prêt à pleurer parfois comme un enfant ; d’autres fois se promettant de la retrouver à Paris et de l’obliger à être sienne afin qu’un nouveau devoir vînt remplacer celui auquel elle les immolait tous les deux, il attendit : les heures lui semblaient de plus en plus longues, à mesure qu’elles s’ajoutaient les unes aux autres.
367
Une seconde nuit s’écoula sans qu’il reçût de réponse ; puis enfin, vers midi, on lui apporta le télégramme attendu. « Impossible de quitter Trouville, disait Régine ; ma mère est absente, et je n’ai personne à qui laisser les enfants. Soignez-vous bien. »
René resta atterré. Il la savait bien frivole et sans cœur ; mais qu’elle fût à ce point insoucieuse de son mari, c’était ce qu’il n’avait pas prévu. Les enfants n’étaient qu’un prétexte, c’était visible ; il savait combien peu les pauvres petits pesaient dans la balance de ses plaisirs et de ses fantaisies. Elle les avait quittés plus d’une fois pour quelques jours, quand il s’agissait d’une partie de plaisir chez une amie. La vérité, c’est que Régine s’amusait à Trouville et n’avait pas la moindre envie de quitter un lieu si agréable pour faire un voyage pénible, ennuyeux, et ramener près d’elle un mari malade auquel il faudrait consacrer son temps, ne fût-ce que pour les convenances.
Après le premier moment de stupeur, René fut pris d’une rage qui lui donna des forces. Il ne
368
resterait pas une minute de plus à Elseneur, puisqu’on l’y laissait comme un colis endommagé qui ne pourrait supporter le transport. Il régla immédiatement ses affaires, fit faire sous ses yeux un paquet de ce qui était le plus indispensable, donna son adresse pour qu’on lui envoyât le reste, et se fit conduire au chemin de fer sans perdre une minute.
La servante n’en revenait pas et lui adressait en danois mille objurgations véhémentes au sujet de son imprudence. Mais René était dans cet état d’esprit que l’on pourrait classer sous la dénomination générale de casse-cou : il voulait arriver devant Régine et la confondre. Il pouvait, c’est vrai, mourir en route, ou, tout au moins, retomber malade et se retrouver seul, plus misérable que jamais ; mais c’était une chance à courir, et il la courait.
Contrairement à toutes les prévisions, mais ainsi qu’il arrive très souvent, les secousses du voyage firent d’abord à René plus de bien que de mal. Pendant les premières vingt-quatre heures, il se crut sauvé. Mais, à mesure que la fatigue
369
s’accumulait sur lui, ses forces déclinaient, et quand il arriva à Paris, il pouvait tout juste se tenir debout.
Sa maison était triste : il n’était point attendu : la concierge, effrayée de sa maigreur et du feu sinistre de ses yeux, lui prépara un lit, où il dormit vingt heures, à l’inexprimable effroi de cette femme, qui le croyait mort.
Quand il se réveilla, il but un excellent consommé qu’elle lui avait préparé, et se sentit revivre. Dans l’après-midi, il prit le chemin de fer et arriva à Trouville vers la nuit.
Il alla droit au chalet de Vincent. Une rage insatiable lui remplissait le cœur. Il eût presque voulu surprendre sa femme dans l’accomplissement de quelque crime, afin de pouvoir la frapper.
Il se présenta sur le seuil, si hâve et si défait, que la femme de chambre en l’apercevant ne put retenir un cri.
– C’est monsieur ! s’écria-t-elle en courant prévenir sa maîtresse.
370
On entendait des voix dans la salle à manger : René ouvrit la porte et se trouva en face de deux ou trois femmes et autant d’hommes qui riaient aux éclats.
Régine leva les yeux et resta pétrifiée. Elle était bien loin de songer à celui-là, par exemple ! Elle le croyait bien tranquillement à Elseneur, en train de se refaire une petite santé. Elle se leva si brusquement que sa chaise tomba derrière elle, et s’écria :
– Mon mari !
– C’est moi, dit René en saluant les hôtes, dont il ne connaissait que deux.
Personne ne lui offrait de s’asseoir ; il prit une chaise le long de la muraille, et l’approcha de la table. Les domestiques effarés préparaient un couvert pour lui ; mais ils avaient peur de cette figure maigre et contractée dont le regard ne présageait rien de bon.
– Eh bien, dit Régine, qui se sentait mal à son aise et qui voulait reprendre son avantage, vous voyez bien que vous n’étiez pas si malade,
371
puisque vous êtes revenu tout seul, comme un grand garçon !
Étonnée de ne pas recevoir de réponse, elle leva les yeux sur son mari et les ramena aussitôt vers son assiette, pendant que ses joues se couvraient de rougeur.
Les invités s’entre-regardaient d’un air fort ennuyé.
– Comment vont les enfants ? demanda René.
– Très bien, répondit-elle en reprenant son assurance.
René se leva.
– Je vais les voir, dit-il.
Elle sonna.
– Attendez, dit-elle, je vais les faire apporter.
Elle voulait être présente quand il les verrait ; c’était la seule façon de regagner quelque terrain dans l’esprit de ce mari de mauvaise humeur.
La femme de chambre se présenta, encore plus effarée que lorsqu’elle avait vu René apparaître.
– Faites venir les enfants, dit Régine.
372
La jeune fille réprima un geste nerveux, hésita et murmura quelque chose très bas.
– Vous dites ? fit Régine avec hauteur.
– Les enfants ne sont pas rentrés, répliqua la jeune fille aussi pâle que si elle eût été coupable.
– Pas rentrés ? s’écrièrent à la fois le père et la mère. Il est neuf heures du soir. Il fait nuit depuis longtemps ! Que peut-il leur être arrivé ?
C’était Régine qui continuait à discourir suivant son habitude.
– Qu’on les cherche ! dit René d’une voix brève.
– C’est ce qu’on fait, monsieur, répondit la jeune fille. C’est même pour cela que le dîner est si mal servi.
Un grand silence se fit ; plus que jamais, les hôtes avaient envie de s’en aller.
– C’est pour soigner vos enfants que vous avez refusé de venir me chercher, dit René d’un ton glacial.
– Est-ce que je pouvais savoir, moi ? s’écria
373
Régine en larmoyant ; les nourrices rentrent tous les jours à cinq heures ; j’étais allée faire une promenade en voiture, je suis revenue un peu tard, et j’ai oublié de demander...
Elle s’arrêta sous le regard écrasant de René.
Le valet de pied entra précipitamment et dit :
– Voici les nourrices qui reviennent.
Ce fut un grand tohu-bohu de demandes et de réponses ; les malheureuses femmes, qui, encouragées par le manque de surveillance constant, faisaient à peu près tout ce qu’elles voulaient, s’étaient embarquées dans une trop longue promenade, avaient perdu leur chemin, et, surprises par l’obscurité, ne s’étaient retrouvées qu’en voyant briller les feux de Trouville. Les enfants dormaient sur leurs bras, bien portants en apparence. On les congédia, et le dîner put enfin s’achever.
Lorsqu’on fut sorti de table, René, qui ne se sentait pas satisfait des explications qu’il avait reçues, alla voir ses enfants dans leur chambre. Comme il approchait, il entendit une des
374
nourrices dire à l’autre :
– Pourvu que personne n’aille s’aviser de leur dire qu’il y avait la rougeole dans cette maison où nous avons goûté ! c’est pour le coup qu’il n’y ferait pas bon !
René entra et regarda les enfants couchés dans leurs berceaux. Ils ne dormaient ni l’un ni l’autre. Le petit garçon était tranquille ; la petite fille était inquiète.
René les embrassa et essaya de jouer avec eux, mais ils n’étaient pas dans la disposition nécessaire. Il se retira au bout d’un instant, le cœur étrangement serré.
Son retour au salon fut le signal du départ de ses hôtes, et il se trouva bientôt seul avec Régine.
Elle essaya de lui faire quelques questions, mais il les reçut d’une telle façon qu’elle se sentie vaincue. Maigre et pâle, les yeux brillants de fièvre et de colère, ce n’était plus du tout le René qu’elle avait voulu épouser. Elle n’aimait pas les gens malades : il n’y a rien de plus incommode dans la vie. Pourquoi était-il tombé malade, aussi,
375
là-bas ? n’était-il pas assez vieux pour prendre soin de lui-même ?
Pendant qu’elle retournait dans son esprit ses réflexions bourrues, René la regardait de l’œil d’un juge.
– Vos enfants sont entrés aujourd’hui dans une maison infectée de rougeole ; vous ne le savez pas, c’est moi qui vous l’apprend. Ils pourraient être morts à l’heure qu’il est, que vous n’en sauriez peut-être rien. Vous n’êtes ni épouse, ni mère, Régine. C’est par une erreur de la nature que vous vous trouvez l’une et l’autre. À partir d’aujourd’hui tout lien est rompu entre nous. Je resterai dans cette maison, parce que je veux surveiller la façon dont mes enfants seront traités. Tâchez de m’y rendre la vie supportable, sans quoi nous nous séparerons, et je m’arrangerai de façon que tous ceux qui nous connaissent me donnent raison.
Régine l’écoutait la tête basse, vaincue en apparence, mais en réalité livrée à toutes les rages de la fureur impuissante. Quand René eut cessé de parler, elle le regarda.
376
– Vous me détestez ? lui dit-elle d’un ton de provocation.
D’Arjac recula d’un pas. Il ne savait pas s’il avait envie de la jeter à la porte ou de lui rire au nez. La colère prit le dessus.
– Écoutez bien, dit-il en lui serrant fortement le bras ; j’étais mourant en pays étranger, je vous ai appelée, vous n’êtes pas venue, alléguant le soin de nos enfants. J’arrive, et nos enfants sont perdus : on les retrouve, ils ont passé l’après-midi dans une maison contaminée, et vous n’en avez pas le moindre soupçon. Ce n’est donc pas l’amour maternel qui vous a empêchée de remplir envers moi le simple devoir d’humanité que tout ami eût accompli à votre place. Prenez garde que je ne cherche à connaître le motif qui vous a retenue ici...
Régine se dégagea d’un mouvement violent.
– Cherchez ! lui jeta-t-elle au visage comme une insulte. Je suis une honnête femme, moi, ma vie est au grand jour. – Je suis au-dessus de la calomnie !
377
– Oui, fit amèrement d’Arjac, l’honnête femme qui fait battre les hommes et mourir les femmes de chagrin, pour le plaisir de médire. Dieu garde les hommes de cœur des femmes telles que vous ! En vérité, Régine, il vaudrait mieux pour vous traîner dans la fange et être capable de quelque mouvement généreux, que de vivre honnête, impassible, sans cœur !
– Quel monde avez-vous donc fréquenté, mon cher ? fit Régine avec hauteur. Les filles de bonne maison comme moi n’ont pas l’habitude d’un pareil langage...
– Fort bien, répondit René ; veuillez donc me considérer désormais comme un étranger. Je ne réserve qu’un seul point : vous portez mon nom, je saurai le faire respecter.
– À votre aise ! cria-t-elle avec un éclat de rire moqueur. Je vous engage même à me faire surveiller. Je vous ai apporté une assez belle dot pour que vous puissiez payer convenablement votre police.
Il était près de la porte ; d’un bond il revint sur elle et lui saisit les deux poignets. Il était faible
378
un instant auparavant, mais alors il eût étranglé un lion.
Elle essaya de lutter, mais vainement, il la tenait comme dans un étau. Elle lui mordit les mains avec un grondement de rage. Il ne sentit pas les dents dans sa chair saignante. D’un mouvement puissant, il la jeta à genoux devant lui sur le tapis, et l’y retint, sans la lâcher.
– Demandez-moi pardon, dit-il, entre ses dents serrées.
Elle le regarda lâchement, d’un air sournois, comme un enfant qui mesure la force de son maître.
– Demandez-moi pardon, répéta-t-il en serrant plus fort.
– Vous me faites mal, dit-elle, je vais crier au secours.
– Criez si vous voulez, vos gens entendront ce que j’ai à vous dire. Demandez-moi pardon.
Elle jeta autour d’elle un regard éperdu, et vit qu’il fallait céder.
– Pardon, dit-elle, d’un ton bourru.
379
Il ouvrit les mains, elle s’affaissa accroupie sur ses talons, et continua de le regarder d’un air haineux.
– Âme basse et méchante ! dit-il en la regardant de toute sa hauteur. Jamais je ne vous pardonnerai ce que vous venez de me dire.
– Je ne vous pardonnerai pas non plus ce que vous venez de me faire, dit-elle en se relevant.
Un peu essoufflée par la lutte qu’elle venait de soutenir, elle s’appuya d’une main à la table, et continua de le regarder d’un air de défi.
– Vous n’êtes pas le plus fort, reprit-elle. Il y a un rôle odieux à jouer, vous pouvez vous y essayer si vous voulez : c’est celui d’un homme qui frappe une femme. Je vous amènerai là, soyez-en persuadé, et par conséquent je serai toujours plus forte que vous.
Ces paroles rendirent à René son empire sur lui-même.
– Vous avez raison, répondit-il, je ne suis pas de votre force, en effet. Où est en ce moment monsieur votre père ?
380
– À la maison de Broye.
– Demain je partirai pour Broye, et nous réglerons cette affaire ensemble.
Il la salua, sortit, et se fit donner une chambre à l’hôtel des Roches-Noires, où il passa la nuit.
381
XXVIII
Le lendemain, il était en proie à une fièvre violente et ne put se lever.
L’aventure de la veille s’était ébruitée, les domestiques avaient parlé : on avait vu les nourrices rentrer sur le tard... Vers deux heures, le médecin fut mandé au chalet Vincent, pour les deux enfants qui étaient assez sérieusement malades.
René ignorait tout cela ; il se retournait fiévreusement dans son lit, hanté par des souvenirs du passé, qu’il ne pouvait chasser, et par la répétition constante de la scène de la veille, qui s’y mêlait de façon à lui faire perdre l’esprit. Il envoya chercher le médecin.
C’était précisément celui qui venait de visiter ses enfants.
– Vous seriez beaucoup mieux chez vous qu’ici, lui dit le docteur, après l’avoir interrogé.
382
– La maison est trop petite, répondit René ; il n’y a pas de place pour moi.
– Je suis sûr que madame d’Arjac arrangerait cela à merveille, reprit le médecin, qui croyait remplir un devoir en réunissant les époux. Elle est désolée du malentendu qui a eu lieu entre vous.
– Vous savez ? dit René, dont les joues se couvrirent de rougeur à la pensée que les secrets douloureux de sa vie intime couraient la ville.
– Je sais seulement que madame d’Arjac a été victime d’une bien fâcheuse coïncidence. Pour que les nourrices aient perdu leur chemin le jour de votre arrivée, il a fallu une série de mauvaises chances...
René tourna la tête du côté du mur.
– J’ai besoin de partir pour Paris, dit-il au bout d’un instant ; coupez-moi cette fièvre-là avec n’importe quoi, docteur : le temps presse, et mes affaires ne peuvent se remettre.
Le médecin s’assit et fit une ordonnance.
Pendant qu’on courait chez le pharmacien,
383
Dubreuil entra sans se faire annoncer. À sa vue, le visage de René s’éclaira quelque peu. Celui-là, du moins, ne lui dirait rien de déplaisant ; s’il avait quelque nouvelle désagréable à lui apporter, il le ferait avec une telle prudence que d’Arjac n’aurait pas à rougir devant lui.
– Vous voilà donc revenu ? demanda le nouveau venu en s’asseyant près du lit.
– J’aurais aussi bien fait de rester là-bas, fit péniblement René. J’ai trop présumé de mes forces, je n’étais pas guéri, et me voilà cloué avec une rechute. J’espère au moins que ce ne sera pas long. Depuis quand êtes-vous ici ?
– Depuis huit jours. Où étiez-vous quand cela vous est arrivé ?
– En Danemark.
– Ah ! Lorrey est parti pour la Suède et a dû passer par Copenhague avec un autre, je ne sais plus qui... La Suède devient à la mode. Vous ne l’avez point rencontré ?
René fit signe que non. Sous l’empire de la fièvre croissante, ses idées s’embrouillaient.
384
– Pourquoi n’avez-vous pas fait savoir que vous étiez si fâcheusement hypothéqué ? On aurait été vous chercher.
– Vous seriez venu ? fit René avec incrédulité.
– Certainement.
– Ma femme n’a pas voulu, dit le malade. Ma tête déménage, mon ami.
– Ce ne sera rien, fit Dubreuil d’un ton encourageant. Dès que l’accès sera fini, on va vous couper cela. Voulez-vous que je reste ?
– Je veux bien, fit René, en faisant de grands efforts pour rester maître de sa volonté et de ses paroles ; mais vous ne direz à personne qu’elle est venue me soigner.
Le fin Parisien n’eut pas besoin de questionner pour savoir qui était la femme qui avait soigné d’Arjac.
– Non, dit-il, je ne dirai rien à personne.
– Elle est partie, elle ne voulait pas rester avec moi une fois que je serais guéri... Elle dit que j’ai des devoirs vis-à-vis de ma famille, et que même si personne n’en savait rien, vis-à-vis de nous-
385
mêmes... On ne lui fera aucun désagrément, n’est-ce pas ?
– Aucun, répondit Dubreuil, profondément touché.
– Vous y veillerez ?
– Je vous le promets.
René s’embarqua alors dans des divagations incohérentes, mais le nom de Valentine ne sortit pas de ses lèvres. De temps en temps, il se soulevait d’un air effrayé, pour regarder autour de lui. En voyant Dubreuil, il se calmait, et retombait sur l’oreiller.
Il s’assoupit enfin, et son ami put le quitter, en attendant le moment où il faudrait lui administrer sa potion.
– Diable ! pensait Dubreuil en se dirigeant vers l’endroit le plus paisible de la plage, il ne faut pas qu’un autre que moi reçoive les confidences de ce brave garçon. Avec la jolie société que nous avons ici, la pauvre Valentine n’aurait plus une heure de repos. Me voilà passé garde-malade ! C’est bien la chose à laquelle je
386
pensais le moins, et pour laquelle je suis le moins fait.
Il revint au bout d’une heure, administra le sulfate de quinine suivant les prescriptions du médecin, et s’installa sur un canapé pour attendre l’accès suivant, qui ne vint pas.
– Ce que c’est que de prendre la fièvre à temps ! disait le docteur en se frottant les mains.
Dubreuil pensa à part lui que la tranquillité morale assurée au malade par sa présence à lui, Dubreuil, l’homme d’esprit égoïste et sceptique, était bien pour un peu dans une si belle réussite, mais il se garda bien d’en souffler mot.
L’accès n’avait été ni long ni violent, mais la convalescence, brusquement interrompue par le voyage de René et par les émotions qu’il avait subies, était à recommencer en entier. Les mêmes ménagements étaient nécessaires, et le temps serait aussi long que la première fois.
M. de Broye, mandé par Dubreuil, qui avait jugé sa présence indispensable, était arrivé dès le quatrième jour, et sa présence tour à tour près de
387
son gendre et au chalet Vincent coupa court aux propos fâcheux. Dès que René fut transportable, il insista d’ailleurs pour qu’il vînt occuper au chalet la chambre qui lui était réservée, et d’Arjac ne fit pas de résistance. Tant que son beau-père serait dans la maison, il était assuré que Régine se comporterait de la façon la plus convenable.
Les enfants eurent la rougeole. La fillette en fut si malade que pendant vingt-quatre heures on la crut perdue. Elle revint à la vie cependant et entra en convalescence, ainsi que son petit frère. À peine tout le monde fut-il un peu remis, que M. de Broye insista pour emmener la famille à Paris : il espérait que le grave différend survenu entre les époux y trouverait plus facilement une solution que dans ce pays de cancans et de racontars, où tout était dangereux, parce que tout était commenté.
Régine partit un matin, avec ses enfants et presque tout le personnel. Le lendemain M. de Broye emmena son gendre et ceux des domestiques qui étaient restés.
Le jour suivant, lorsque le vieux gentilhomme
388
entra dans la chambre de son gendre, il le trouva debout et prêt à le recevoir.
– Nous avons à causer ensemble, dit René ; si vous le voulez bien, nous ne retarderons pas plus longtemps un entretien devenu nécessaire.
– Je suis à vos ordres, fit M. de Broye en s’asseyant.
– Votre fille vous a sans doute raconté une scène fort pénible qui a eu lieu entre elle et moi le soir même de mon arrivée ?
– Je sais qu’elle a eu de très grands torts envers vous. C’est pour cela, mon gendre, et dans l’intention de les atténuer de quelque façon, que je suis resté avec vous...
– Et que vous m’avez témoigné tant d’amitié. Je vous en remercie, fit René soudain ému ; je vous supplie de croire que je vous en suis profondément reconnaissant. Connaissez-vous le motif de notre différend ?
– Une négligence incontestable de la part de Régine dans la surveillance de ses enfants, négligence qui a amené des suites bien fâcheuses,
389
réparées aujourd’hui : elle s’en repent, je vous l’affirme.
– Il y avait autre chose, reprit René.
Il ouvrit son portefeuille de voyage qu’il avait placé sur le bureau, et en retira les deux télégrammes d’Elseneur.
– Voici, dit-il, ce que je lui ai envoyé, voici ce qu’elle a répondu. En aviez-vous connaissance ?
M. de Broye lut attentivement les deux documents et resta muet, son honnête visage empreint d’une anxiété douloureuse.
– Je n’en avais pas connaissance, répondit-il enfin, sans lever les yeux.
– De plus, au cours de notre discussion, madame d’Arjac m’a reproché de ne pas lui avoir apporté une fortune équivalente à la sienne, ou au moins m’a rappelé que la sienne était supérieure... Vous comprenez que le gouffre entre nous est désormais infranchissable.
– Elle n’a pas dit cela ! s’écria le vieux gentilhomme en se levant brusquement.