Une Trahison

Henry Gréville · Chapitre 3 sur 3 · partie 3/3

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Une Trahison

Chapitre XXVI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Que m’importe que vous le croyiez ou non ! dit-il ; ce que vous croyez ou rien, c’est absolument la même chose. Vous êtes incapable de comprendre un sentiment qui ne serait pas abject.

– C’est votre maîtresse ! répéta Régine, blanche de fureur. Vous l’avez revue depuis votre retour ; elle habite Paris. Oh ! je sais déjà bien des choses, et je saurai le reste. Eh bien, écoutez-moi. Vous m’avez injuriée à Trouville, vous m’avez maltraitée ; tout à l’heure encore, vous alliez recommencer. Je me suis dit que je me vengerais, et je me vengerai. Une femme qui vous a soigné dans votre maladie n’est pas une vulgaire cocotte, c’est une femme du monde ; je la découvrirai. À partir de ce jour, vous êtes

 

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surveillé, je saurai tout ce que vous faites, j’intercepterai vos lettres, je vous ferai suivre. Oh ! ce ne sera pas long ! Et quand je saurai le nom de cette femme, je la traînerai dans la fange ! Je l’ai dit tantôt à Valentine.

– Vous avez dit cela à madame Moissy ? interrompit René.

– Oui, je le lui ai dit, je l’ai bien dit à d’autres ! Allez-vous m’empêcher de parler, à présent ? Et si vous vous enfuyez avec elle...

– Avec qui ?

– Avec cette femme dont je saurai le nom demain, peut-être, je ferai prononcer une séparation contre vous, et j’aurai mes enfants, et je les élèverai à vous détester et à vous mépriser, comme vous le méritez...

– Sortez ! dit René en ouvrant la porte de la chambre.

Je m’en vais, je n’ai plus rien à vous dire. C’est dans cette femme et dans vos enfants que je vous frapperai, vous l’entendez ? Elle, je la déshonorerai ; aucune prudence ne vous garantira

 

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de cela, ni vous ni elle. Vous m’avez trop outragée pour que je puisse me laisser toucher par quelque prière que ce soit.

– Personne ne vous demandera rien ! fit René en s’effaçant pour la laisser passer.

Elle sortit ; au moment où il allait refermer la porte, elle l’arrêta par le bras.

– Jusqu’à la mort, dit-elle, je vous poursuivrai : jusqu’à la mort. Vous l’entendez ?

Il secoua sa main comme on le fait d’un animal déplaisant et rentra chez lui ; il s’assit devant son bureau ouvert et regarda le feu qui mourait.

La photographie de Valentine restée dans l’âtre était reconnaissable entre les cendres par sa forme carrée ; le feu avait détruit le papier, mais la feuille de bristol se dessinait en traits de feu.

Il eut peur, comme si l’on pouvait encore distinguer les traits qu’il adorait, et d’un coup de pincettes il écarta ce frêle amas de cendres, puis poussa un soupir de soulagement.

Il avait horriblement mal à la tête ; un bandeau

 

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de fer rouge semblait lui serrer les tempes, et le dessus de sa tête lui paraissait recouvert d’une calotte de plomb fondu. Les menaces de Régine et les avertissements de Dubreuil se mêlant dans son cerveau lui donnaient le vertige ; tout semblait tournoyer au dedans et au dehors de lui-même.

Il ouvrit la fenêtre, et essaya de mettre un peu d’ordre dans ses idées.

Régine l’avait dit : elle n’aurait pas de repos qu’elle n’eût découvert la femme qu’il aimait. Elle le ferait, il la croyait capable de le faire, et à la voir dans ce rôle de furie, qui ne l’eût cru ? En réalité, au bout de vingt-quatre heures, elle devait avoir oublié ses beaux serments de vengeance, mais il ne le savait pas. Il ne se doutait pas qu’à cette heure même, épuisée et satisfaite, elle se grisait du souvenir de ses paroles et s’estimait tellement vengée par les menaces qu’elle venait de faire, que cela lui paraissait suffisant pour le moment, et qu’elle renvoyait à plus tard leur accomplissement. Il faut une force peu ordinaire pour soutenir un plan tel que Régine l’avait

 

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conçu ; les paroles lui suffisaient à elle, elle les acceptait pour des faits.

Mais René ne pouvait savoir cela. Sa femme ne s’était jamais présentée à lui que sous le jour le plus défavorable, avec des explosions violentes de colère sans mesure, hors de toute proportion avec l’offense. Cette fois, l’offense était grave et réelle ; que ne devait-il pas redouter de Régine ?

Valentine découverte, déshonorée ! À cette idée, il ne put retenir un gémissement douloureux. Elle, la joie de sa vie, la plus pure, la meilleure, la plus dévouée des femmes, jetée en pâture à la malignité publique ; leur amour commenté, bafoué, souillé, par d’ignobles commentaires...

Il laissa tomber sa tête sur ses bras croisés et pleura.

Jusqu’à la mort, avait dit Régine. Après la mort, elle lui donnerait peut-être le repos ! Il se sentait condamné. Il avait trop souffert ; le ressort de son être était brisé. Quelques mois, quelques semaines, et il ne souffrirait plus. Qu’au moins il eût la joie de mourir dans les bras de Valentine.

 

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Que cette pensée lui était douce ! Venant ainsi, la mort n’avait rien qui pût l’effrayer.

Ils partiraient ensemble, ils iraient sur quelque rivage paisible, au bord de la mer ou au bord d’un lac ; ils y vivraient heureux et cachés ; il sentirait sa vie s’éteindre lentement, et un jour, il s’endormirait sur ce cœur dévoué, qui n’avait jamais battu que pour lui, et qui lui appartenait tout entier.

– Ô Valentine, pensa-t-il, sois bénie.

Il avait froid, il ferma sa fenêtre et revint s’asseoir. Le feu était mort : la chambre paraissait glaciale et sombre comme le sépulcre, et puis il souffrait de plus en plus, et la douleur qu’il avait dans la tête était intolérable. Plus il essayait de penser, plus la torture augmentait. Une idée subite le frappa au milieu de cette agonie.

Puisqu’il devait mourir, de quel droit entraînait-il Valentine dans sa chute ? S’il mourait tout à l’heure, ici même, elle restait intacte, toujours honorée au milieu de ce monde qui l’aimait et lui rendait justice. Ne serait-ce pas cent fois mieux ainsi ?

 

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– Qu’il eût été doux pourtant de passer quelques jours avec elle dans la solitude, de l’avoir toute à lui, sans crainte désormais, puisqu’il n’avait plus rien à perdre ! d’avoir à toute heure ce regard adoré, ce sourire divin, plein de bonté, de tendresse...

Il se rappela tout à coup certain jour : c’était au début de leur amour ; elle marchait derrière lui dans un chemin creux, plein de pierres roulantes ; tout à coup le pied lui avait tourné, et elle avait chancelé ; il l’avait retenue par la taille, osant à peine la soutenir, tant il respectait cette femme qu’il aimait pourtant follement... Elle l’avait regardé en souriant, toute pâle. Comme elle l’avait regardé ! À présent qu’il s’en souvenait, il croyait ne l’avoir jamais tant aimée que ce jour-là...

Et c’était cette femme tant aimée, tant respectée, que, par un égoïste désir d’être heureux encore un peu de temps, il allait vouer à la honte pour toute une vie ? Ah ! s’il avait dû vivre, lui, s’il avait eu l’espoir de passer de longues années près d’elle, afin de vieillir à ses

 

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côtés, c’eût été différent. Mais condamné ! car il se sentait perdu, n’était-ce pas horrible de sa part ? Et elle, que penserait-elle de lui, quand il n’y serait plus, et que le moment des réflexions venu, elle se verrait en tête-à-tête avec la réalité, c’est-à-dire avec le déshonneur qu’il aurait jeté sur elle ?

Non ; la conduite de René était tracée : il devait mourir, puisque la mort seule désarmerait son implacable ennemie. Il regarda son revolver, placé dans un tiroir, et l’idée qu’il allait s’en servir pour quitter la vie ne lui fit aucune impression.

Son mal de tête allait toujours croissant, et l’empêchait presque de voir.

– Je voudrais pourtant bien réfléchir un peu, se dit-il. Je souffre tellement que je ne puis même pas penser...

Oui, mais réfléchir, remettre, c’était aller pis qu’au lendemain. Le lendemain, il viendrait revoir Valentine ; le lendemain, si les soupçons de sa femme se portaient de ce côté, elle interrogerait les domestiques de celle-ci, le

 

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concierge, et saurait qu’il y avait dîné la veille... tout était perdu...

Il regarda la pendule. Elle marquait onze heures seulement. Il aurait pensé que plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que sa femme l’avait quitté.

Comme on peut souffrir en peu de temps ! Il s’avisa qu’il fallait écrire afin d’expliquer sa mort, et s’assit devant son buvard.

Écrire à Valentine ? Non. Ce nom ne devrait pas être prononcé avec le sien. Que son départ de la vie fût silencieux et discret comme l’avait été leur amour. Elle saurait bien, elle, qu’il était mort pour elle, à force de l’aimer. C’est à Dubreuil qu’il confierait ses dernières volontés, à cet ami de la dernière heure, qui s’était dévoilé tout à coup. Il n’avait pas été le voir la veille, il avait même oublié qu’il le lui avait promis.

« Cher ami, écrivit-il tout d’un trait, sans prendre le temps de respirer, vous avez été bon pour moi ; pour vous prouver ma reconnaissance, c’est vous que je charge de porter mes adieux à celle que vous savez.

 

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« Menacé d’être traqué jusque dans mes plus innocentes démarches, j’aime mieux mourir que de la condamner à une honte imméritée.

« Vous qui savez ce qu’elle vaut, vous la protégerez, et vous la défendrez, s’il le faut.

« Dites-lui que je ne l’ai jamais tant aimée qu’aujourd’hui, que je la bénis et la remercie pour ce qu’elle a été pour moi, et que je lui laisse le soin de mes enfants que leur mère est incapable d’élever. Qu’elle s’efforce de les empêcher de m’oublier. Vous leur direz plus tard que si leur père les a abandonnés, c’est parce qu’il savait qu’il ne pourrait rien faire pour eux tant que leur mère les aurait en son pouvoir, et celle-ci ne se laisserait jamais prendre de façon qu’on pût les lui retirer. Il y a des femmes qui commettent les plus grands crimes, sans tomber sous les coups de la loi. Ma femme est de celles-là. Que Dieu lui pardonne. Moi, je la rends responsable de ma mort. »

Il signa sans relire, et s’arrêta. Il croyait bien tout fini, mais le cœur lui manqua. Il prit une autre feuille de papier et y écrivit ce qui suit :

 

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« Toi seule que j’ai aimée, toi qui seule m’as aimé, je ne puis te remercier de ta tendresse qu’en ne commettant pas la lâcheté de t’entraîner dans ma chute. Au moment où je meurs, je t’aime mille fois plus qu’aux beaux jours. Aime mes enfants pour l’amour de ton René. »

Il mit les deux lettres l’une dans l’autre, et cacheta l’unique enveloppe sur laquelle il écrivit le nom de Dubreuil ; puis il arma son revolver et se retourna vers la fenêtre, qu’il ouvrit.

La nuit était froide et tranquille : pas un souffle de vent, pas un nuage. Le ciel semblait verser sur la terre une pluie d’étoiles ; la voie lactée tombait comme un ruban de gaze blanchâtre en travers de l’horizon nocturne, si près qu’on eût dit pouvoir la toucher en étendant la main.

Si près et si loin ! comme le bonheur, comme tout ce qu’on rêve sans pouvoir l’atteindre. Ces étoiles éternelles, René les avait vues tant de fois briller sur sa tête ou se réfléchir dans l’eau profonde des lacs ! C’était hier, et c’était jadis... un gouffre le séparait de ce passé si proche

 

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encore, un gouffre qu’il ne pouvait plus sonder, qu’il ne pouvait plus franchir...

– Où serai-je tout à l’heure ? se demanda-t-il avec une sorte d’angoisse curieuse ; m’en irai-je à travers ces mondes ou bien dormirai-je insensible à jamais ?

Il posa sur l’appui de la fenêtre la main qui tenait son arme, et se pencha un peu pour voir où s’arrêtait la voie lactée. Elle tombait comme une poussière lumineuse sur les arbres des Champs-Élysées, dont la masse noire arrêtait le regard à peu de distance. Il ramena ses yeux vers le point opposé de l’horizon, les promena au hasard sur le firmament.

Tout à coup, il tressaillit violemment. Une étoile d’une moyenne grandeur venait entre toutes les autres d’attirer son attention, et un souvenir du passé surgissait devant lui avec toute la force et la vie d’une créature en chair et en os.

C’était au bord de la mer, dans un beau pays qu’ils avaient habité trois mois, pendant une des heureuses saisons de leur vie. Ils s’aimaient depuis peu, ils sentaient qu’ils s’aimeraient

 

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toujours, et pourtant ils allaient bientôt se séparer.

– Soyons aussi enfants que tous ceux qui s’aiment, dit Valentine ; choisissons une étoile, et loin l’un de l’autre, suivant l’éternelle tradition des amants, nous la regarderons dans la même pensée.

Leur choix s’était arrêté sur celle-là, parce qu’elle était modeste et peu éclatante. Rien ne la désignait à l’attention ; peut-être ne serait-elle que pour eux un lien mystérieux et muet.

Ils l’avaient regardée ensemble, souvent. Lorsqu’ils n’étaient pas seuls le soir, sur la terrasse de Broye, ou dans ce château de Bretagne où ils s’étaient connus, plus d’une fois, au milieu des causeries, l’un d’eux avait levé doucement son doigt vers le ciel, où paraissait l’étoile, et ce geste silencieux, discret, invisible pour tous, les avait réunis dans un même élan de tendresse...

Elle était là, leur étoile, devant René qui la contemplait seul... Il lui tendit les bras.

– Adieu, cria-t-il à la nuit impassible, adieu

 

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tout ce qui fut, tout ce qui pourrait être ; adieu, vie cruelle, qui ne veux pas me donner le repos... apaisée par mon sacrifice, sois au moins clémente pour elle !

La vie lui apparaissait en ce moment comme une divinité terrible, implacable, au visage de fer, qui réclamait les victimes humaines et qu’il fallait contenter par des offrandes sanglantes.

On sonna quelque part en bas.

– On va venir, pensa René, on va me trouver ici...

Rapidement il ferma la fenêtre et s’approcha de son bureau. Un pas retentit dans le corridor, une main s’appuya sur le bouton de la porte, et l’on frappa.

Une détonation répondit : Entrez, et René tomba sur le tapis.

Dubreuil entra et courut vers lui.

Les yeux de René étaient encore ouverts, il les porta de son ami au bureau où se trouvait la lettre ; attirés par le bruit, on arrivait de partout... Dubreuil comprit, vit la lettre et la mit hâtivement

 

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dans sa poche. René ferma les yeux avec un soupir. On le releva. Il était mort.

 

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XXXII

 

Comment était-ce arrivé ? Pourquoi ? Un homme si heureux ! Une situation florissante ! Affaires d’argent, peut-être ? Non, la fortune était en parfait état. Quoi alors ? Un moment de folie probablement. Pas de testament ? Non ! Pas d’adieux ? Non ! Pauvre petite madame d’Arjac, veuve à vingt-sept ans, avec deux bébés... Eh bien, elle est jeune, elle aura le temps de se consoler !

Régine pleurait, sous ses crêpes de veuve. Elle pleurait tant qu’elle pouvait, et très sincèrement. Que pleurait-elle ? Le mari ? Non.

Était-ce le remords qui la poursuivait ? Pas davantage. Des remords ! À quel propos ? Parce qu’elle avait adressé à un criminel des reproches bien mérités, et que ce pauvre toqué n’avait pas eu le courage de regarder son destin en face ? Mais ce n’était pas sa faute, à elle ! Elle n’avait

 

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rien à voir là-dedans ! D’abord, quand on se tue, c’est déjà une preuve qu’on a le cerveau détraqué. Et puis, est-ce qu’elle était responsable des fantaisies qui peuvent passer par la tête d’un homme ? Elle entendait qu’on la laissât tranquille. Elle avait bien assez de son chagrin.

Quel chagrin ? Celui d’être veuve, naturellement ! C’est très désagréable d’être veuve ! Le deuil, les visites de condoléance, la réclusion forcée, et au commencement de l’hiver, encore ! Enfin, en hiver, au moins il ne fait pas trop chaud, et quand l’été viendrait, elle pourrait porter de la grenadine. Ces crêpes anglais, c’est insupportable pendant les chaleurs, et puis cela déteint : on a l’air d’avoir ramoné une cheminée. D’ici le printemps, elle aurait quitté le crêpe, c’était toujours cela.

Mais concevait-on ce René d’aller se tuer comme cela, sans rime ni raison ? C’est terrible, ces choses-là.

On ne peut plus habiter une maison où il y a eu un suicide ; et puis ces constatations légales ; c’est odieux et cela fait du tort à une famille. Les

 

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domestiques étaient dans le cas de vouloir s’en aller, et ce serait bien fâcheux, car on était bien servi. Il y en avait deux surtout qu’on ne pourrait pas remplacer facilement... Enfin peut-être, en augmentant leurs gages...

Heureusement, Dubreuil était arrivé bien à point pour apporter son témoignage, car il frappait au moment où le coup était parti. Quel heureux hasard qu’il fût venu comme cela, à onze heures et demie... Il avait attendu toute la journée René qui lui avait promis d’aller lui rendre visite ; ce n’est que tout à fait tard, ne le voyant pas, qu’il s’était décidé à venir voir s’il n’était rien arrivé... Il était un peu fou ces derniers temps, René, n’est-ce pas, monsieur Dubreuil ?

Et cet enterrement ! On aurait à supporter la curiosité de tout Paris, car tout Paris viendrait, bien sûr ! On avait eu beau dire que c’était en nettoyant une arme, personne n’en croyait un mot. Enfin, par bonheur, M. de Broye était là ; c’est lui qui mènerait le deuil.

M. de Broye ne disait rien. Cet événement l’avait rendu soudain silencieux. Il sentait dans la

 

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mort de son gendre la responsabilité de sa fille, et d’autre part, en la regardant, au milieu de ses larmes sans cesse renouvelées, qui coulaient avec la facilité d’un robinet de fontaine, il se disait qu’on ne pouvait pas rendre responsable un être aussi peu fait pour savoir ce que c’est qu’une responsabilité. Régine pleurait tant qu’on voulait, et s’arrêtait de même lorsqu’on lui disait qu’elle avait assez pleuré.

C’était une occupation comme une autre, et pour le moment la plus convenable. D’ailleurs, on lui avait déjà apporté des mouchoirs de deuil avec des bordures noires larges comme la main. C’était ce qu’il y avait de plus nouveau, assurait la brodeuse.

Pendant ce temps, Dubreuil était allé chez Valentine.

Il ne s’était pas couché cette nuit-là ; vers le matin, lorsque les lueurs froides de l’aube avaient pénétré dans cette chambre sombre où René gisait sur son lit, avec un tout petit trou au cœur, où le sang formait un caillot noir, le Parisien sceptique avait quitté son ami, et chancelant de

 

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fatigue et d’émotion, il avait descendu lentement l’escalier, qu’il montait si vite la veille au soir.

Il avait attendu René tout le jour ; ne le voyant pas venir, pris d’une vague frayeur après le dîner, il était allé voir Valentine, et il avait appris que René venait de la quitter.

Une heure s’était écoulée en conversation, puis il était sorti avec l’idée de rentrer chez lui, puisque René se trouvait en sûreté dans son appartement.

En sûreté ? Non certes ! S’il avait rencontré Régine, rien n’était moins sûr que l’état d’esprit où pouvait se trouver le pauvre garçon. Après avoir hésité, à cause de l’heure, Dubreuil s’était décidé à voir d’Arjac, au risque de réveiller toute la maison. Que ne s’était-il décidé plus tôt ! S’il était entré seulement pendant que René regardait les étoiles, la vue d’un ami eût détendu sans doute les cordes de son âme prêtes à éclater... Mais quand il est trop tard, à quoi bon revenir sur ce qui aurait pu être ?

Maintenant, c’était à Valentine qu’il fallait penser. Dubreuil regarda sa montre, sept heures à

 

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peine... Il avait le temps d’aller chez lui, de faire un peu de toilette, de se composer un visage et de se présenter chez madame Moissy, qu’il trouverait endormie, sans doute. Quel réveil ! Et comme il fallait se presser néanmoins, pour que personne ne la réveillât avant lui ! Si le coup lui était porté par une main indifférente, quel n’en serait pas le résultat ?

Il fit comme il l’avait dit, et à huit heures et demie il sonnait chez Valentine. Celle-ci appela sa bonne, qui arriva aussitôt effarée.

– Qu’y a-t-il ?

– C’est le monsieur qui est venu hier soir, qui voudrait parler à madame. Il attend dans le salon.

Pour cette fille, encore peu au courant des visages qui se montraient là, il n’existait pas de noms propres. Valentine pensa immédiatement à René.

– Que peut-il vouloir si matin ? se dit-elle. Il vient m’emmener !

Elle revêtit son peignoir à la hâte, et ouvrit la porte du salon... C’était Dubreuil. Elle eut peur.

 

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– Il est arrivé quelque chose ? dit-elle toute pâle, et ses lèvres soudain desséchées avaient peine à préférer un son.

Dubreuil, de la tête, fit signe que oui, et lui avança un fauteuil. La bonne, curieuse, se tenait sur le seuil.

– Du feu, dit-il, vite ! Madame tremble de froid.

La jeune fille rassembla les tisons de la veille, ajouta du bois, et bientôt le feu ronfla dans la cheminée.

– C’est bien, dit Dubreuil, laissez-nous.

Valentine tremblait toujours, mais ce n’était pas de froid. Dubreuil la regardait avec une inexprimable pitié. Comment allait-il lui apprendre la terrible nouvelle ?

– Dites-moi ce qui est arrivé, fit-elle en joignant les mains avec angoisse. Il est malade ? Il est parti ?

Dubreuil se taisait : non, décidément, il ne pouvait pas prononcer les paroles fatales.

Elle se leva et enfonça ses doigts crispés dans

 

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la chair de son bras.

– Il s’est tué ? dit-elle tout bas, car sa gorge n’avait plus de souffle. Il s’est tué ?

Il la prit par les épaules et l’assit dans le fauteuil. Elle se laissa faire, sans cesser de le regarder.

– Il ne souffre plus, dit enfin l’ami de la dernière heure.

Elle lâcha son bras, et ses mains inertes retombèrent le long de sa robe.

– Il s’est tué, répéta-t-elle de la même voix, et je n’étais pas là !...

– Du courage, dit Dubreuil, qui s’assit auprès d’elle et lui prit une main.

Elle le laissa faire, elle ne le sentait pas.

– A-t-il souffert ? demanda-t-elle.

– Non.

Elle poussa un faible soupir.

– J’aurais dû le garder, j’aurais dû penser que cela arriverait...

 

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Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se tut.

Heureux ceux qui pleurent ! heureuses celles qui s’évanouissent ! heureux ceux et celles qui trouvent dans une démonstration extérieure une issue au trop-plein de leur douleur ! Mais ceux qui subissent en silence, dont le chagrin ne s’exhale que longtemps après, et qui pendant des heures, des jours, des mois, portent le fardeau d’une angoisse mortelle, écrasés, incapables de respirer, comme si tout le poids de la pagode de Jaggernaut leur pesait sur la poitrine, ceux-là souffrent, et savent souffrir.

– Pleurez ! dit doucement Dubreuil.

Elle secoua la tête.

– Plus tard, dit-elle en le regardant de ses yeux secs. A-t-il pensé à moi ?

Dubreuil tira de sa poche les deux lettres de René, et les mit sous les yeux de Valentine. Elle les regarda un instant, sans oser les lire. Il les déplia et les lui mit sous les yeux. Elle lut, toujours silencieuse, toujours sans larmes.

 

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– À quelle heure ? demanda-t-elle, en pliant les papiers qu’elle garda dans sa main.

Il lui raconta ce qui était arrivé depuis qu’il l’avait quittée ; elle l’écoutait avec attention, comme si elle voulait se rappeler tous les détails un par un. Quand il eut fini, elle relut les deux lettres, et rendit à Dubreuil celle qui lui appartenait avec le même regard morne et désespéré.

– C’est pour moi, pour me sauver, qu’il est mort ; si je ne lui avais pas fait croire que je ne pouvais vivre sans l’estime du monde, il vivrait encore, dit-elle.

– Ne pensez pas cela ! s’écria Dubreuil.

Il lui parla longtemps ; de temps en temps il s’adressait à elle comme si elle eût été un petit enfant, capable de comprendre seulement les raisonnements les plus primitifs, puis s’élevait à des hauteurs de langage dont il eût été très étonné s’il en avait eu conscience. Elle l’écoutait docilement, cherchant à se laisser convaincre. Il s’arrêta enfin, épuisé, bouleversé par cette apparence de calme qui lui paraissait effrayante,

 

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et resta un instant silencieux ; puis il se leva.

– Attendez, dit-elle en se levant aussi et en l’arrêtant du geste. Pourrais-je le voir ?

Dubreuil la regarda plus effrayé que jamais.

– Vous voulez le voir ? fit-il interdit.

– Oui, encore une fois.

Elle le suppliait du regard et du geste comme s’il eût été le maître de le lui permettre ou de l’en empêcher.

– Je ne dirai rien, vous verrez ! Je serai très calme, mais je voudrais le voir encore... Pensez donc, il était là, hier soir... Je ne croirai qu’il est mort que lorsque je l’aurai vu.

Elle indiquait le petit canapé où ils avaient causé la veille.

– Vous pouvez certainement voir madame d’Arjac, fit Dubreuil en hésitant.

Valentine frissonna.

– Cette femme ! dit-elle avec une indicible horreur.

– Si vous voulez obéir au dernier vœu de

 

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René, il faut continuer de la voir ; sans cela, comment pourriez-vous surveiller ses enfants ?

– Je la verrai, dit Valentine en baissant la tête. Puis-je y aller aujourd’hui ?

– Oui, mais comment ferez-vous ?

– Venez avec moi, dit-elle, vous direz que vous m’avez annoncé l’événement, et je viendrai... N’est-ce pas moi qui ai fait ce mariage ? Elle était là, hier, qui le menaçait et jurait de le poursuivre jusqu’à la mort Jusqu’à la mort !

Elle frissonna encore et détourna les yeux. Puis elle se dressa péniblement.

– Je vais m’habiller, dit-elle ; vous m’emmenez ?

Il consentit. Elle reparut au bout de quelques minutes, vêtue de noir, voilée, gantée, irréprochable. Ils sortirent. L’air froid les frappa au visage comme un soufflet, et ramena un peu de sang aux joues de Valentine.

La maison de Régine était bouleversée ; madame dormait ; M. de Broye était sorti « pour

 

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les démarches », dit le valet de chambre. Dubreuil et Valentine échangèrent un regard ; faudrait-il qu’il s’en retournât sans avoir vu ce qu’il venait chercher ?

Elle eut une idée.

– Les enfants ? dit-elle.

– Ils sont là, répondit le domestique en s’effaçant pour la laisser passer.

Elle entra dans la chambre des petits, qui jasaient doucement avec leurs nourrices, et cherchaient à jouer entre eux. Assis sur le tapis, ils entassaient gravement des jouets l’un sur l’autre... L’orage effroyable qui s’était abattu sur la maison, les laissant orphelins, n’existait pas pour eux ; ils jouaient ce jour-là, comme ils avaient joué la veille, et ne se souviendraient même jamais qu’ils avaient été aimés par leur père, qui avait pleuré sur eux.

Valentine s’agenouilla près d’eux et les embrassa en présence des nourrices muettes et consternées. En tenant sur son cœur ces têtes blondes, elle sentit soudain s’éveiller en elle un

 

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sentiment nouveau, inconnu : la maternité.

Ils étaient à elle, ces enfants de René, que le hasard avait fait naître d’une autre. Elle était jalouse autrefois de ne pas en avoir un, – elle aurait les deux maintenant ; qui pourrait l’empêcher de les aimer ? Qui pourrait les empêcher, eux, de l’aimer ? René lui avait légué avec ses enfants l’amour de ses enfants ; elle le sentit, et son cœur s’emplit d’une tendresse nouvelle, immense.

Elle se releva et sortit de cette chambre, pendant que les enfants reprenaient leur travail un instant interrompu. Dubreuil l’attendait au dehors. Il la prit par la main et la guida vers une autre pièce, au bout d’un corridor.

Les rideaux de la fenêtre étaient fermés, deux bougies brûlaient au chevet du lit ; la prévoyance de l’ami avait écarté sous un prétexte la religieuse qui veillait près du mort, et ils étaient seuls dans cette chambre obscure, où rien n’était dérangé. Le revolver était sur le bureau.

Valentine s’approcha du lit ; Dubreuil se tenait près de la porte, prêt à empêcher d’entrer si

 

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c’était nécessaire. Elle appuya doucement une de ses mains sur la couverture et se pencha lentement.

René semblait dormir tout habillé sur son lit. Les traits étaient parfaitement calmes. Il avait pensé à Valentine à la dernière seconde ; de là lui venait la douceur paisible de son visage. Que de fois elle l’avait vu dormir ainsi ! À Elseneur, quand elle l’avait quitté, il était absolument de même, aussi pâle, aussi maigre, les traits aussi rigides... Mais alors, il s’était réveillé... et maintenant...

Elle s’inclina encore, et souleva les boucles châtaines, puis elle appuya ses lèvres à l’endroit qu’elle aimait, où jamais ne s’étaient posées d’autres lèvres que les siennes. La chaleur de la vie avait disparu... Elle regarda les lèvres au dessin correct et fin, les lèvres chaudes et souples qui souriaient avec tant de douceur. Plus de baisers, plus de sourires. C’était fini pour toujours.

– Venez, dit Dubreuil à voix basse. Il avait peur de la voir tomber morte auprès de René.

 

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Elle fit un signe de tête, et baisa encore une fois le front glacé, puis elle ramena les boucles pour cacher l’endroit. Hésitante, elle fit un pas en arrière, puis elle resta immobile, ne pouvant se détacher.

– Je vous en supplie, fit Dubreuil en lui tendant la main.

Elle vint doucement et se laissa entraîner sans résistance.

Ils sortirent de l’appartement, elle monta dans la voiture qui les attendait, et se laissa reconduire sans une parole. Dubreuil voulait monter avec elle, elle le remercia d’un serrement de main, mais fit un signe négatif. Il la vit disparaître dans l’escalier qu’elle gravissait lentement, comme accablée d’un lourd fardeau.

– Mieux vaudrait pour elle mourir tout de suite, pensa-t-il. La triste comédie qu’elle va avoir à jouer la tuera sûrement, et la fera trop souffrir.

Arrivée chez elle, Valentine alla droit à sa chambre, s’y enferma, jeta loin d’elle son châle et

 

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son manteau, et levant les bras au ciel, elle cria : Ô mon René ! Puis elle tomba à terre et pleura.

 

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XXXIII

 

Le cercueil était placé sous le grand catafalque ; des flammes vertes brûlaient dans les hautes coupes placées aux quatre angles ; une profusion de cierges s’étageait tout autour, et l’église était complètement tendue de noir.

– Quel bel enterrement ! se disait-on tout bas dans les rangs de chaises.

La famille de Broye n’avait rien épargné pour faire à d’Arjac de magnifiques funérailles. C’était en quelque sorte une réparation offerte par le beau-père à son gendre. Instinctivement il cherchait ce qu’il pourrait bien encore jeter sur cette bière qui contenait l’être bon et charmant que tout le monde avait aimé, excepté sa femme. Dans la matinée, au dernier moment, le vieux gentilhomme avait pris une voiture, et parcouru les fleuristes de Paris, pour en rapporter un immense monceau de fleurs qu’il avait entassé

 

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devant le catafalque, car il n’y avait plus de place sur les degrés.

Des fleurs ! voilà tout ce qu’on pouvait désormais offrir à ce qui avait été René. Tout le monde en avait envoyé, jusqu’aux amis les plus lointains, ceux qu’on voit deux ou trois fois par an. Une pitié universelle s’était emparée des âmes à l’annonce de cette mort inattendue. On pouvait parler d’accident ! qui croirait cette fable ? René s’était tué, et personne n’en doutait. Pourquoi ?

C’est ici qu’on n’était plus d’accord.

Des pertes à la Bourse, disaient les uns ; mais d’Arjac n’était pas joueur, et on ne lui avait jamais connu d’agent de change. Un chagrin d’amour, disaient les autres ; quel en serait l’objet ? un amour si mystérieux que nul n’en eût jamais eu connaissance ? Allons donc, est-ce qu’il est des amours pareilles ! Mais cette sœur ! avait hasardé Lorrey. Cette sœur ! D’abord personne ne l’avait vue ; Lorrey avait inventé une histoire pour se rendre intéressant ! voilà tout. D’Arjac était l’être le moins fait pour une esclandre, lui si soigneux des convenances.

 

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Qu’elle était alors la cause de cette mort si mystérieuse ?

Eh ! mon Dieu ! depuis son retour de Suède, d’Arjac ne paraissait pas avoir eu l’esprit bien solide : la fièvre qu’il avait eue là-bas avait dû troubler son cerveau ; c’était probablement sous l’influence d’un accès de délire qu’il s’était suicidé. On voit ces choses-là tous les jours.

Le service funèbre continuait pendant ces causeries ; quand il eut fini, le défilé commença.

Ils étaient tous venus, les habitués des vendredis de Régine : ceux qu’on avait vus à Trouville parader autour d’elle, et qui trois jours auparavant écoutaient le récit de Lorrey ; les jeunes gens inutiles, qui se promènent d’un salon à un autre salon, pour tuer les journées qui ne veulent pas se laisser faire ; les hommes plus âgés, tout aussi nuls, mais à qui la supériorité de leur âge permettait de dire des bêtises plus solennelles.

Ils faisaient peu de cas de René quand il vivait. Qu’est le mari d’une femme élégante ? Si peu de chose en vérité, à moins qu’il ne soit aussi

 

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un homme élégant ! S’il a le malheur de s’occuper de quelque chose, de préférer les médailles ou les livres, il n’existe plus.

On lui passerait encore la manie des tableaux, parce que la peinture est bien portée depuis quelques années ; mais la musique sérieuse ou les livres... quel ridicule !

Et puis, à quoi cela peut-il servir ? Est-ce que cela vous apprendra à faire un nœud de cravate ?

Le défilé continuait ; M. de Broye avait fort à faire de serrer toutes ces mains tendues vers lui ; madame de Broye était là aussi. Régine était restée chez elle. C’était plus convenable, et aussi moins désastreux pour ses nerfs, car elle avait vraiment les nerfs fort ébranlés.

Enfin la foule s’éclaircit ; il ne restait plus que peu de monde dans l’église ; les porteurs au fond de la nef enlevaient déjà le cercueil et s’avançaient d’un pas cadencé ; Valentine s’avança vers madame de Broye ; Dubreuil la suivait à peu de distance.

– Ah ! chère madame ! fit tout bas la belle-

 

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mère de René en serrant les mains de son amie, qui se fût douté ?...

Le cercueil arrivait ; elles se rangèrent pour le laisser passer.

Valentine suivit d’un long regard ce coffre de chêne qui allait disparaître dans le caveau de la famille de Broye ; même mort, René ne lui appartiendrait pas. Elle n’aurait pas cette joie illusoire et suprême d’aller porter des fleurs sur sa tombe ; elle ne pourrait pas, agenouillée à demi au bord d’une pierre, regarder le nom gravé dessus jusqu’à ce qu’elle ne le vît plus à travers ses larmes.

Un monument fastueux recouvrait le vaste caveau de famille ; une grille le fermait. Rien ne resterait de René : il appartiendrait aux de Broye dans le temps et dans l’éternité.

Une couronne de rose-thé, objet d’admiration, fut présentée à celui des hommes funèbres qui arrangeait les fleurs sur le cercueil, et il la plaça vers le milieu, à la hauteur de la poitrine.

– Quelles fleurs merveilleuses ! fit tout bas

 

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madame de Broye. Savez-vous qui a envoyé cela ? Il n’y avait pas de carte.

Valentine fit un signe négatif. C’était elle qui avait donné à René ces fleurs qu’il préférait à toutes les autres ; mais maintenant comme toujours, elle devait rester inconnue.

Le cortège se mit en route ; Valentine, restée sur les marches de l’église, le suivit du regard jusqu’à ce qu’il eût disparu au prochain tournant, et puis elle reprit lentement le chemin de sa demeure.

Tout ce qui lui était permis désormais, c’était de faire de cette demeure un temple où elle conserverait le souvenir de son ami. En rentrant chez elle, elle examina du regard les objets qu’aimait René, ceux qu’il touchait familièrement, et elle les emporta dans sa chambre. C’est là désormais qu’elle vivrait avec lui, cent fois plus veuve que la veuve qui allait étaler son deuil officiel.

Régine était inconsolable.

– Comprend-on, disait-elle, un malheur

 

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semblable au mien ? Je fais un mariage selon mon cœur ; mes parents ont la bonté de ne pas s’y opposer, malgré la différence de fortune ; car, enfin, je pouvais certainement prétendre à un parti beaucoup plus brillant. La maison de Broye à elle seule représente au moins trois cent mille francs. Il est vrai que mes parents l’ont gardée, mais elle me reviendra après eux, naturellement. Eh bien ! il faut que je perde mon mari après quatre années d’un bonheur, je puis le dire, sans nuages ! Nous étions parfaitement heureux, chère madame ! Je lui laissais faire tout ce qu’il voulait ; il s’était pris d’un goût un peu bizarre pour les médailles de mon père... il voulait les cataloguer, les expliquer, que sais-je ? Je ne me suis jamais opposée à ce qu’il passât le meilleur de son temps à cette occupation. C’était parfois fort incommode, car une jeune femme a souvent besoin que son mari l’accompagne. Cela fait bien, vous savez, c’est plus convenable... Oh ! il allait dans le monde avec moi, jamais il ne m’a refusé cela, je dois lui rendre cette justice. Il y avait une chose qui m’ennuyait, par exemple ; il ne voulait pas assister à mon jour. Non ! on ne le

 

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voyait jamais chez moi le vendredi. Il y a des maris qui font cela pour leurs femmes, cependant. Mon Dieu ! je sais bien que ce n’est pas un usage général ; je dirai plutôt : au contraire ! Mais pour ceux qui veulent le faire, c’est très gentil. Non ! on ne saura jamais ce que j’ai perdu !

M. de Broye entra un jour au milieu de ce déluge de réflexions, qu’il subit en silence, d’autant plus qu’il ne le recevait que par éclaboussement, pour ainsi dire : la victime prédestinée était une amie qui s’esquiva aussitôt qu’elle le put.

Madame d’Arjac allait continuer et déverser sur son père le trop-plein de son inépuisable réservoir, lorsqu’il l’arrêta d’un air sérieux qu’elle ne lui avait pas vu souvent.

– Écoutez, ma chère enfant, lui dit-il, je crois qu’il est nécessaire de nous entendre. Vous avez tué votre mari...

Régine bondit à cette parole, et tous ses crêpes de veuve frémirent sur elle à cette accusation monstrueuse.

 

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– Je répète, reprit M. de Broye, qui avait singulièrement vieilli et dont les cheveux étaient tout blancs : Vous avez tué votre mari. C’est votre colère sans limites, votre amour des paroles inutiles, vos menaces insensées, toute votre manière d’être, en un mot, qui ont armé le pistolet dont il s’est servi pour mettre fin à une vie dont vous menaciez de faire un enfer. Je n’ai pas oublié, moi, vos colères enfantines qu’un rien provoquait, qu’aucun raisonnement ne pouvait calmer ; ni vos humeurs de jeune fille, ni vos paroles cruelles que vous croyiez pleines d’esprit, et qui n’étaient piquantes qu’à condition d’être sans cœur. Vous m’avez avoué que vous avez fait une scène à René, dans cette fatale soirée.

– Et quand cela serait ? s’écria Régine avec emportement ; devais-je permettre que mon mari violât ouvertement la foi conjugale...

– Vous n’aviez rien à permettre. Quand même l’aventure prêtée à René eût été vraie, ce qui me paraît problématique, – votre devoir était de vous taire et, au lieu de provoquer le scandale, de l’étouffer discrètement, par respect pour vous-

 

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même autant que pour celui dont vous portiez le nom. Eh bien, ma fille, voici ce que je voulais vous dire : Vous n’avez pas été l’épouse que vous deviez être ; tâchez au moins de ne plus parler de feu votre mari sur le ton que vous avez employé tout à l’heure, car je me verrais obligé de vous blâmer publiquement, ce qui me serait fort pénible.

Jamais Régine ne put comprendre ce qui avait choqué son père ; mais comme il se montrait décidé à lui tenir tête, c’est elle qui céda, toutes fois du moins qu’elle se trouvait en sa présence.

Avant que le deuil de madame d’Arjac fût terminé, elle perdit sa mère. Pour le coup, sa douleur fut sans bornes. Encore une année de deuil ! Elle passerait donc sa vie dans le cachemire noir ? Il est vrai que c’est très seyant ; mais au bout du compte, c’est toujours la même chose !...

Les enfants de Régine avaient plus perdu qu’elle-même à la mort de leur grand-mère. Le deuil n’empêche pas de courir les magasins, ni de recevoir, après les premières rigueurs passées. Un

 

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jour, Valentine, qui visitait toujours madame d’Arjac, afin de ne pas perdre de vue les petits êtres que René avait légués à sa tendresse, Valentine trouva la nursery grande ouverte, les bonnes absentes et les enfants seuls. Le petit garçon avait attaché un polichinelle à une ficelle, et penché sur l’appui de la fenêtre ouverte, il s’efforçait de faire toucher à son jouet la porte de la remise située au-dessous.

Valentine l’enleva sur-le-champ à sa situation périlleuse, ferma la fenêtre malgré les cris de colère de M. d’Arjac jeune, qui possédait déjà une volonté bien arrêtée, et après l’avoir bien caressé pour l’apaiser, elle lui fit une série de questions.

La petite fille s’approcha alors avec confiance, et les deux bébés amoncelèrent dans le cœur de leur amie une telle somme de négligences maternelles, de cruautés domestiques, que Valentine se sentit prise d’une immense pitié.

Comment faire, pour empêcher ces petits êtres de devenir lâches et méchants, comme il arrive le plus souvent dans ces éducations abandonnées à

 

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des mains subalternes ?

Que pouvait-elle tenter pour eux ? Jusqu’à quel point pouvait-elle s’avancer ?

Tout dépendait de l’humeur de Régine, car avec celle-ci on n’était jamais sûr de rien.

Rentrée chez elle, madame Moissy, après de longues et tristes méditations, se décida à envoyer chercher Dubreuil.

Depuis les mauvais jours où elle avait connu l’amitié sans prix de cet être en apparence si peu capable d’un sentiment sérieux, elle n’avait guère pris de résolution sans le consulter ; lui, de son côté, ne laissait pas écouler de semaine sans passer une soirée auprès de cette femme, dont la tristesse profonde n’excluait ni la bonne grâce ni la culture intellectuelle.

– Voici mon jour venu, lui dit-elle. Si depuis deux ans je n’avais pas pensé que l’occasion se présenterait où je pourrais obéir aux dernières volontés de René, je n’aurais certainement pas eu le courage de vivre. Ses enfants sont dans l’état moral le plus déplorable. Que me conseillez-vous

 

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de tenter pour eux ?

Dubreuil médita un instant. Lui aussi, sans que personne en eût le moindre soupçon, avait creusé dans son esprit cette grande question de l’éducation des jumeaux ; la conclusion cruelle, mais fatale, à laquelle il s’était arrêté était que madame d’Arjac rendrait à ses enfants un service incalculable si elle voulait bien disparaître de ce monde ; mais elle paraissait peu disposée à ce dénouement précipité.

– Si vous avez le courage de vous rendre un peu ridicule, dit-il enfin, je crois que vous pouvez arriver à nos fins ; mais il faut être absurde, sans cela madame Régine montera sur ses grands chevaux et nous enverra promener sans cérémonie. Je vous demande pardon d’employer une expression aussi vulgaire, mais c’est la seule qui puisse traduire la façon dont elle reçoit les propositions qui ont le malheur de lui déplaire.

– Je serai aussi ridicule que l’on voudra, répondit Valentine avec un triste sourire, mais encore faut-il que cela serve à quelque chose !

Quelques jours plus tard, madame Moissy

 

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retourna chez Régine, que par le plus grand des hasards elle trouva chez elle, bien que ce ne fût pas son jour. Après un instant de causerie, ou plutôt de monologue à bâtons rompus, genre où madame d’Arjac excellait, Valentine put exposer l’objet de sa démarche.

– Je m’ennuie seule, lui dit-elle.

– Pauvre amie ! cela se comprend ! Une maison sans mari, sans enfants ! Et encore vous, ce n’est pas comme moi ! Vous n’avez pas connu le bonheur dans votre mariage, tandis que moi ! C’est bien cruel, allez, d’avoir perdu son mari quand on l’aimait !

Valentine plongea au fond des yeux de Régine : elle le croyait en vérité ! elle se figurait avoir aimé et pleuré René ! La pensée des enfants la retint sur sa chaise.

– Je vous disais donc que je m’ennuie, reprit-elle, et depuis quelque temps je me sens des aptitudes pédagogiques tout à fait remarquables. Vous devriez me confier vos enfants de temps à autre, cela m’occuperait, et je leur apprendrais à lire d’après un système que j’ai inventé...

 

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Régine éclata de rire.

– Un système ! Ah ! ma pauvre amie ! Si vous tombez dans l’enseignement, qu’allons-nous faire de vous ? Tenez, vous feriez bien mieux de venir avec moi, j’ai des broderies à rassortir, des broderies anciennes pour un petit meuble que je me fais faire. C’est au bout du monde, dans un quartier perdu du côté de Vaugirard ; venez donc ! C’est cela qui occupe ! Je vous conseille les petits meubles, c’est d’un absorbant !

– J’aimerais mieux m’occuper des enfants, fit doucement Valentine ; je vous assure que cela m’intéresserait davantage. Si vous ne voulez pas, cependant...

– Mais si, mais si, au contraire ! J’en serai enchantée. Vous vous préparez bien des ennuis, seulement, je dois vous en prévenir, car ils ne sont pas commodes. Georges est extrêmement difficile de caractère, tout petit qu’il est...

– Nous serons très bons amis, j’en suis sûre ! dit Valentine, dont les yeux se remplissaient de larmes, malgré sa fermeté. Quand me les enverrez-vous ? Le plus tôt possible !

 

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– Mais tout de suite, si vous voulez, puisque je sors. Vous rentrez chez vous ?

– Oui, se hâta de répondre madame Moissy.

Une heure après, les deux enfants de René faisaient leur apparition sur le seuil de ce salon que leur père considérait comme son refuge. Valentine congédia les bonnes, et restée seule avec ces petits êtres, que l’aspect nouveau de la maison rendait très graves, elle les contempla avec une indicible émotion.

Ils la regardaient, peut-être un peu effrayés par l’intensité de tendresse et de douleur que trahissait son visage, lorsqu’elle se laissa glisser sur ses genoux auprès d’eux, pour les entourer de ses bras.

– Vous m’aimerez bien ! dit-elle en les embrassant tour à tour.

– Oui, répondit Lucie, qui était plus hardie.

Georges regardait son amie d’un air sérieux. Embarrassé soudain, il promena son regard autour de l’appartement, et montra du doigt une photographie assez grande fixée au mur, au-

 

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dessus d’une petite table.

– Papa ! fit-il, pendant que son doigt mignon restait levé dans la direction du portrait.

Valentine le serra plus étroitement contre elle, et baissa la tête pour cacher ses larmes.

– Tu te souviens de ton père ? fit-elle.

– Je m’en souviens bien, moi, fit vivement Lucie. Il ne vient plus, on dit qu’il est mort... Il ne reviendra plus, dis ? On est mort quand on ne revient plus ?

– Hélas ! chers petits, commençait Valentine...

Elle réprima l’émotion qui allait la vaincre, et redevint calme.

– Il est mort, mes chéris, mais il faut l’aimer tout de même. On peut aimer ceux qui sont morts, tout comme s’ils étaient vivants...

– Tu l’aimes, toi ? demanda brusquement Georges, en posant sa petite main sur la joue de Valentine.

Elle se couvrit le visage de ses mains, se releva et courut dans sa chambre pour étouffer

 

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dans son oreiller les cris de douleur qui montaient à ses lèvres. Une seconde après, elle souleva son visage enfiévré et regarda autour d’elle.

Sur le seuil de la porte restée ouverte, les jumeaux se tenant par la main restaient indécis, ne sachant s’ils devaient entrer. Ils levaient sur elle un regard de doute et de tendresse timide, qui rappelait tellement les yeux de René que

Valentine faillit succomber encore une fois. Mais cette journée était décisive : si elle se faisait aimer des enfants, ils lui appartiendraient désormais ; si elle les effrayait par sa tristesse ou sa véhémence, ils lui échappaient peut-être pour toujours...

– Venez, mes mignons, dit-elle, je vais vous montrer de belles choses.

Ils s’approchèrent, toujours se tenant par la main, toujours timides avec leurs beaux yeux qui respiraient la confiance, alors que leur geste restait hésitant, et vinrent s’appuyer sur ses genoux pendant qu’elle ouvrait un tiroir plein de bibelots.

Ce fut un commencement d’une vie nouvelle

 

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pour les enfants et pour Valentine. Grâce à son extrême prudence, elle sut ne jamais froisser Régine, ce qui pourtant n’était pas facile, et pendant deux années, elle maintint sa position d’institutrice volontaire.

Madame d’Arjac se moquait volontiers de son amie ; c’est si commode de se moquer de ce que l’on ne peut comprendre ! Cependant, au bout de deux ans, elle cessa de railler, et devint très aimable avec madame Moissy.

– On ne se figure pas, lui dit-elle un jour, comme la vie est difficile pour une pauvre femme exposée à mille dangers. On me taquine à tout propos au sujet du comte Vératine ; cela me fera du tort à la longue. Je ne puis empêcher les gens de parler. D’un autre côté...

Sous le regard de Valentine qui la questionnait directement, la jolie veuve se troubla.

– J’avoue, dit-elle en rougissant, que le comte est des plus compromettants... Il m’a demandé ma main l’autre jour devant quinze personnes, ici même...

 

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– Qu’avez-vous répondu ? demanda froidement madame Moissy. Se pouvait-il que cette femme appartînt à un autre, après avoir porté le nom de René !

– Que voulez-vous qu’on réponde en de pareilles circonstances ? fit Régine en minaudant. Je n’ai rien répondu, mais ce n’était pas la première fois, et depuis il est revenu à la charge...

– Eh bien ? fit Valentine toujours maîtresse d’elle-même.

– Mon Dieu... ce qui m’embarrasse, ce sont les enfants. Le comte est obligé, par son service d’aide de camp de l’empereur, à passer au moins six mois de l’année à Pétersbourg, l’hiver bien entendu... Je ne puis pourtant pas laisser les enfants seuls ici. Du vivant de ma mère, rien n’était plus facile ; mais maintenant... Et puis, d’autre part, les trimballer en chemin de fer deux fois par an... Je voudrais voyager, moi aussi, je n’ai rien vu ! Je veux aller en Italie... Enfin je les mettrai en pension. Ils sont bien jeunes, mais ils ne s’y feront que plus facilement.

Le cœur de Valentine était sur ses lèvres

 

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pendant cette tirade de madame d’Arjac ; la joie immense qui l’inondait lui faisait oublier la vulgarité des propos et des sentiments.

Les lèvres blanches d’émotion, elle dit doucement :

– Donnez-les-moi.

– Vous dites ? fit Régine abasourdie.

– Donnez-les-moi, je les élèverai bien, je vous le promets.

– Pour cela, j’en suis sûre ! s’écria la jeune femme, qui voyait dans cette proposition un dénouement non à ses perplexités, elle n’en éprouvait point, mais aux querelles que son père n’eût point manqué de lui faire. Mais, reprit-elle, vous ne pouvez pas venir vous établir avec eux ici ; d’ailleurs, je quitterai cet appartement...

– Donnez-les-moi chez moi. Je saurai m’arranger, fit Valentine sans élever la voix. Je leur donnerai une éducation telle que vous pouvez la désirer, telle que leur père l’eût désirée, ajouta-t-elle tout bas.

Après quelques façons de pure forme, Régine

 

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accepta.

Avec une joie sans bornes, un matin de printemps, Valentine installa dans une chambre voisine de la sienne les deux enfants qui représentaient pour elle l’univers. Ils étaient aussi heureux qu’elle, et ne cessaient de chanter leur bonheur, comme de petits oiseaux jaseurs.

Dubreuil vint les voir le jour même. Il avait pris depuis longtemps l’habitude de dîner chez madame Moissy le dimanche ; ses instincts latents de paternité se trouvaient suffisamment satisfaits par l’amitié qu’il portait à ces petits, et quand Valentine le pressait parfois de se marier, il lui répondait : – C’est inutile ! vous ne vous mariez pas, vous ! Pourquoi voulez-vous m’immoler quand vous vous réservez si prudemment ? D’ailleurs, nous avons là une famille toute faite ; nous serions des ingrats d’en souhaiter une autre.

Cependant, quelques bonnes langues se sont inquiétées de cette amitié si tranquille et si honnête. À l’un de ses voyages, la comtesse Vératine, qui passe sa vie sur les chemins, fut

 

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sérieusement entreprise à ce sujet par une de ses bonnes amies, une de ces personnes sur lesquelles la calomnie ne sait trop où mordre, car jamais elles ne gardent un sigisbée assez longtemps pour que le monde puisse s’en apercevoir.

– Vous aviez confié vos enfants à madame Moissy, ma chère ? C’est peut-être une imprudence ! Vous savez que Dubreuil est fort assidu près d’elle. Deux ou trois fois même il l’a ouvertement compromise : une fois, à la mort de ce pauvre Moissy, vous savez, quand il fut assassiné là-bas, je ne sais où... l’autre fois, c’était à peu près à l’époque où vous devîntes veuve... Depuis, ils ne se quittent pas... C’est un peu osé, de braver ainsi l’opinion publique !

La comtesse Vératine fit un sourire plein d’indulgence ; les voyages lui avaient formé l’esprit !

– Que voulez-vous ? dit-elle philosophiquement, le soleil lui-même a des taches !

Les enfants de René adorent leur père ; ils ne se plaignent que d’une chose : c’est que

 

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Valentine ne leur permette pas de l’appeler maman.

– Au fond, vois-tu, dit un jour Lucie à son frère, pour l’en consoler, qu’on l’appelle maman ou non, c’est absolument la même chose. Tu sais bien que c’est elle qui est notre vraie mère.

 

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Cet ouvrage est le 780 e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

 

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est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

 

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Henry Gréville

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