Une Trahison

Henry Gréville · Chapitre 2 sur 3 · partie 2/3

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Une Trahison

Chapitre XVII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il franchit le vestibule, prêt à monter comme jadis ; puis il eut peur, et s’arrêta devant la loge

 

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de la concierge.

– Madame Moissy ? demanda-t-il en s’efforçant de paraître indifférent.

La concierge n’était plus la même ; elle regarda René d’un air curieux.

– Au troisième. Madame Moissy est bien malade et ne reçoit personne.

– Elle m’a fait demander, dit au hasard le jeune homme. Il eût trouvé n’importe quelle raison pour passer outre.

– Alors montez, monsieur, répondit la concierge en retournant à ses affaires.

Il monta tout d’un trait et s’arrêta devant la porte où il avait sonné tant de fois.

Valentine n’était pas morte... Ce ne fut qu’arrivé là qu’il s’aperçut du soulagement qu’il éprouvait.

Il sonna, la femme de chambre vint lui ouvrir. C’était aussi un nouveau visage.

– Madame est malade et ne reçoit pas, dit-elle.

– Je viens prendre des nouvelles de madame

 

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Moissy de la part de ma famille qui est en province, répondit René. Peut-elle lire ?

– Non, monsieur.

– Entend-elle ?

– Oui, monsieur.

– Dites-lui mon nom : René d’Arjac.

La femme de chambre hésita.

– C’est que madame est si faible... dit-elle.

– Mais son état n’est pas désespéré ?

– Il l’était hier ; aujourd’hui il y a un peu de mieux.

René eut une idée lumineuse.

– Avez-vous mis une lettre à la poste hier soir ? demanda-t-il.

– Oui, monsieur.

– Madame en avait-elle écrit l’adresse elle-même ?

– Oui, monsieur ; elle ne pouvait pas tenir la plume, mais elle a écrit tout de même.

– C’était pour moi. Il ajouta au hasard : Ma

 

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femme est sa meilleure amie.

– Je vais prévenir madame, fit la jeune fille, qui disparut dans le salon, laissant René dans l’antichambre. Elle reparut au bout d’un instant.

– Madame dort, dit-elle.

René resta abasourdi. Faire soixante lieues en toute hâte, trouver Valentine vivante, et s’en retourner parce qu’elle dormait, tout cela lui paraissait fantastique et illogique comme un rêve. Il cherchait dans sa tête un parti quelconque, lorsque le timbre retentit.

– C’est le médecin, dit la femme de chambre, et elle ouvrit.

Le docteur de Valentine connaissait René de longue date. En le voyant là, il devina tout ou partie de la douloureuse histoire de ces dernières années. Seulement, comme c’était très vraisemblable, d’ailleurs, il avait cru Valentine abandonnée par son ami. Il regarda le jeune homme d’un air sévère, comme pour lui demander ce qu’il venait faire là.

– Ma famille m’envoie, balbutia René ; je

 

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viens savoir des nouvelles... Madame Moissy nous a écrit...

Le vieux médecin avait vu bien des choses dans sa vie ; il avait soigné bien des maladies dont la vraie cause n’était ni dans le sang ni dans les moelles ; il se rappela mille détails du passé et du présent, et fut pris de pitié, sinon pour le malheureux qu’il avait devant les yeux, au moins pour le repentir présumé qui se lisait si visiblement sur ses traits décomposés.

– Elle vous a écrit ? dit-il ; je vais voir si elle est en état de vous recevoir.

Il entra dans la chambre, et René fut introduit au salon, où il resta avec une bougie, car la nuit était venue, triste nuit de septembre, froide et humide.

Après un temps qui lui parut éternel, et qui n’avait duré en réalité que quelques minutes, la porte s’ouvrit, et la tête du vieux médecin se montra.

René se leva rapidement, avec l’impression de plus en plus prononcée qu’il faisait un rêve, et

 

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qu’il allait être réveillé tout à l’heure par un formidable coup de massue.

Il entra cependant ; c’était la même chambre simple et claire, qu’il avait connue jadis ; sur l’oreiller reposait la tête de Valentine noyée dans les tresses châtaines de ses beaux cheveux en désordre... Il resta sur le seuil, saisi de respect et de crainte, n’osant approcher, comme si tout mouvement eût été un sacrilège.

Valentine ouvrit les yeux : le médecin poussa doucement René dans la direction de son regard.

Ces yeux bleus, jadis pleins de tendresse et de vie, maintenant creusés et battus, moins par la maladie que par les larmes !... Un réseau de petites rides courait maintenant au-dessous des paupières ; la jeune femme était désormais marquée au sceau indélébile de la douleur.

Elle entrouvrit la bouche, puis la referma. Le médecin que René interrogeait de l’œil maintint le jeune homme à sa place ; le regard de Valentine ne le quittait pas ; les traits amaigris de son visage avaient pris une expression reposée. Lentement, elle dégagea sa main gauche, et la

 

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laissa retomber ouverte au bord du lit.

Tremblant, toujours dirigé par le docteur, René s’approcha et mit sa main dans les doigts brûlants, qui se refermèrent avec une étreinte presque insensible, où pourtant la jeune femme avait mis toute son énergie.

– Je suis venu, commença René à voix basse. Il s’arrêta ; parler en présence d’un tiers était impossible. J’ai reçu votre lettre, dit-il, puis il se tut. Les doigts de Valentine, qui semblaient prendre plus de force, lui disaient merci.

– Vous avez donc été bien malade ? dit-il, car ce silence était intolérable, sous l’œil de cet homme qui paraissait le juger si sévèrement.

– Elle a failli mourir, dit le docteur, mais elle est hors de danger maintenant, pourvu qu’elle ne fasse pas d’imprudence. Pas d’imprudence ! vous entendez, madame.

– Valentine sourit. Qu’importaient maintenant les imprudences ! Et puis elle allait guérir bien vite, elle le sentait, à présent qu’il était revenu ! Depuis qu’il était là, elle se reprenait à la vie à

 

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chaque seconde.

Elle retira sa main, et soudain, par un mouvement inattendu, elle se souleva sur le coude. Étonné de ce miracle, le médecin la regardait, et pensait en lui-même : Comme il faut qu’elle l’aime !

– Vous reviendrez demain ? dit Valentine d’une voix si faible qu’elle semblait un souffle.

L’effort avait fait monter un peu de rosé à ses joues. Sans la maigreur, elle n’eût pas paru malade.

– Oui, dit passionnément René, incapable de se contenir.

– Pas d’imprudence ! répéta le docteur. Et pour aujourd’hui en voilà assez.

– Oui, docteur, fit la jeune femme avec un regard plein de prière ; mais il reviendra demain, n’est-ce pas ?

– Soit, grommela le vieux praticien en se détournant, mais pas longtemps.

– Pas longtemps, répéta René avec ravissement. Il eût consenti à n’importe quoi, en

 

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ce moment.

– Bonsoir, fit le docteur, en faisant signe à René de passer devant lui.

– Bonsoir, répondit Valentine, sans quitter des yeux son ami.

En refermant la porte, le jeune homme vit qu’elle avait reposé sa tête sur l’oreiller, et que, les yeux fermés, elle souriait dans une indicible extase.

Il saisit le docteur par la main.

– Dites, elle vivra ? fit-il tout bas, en le serrant si fort qu’il lui engourdissait les doigts.

– Elle vivra à condition qu’on ne lui fasse pas de chagrins. Faites bien attention, monsieur d’Arjac ; depuis deux ans, cette malheureuse femme a porté un fardeau au-dessus de ses forces...

– Ce n’était pas ma faute, murmura d’Arjac. Son mari est mort trop tard pour tout le monde ; c’est lui qui est cause de tout le mal. Si elle était morte, on pourrait dire qu’il l’a tuée.

Le docteur dégagea sa main meurtrie, et tout

 

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en descendant l’escalier, reconstruisit dans sa mémoire l’histoire de la malade depuis le retour de Moissy. Ce court examen le convainquit de la bonne foi de René. Mais alors un autre danger se présentait.

Arrivé dans la rue, il se tourna vers d’Arjac.

– Madame Moissy est une femme admirable, dit-il d’un ton sérieux ; c’est une âme droite, qui ne peut vivre en désaccord avec elle-même. Puisque vous avez pour elle une affection sincère, c’est à vous de lui éviter tout ce qui pourrait lui apporter des chagrins. Elle mérite d’être honorée et tranquille. Pour du bonheur, nous n’en parlerons pas ; il n’est guère donné à personne, je crois, d’en avoir autre chose que l’illusion.

René, resté seul, gagna un hôtel, où il se fit servir quelque nourriture. Il n’avait rien pris depuis le matin, et les forces lui manquaient.

La nuit fut pour lui la continuation du rêve éveillé qu’il faisait depuis le matin. Le lendemain seulement, il se rendit compte de la réalité.

À tous les points de vue il était nécessaire que

 

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d’Arjac demeurât dans son appartement.

Il s’y rendit, le fit ouvrir par la femme de charge qui le gardait, annonça qu’il resterait au moins quelques jours, et fit ensuite deux ou trois visites à des personnages officiels, tels que son notaire, le médecin de la famille, et le gérant d’une maison qui appartenait à M. de Broye, puis il attendit l’après-midi avec une impatience maladive.

À deux heures, il se présenta et fut admis près de Valentine. La femme de chambre se retira, et il se trouva enfin seul avec elle.

Elle le regardait cherchant son âme au fond de ses yeux, et il buvait dans ce regard l’âme de Valentine tout entière. Rien n’existait plus pour eux, ni l’absence, ni les torts, ni la maladie, ni Régine, ni la mort encore si proche ; le monde avait disparu, la vie leur importait peu, ils s’étaient horriblement fait souffrir l’un et l’autre, – mais ils s’aimaient toujours et s’étaient toujours aimés ; l’amour vainqueur les avait repris et les tenait bien ; cette fois il ne les laisserait plus échapper.

 

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De temps en temps, l’un d’eux fermait les yeux, pour rentrer en soi-même, puis les rouvrait aussitôt, afin de s’assurer que l’autre était toujours là... oui, c’était bien vrai ; ils s’étaient retrouvés pour ne plus se perdre...

Valentine tendit à son ami sa main légère et presque transparente ; il la prit, et le charme mystérieux de ce silence fut rompu.

Il était temps de le rompre, car leurs âmes trop pleines allaient peut-être se briser.

– Vous ne m’en voulez plus ? dit-elle de sa voix faible, si touchante.

Il tomba à genoux près du lit, le visage caché dans la main qu’elle lui laissait, et lui demanda humblement pardon.

– Non, dit-elle, pas pardon... nous nous sommes trompés également tous les deux ; de vous à moi, il n’y a pas de pardon... Vous m’aimez ?

– Ah ! si je t’aime ! s’écria René ; tout à coup il se rappela combien Valentine était faible, quelle prudence était nécessaire, et son courage

 

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lui revint. Il se releva, se rassit en face d’elle, et lui parla doucement, comme à un enfant, de choses futiles.

Elle l’écoutait avec un sourire ravi ; les paroles lui importaient peu, c’est la musique de sa voix qu’elle entendait. D’ailleurs, le bonheur de sa présence était déjà assez pour elle. Au bout d’une demi-heure, René se leva.

– Déjà ? dit-elle avec regret.

– Demain ! répondit-il, avec un sourire si tendre qu’elle n’insista pas.

Il revint le lendemain, tous les jours, restant un peu plus longtemps chaque jour. Il la faisait manger, et le pain rompu de sa main semblait meilleur à la convalescente.

De Régine, il n’en était jamais question. Elle écrivait de temps en temps à son mari la petite lettre banale que la femme restée à la campagne envoie à son mari absent ; René la lisait, la mettait dans sa poche, et n’y pensait plus jusqu’au prochain courrier. Que lui importaient ces phrases menteuses ? Si elles exprimaient des

 

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sentiments sincères, qu’importait encore ? Tout ce qui n’était pas Valentine n’était plus qu’un encombrement dans la pensée de son ami : tout ce qu’il pouvait faire était de témoigner de la charité à celle qui le gênait si cruellement.

Les jours passaient ; un moment vint où René eut la surprise, en entrant, de trouver son amie couchée sur sa chaise longue au lieu de la voir dans son lit. Il rencontrait parfois là le docteur, qui le saluait d’un coup de chapeau et s’en allait aussitôt pour mettre ses principes d’accord avec ce qu’un homme doit aux convenances. Au fond, le vieux praticien savait que celui qui avait guéri la malade, c’était René, avec la joie de sa présence.

L’automne s’avançait cependant ; un jour, René, penché sur le dossier de la chaise longue, dit à Valentine :

– Il faut que j’aille là-bas.

Là-bas, c’était l’exil, c’était la maison de Broye avec ses hôtes indifférents ; c’était aussi Régine avec ses caprices, ses mauvaises humeurs inexpliquées et inexplicables ; c’était la famille...

 

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et c’était la séparation.

Valentine le regarda avec cette expression de douleur résignée qu’il avait vue tant de fois dans ses yeux, alors, quand il ne savait pas y lire.

Elle savait bien qu’il n’était pas venu pour rester, qu’il ne pouvait pas rester, que le devoir le rappellerait un jour ou l’autre ; depuis qu’il était apparu un soir, près de son lit, lui apportant la vie dans le regard compatissant de ses yeux aimés, dans l’étreinte réconfortante de ses mains tièdes, elle savait qu’il s’en irait ; mais quand on revient de si loin, le présent suffit.

– Quand partez-vous ? dit-elle sans surprise.

– Quand vous me le permettrez, répondit-il.

– Demain, alors, dit-elle en baissant la tête.

René lui prit les mains avec angoisse.

– Pas encore ! dit-il d’un ton suppliant. Quoi ! cela va être fini déjà ? Je ne vous aurai retrouvé que pour vous perdre ? Et nous ne nous sommes encore rien dit.

Elle mit un doigt sur ses lèvres.

 

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– Nous n’avons rien à nous dire, fit-elle gravement ; vous savez tout ce que je pense, et je sais tout ce que vous sentez. À quoi bon les paroles, quand nous nous entendons si bien sans cela ?

Il serrait dans les siennes les petites mains qui essayaient de se dégager.

– Non, reprit-elle avec douceur, presque suppliante, pendant que sa voix était si ferme. Un avenir magnifique s’étend devant nous : celui que j’avais rêvé lorsque...

Elle détourna les yeux et s’arrêta un instant.

– C’est vous qui n’êtes plus libre à présent, dit-elle ; l’obstacle a changé, la situation est la même. Jamais, René, vous m’entendez ? nous ne serons plus rien l’un pour l’autre, rien que des amis qui peuvent se regarder sans rougir. Le passé est clos, il n’est pas mort, mais il est aussi loin que le serait un être qui aurait franchi les mers pour ne jamais revenir. Vous avez des devoirs, vous en aurez bientôt de plus graves encore ; cela seul créerait une barrière éternelle entre nous, si le sentiment de notre dignité

 

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réciproque n’était pas plus que suffisant.

Il l’écoutait, muet, sentant qu’elle avait raison, et puis, d’ailleurs, transfigurée par la souffrance, immatérialisée pour ainsi dire par l’absence et la douleur, elle pouvait n’être qu’une amie, en effet. Il l’adorait et n’éprouvait aucun trouble en baisant ses mains fluettes. Sœur, amie, pourvu qu’elle lui permît de la voir et de l’aimer du meilleur de son âme, il n’en demandait pas davantage.

– Quand vous reverrai-je ? dit-il, n’osant la regarder, de peur de perdre son courage.

– Bientôt, dit-elle avec un sourire angélique ; qu’importent quelques semaines ? N’avons-nous pas la vie entière devant nous ?

Ils restèrent quelque temps silencieux, craignant de troubler leurs pensées par des paroles inutiles.

Enfin René se leva.

– À demain, dit-il.

– Non, répondit Valentine. Vous partirez sans m’avoir revue.

 

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Il la regarda d’un air de reproche. Elle lui permit de lire dans ses yeux bleus, qui ne mentaient jamais. Il y vit clairement que, le lendemain, elle n’aurait peut-être pas tant de courage, et cet aveu de faiblesse eut plus d’empire sur lui que l’affirmation du courage le plus énergique. Gagné par cet héroïsme, lui non plus ne voulait pas se montrer inférieur à ce qu’elle attendait de lui. Il détourna son regard un instant, puis s’approcha d’elle et la baisa longuement sur le front.

– Adieu, lui dit-il.

– Au revoir, répondit-elle ; quelques semaines seulement, moins peut-être.

Il sortit, et lorsqu’elle fut seule, Valentine cacha dans ses mains son visage soudain couvert de larmes.

– Que c’est difficile, mon Dieu ! murmura-t-elle, – et ce sera toujours comme cela..

 

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XXI

 

René retrouva la maison de Broye exactement telle qu’il l’avait laissée ; seulement il pleuvait un peu plus que lorsque le jeune homme était parti. C’était un vilain automne pluvieux ; la chasse venait de s’ouvrir ; M. de Broye et Bérard, seuls à ne jamais se laisser décontenancer, rentraient le soir, ruisselants et mal satisfaits, ce qui ne les empêchait pas de recommencer le lendemain.

Dubreuil avait annoncé son arrivée, mais, comme chasseur, celui-là laissait fort à désirer. Il est vrai que, comme causeur, il se rattrapait avec usure. Quelques autres, parmi lesquels le timide Lorrey, firent leur apparition dans les deux ou trois jours qui suivirent, et Régine en fut enchantée.

Pourvu qu’elle eût une cour nombreuse autour de sa chaise longue, la qualité lui importait peu : ce qu’elle aimait, c’étaient des hommes bien

 

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élevés, aimables causeurs, – elle ne tenait pas à l’instruction, – capables de lui donner la réplique, capables surtout d’accepter sans discernement tout ce qui passait par la tête de l’aimable jeune femme. Elle avait trouvé son affaire.

Du matin au soir la maison était pleine de mouvement et de bruit ; les portes battaient sous la main des domestiques inattentifs, secoués à cette époque de l’année par un vent d’indiscipline tout particulier ; au chenil, les chiens aboyaient sans cesse contre les chiens des chasseurs invités ; deux ou trois jeunes filles et jeunes femmes tourmentaient le piano à tour de rôle.

René songeait à l’appartement de Valentine, calme, bien clos, bien rangé, où tout portait l’empreinte de sa main soigneuse, et son propre intérieur, celui qu’il allait retrouver avec Régine, dans deux ou trois semaines, lui apparaissait comme une sorte d’enfer, saturé de parfums trop violents et orné de choses trop riches.

Les grands dîners de Broye avaient repris leur splendeur dominicale. Un soir, Dubreuil, s’adressant à madame d’Arjac, lui dit tout à

 

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coup :

– Vous rappelez-vous ce dimanche, il y a deux ans, lorsque vous vous étiez si bien arrangée en madame Moissy, qu’au premier coup d’œil je vous ai prise pour elle ? Au premier coup d’œil seulement, se hâta-t-il d’ajouter, car il avait vu se froncer les sourcils de la jeune femme. C’est que Régine n’entendait pas qu’on oubliât les cinq ou six ans qu’elle avait de moins que Valentine.

– Je m’en souviens, répondit madame d’Arjac en riant. C’est ce jour-là que j’ai commencé le siège de mon mari.

– Vous l’avouez donc ! fit Dubreuil, qui avait ôté son monocle pour la mieux voir.

C’était une de ses ruses : il ôtait son lorgnon comme d’autres mettent leurs lunettes, et les gens, le croyant myope, se livraient sans méfiance à ses investigations.

– Je l’avoue, continua Régine en riant de plus belle. Mon mari est fait pour être conquis, car il n’est pas entreprenant de sa nature ; mais je suis sûre qu’il aime assez à ce qu’on lui vienne en

 

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aide.

– Vous connaissez bien son caractère, fit Dubreuil avec une pointe d’ironie que la jeune femme ne saisit pas.

– Lui ? C’est un indifférent, voilà ce qu’il est. Mais j’aime assez cela ; dans un ménage, ces sortes de caractères sont parfaits. On fait tout ce qu’on veut.

Dubreuil tourmentait sa moustache.

– Connaissez-vous la légende du mouton enragé ? dit-il après un silence.

– Non. Est-ce que c’est drôle ?

– C’est drôle quand on la raconte avec esprit. C’est Bérard qui devrait nous dire cela.

Régine éclata de rire, à l’idée de Bérard disant quelque chose de drôle. Dubreuil souriait imperceptiblement.

– Et madame Moissy ? demanda tout à coup quelqu’un, soit qu’il eût entendu ce nom, soit que le souvenir de l’aimable femme fût présent à la pensée de plus d’un autour de la table.

 

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Dubreuil jeta un coup d’œil rapide sur René, qui jouait d’une main nerveuse avec son couteau à dessert ; d’Arjac allait peut-être parler, peut-être commettre une de ces erreurs irréparables qui compromettent à jamais deux existences ; Dubreuil se lança dans la conversation, résolument.

– Madame Moissy est à Paris, dit-il, à peine rétablie d’une longue maladie qu’elle avait faite après la mort de son regrettable époux...

Un petit rire discret et étouffé courut autour de la table en guise d’oraison funèbre.

– Je l’ai vue lors de mon passage, continua Dubreuil, et je puis vous rassurer sur sa santé, qui me paraît définitivement remise.

À son tour, René jeta un regard furtif sur l’orateur, qui resta imperturbable. On parla d’autre chose, avec ce manque de suite qui caractérise les réunions nombreuses, et l’on ne songea plus à madame Moissy.

Quelques jours plus tard, les chasseurs rentraient en troupe après une assez bonne

 

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journée. René les avait accompagnés, car le séjour de la maison lui était devenu insupportable ; ils virent dans la cour une ancienne calèche fort vénérable qu’un charron du voisinage louait aux habitants de passage, ou à ceux qui ne possédaient pas leur propre voiture. Avant d’entrer, ils engagèrent des paris sur la personne qui se trouvait momentanément titulaire de cet équipage ; les paris faits, M. de Broye allait traverser la cour pour interroger le cocher, lorsque celui-ci reçut d’un domestique une communication qui lui fit rassembler les guides de ses chevaux afin de regagner la grand-route.

– Ceci devient grave, messieurs, dit de Broye. La personne, quelle qu’elle soit, qui a bien voulu nous rendre visite, devient notre hôte et passe la nuit ici. Je crois que c’est le moment de renouveler nos paris.

Les suggestions les plus extravagantes furent faites aussitôt, comme c’était naturel entre gens qui s’amusaient médiocrement à la campagne, et pour qui tout devenait sujet de distraction.

– Est-ce fait ? demanda de Broye en s’arrêtant

 

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sur le seuil de sa maison.

– Oui, répondit-on en chœur.

Il pénétra dans le salon, embrassa d’un coup d’œil la société exclusivement féminine qui s’y trouvait réunie, et se retournant vers ses hôtes que le désarroi de leur tenue retenait dans l’antichambre :

– Nous avons tous perdu, messieurs, dit-il en riant : l’hôtesse inattendue est madame Moissy

René, qui passait par-dessus sa tête la courroie de son carnier, le laissa lourdement retomber. Dubreuil, qui se trouvait derrière lui, le rattrapa au vol, non sans quelque peine.

– Madame Moissy ! s’écrièrent les parieurs avec une véritable satisfaction.

– Vous les entendez, madame, fit de Broye en s’avançant avec son inimitable courtoisie, on vous fait une véritable ovation.

– Je n’en mérite pas tant, dit-elle en mettant sa main dans celle du vieux gentilhomme. Madame de Broye et Régine n’ont jamais voulu me laisser repartir, sous prétexte que l’air de la nuit ne vaut

 

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rien pour une convalescente... J’ai accepté leur hospitalité.

– Et je vous en remercie, fit galamment le châtelain en portant à ses lèvres la main qu’il serrait. Nous vous en remercions, n’est-ce pas, René ?

Le jeune homme était entré dans le salon derrière son beau-père, mais il se tenait à l’écart ; entendre la voix de Valentine était tout ce qu’il pouvait supporter en ce moment ; la voir était trop, et il fermait les yeux. Forcé de se montrer, cependant, il s’approcha et débita une phrase quelconque. Valentine avait à peine osé le regarder ; elle restait hésitante, troublée, avec une impression analogue à celle d’une nouvelle mariée qui revient de l’église.

Ses sentiments étaient si confus qu’elle ne pouvait s’y reconnaître. Le passé était submergé dans ce flot de sensations nouvelles : cela seul était positif. Le mariage de René et surtout la longue maladie qu’elle venait de subir lui avaient créé une situation nouvelle ; en ce moment, et très sincèrement, madame Moissy se considérait

 

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comme étrangère à René, aussi étrangère que si elle ne lui eût jamais appartenu. Certains êtres de très bonne foi ont de ces illusions-là, pour un temps au moins.

Un feu croisé de demandes et de réponses passa par-dessus la tête de René, puis il se retira avec les autres chasseurs pour vaquer à sa toilette, et au bout d’un instant, il se trouva seul dans sa chambre, se demandant si tout cela était vrai, et si Valentine allait réellement vivre, fût-ce pour un jour, sous le même toit que lui.

Que de temps et que d’événements depuis que pour la dernière fois ils avaient habité la même demeure ! C’était près de Genève, dans cette petite maison au bord du lac où leur bonheur avait été détruit...

Mais René n’avait pas le temps d’y songer. La cloche du dîner avait retenti, et il s’habilla à la hâte ; en descendant l’escalier, il se trouva au milieu des hôtes de son beau-père et n’eut plus une minute à lui.

Quand il fut enfin assis à table et qu’il put se reconnaître, il aperçut Valentine à la droite de M.

 

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de Broye. Elle souriait avec sa douceur calme et causait librement de toutes choses. Son veuvage et la sécurité actuelle de sa situation lui donnaient plus d’aplomb, moins d’hésitation dans sa manière de causer. Jadis elle semblait demander grâce pour ses opinions, maintenant elle osait penser tout haut. Encore faible, elle parlait peu ; de temps en temps ses traits prenaient une expression lassée, qu’elle chassait aussitôt par un effort de volonté, et son sourire sans égal reparaissait sur ses lèvres.

Deux ou trois fois elle jeta les yeux sur René. Ce regard rapide n’avait rien de furtif ; elle s’assurait simplement qu’il était là, pour jouir de sa présence.

Et véritablement elle était heureuse en ce moment. René, dans ce cadre somptueux, lui paraissait bien à sa place. Cette hospitalière maison de Broye avec son luxe sérieux appartiendrait un jour au jeune homme, et il pouvait supporter le poids de cette responsabilité.

Régine paraissait calme et souriante, elle se montrait pleine d’attentions pour madame

 

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Moissy. Par caprice, peut-être, ou par un de ces retours de tendresse inexplicables qui traversent parfois les cœurs les plus fantasques, elle comblait son mari de gentillesses et de grâces. Il s’y prêtait à contrecœur ; d’abord il avait en horreur ces manifestations extérieures, puis il souffrait de les voir s’affirmer ainsi en présence de Valentine.

Madame Moissy cependant n’avait pas la moindre idée de les prendre en mauvaise part ; elle avait accepté ce mariage avec toutes ses conséquences, apparentes ou non, et n’était pas femme à se laisser détourner par les menus détails de la grande pensée d’abnégation qui avait soutenu sa vie.

Après le dîner, force fut à René d’aller s’asseoir auprès de son amie et d’échanger avec elle quelques paroles aimables. Il n’osait rien lui dire de ce qu’il avait dans le cœur ; elle craignait, faible comme elle l’était encore, de se laisser aller à quelque émotion ; ils causèrent peu, et cela pour ne rien dire.

– Quand partez-vous ? demanda René.

 

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– Demain, dit-elle, et la semaine prochaine pour Paris. Ai-je eu tort de venir ?

Il regarda autour de lui avant de répondre.

– Et vous allez partir, dit-il à voix basse, sans que nous ayons pu causer seuls un instant.

– Il le faut, répondit-elle de même. Nous nous retrouverons à Paris ; pensez donc, mon ami, nous avons toute la vie, toute la vie pour causer ensemble...

Quelqu’un s’approchait, il se leva pour céder sa place.

La soirée fut pour lui une sorte de rêve. Il lui tardait d’être seul afin de s’appartenir, afin de se laisser aller aux pensées de toute espèce qui l’obsédaient et qu’il ne pouvait ni raisonner ni chasser. Enfin, à onze heures, chacun se retira.

Il vit Valentine venir à lui, la main tendue pour lui dire bonsoir ; il lui répondit quelque chose, elle sortit, accompagnée par madame de Broye. Il monta l’escalier au milieu de ses amis, répondant aux questions, parlant des choses du jour, et enfin se retrouva seul chez lui.

 

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Il se laissa tomber dans un fauteuil, et prit sa tête entre ses mains.

Elle était là à quelques pas de lui, il l’adorait et ne pouvait la voir.

Tout son être se révolta contre la tyrannie des choses. Les deux années qui venaient de s’écouler n’avaient pas amorti l’ardeur de sa passion. Valentine était toujours pour lui, et maintenant plus que jamais, la seule femme qu’il pût aimer.

Tant qu’il l’avait vue malade chez elle à Paris, il avait oublié ce côté de leur amour ; elle était si frêle, si immatérielle, qu’il ne s’était même pas souvenu des beaux jours d’autrefois ; mais maintenant elle était sous sa main, bien vivante, et il l’aimait...

Il se leva pour aller la rejoindre. Qu’importaient les devoirs factices que lui avait créés la société ! L’amour, plus fort que tout, briserait tous les obstacles. Il ne savait pas au juste ce qui arriverait, mais il voulait voir Valentine. Il avait soif de sa présence, de son regard, de ses paroles, et il allait la voir.

 

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Au moment où il se levait de son fauteuil, pour sortir de sa chambre, la voix de Régine se fit entendre dans le petit salon qui séparait leurs appartements. Suivant son habitude, elle grondait sa femme de chambre.

– À quoi pensez-vous ? disait-elle, de cette voix dure et cassante qui avait le don d’exaspérer son mari. Vous ne savez donc pas que la moindre émotion, la moindre imprudence, peut m’occasionner un accident ? Qu’est-ce que nous ferions si j’allais tomber malade ici, loin de mon médecin ? Tâchez d’être plus soigneuse.

Un silence suivit, puis Régine entra chez René.

– Je ne me sens pas bien, dit-elle ; en effet, elle était pâle et semblait fatiguée. Je crains qu’il ne m’arrive quelque chose. Voulez-vous retourner à Paris ? Pour moi, je ne demande que cela.

– Quand vous voudrez, dit-il, heureux de pouvoir lui céder en quelque chose, tout en restant d’accord avec ses propres souhaits.

 

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– Partons demain, alors, répondit la jeune femme. Mon père et ma mère se débrouilleront comme ils pourront avec leurs invités. Madame Moissy s’en va aussi. Elle est gentille, n’est-ce pas ? Nous la verrons souvent cet hiver...

Elle s’était appuyée contre la table en parlant, et elle jouait avec les différents objets qui la couvraient. Parmi ceux-là se trouvait un coupe-papier en ivoire portant l’inscription « Biarritz » avec une date. C’était Valentine qui l’avait donné à René pendant un de leurs voyages, alors qu’ils visitaient les stations balnéaires aux époques où il n’y a encore personne ou bien quand tout le monde est parti.

– Vous avez été à Biarritz ? demanda Régine, distraitement.

– Oui, fit René, contraint.

– Valentine aussi. Elle me disait tantôt que c’est fort beau. Nous irons l’an prochain, n’est-ce pas ?

– À quelle heure voulez-vous partir ? demanda brusquement le jeune homme.

 

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Régine tressaillit.

– Comme vous me demandez cela ! fit-elle ; vous avez l’air de me dire : La bourse ou la vie !

– C’est à cause de l’heure des trains, reprit René en s’excusant. Je vous avouerai que j’ai chassé tout le jour et que je tombe de sommeil.

– Moi aussi, fit-elle en bâillant. Nous parlerons du départ demain. Après tout, nous pouvons aussi bien partir après-demain.

René n’avait pas fait d’opposition, elle ne tenait plus à sa fantaisie. Mais s’il avait voulu rester, c’est alors qu’elle s’y fût cramponnée !

Elle présenta son front à son mari, qui y déposa un baiser indifférent ; puis elle s’en alla, traînant ses longues jupes empesées sur le tapis avec un mouvement paresseux.

Quand elle fut partie, René resta devant la cheminée, où brûlait un joli feu de bois sec, et se tordit les mains avec rage.

La présence de cette femme l’avait fait retomber de son rêve. Emporté bien haut dans l’élan de sa passion, il pouvait oublier ses

 

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devoirs, violer les convenances, courir tous les risques. Mais ramené à la réalité, il voyait se dresser devant lui le formidable appareil de défense de la société.

La société ne veut pas qu’on la brave ou qu’on ait l’air de la braver ; elle se retourne furieuse contre ceux qui prétendent se soustraire au harnais qu’elle vous met sur les épaules dès la naissance. Elle ne permet pas qu’on quitte le petit chemin tracé au cordeau, qu’elle sable soigneusement tous les matins et sur lequel elle relève méticuleusement l’empreinte de vos pas.

René savait fort bien que s’il voyait Valentine, il respecterait néanmoins le toit de sa famille, et que leur entretien serait irréprochable. Il n’était pas aussi certain de ne pas s’enfuir le lendemain avec elle. Mais pour l’heure présente, il était sûr de ne pas faiblir.

Cependant il se disait que si quelqu’un, qui que ce fût, avait le moindre soupçon d’une visite à Valentine, ni elle ni lui ne sortiraient de là que déshonorés aux yeux du monde.

Cependant son désir de la voir était si fort

 

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qu’il entrouvrit sa porte et regarda dans le corridor, éclairé toute la nuit par une veilleuse.

La grande maison était silencieuse du haut en bas : tout s’était endormi pendant que d’Arjac se débattait avec lui-même. Il savait où était la chambre de Valentine, il était sûr qu’elle ne s’était pas enfermée. D’abord elle ne s’enfermait jamais, et puis chez les hôtes qui lui offraient l’hospitalité, elle eût rougi de sembler méfiante ; René connaissait ce côté chevaleresque du caractère de son amie.

Il hésita sur le seuil de sa chambre, puis fit un pas en avant, tout en retenant de la main le bouton de la porte. Irait-il ?

Un tourbillon de passion furieuse lui enleva la raison. Qu’importait le monde, après tout ! Il allait chercher Valentine, et il l’emmènerait à l’instant même, à pied, dans ses bras, n’importe comment, n’importe où. Le reste n’existait plus, il n’y avait dans l’univers de réel et de vrai que lui, qui allait enlever la femme qu’il aimait, et elle, qui ne résisterait pas.

Il laissa retomber la porte de sa chambre, qui

 

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frappa la muraille avec un léger bruit.

Ce bruit parut semblable au fracas du tonnerre aux oreilles de René, qui avait le vertige et qui marchait égaré, sans prendre de précautions pour amortir le bruit de ses pas.

La chambre de Valentine était située près de l’escalier, presque à l’extrémité du corridor ; à mesure que René marchait, le chemin paraissait s’allonger devant lui et devenir interminable, comme les routes qu’on parcourt dans les rêves. En réalité, il marchait très lentement, soulevant avec peine ses pieds, qui lui semblaient rivés au sol.

Comme il se trouvait à peu près à mi-chemin, une porte s’ouvrit à sa gauche.

Il tressaillit violemment et resta fixé sur place...

Le visage de Dubreuil, plus contracté que ce n’était sa coutume, apparut sur le seuil de sa chambre. Les deux hommes se regardèrent pendant un quart de seconde.

– C’est vous, d’Arjac ? fit Dubreuil avec un

 

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sourire et un léger soupir, comme celui d’un homme qui se sent rassuré. J’avais bien entendu du bruit, et je craignais qu’il ne fût arrivé quelque chose... Rien, j’espère ?

– Rien, répondit René, à qui ce discours avait laissé le temps de se remettre. Je ne puis dormir, et j’allais chercher un livre à la bibliothèque...

– Je profiterai de votre petite promenade pour y aller aussi, répondit le sceptique ; je suis un peu nerveux, voilà deux ou trois nuits que je ne dors pas...

Il se montra tout habillé ; sans doute, il avait attendu jusque-là, mû par quelque crainte ou par quelque soupçon.

Les deux hommes prirent la petite lampe du corridor et descendirent l’escalier qui craquait sous leurs pieds. Un bruit de pas se fit entendre à l’étage supérieur, une tête de femme de chambre effrayée se pencha au-dessus de la balustrade. Dubreuil souleva la lampe qu’il tenait de façon à éclairer son visage, et parla à René un peu plus haut que tout à l’heure. La femme de chambre, rassurée, regagna sa mansarde. Ils mirent à sac

 

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les rayons de la bibliothèque silencieuse et toute noire, puis ayant trouvé n’importe quoi, ils remontèrent, cette fois en exagérant leurs précautions pour éviter le bruit. Sur le seuil de sa porte, Dubreuil serra la main de René, qui rentra chez lui, avec les sentiments d’un homme dont l’adversaire courtois a fait sauter l’épée sans le toucher.

– Je crois qu’à présent nous pouvons dormir tranquilles, se dit Dubreuil, en déposant sur la cheminée le volume qu’il n’avait pas la moindre intention d’ouvrir ; mais cette petite promenade aurait fait du bien à tout le monde. La belle chose cependant que d’avoir l’ouïe délicate ! Joignez à cela la facilité de se priver de sommeil ! Seigneur, je vous bénis de m’avoir fait si bien équilibré. Je suis un de vos plus beaux ouvrages !

Sur cette exclamation reconnaissante, notre philosophe se coucha, et le repos de la maison ne fut plus troublé.

 

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XXII

 

Valentine n’avait rien entendu.

En se trouvant pour la première fois confiée à l’hospitalité de Régine, qui était aussi maintenant celle de René, elle n’avait pu se défendre d’un mouvement de tristesse, mêlé d’un peu d’amertume ; mais son âme généreuse et tendre s’était fait à elle-même une sévère morale, et elle s’était endormie bercée par une sorte de joie triste, heureuse de se savoir si près de celui qu’elle aimait, heureuse encore plus de la pensée qu’elle le reverrait le lendemain. Ce bonheur de le voir lui semblait si grand, après la longue séparation, qu’il ne laissait de place à aucune autre pensée.

Quand la famille et les hôtes se trouvèrent réunis au déjeuner, Dubreuil examina discrètement le visage de Valentine. Elle paraissait contente et reposée.

 

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– Vous ne savez pas, pensa notre ami, tout ce que je vous ai épargné, grâce à ma pernicieuse habitude de m’entêter à connaître ce qui se passe !

Il fut pris de pitié pour elle, si peu forte encore au physique, et dont le moral avait été tellement ébranlé que nul ne pouvait mesurer la somme de courage qu’elle possédait encore.

Aurait-elle tout dépensé dans la lutte, ou bien, au contraire, s’y serait-elle affermie et retrempée ? C’est ce que l’épreuve seule ferait connaître.

– J’aime autant que l’épreuve n’ait pas lieu ici, pensa Dubreuil, en suivant le cours de ses réflexions. Quelque part que ce soit, ce sera toujours moins dangereux. C’est madame d’Arjac qui n’a pas l’air commode aujourd’hui !

C’est que Régine avait eu de bon matin une querelle sérieuse avec son mari.

En se levant, elle l’avait fait prier de passer chez elle, et pendant qu’on la coiffait, – elle ne pouvait se défaire de l’habitude de causer de ses

 

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affaires devant ses gens, – elle avait annoncé à René son changement de résolution.

– Je me porte très bien aujourd’hui, avait-elle dit. Ainsi, mon cher ami, nous ne partirons pour Paris que dans une quinzaine, ainsi que c’était primitivement convenu.

René était nerveux. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Toutes les réflexions que l’ardeur du premier mouvement avait écartées l’avaient assailli lorsqu’il était rentré dans sa chambre, et rien de ce qu’il avait pensé n’était de nature à lui procurer un sommeil paisible.

Lorsque vers le matin il s’était enfin endormi, c’était après avoir évoqué tout ce qui pouvait le maintenir dans les limites du devoir : l’affection et la protection qu’il devait à sa femme, le sentiment de sa paternité prochaine, la considération qu’il devait à M. et madame de Broye, et enfin le droit qu’avait Valentine à conserver la réputation et l’honneur qui lui avaient coûté tant de sacrifices.

Le changement d’humeur de Régine exaspéra complètement son mari. Serait-il le jouet de cette

 

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femme frivole et instable ?

– Je regrette que vous ayez changé d’avis, ma chère, lui répondit-il froidement ; pour ma part, je ne modifie pas mes plans avec tant de facilité. J’ai pris mon parti d’aller à Paris aujourd’hui, bien que cela me dérangeât un peu : je partirai tantôt ; vous êtes libre de rester ici, mais je ne reviendrai pas vous chercher, je vous en préviens.

– Quel despotisme ! s’écria Régine, qui fondit en larmes. Comment ! il va falloir que je parte ainsi, sans m’y être préparée ? Mes effets sont sens dessus dessous. Pouvais-je prévoir que vous m’obligeriez...

René lui coupa la parole.

– Ce n’est pas moi, dit-il, qui suis venu vous trouver hier soir en vous demandant de partir ; vous avez témoigné le désir de retourner immédiatement à Paris. Il me semble qu’en consentant sans objection, je vous ai donné une preuve de complaisance qui prouve amplement mon désir de vous être agréable. Mais si vous vous mettez à changer d’avis à tout moment, sans raison, vous me ferez jouer un rôle ridicule, oui,

 

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Régine, ridicule, auquel je ne veux pas me soumettre.

Il sortit là-dessus, laissant sa femme suffoquée de tant d’audace.

La cloche du déjeuner ayant sonné peu après, les époux ne se revirent qu’en présence de leurs hôtes.

Madame de Broye, qui n’avait eu aucune communication ni de la première fantaisie de sa fille, ni de la seconde, ne pouvait comprendre d’où venait leur attitude gênée. Comme son expérience maternelle lui avait appris que vivre en paix avec Régine n’était pas précisément la chose la plus facile du monde, elle ne se préoccupa guère de cet incident, et, pour conserver un élément de conciliation dans la maison, croyant faire plaisir à tout le monde, elle pria madame Moissy de leur accorder encore un jour.

Valentine, hésitante, leva instinctivement les yeux sur René pour consulter son visage. Il avait détourné les yeux ; les lèvres comprimées, le regard fixe et dur, il feignait de ne s’intéresser à

 

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rien de ce qui se disait autour de lui. Valentine reçut un grand coup au cœur ; il s’était donc passé quelque chose ?

Aussitôt, elle répondit non à l’invitation de madame de Broye, donna de ce refus quelques explications hâtives, et dès que le déjeuner fut terminé, pria ses hôtes de vouloir bien la faire reconduire.

Une demi-heure s’écoula ; les hommes étaient au fumoir, Régine avait disparu, madame de Broye s’évertuait à entretenir une conversation qui, sans Dubreuil, fût tombée à chaque réponse. Enfin, la voiture fut annoncée, et Valentine se leva. Madame d’Arjac apparut dans le vestibule, les yeux rouges, pressa fiévreusement madame Moissy sur son cœur, et disparut. M. de Broye, qui reconduisit sa visiteuse, se trouva sur le perron nez à nez avec son gendre en costume de voyage.

– Vous partez ? lui dit-il, ébahi.

– Oui, mon cher beau-père, répondit René. Ma femme m’avait annoncé hier soir son intention de repartir aujourd’hui pour Paris. Je m’y étais prêté

 

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sans objections. Ce matin, elle a changé d’idée. Je ne suis pas une girouette, pour modifier ainsi mes plans sans raison. Nous devions partir, je pars. Elle désire rester, – elle en est libre. Pour ma part, je profite de la voiture qui emmène madame Moissy pour me faire conduire à la gare.

Sa petite valise se trouvait déjà dans le coupé, la pluie tombait à flots ; la politesse de M. de Broye aussi bien que son désir d’obtenir des explications se trouvèrent vaincus par la nécessité de se soustraire à la douche continue que versait sur lui le ciel inclément.

Valentine s’assit dans la voiture, René auprès d’elle, puis il referma la portière. Le cocher toucha ses chevaux, et ils partirent au grand trot.

– Qu’y a-t-il donc ? demanda Valentine consternée.

– Il y a, s’écria René, que ma femme est une pécore ! – Oui, une simple sotte, sans caractère, sans bonté, sans dignité ; elle a dû en faire voir à sa pauvre mère ! Mais avec moi, la tâche ne lui sera pas si facile... elle ne me mènera pas en laisse comme un chien havanais.

Continuer : partie 3 sur 3