Une Trahison
Chapitre XVII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
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Valentine le regarda d’un air effrayé. Il ôta son chapeau, passa la main sur son front brûlant et essaya de sourire ; mais ses lèvres tremblaient encore de colère, et il échoua dans sa tentative.
Émue, Valentine lui prit la main avec un geste de douce pitié. Ce fut la goutte d’eau qui fait déborder le vase trop plein. Toutes les colères amassées, tous les froissements intimes subis et réprimés aussitôt, toutes les douleurs secrètes d’un mariage mal assorti se déversèrent dans les paroles de René. Valentine apprit que depuis deux ans, le rêve de joies domestiques fait par elle pour celui qu’elle aimait, n’était qu’un mensonge officiel. Non seulement il n’avait pas trouvé le bonheur, mais il avait perdu le bien qui console de l’absence de tous les autres : la liberté !
Valentine s’était jetée au fond du coupé et pleurait silencieusement. Tout entier à l’emportement de son amertume, René ne s’en apercevait pas. Lorsqu’il s’arrêta enfin, et qu’il la regarda, il vit les larmes qui roulaient lentement sur ce visage adoré.
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– Pardonne-moi, oh ! pardonne ! s’écria-t-il en lui prenant les mains. S’il y a un être au monde à qui je devais cacher ma misère morale, c’est toi, ma chère âme, toi qui t’es dévouée jusqu’aux dernières limites de l’abnégation.
À son tour, elle essaya de lui sourire.
– Vois-tu, reprit-il, ce n’est pas parce que c’est Régine ; avec une autre, ce serait la même chose ; ce serait peut-être pis encore. Celle-ci du moins n’a pas de méchants instincts. Elle est égoïste, indifférente, mesquine, mais elle n’est pas dépravée. Elle est coquette ouvertement, parce que cela la désennuie ; mais elle est honnête et restera honnête... Mais vivre auprès d’une poupée, être associé pour la vie à un être incomplet, incapable de comprendre un grand sentiment, une pensée généreuse, et cela après t’avoir connue, t’avoir aimée... Valentine, vois-tu, c’est un enfer. Au moins, toi, tu es seule !
– Je n’étais pas seule il y a un an, dit-elle avec douceur. Et j’ai subi des choses dont vous ne pouvez vous faire une idée. Mais à quoi bon nous rappeler nos douleurs passées ? Nous ne pouvons
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rien changer à ce qui est : essayons de tirer le meilleur parti possible de la réalité.
René la regarda : elle parlait dans l’entière sincérité de son âme. Si elle avait su ce qu’il avait pensé, ce qu’il avait tenté la veille ?
Si elle avait su qu’un hasard seul ou plutôt l’intervention bienveillante d’un ami l’avait sauvée du plus effroyable scandale ! Non, elle ne savait rien ; immolée au devoir, esclave de la régularité des choses, elle lui proposait simplement de vivre en bonne amitié, de chercher dans une confiance réciproque la consolation de leurs malheurs.
– Tu ne comprends donc pas, s’écria-t-il en la prenant dans ses bras avec violence, que c’est toi que j’aime, – toi seule qui peux remplir ma vie, – que je t’ai retrouvée et que je ne te quitterai plus !
Elle ne résistait pas ; elle le regardait de ses yeux pleins d’amour et de tristesse. Il chercha ses lèvres : elle se détourna doucement.
Les chevaux trottaient toujours sur la route unie comme du velours. Le grand imperméable
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blanc du cocher bornait l’horizon devant eux, la pluie faisait un réseau épais sur les vitres.
Personne ne pouvait les voir.
– Nous serons malheureux toute notre vie, dit-elle de sa voix douce, brisée par l’émotion.
Les bras du jeune homme se desserrèrent.
– Mais vivre ainsi est atroce ! dit-il avec désespoir. Pense donc, Valentine, tu m’aimes, je t’adore, et nous allons vivre côte à côte en apparence, en réalité séparés : c’est impossible, impossible !
– Je m’en irai si tu veux, dit Valentine. Il fit un geste éperdu.
– Alors je te suivrai ! Que veux-tu que je fasse sans toi ? Crois-tu que j’aie vécu pendant tout ce temps que nous sommes restés loin l’un de l’autre ? Mais je ne me souviens pas seulement de ce qui m’est arrivé ! Non, ne pars pas. – Je te retrouverais au bout de vingt-quatre heures.
– Alors, ayons du courage ! dit-elle.
Il la reprit dans ses bras et lui donna un baiser fou.
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– Non, dit-elle en se retirant doucement, il ne faut pas.
– Alors, pourquoi ne résistez-vous pas ? lui dit-il avec colère.
– Parce que vous aurez plus pitié de ma faiblesse que vous n’auriez d’égard pour ma résistance.
C’était vrai. Il dénoua ses bras, et pendant un instant ils furent silencieux. Valentine baissa un peu la glace pour regarder au dehors, et la remonta aussitôt.
– Nous approchons, dit-elle.
– Il faut prendre un parti, fit René, ressaisi par son animation fébrile ; si nous devons faillir, il est inutile de souffrir en pure perte ; aujourd’hui ou jamais, Valentine ?
– Jamais ! répondit-elle en détournant les yeux.
– Tu refuses le bonheur et l’amour... pourras-tu vivre toute ta vie sans regretter ?
– Je ne regretterai jamais d’avoir rempli mon devoir.
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– Alors nous vivrons ainsi toujours, nous adorant sans nous le dire, – côte à côte sans nous toucher, mourant d’amour l’un pour l’autre... Tu crois que cela se peut ?
– Je le crois, répondit-elle bravement.
– Ce serait bien beau ! soupira René. Si nous faisons cela, Valentine, nous ne serons pas des êtres ordinaires !
– Nous le pouvons, répondit-elle.
Ils étaient tellement exaltés tous deux par le sacrifice et l’abnégation, qu’ils appartenaient à peine à la terre.
– Jamais ? demanda-t-il encore une fois.
– Jamais ! répéta-t-elle.
Leurs yeux se fondirent en un regard où leurs âmes avaient passé tout entières.
– Embrasse-moi encore une fois, la dernière, fit René, et puis adieu !
Ils s’étreignirent avec une telle force qu’ils se firent mal. La voiture tournait pour entrer dans la cour de la maison de Valentine ; la seconde
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d’après, elle s’arrêta. René ouvrit rapidement la portière et offrit la main à Valentine, qui se hâta d’entrer dans le vestibule, puis il regarda sa montre.
– Je pars, dit-il au cocher.
Il pénétra dans la maison. Madame Moissy seule, debout, le regardait éperdue. On entendait le pas de la servante qui montait l’escalier avec le manteau de sa maîtresse.
– Encore un baiser, dit René en se penchant vers Valentine.
Elle l’écarta d’un geste inquiet.
– On peut nous voir, dit-elle à voix basse.
– Alors rien ? cela vaut mieux ainsi.
Le pas de la servante retentissait maintenant au-dessus de leur tête.
– Mais tu m’aimeras longtemps ? dit-il, en lui serrant la main à la briser.
– Que veux-tu que je fasse de ma vie, si je ne t’aime pas ? répondit-elle. C’est toi qui es maintenant mon honneur, ma fidélité, mon
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devoir. Si je cessais de t’aimer, je serais une misérable. C’est toi qui cesseras de m’aimer.
– Moi ? je t’aimerai toujours !
– Même quand les années auront passé, quand je serai vieille ?
– Je suis jeune par les années, dit-il, mais je suis vieux par la souffrance ; je t’appartiens pour toujours, toujours, tu entends ?
– Ma vie ! répondit-elle.
Ils se regardaient comme si cette minute eut été la dernière de leur existence. Les pas en haut se rapprochèrent de l’escalier.
– Au revoir, madame, fit René en s’inclinant.
– Au revoir, monsieur, je vous remercie, répondit Valentine.
D’Arjac sauta dans le coupé, qui s’éloigna au grand trot.
Valentine entra dans son petit salon, les deux mains pressées sur son cœur.
– Je t’aime, je t’aime, cria toute son âme envolée vers René. Et au milieu d’une horrible
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souffrance, la joie d’avoir livré sa grande bataille et de l’avoir gagnée, inonda le cœur de la jeune femme.
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XXIII
Quelques jours plus tard, René vit arriver sa femme, madame de Broye l’accompagnait, car après des explications et des scènes sans fin, Régine avait fini par déclarer à ses parents qu’elle ne rentrerait jamais toute seule dans la maison conjugale.
– Je ne sais pas ce qu’a mon mari, disait-elle, il devient tous les jours plus difficile à vivre !
Madame de Broye, qui connaissait sa fille, se dit en elle-même que probablement le caractère de son gendre se modifiait à mesure que Régine montrait plus franchement ses défauts ; mais c’était un sujet périlleux qu’il fallait éviter autant que possible, surtout pour le moment, et elle garda ses réflexions pour elle.
Elle ramena donc Régine à son mari : un peu penaude, très vexée, blessée dans son amour-propre de devoir céder, pas disposée le moins du
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monde à se soumettre la prochaine fois, et même considérant comme son droit particulier la revanche qu’elle entendait prendre le plus tôt possible.
René était trop bien élevé pour ne pas faire le meilleur accueil à sa femme ; dès le premier mot il interrompit madame de Broye, et lui assura qu’il ne considérait ce léger différend que comme un caprice de malade. Avec un demi-sourire, il se pencha vers Régine, qui, assise sur le canapé, enveloppée dans son manteau, le chapeau sur la tête, avait tout l’air d’une patiente réfractaire qu’on conduit chez son médecin.
Il baisa avec une bonne grâce parfaite la main qu’elle consentit à lui abandonner, puis il la débarrassa de ses vêtements de voyage, et pria sa belle-mère de vouloir bien dîner avec eux.
Tout cela s’était fait si vite, avec tant de facilité, que Régine en fut tout étonnée ; elle aimait les scènes, cela fait toujours passer une heure ou deux ; elle s’était représenté dans son imagination fertile son mari repentant, elle très digne et très calme acceptant ses excuses, puis là-
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dessus un brin de coquetterie, un petit intermède d’attendrissement... Rien de tout cela !
C’est René qui était calme, elle qui se sentait mal à l’aise ; il était si parfaitement chez lui en invitant madame de Broye, que Régine avait aussi l’impression d’être invitée à dîner de façon à ne pouvoir refuser...
Une colère impuissante destinée à toujours grandir envahit l’esprit de la jeune femme ; il faut avoir l’esprit très supérieur pour accepter la supériorité d’autrui, et Régine n’était pas supérieure du tout. Elle pouvait vivre amicalement avec n’importe qui, pourvu qu’aucune comparaison désavantageuse ne s’imposât à son esprit ; mais du jour où elle devait se reconnaître vaincue par des qualités supérieures, elle prenait en grippe l’être qui lui imposait cette humiliation.
De ce jour, René ne fut plus pour elle qu’un commensal, et bientôt après un ennemi, l’ennemi secret auquel on fait bonne mine, parce que les convenances l’exigent, mais dans l’armure duquel on cherche quelque défaut, afin de
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pouvoir le frapper à l’occasion.
René ne s’occupait guère de ce qui se passait dans l’esprit de sa femme ; que lui importaient les pensées de ce cerveau frivole, incapable d’une grande idée, même pour le mal ? Elle lui faisait une petite guerre sourde. Il l’ignorait, ou s’il s’en apercevait, c’était pour en sourire, comme d’un enfantillage. Sa vie s’était concentrée sur un point : il attendait le retour de Valentine.
Comment mettraient-ils à exécution le plan formé dans l’exaltation des plus nobles sentiments ?
Était-il possible de réaliser ce rêve : goûter toutes les douceurs idéales d’un amour absolu, et rester dans les limites du devoir et de l’honneur ? Peut-être ; et le programme de cette existence singulière se résumait en un mot : fuir la tentation. Oui, mais serait-ce possible ?
Avec une autre que Valentine, c’eût été chimérique. Avec elle, peut-être !
– Essayons, se dit René.
Partagé lui-même entre des sentiments très
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divers, il se disait parfois que leur rêve était absurde, qu’il n’aboutirait qu’à les faire beaucoup souffrir, sans leur donner les joies qu’ils recherchaient. D’autres fois, repris par ce besoin de sacrifice qui dort au fond de toutes les grandes âmes, il se sentait joyeux de sa douleur même ; il foulait aux pieds d’un air de triomphe tous ses regrets, tous ses désirs, toute l’ardeur de cet amour insensé, et se disait que se vaincre ainsi soi-même valait bien toutes ses ivresses.
Il allait dans le monde, on le voyait chez ceux qui, déjà rentrés, arrangeaient leur hiver ; poussé par un besoin inquiet de mouvement, il rentrait et sortait plusieurs fois par jour, allait souvent au théâtre, et fréquentait indifféremment tous les genres, depuis l’Odéon jusqu’à l’opérette.
Dubreuil, revenu depuis peu, le regardait avec curiosité, et l’accompagnait souvent, afin de tâcher de se rendre compte de cette étrange instabilité.
– Je ne sais ce qu’a mon gendre, lui dit un jour de Broye en riant ; il vient travailler à mes médailles, puis soudain, se rappelant un rendez-
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vous ou une course oubliée, il disparaît, pour reparaître... Cela m’est égal au fond, mais c’est assez drôle. Il est partout à la fois ; s’il était capable de commettre un crime, je dirais qu’il se prépare un alibi.
– Un alibi ? pensa Dubreuil, c’est cela ! il se prépare un alibi en effet, mais je suis convaincu qu’en lui-même il n’en a pas conscience.
Valentine revint. Cent fois René avait passé sous ses fenêtres, espérant les voir ouvertes ; la veille encore, il avait fait un détour pour les apercevoir. S’il avait vu de la lumière, il serait monté.
Elle le savait bien, et c’était pour éviter cela qu’elle avait pris le train de nuit, au risque de se fatiguer. Arrivée au matin, à deux heures elle était chez Régine, qui lui ouvrit les bras, la pressa sur son cœur, lui dit qu’elle était très malheureuse, et dans la même haleine, lui annonça qu’elle ne se sentait pas de joie à l’idée de voir approcher le terme de sa grossesse.
Elles passèrent une heure dans ces bavardages, après quoi Valentine se leva pour s’en aller.
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– Déjà ! s’écria Régine en la retenant par la main. Oh ! chère ! dites-moi que vous reviendrez !
– Certainement ! fit madame Moissy en souriant.
– Mais vous reviendrez tous les jours ? Voyez, je ne puis plus bouger, et quand je serai au lit, ce sera encore bien plus ennuyeux. Mes amies ne viennent pas ; cela ne les amuse guère, vous comprenez ! Et puis à cette époque de l’année, on est toujours en l’air, pour l’ameublement, pour la couturière... Ah ! Dieu ! quand pourrai-je sortir ?
Elle soupirait à fendre le cœur, cette malheureuse femme qui ne pouvait plus courir les magasins ! Valentine lui promit que bientôt elle serait libre de courir plus que jamais ; seulement il faudrait se soigner.
– Venez me voir, et je ferai tout ce que vous me direz, insista Régine. J’ai en vous une confiance absolue... Je vous l’ai bien prouvé quand j’ai pris mon mari de votre main...
En ce moment-là, elle n’en voulait plus du
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tout à René ; en général, quand il n’avait pas raison, elle ne lui en voulait pas, et pour peu qu’il eût le plus léger tort, elle était prête à l’aimer.
Valentine réprima un très léger mouvement de recul.
– Ne me dites pas que vous avez pris votre mari de ma main, ma chère enfant, dit-elle d’un ton sérieux. De toutes les choses, ce que j’ai toujours redouté, c’est ce qu’on appelle : faire des mariages. En cette circonstance particulière, il me serait plus pénible encore d’avoir à encourir une responsabilité. Vous savez que M. d’Arjac est mon ami depuis très longtemps... C’est vous-même qui...
– Ne craignez rien, fit Régine avec impatience, je ne vous ferai pas de reproches ; non, ni à présent, ni jamais. La vérité, c’est que René me plaisait, et j’avais envie de l’épouser. Somme toute, j’ai bien fait. Il n’est pas parfait, tant s’en faut ; mais je crois que tous les hommes sont les mêmes. Voulez-vous mon opinion sur le mariage ? C’est que je n’étais pas faite pour me marier. J’aurais vécu vieille fille, indépendante...
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Malheureusement, cela ne se peut pas. Si une demoiselle essayait de faire en tout bien tout honneur la vingtième partie de ce que l’on permet à une femme mariée...
Elle se mit à rire. Valentine cherchait dans sa pensée à renouer le fil que la jeune femme venait de laisser rompre.
– Vous n’étiez pas faite pour vous marier ? dit-elle. Comment avez-vous pu faire cette découverte ?
– Le mariage m’ennuie, fit Régine, avec une petite moue. Cela m’ennuie aussi d’avoir des enfants : si vous saviez quelle corvée !... Ma vie de jeune fille me plaisait infiniment mieux. Seulement, comme je vous le disais, dans le monde on ne peut pas ! Enfin, puisqu’il faut être mariée, je suis contente de l’être comme je le suis.
Valentine s’en alla, toute pensive. C’était là l’intérieur qu’elle avait préparé à René !
À coup sûr, ce n’était pas celui qu’elle avait rêvé pour lui ! Ce n’était pas là qu’il trouverait le
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repos nécessaire à ceux qui travaillent, ni la consolation, si bonne à ceux qui souffrent, ni le conseil, si utile à ceux qui doutent... René n’aurait rien de tout cela dans son mariage, et si peu de ce qui était en dehors de cela !
Au fond de son âme, elle éprouvait une joie intense. René n’avait rien, elle lui donnerait tout : tout ce qui se rattachait à ce domaine des sentiments. En elle il trouverait le repos, la consolation, le conseil ; – et plus ils iraient, plus il s’attacherait à elle.
Les années pouvaient venir, maintenant ! Elle s’était dit autrefois qu’entre un homme de quarante ans et une femme du même âge, il n’y a point de parité réelle. Cette pensée était entrée pour une bonne part dans ses résolutions du temps passé...
Ces craintes étaient bien loin maintenant ! Il ne s’agissait plus d’être jeune et belle ou de ne l’être pas. Ce que René aimerait à jamais en elle, c’était l’amie. Toujours recherchée, toujours adorée, elle le conduirait ainsi doucement à travers les épreuves de la vie, jusqu’à la
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vieillesse, – et sans doute ils auraient le bonheur de mourir presque en même temps, car à quoi leur servirait la vie, s’ils n’étaient plus deux à en partager le poids ?
Valentine rentra chez elle pleine de cette joie un peu égoïste, et pourtant très élevée ; dix minutes après René fut annoncé.
– Je viens de chez vous, lui dit-elle en l’apercevant.
– Je le sais, répondit-il, j’étais là ; je me suis dépêché de sortir. Je ne voulais pas être contraint de vous voir en présence de Régine. Bonjour, ma chérie.
Il appuya longuement ses lèvres sur le front de Valentine, puis ils s’assirent à quelque distance l’un de l’autre en se regardant. Malgré l’ombre de tristesse qui les envahissait en présence l’un de l’autre, ils ne purent s’empêcher de se sourire. Être ensemble ainsi, seuls, c’était pourtant du bonheur.
Ils causèrent de mille choses indifférentes ; leur voix était une musique pour eux. Le passé
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était loin, derrière un mur de cristal laiteux ; ils ne pouvaient en voir les contours que confusément, – et puis ils ne voulaient pas y songer.
On eût dit vraiment qu’ils n’avaient jamais été que des amis l’un pour l’autre. Quand l’être humain veut s’immoler, il le fait avec une telle conscience, une telle force de volonté, qu’il parvient à se tromper lui-même. Il aime alors sa souffrance, comme d’autres aiment leur plaisir, et il y trouve de si profondes voluptés, que lorsqu’après cela il revient à la vie réelle, il reste comme ébloui, et ne rentre qu’avec peine dans la réalité.
C’est ainsi que Valentine et René passèrent bien des heures à la suite de cette première entrevue, qui avait été courte. Ils ne se voyaient jamais pour longtemps, mais ils se voyaient souvent. Fuir la tentation : ce programme était réalisable à la condition de ne rester ensemble que lorsqu’ils n’étaient pas seuls.
Dans le salon de Broye, dans d’autres maisons amies, ils eurent de longues conversations, qui
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prenaient un charme délicieux à la connaissance qu’ils avaient du cœur l’un de l’autre.
Si parfois Valentine, qui ne parlait guère, se laissait aller à exprimer un sentiment juste et profond, René, qui l’écoutait sans la regarder, l’apparence distraite, savait ce que ces paroles brèves cachaient de sensibilité exquise et douloureuse. Ils n’osaient se regarder, – leurs yeux les auraient trahis, – mais le lendemain, pendant le quart d’heure qu’il venait passer près d’elle, ils gardaient le silence, et chacun savait ce que l’autre avait ressenti.
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XXIV
– Un fils et une fille jumeaux ! Vous débutez bien, vous autres ! se dit Dubreuil à lui-même quand il reçut la lettre de faire part de M. et madame d’Arjac. Je présume que madame Régine, qui n’était pas folle de maternité, va avoir de quoi s’amuser avec ces deux-là ! les habiller de pareil, et leur donner des nourrices pareilles. Pourvu, mon Dieu, qu’ils n’aillent pas grandir plus vite l’un que l’autre ! C’est ça qui serait un malheur irréparable ; comme qui dirait deux poneys dépareillés ! Il n’y aurait plus moyen de les taire entrer dans le munie harnais. Pauvres petits êtres... Enfin, ils ont leur grand-mère. La seule chose qui puisse expliquer l’utilité des belles-mères, c’est qu’en temps voulu elles deviennent des grand-mères, et alors les mères peuvent s’amuser tout à leur aise. René doit faire une drôle de figure de se voir tout d’un coup père de deux enfants. Je me demande s’il est plus vexé
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que content ou plus content que vexé. Quant à de Broye, je le vois d’ici ; il jubile. Il va faire des cadeaux à tout le monde. Si j’allais le voir ?
Dubreuil prit sa canne, et pédestrement le long des Champs-Élysées, il s’en alla, musant à tout ce qui attirait son attention, depuis les tirs aux macarons, jusqu’aux voitures de chèvres ; le temps était superbe, un peu froid, et fait pour la marche.
Avec un nouvel intérêt, il examinait les bébés qu’il voyait aux bras des nourrices. Tout ce qui se tenait sur ses pieds lui semblait indigne d’attirer son attention ; en revanche, les petits paquets enrubannés qui dormaient la face en l’air recouverte d’un voile lui paraissaient intéressants.
– Les nouveaux venus dans ce monde de falbalas et de pelisses brodées, se demandait-il, sont-ils plus beaux ou plus laids que ces échantillons de genre humain qu’on promène sans pitié par cette jolie bise de novembre ?
Tout à coup il se souvint de Valentine.
– Que pense-t-elle de cela ? se dit-il. Je suis
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sûr qu’elle est très contente ! ajouta-t-il après une seconde de réflexion. Pauvre femme ! En voilà une qui est condamnée à jouir des joies de la famille par procuration ! J’irai la voir aussi ; on lui doit bien un petit compliment en cette circonstance.
Bien entendu, Dubreuil ne vit personne chez M. de Broye. Il se rabattit sur madame Moissy, qu’il ne vit pas davantage, laissa des cartes et rentra chez lui avec la noble satisfaction d’un homme qui a accompli son devoir.
Pendant les trois ou quatre jours qui suivirent, René n’osa aller chez Valentine. Un vague sentiment l’avertissait que mieux valait s’abstenir pour le moment de tout rapprochement, si innocent qu’il pût être. Il était d’ailleurs complètement ahuri par la nécessité de pourvoir aux besoins de deux petites existences, au lieu d’une seule ; comme la plupart des hommes, il se trouvait dépaysé quand on le sortait de la routine de ses préoccupations habituelles, et les moindres incidents prenaient pour lui des apparences irrémédiables qui le jetaient dans de profondes
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perplexités.
Madame de Broye, qui, par délicatesse et par crainte de s’imposer, s’était d’abord abstenue de toute ingérence dans les affaires du jeune ménage, vit qu’il était grand temps de secourir son gendre, qui courait risque de se noyer dans ce verre d’eau tempétueux ; elle prit la besogne sur elle, et au bout de deux fois vingt-quatre heures, l’ordre régna dans la maison de Régine. C’est alors que madame Moissy fut admise à contempler non seulement la jeune mère, mais les deux bébés endormis côte à côte dans le même berceau.
Ils se ressemblaient prodigieusement, au point qu’on s’y trompait à première vue ; mais un plus ample examen démontrait que le petit garçon avait les cheveux plus blonds, le teint plus délicat, et que la fillette, au contraire, paraissait plus robuste.
Valentine écoutait Régine, dont le flot de paroles ne semblait pas amoindri par l’épreuve qu’elle venait de subir. Au contraire : on eût dit que, contrainte de garder le silence pendant
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quelques jours, elle tenait à se dédommager beaucoup et vite.
Pendant que madame d’Arjac épanchait le trop-plein de ses pensées, Valentine, penchée sur le berceau, regardait les enfants avec une indicible émotion. Peut-être se disait-elle que sur ces deux-là, en bonne justice, il aurait dû y en avoir un pour elle.
Elle n’aurait jamais d’enfants, elle ! comme Dubreuil se l’était dit à lui-même, elle ne connaîtrait les joies de la famille que par procuration...
Des larmes montèrent à ses yeux pendant qu’elle regardait attentivement les petits êtres...
– Les enfants de René ! pensa-t-elle... Chers petits enfants de René, puissiez-vous être heureux !
En ce moment, elle entendit un pas derrière elle, et la voix de Régine, abandonnant le discours commencé, apostropha d’Arjac qui venait d’entrer.
– Avez-vous vu la lingère ? demanda-t-elle ;
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quand aura-t-on les petites brassières ?
– Elle viendra dans une heure et vous répondra mieux que je ne pourrais le faire, répondit René. Je vous avoue qu’entre les bonnets et les brassières je me trouve tellement embarrassé que je me perds comme dans un bois.
Il se tourna alors vers Valentine.
– Bonjour, chère madame, lui dit-il.
Elle leva sur lui le même regard qu’elle reposait tout à l’heure sur les enfants. Régine ne pouvait les voir ; un courant de joie parcourut leur être.
– Ceux-là, du moins, ne te tromperont pas, disaient les yeux de Valentine. Elle se prépara à partir.
– Déjà ? dirent en même temps M. et madame d’Arjac.
– J’ai mille courses à faire, répondit madame Moissy.
En vérité, elle avait l’âme trop pleine pour supporter une conversation insignifiante, et elle éprouvait un grand besoin de solitude. Elle sortit ;
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René la reconduisit jusque dans l’antichambre, et devant le valet de pied qui présentait le manteau, lui adressa un adieu cérémonieux.
Valentine rentra chez elle engourdie. Elle ne savait trop ce qu’elle éprouvait elle-même ; quand elle eut été seule deux heures, elle le comprit, et les larmes, dont ses yeux ne pouvaient se déshabituer, malgré tout son courage, retrouvèrent leur ancien chemin sur ses joues.
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XXV
L’existence avait pris un cours normal pour les héros de cette histoire. On se fait à tout, ou du moins on semble s’y faire ; Régine enchantée promenait ses deux enfants, et se montrait toute fière d’être suivie par deux nourrices.
En dehors des questions de toilette et de coquetterie maternelle, ses enfants l’occupaient aussi peu que possible. Encore, par bonheur, ces êtres absorbants n’avaient-ils d’influence dans ses conseils que de midi à sept heures du soir. Après l’heure du dîner, leur rôle était fini, et ils rentraient dans l’ombre jusqu’au prochain lever de leur mère.
Les soirées étaient consacrées au monde. Madame d’Arjac sentait qu’elle avait à payer au monde un terrible arriéré de devoirs, et à elle-même un passif tout aussi considérable de plaisirs manqués. Heureusement ces deux comptabilités
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pouvaient se mener de front ; mais au lieu de se débrouiller, l’écheveau semblait s’embrouiller toujours, si bien qu’une soirée conduisait à un lunch, le lunch à un bal, le bal à une première représentation ; plus Régine allait dans le monde, plus elle devait de visites, de dîners, de politesses sans nombre.
Elle plongea résolument, et se mit à courir après un état normal, sans espoir bien défini de le trouver jamais. En quoi elle se trompait : la sortie à perpétuité devint l’existence véritable de madame d’Arjac.
On s’avancerait peut-être beaucoup en affirmant que René tenta d’enrayer ce petit équipage fringant qui trottait, trottait, en secouant les cocardes enrubannées de ses oreilles. Il avait hasardé deux ou trois représentations fort modérées, plutôt par acquit de conscience que dans le but d’obtenir des concessions. Régine reçut ces observations avec le petit sourire supérieur qu’elle avait arboré dans l’orgueil de sa maternité.
– Vous n’aimez pas le monde, mon cher,
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avait-elle dit, et moi, je l’aime. Je ne puis que regretter une diversité d’opinions qui nous sépare plus souvent que je ne l’aurais désiré. Ma mère me conduira là où je ne saurais aller seule. Pour le reste, je ne suis plus une enfant. Vous avez confiance en moi, je présume ? Ne vous inquiétez donc ni de mes plaisirs ni de mes affaires.
René se l’était tenu pour dit. Elle avait raison, cette femme superficielle ; elle savait se conduire de façon à ne donner prise à aucune supposition.
Que pouvait-il demander de plus ? À partir de ce jour, ils ne se virent plus guère qu’aux repas et lorsque des visites inévitables les obligeaient à sortir ensemble.
L’hiver s’écoula ainsi. Comme Valentine se l’était promis, elle voyait souvent madame d’Arjac ; le vague sentiment qu’en maintenant ces relations elle pourrait un jour être utile, moins à la jeune femme peut-être qu’à René, lui faisait maintenir un équilibre satisfaisant dans cette espèce d’amitié en l’air, la seule que pût concevoir Régine.
René voyait toujours son amie de la même
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façon, c’est-à-dire souvent et peu à la fois.
Cet état de choses se maintint jusqu’aux premiers beaux jours ; puis, insensiblement, aguerris par leur longue résistance, fortifiés dans l’idée qu’ils étaient invulnérables, ils se relâchèrent de leur surveillance morale, et s’abandonnèrent avec plus de confiance au plaisir de se trouver ensemble.
Ils avaient l’air d’être si bien revenus de tout ! René plaisantait Valentine au sujet des hommages qu’elle recevait de toutes parts ; Valentine rapportait à son ami l’opinion des femmes sur son compte, et tous deux souriaient avec un air sage et entendu, comme des êtres que les choses de l’amour ne peuvent plus intéresser que dans autrui.
Valentine s’apercevait bien de temps en temps qu’il y avait là un péril ; mais comment l’éviter ?
La nuance insaisissable qu’elle sentait était assez ténue pour échapper à l’analyse. Que faire et que dire quand on ne sait pas de quoi il est question ?
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Un jour, René parcourait le boulevard vers cinq heures avec un de ses amis, lorsqu’ils virent venir Dubreuil, fort affairé en apparence ; celui-ci les salua rapidement et passa sans s’arrêter pour causer un instant, contrairement à ses habitudes.
– Il est bien pressé, dit René.
– On ne le rencontre plus que comme cela, depuis quelque temps. Je le soupçonne de doubler sa fortune en jouant sagement.
– Il est bien assez riche, murmura René, qui pensait à autre chose.
– Pour un célibataire, oui ! Mais pour un homme qui veut se marier ?
– Est-ce qu’il se marie ? fit d’Arjac, avec un nouvel intérêt pour cet homme qui allait se marier.
– Vous n’en avez pas entendu parler ? On dit qu’il va épouser madame Moissy ! vous savez, cette jolie madame Moissy qui était mariée à ce chenapan qu’on a tué je ne sais où, en Italie, à Florence, je crois.
Celui qui parlait n’était pas trop bien informé,
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mais René n’y fit point attention. Il s’arrêta net.
– À madame Moissy, dites-vous ? C’est impossible !
– Pourquoi donc ? continua l’autre en reprenant sa promenade. Parce que la pauvre petite femme a été si malheureuse dans le choix de son premier mari ? Raison de plus pour en prendre un second !
Il aurait parlé là-dessus aussi longtemps qu’on aurait voulu.
René, dont les oreilles bourdonnaient, prétexta une affaire oubliée, sauta dans une voiture qui passait et se fit conduire chez Valentine.
Elle était chez elle. En général, elle rentrait pour cette heure de l’avant-dîner, où elle avait le plus de chances de voir son ami. Toute l’existence de la jeune femme était maintenant subordonnée aux visites de René. Plutôt que de courir la chance d’en manquer une, elle fût restée six mois sans sortir.
Savez-vous ce qu’on vient de me dire à l’instant sur le boulevard ? fit-il, même avant de
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prendre le temps de lui dire bonjour.
Il paraissait si défait qu’elle lui avança une chaise et mit une main sur l’épaule du jeune homme pour le faire asseoir.
– On dit que vous épousez Dubreuil ; est-ce vrai ? continua-il avec une violence comprimée.
Valentine pâlit et le regarda avec effroi. Comment cette idée absurde avait-elle pu trouver crédit dans l’esprit de son ami ?
– Qui a pu vous dire une pareille chose ? demanda-t-elle, encore mal remise de ce coup inattendu.
– On le dit couramment sur les boulevards, répondit René avec amertume. Mais vous ne me donnez pas de réponse. Est-ce vrai ?
Valentine détourna son visage contracté par la souffrance. Elle n’avait pas prévu qu’un jour René pourrait être jaloux.
– Non, dit-elle simplement, en évitant de le regarder.
Il poussa un soupir de soulagement, et comprenant soudain combien il la faisait
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souffrir :
– Pardon, pardon ! s’écria-t-il en essayant de lui prendre les mains.
Elle se dégagea et s’assit en face de lui, un peu loin.
– Vous pouvez donc croire que l’idée de me marier entrerait dans ma tête ? dit-elle gravement.
René se leva avec emportement.
– Non, je ne le crois pas ! je ne puis pas le croire ; mais mettez-vous à ma place. Vous savez ce que vous êtes pour moi : tout, et rien. Je rencontre un homme qui me dit tranquillement : Madame Moissy va épouser Dubreuil. Que feriez-vous à ma place ?
– Je sourirais d’un air enchanté, et je dirais : Ah ! vraiment ! ou bien je m’en irais de mauvaise humeur contre le fâcheux qui colporte de semblables histoires ; mais je ne m’en prendrais pas à la femme que j’aime ; je ne la soupçonnerais pas d’une trahison !
René se rassit et demeura triste.
– Vous n’êtes pas méfiante, vous, dit-il après
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un instant. C’est le fait de votre heureuse nature, d’abord, et puis aussi des circonstances. Chez moi tout est mensonge, non, pas mensonge, mais à peu près. Connaissez-vous l’à peu près, Valentine ? Savez-vous ce que c’est que de savoir à peu près ce qui se passe, d’entendre dire à peu près la vérité ? de voir venir sa femme avec un air tranquille, qui dit : J’ai envie d’aller aux Tuileries aujourd’hui, et si j’y rencontre madame une telle, nous irons peut-être à tel endroit. Cela veut dire : J’ai donné rendez-vous à mon amie pour aller là. Pourquoi ne pas dire la vérité ? Parce que j’ai eu le malheur de trouver madame une telle trop évaporée. Au lieu de se ranger bonnement à mon avis ou de me tenir tête bravement, ma femme arbore le système des demi-vérités et des à peu près de situations. Voyez-vous, Valentine, quand on vit dans ce milieu-là, on ne sait plus où est le vrai, où est le faux, si ceux qui vous font de la peine ont l’intention de vous en faire, ou si c’est un simple hasard malheureux, ou encore un ballon d’essai lancé pour voir comment vous prendriez quelque chose de plus grave... Et quand on est vis-à-vis de la vérité, la vérité honnête et
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franche, eh bien ! dans le premier moment, on en est tellement désaccoutumé que l’on se demande si cette sincérité ne cache pas aussi quelque mensonge, si cette franchise n’est pas un piège.
– Mon pauvre René ! fit doucement Valentine.
Elle ne songeait plus au chagrin qu’elle venait d’éprouver. Qu’était cela auprès de la coupe d’amertume sans cesse vidée et sans cesse renouvelée pour d’Arjac ?
Il leva sur elle ses yeux attristés, qui s’éclairèrent doucement pendant qu’il regardait.
– Vous êtes le repos, et vous êtes la joie, dit-il ; une expression reposée vint sur son visage, et elle lui sourit en réponse.
– Alors, vous n’épousez pas Dubreuil ? demanda-t-il avec un sourire railleur à sa propre adresse.
– À moins que cela ne vous fasse plaisir ? répondit-elle sur le même ton.
– Ah ! fit-il avec un retour d’amertume, Dieu garde qui que ce soit de se marier pour faire plaisir à un autre ! Mais ne parlons pas de cela.
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Pouvez-vous savoir d’où vient le propos ridicule qui vous prête Dubreuil pour soupirant ?
– Pas de lui, certainement, répondit promptement Valentine. Il vient me voir assidûment et se montre très dévoué. Lors de la mort de M. Moissy, il s’est fort bien conduit, et m’a épargné tout ce qui était possible en fait de désagréments. Mais ses manières sont celles d’un célibataire confirmé, et je ne vois vraiment pas...
– Ce sera quelque oisif à court de nouvelles, reprit René. Mais si ce bruit prend consistance, qu’allez-vous faire ?
Valentine resta silencieuse un instant.
– Partir, dit-elle enfin avec un soupir.
– Toute seule ?
– Évidemment.
– Nous allons encore être séparés !
– Il le faut bien, puisque nous ne pouvons jamais vivre réunis !
– Que deviendrai-je pendant ce temps-là ?
La physionomie de Valentine redevint presque
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joyeuse.
– Faites un voyage ! dit-elle soudain. Allez passer l’été quelque part, sous prétexte d’études, ou sans prétexte. Vous serez loin de Paris, moi aussi ; nous nous écrirons, et au moins...
Elle baissa les yeux pour que René n’y vît pas le reste de sa pensée : Au moins si nous ne pouvons vivre ensemble, nous n’aurons pas l’ennui de vivre avec des indifférents.
– J’aimerais mieux vous emmener... fit d’Arjac, d’une voix rêveuse et comme endormie. Savez-vous, Valentine ? Nous nous retrouverions dans quelque port lointain, en Suède par exemple, et nous voyagerions tout l’été dans ces contrées où l’on ne rencontre pas de Parisiens. Nous nous installerions au bord d’un lac. Vous avez toujours aimé les lacs. Pourquoi pas ? Personne n’en saurait rien...
– Et nous-mêmes ? fit Valentine.
Ils se turent tous deux. René avait fait bien souvent ce rêve, il n’en parlait jamais ; mais que de fois, dans ses heures de solitude, il s’était
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imaginé d’enlever Valentine et de s’enfuir avec elle en pays perdu ! Si loin, les choses semblaient perdre leur nom. Ce qui, à Paris dans la vie mondaine, était inavouable, prenait une grandeur poétique quand on le voyait à travers la distance. Elle ne serait plus la maîtresse d’un homme marié ; elle n’arrachait plus à son intérieur un père de famille oublieux de ses devoirs, elle était Valentine, et lui était René, deux êtres qui s’aimaient et pour qui le reste du monde n’existait plus.
De son côté, madame Moissy sentait peser sur elle une torpeur enivrante qui l’envahissait et contre laquelle elle ne se sentait pas la force de lutter. Elle n’osait lever les yeux vers René, elle ne savait pas s’il la regardait ou non, mais elle sentait qu’il reprenait possession d’elle, malgré qu’elle en eût. Ils ne se parlaient pas, ils ne se touchaient pas, ils ne se regardaient pas, et pourtant ils étaient tellement pénétrés l’un de l’autre que la présence d’un tiers en ce moment leur eût fait l’effet d’un arrachement de leur propre chair.
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C’était pour en arriver là qu’ils avaient tant lutté ! Six mois de détachement et de résignation ne les avaient pas endurcis mieux que cela ! À quoi bon alors ? S’ils devaient succomber, était-ce la peine d’avoir subi tant de misères et versé tant de larmes ?
Valentine essaya de se reprendre, et leva les yeux. Au même moment, René, quittant sa place, vint s’asseoir près d’elle sur le petit canapé, et lui prit une main qu’il garda dans la sienne.
Ils ne disaient rien, mais l’étreinte de René se resserrait de plus en plus. Toute la volonté de Valentine s’en allait sous cette étreinte, et elle se sentait prête à quelque lâcheté. Heureusement pour elle René parla. Le son de sa voix rompit l’enchantement mortel.
– Allons-nous-en, dit-il.
Elle retira sa main.
– Non ! fit-elle. Ce qui était mal il y a six mois est mal aujourd’hui. Écoutez, René, vous savez si je suis pleine d’indulgence pour certaines faiblesses, mais encore faut-il qu’elles aient une
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excuse. Nous n’en avons pas.
– Nous nous aimons ! fit-il.
– Ce n’est pas assez. Il y en a d’autres que nous qui s’aiment et qui souffrent de s’aimer ; ceux-là ont probablement les mêmes excuses que nous pour succomber, et dans notre conscience, s’ils tombaient, nous les blâmerions. Ayons le courage de nous regarder du même œil dont nous regarderions autrui.
– Vous êtes trop sage pour moi ! fit René avec amertume.
Elle se rapprocha de lui, et d’un geste à la fois retenu et passionné, elle lui jeta ses deux mains sur les épaules.
– Je vous aime tellement, dit-elle, que je veux vous aimer toujours et je veux être toujours aimée. Séparons-nous maintenant, mon amour ; nous avons été séparés une fois déjà, et, dans ce temps-là, c’était bien cruel, car nous souffrions l’un par l’autre. Maintenant, c’est tout autre chose. Essayons de la séparation ; qui sait ce qui peut se passer dans nos âmes lorsque nous ne
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nous verrons plus ?
– Vous espérez que nous nous détacherons l’un de l’autre ! fit René en souriant. Il se sentait si sûr de lui-même que cette idée lui semblait comique.
– Nous détacher, non. Arriver à un état plus paisible, peut-être. Essayons.
– Soit, dit le jeune homme, en soupirant. Cela ne servira à rien, mais nous pouvons essayer.
Assis l’un près de l’autre, comme de vieux amis, ils se mirent à composer des itinéraires. Il irait au nord, elle irait au midi. Elle avait toujours eu envie d’aller jusqu’à Vienne. Elle réaliserait ce projet, sans cesse différé ; peut-être même gagnerait-elle Constantinople.
Elle ne craignait pas de voyager seule, et ne s’effrayait de rien.
– J’aurais mieux aimé encore aller en Espagne, dit-elle, mais ce n’est pas assez loin... Il faut que nous soyons séparés pour tout de bon, que nous ne puissions nous retrouver en quarante-huit heures, si la fantaisie nous en
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prenait.
René la regarda d’un air mécontent. Il lui en voulait d’avoir songé à cela, il y avait songé lui-même et n’aurait pas été fâché de se réserver cette chance.
Elle se mit à rire, et il l’imita. Ils avaient l’âme si contente de leur courage que le chagrin même ne les empêchait pas de trouver par-ci par-là quelques moments de gaieté.
– Je partirai dans deux ou trois jours, dit Valentine, quand tout fut résolu ; vous avez six semaines devant vous. J’irai demain prendre congé de Régine et embrasser vos enfants. Ils sont bien gentils, vos enfants, René. Voilà votre joie pour l’avenir.
– Ils vous aimeront bien, fit-il en baisant la main de son amie.
– J’y compte. Savez-vous, René, fit-elle en appuyant une main sur le bras du jeune homme avec un geste plein de confiance, ces petits m’ont donné parfois du courage quand j’en manquais. Je me disais que pour être aimée d’eux, il fallait
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que je fusse digne de les embrasser sans rougir.
Elle souriait à d’Arjac avec un abandon touchant. Ils avaient tellement épuré leur tendresse que le passé n’existait plus. Il se pencha brusquement vers elle et la baisa sur le front.
– Au revoir, ma chérie, lui dit-il. Je me sens très brave en ce moment, ne détruisons pas cette heureuse disposition. Vous m’écrirez régulièrement ? Et je saurai toujours où vous êtes ?
– Sans doute.
– Vous savez que c’est sur vous que je compte dans la vie ? Sur nulle autre ? S’il m’arrivait quelque chose, c’est à vous que j’aurais recours ?
– Merci, dit-elle en lui serrant les mains.
Ils se quittèrent presque joyeux, comme emportés dans un grand mouvement généreux qui ne leur laissait pas le temps de regarder en arrière. C’est la nuit, quand ils furent seuls, qu’ils sentirent la douleur de la séparation.
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