Victor, de la brigade mondaine

Maurice Leblanc · Chapitre 15 sur 37

Pages du PDF

Victor, de la brigade mondaine

– 2 –

« Allô…, oui, c’est moi, madame. L’agrafe ?… Retrouvée… Ah ! bien, je suis vraiment heureux… Tous mes respects, ma-dame. »

Il raccrocha et se mit à rire.

« Elle a retrouvé sur sa toilette le bijou qui est dans ce ti-roir, Larmonat. Ce qui signifie que, décidément, elle n’ose pas porter plainte et risquer un scandale.

– Cependant, elle sait que le bijou est perdu ?

– Certes.

– Et elle suppose qu’il lui a été dérobé ?

– Oui.

– Par toi ?

– Oui.

– Donc elle te croit un voleur ? Tu joues un jeu dangereux, Victor…

– Au contraire ! Plus elle me paraît belle, et plus ça m’enrage contre cette fripouille de Lupin. Le misérable, il en a de la chance ! »

– 2 –

 

Durant deux jours, Victor ne revit pas Alexandra Basileïef. Il s’informa. Elle ne quittait pas son appartement.

Le soir suivant, elle vint dîner au restaurant. Victor occu-pait une table plus proche de la table occupée par elle jusque-là.

 

– 84 –

Il ne la regarda point. Mais elle ne pouvait pas ne pas le voir, de profil, fort calme et soucieux seulement du bourgogne qu’il dégustait.

Ils fumèrent dans le hall, toujours étrangers l’un à l’autre. Victor lorgnait tous les hommes qui passaient, et tâchait de dis-cerner si, parmi eux, il n’y en avait pas un dont l’élégance, la sil-houette, la désinvolture, l’autorité, pussent trahir la personnali-té d’un Arsène Lupin. Mais aucun n’avait l’allure de celui qu’il cherchait avec irritation, et, en tout cas, Alexandra semblait in-différente à tous ces hommes.

Le lendemain, même programme et même manège.

Mais, le surlendemain, comme elle descendait pour dîner, ils se trouvèrent ensemble dans l’ascenseur.

Pas un geste de part et d’autre. Chacun d’eux aurait pu croire que l’autre ne l’avait pas vu.

« N’empêche, princesse, se disait Victor, que pour vous je suis un voleur ! N’empêche que vous acceptez de passer à mes yeux pour une femme qui se sait volée, qui avoue l’avoir été par moi, et qui juge tout naturel de n’en pas souffler mot. Insou-ciance de grande dame ? N’importe ! La première étape est franchie. Quelle sera la seconde ? »

Deux jours encore s’écoulèrent. Puis, un fait eut lieu auquel Victor n’avait évidemment participé d’aucune manière, mais qui joua en faveur de ses desseins. Un matin, au premier étage de l’hôtel, une cassette contenant de l’or et des bijoux fut dérobée à une Américaine de passage.

 

– 85 –

La deuxième édition de La Feuille du soir raconta l’aventure, dont les circonstances révélaient, chez celui qui avait opéré, une adresse prodigieuse et un sang-froid extraordinaire.

La deuxième édition de ce journal, la princesse la trouvait chaque soir sur sa table et la parcourait distraitement. Elle jeta un coup d’œil sur la première page, et, tout de suite, d’instinct, tourna son regard du côté de Victor, comme si elle se disait :

« Le voleur, c’est lui. »

Victor, qui surveillait, salua légèrement, mais n’attendit pas de voir si elle répliquait à cette inclinaison discrète. Elle reprit sa lecture, plus en détail…

« Me voilà classé, pensait-il, et classé cambrioleur de grande envergure, écumeur de palaces. Si c’est la femme que je cherche, et je n’en doute guère, je dois lui inspirer de la considé-ration. Quelle audace est la mienne ! Quelle sérénité ! Leur coup fait, les autres fuient et se cachent. Moi, je ne bouge pas. »

Le rapprochement était inévitable. Victor le facilita en de-vançant la jeune femme et en s’installant dans le hall, sur un di-van isolé, contre le fauteuil où elle avait coutume de s’asseoir.

Elle vint, demeura une seconde indécise, et s’assit sur le di-van.

Une pause suivit, le temps qu’il lui fallait pour allumer une cigarette et en tirer quelques bouffées. Puis elle porta la main à sa nuque, comme l’autre soir, dégagea de ses cheveux une agrafe, et en la montrant :

« Vous voyez, monsieur, je l’ai retrouvée.

 

– 86 –

– Comme c’est curieux ! dit Victor en tirant de sa poche celle qu’il avait prise, je viens de la retrouver aussi… »

Elle fut interloquée. Elle ne prévoyait pas cette riposte, qui était un aveu, et elle devait ressentir l’humiliation de quelqu’un qui a l’habitude de dominer et se heurte à un adversaire qui re-lève le défi…

« Somme toute, madame, dit-il, vous aviez la paire. Comme il eût été dommage que les deux agrafes ne fussent pas restées en votre possession !

– Dommage, en effet », dit-elle, en écrasant le feu de sa ci-garette contre un cendrier et en coupant court à l’entretien.

Mais le lendemain elle rejoignit Victor à la même place. Elle avait les bras nus, les épaules nues, et un air moins réservé. Elle lui dit, à brûle-pourpoint et avec un accent très pur, à peine relevé de quelques intonations étrangères :

« Je dois représenter à vos yeux quelque chose d’assez bi-zarre, n’est-ce pas, et de fort compliqué ?

– Ni bizarre, ni compliqué, madame, répliqua-t-il en sou-riant. Vous êtes Russe, m’a-t-on dit, et princesse. Une princesse russe, à notre époque, est un être social dont l’équilibre n’est pas très stable.

– La vie a été si dure pour moi, pour ma famille ! D’autant plus dure que nous étions très heureux. J’aimais tout le monde et j’étais aimée de tout le monde… Une petite fille confiante, in-souciante, aimable, spontanée, s’amusant de tout et n’ayant peur de rien, toujours prête à rire et à chanter… Et puis, plus tard, dans tout ce bonheur, comme j’étais une fiancée de quinze ans, le malheur est venu, d’un coup, ainsi qu’une rafale. On a

 

– 87 –

égorgé mon père et ma mère, sous mes yeux ; on a torturé mes frères et mon fiancé… tandis que moi… »

Elle passa sa main sur son front :

« Ne parlons pas de cela… Je ne veux pas me rappeler… Je ne me rappelle pas… Mais je n’ai jamais pu me remettre. En ap-parence, oui, mais au fond de moi j’ignore le calme. Est-ce que je pourrais le supporter d’ailleurs ? Non, j’ai pris le goût de l’agitation et de l’angoisse…

– C’est-à-dire, fit-il, qu’en souvenir d’un passé qui vous épouvante, vous avez besoin de sensations fortes. Alors, si le ha-sard met sur votre route un monsieur… pas très catholique… un monsieur un peu en dehors des règles, il éveille votre curiosité. C’est tout naturel.

– C’est tout naturel ?

– Oh ! mon Dieu, oui ! Vous avez couru tant de dangers, et assisté à tant de drames, que cela vous émeut encore de sentir autour de vous une atmosphère de drame… et de causer avec quelqu’un qui, d’un instant à l’autre, peut être menacé… Alors vous épiez sur son visage les symptômes de l’inquiétude ou de la peur, et vous vous étonnez qu’il soit comme un autre, qu’il fume sa cigarette avec plaisir, et qu’il n’y ait pas de trouble dans sa voix. »

Elle l’écoutait avidement et le regardait, penchée sur lui. Il plaisanta :

« Surtout, madame, n’ayez pas trop d’indulgence pour ces sortes d’individus, et ne voyez pas en eux des exemplaires supé-rieurs d’humanité. Tout au plus ont-ils un peu plus d’audace que les autres, des nerfs à la fois plus tendus et plus obéissants… Question d’habitude et de contrôle. Ainsi, en ce moment…

 

– 88 –

– En ce moment ?…

– Non, rien…

– Qu’y a-t-il ?… »

Très bas, il dit :

« Éloignez-vous de moi, c’est préférable.

– Pourquoi ? murmura-t-elle, en se conformant à son ordre.

– Vous voyez ce gros homme si ridicule, en smoking, qui se promène là-bas… à gauche ?

– Qui est-ce ?

– Un policier.

– Hein ! fit-elle en tressaillant.

– Le commissaire Mauléon. Il est chargé de l’enquête sur le vol de la cassette, et il inspecte les gens. »

Elle s’était accoudée sur la table, et, sans avoir l’air de se cacher, abritait son front sous sa main déployée, et en même temps elle observait Victor pour voir l’effet du danger sur lui.

« Allez-vous-en, chuchota-t-elle.

– Pourquoi m’en aller ? Si vous saviez comme ces bonshommes-là sont bornés ! Mauléon ? un idiot… Il n’y en a qu’un qui me donnerait la chair de poule si je l’avisais par là.

 

– 89 –

– Lequel ?

– Un subalterne… un nommé Victor, de la Brigade mon-daine.

– Victor… de la Brigade mondaine… J’ai lu son nom.

– C’est lui qui s’occupe avec Mauléon des Bons de la Dé-fense, du drame de La Bicoque… et de cette malheureuse Élise Masson qu’on a assassinée… »

Elle ne sourcilla pas et demanda :

« Comment est-il, ce Victor ?

– Plus petit que moi… sanglé dans son veston comme un écuyer de cirque… un œil qui vous déshabille des pieds à la tête… Celui-là est à craindre. Tandis que Mauléon… Tenez, il observe de notre côté. »

Mauléon, en effet, promenait ses yeux sur chaque per-sonne. Il les arrêta sur la princesse, puis sur Victor, puis chercha plus loin.

C’était la fin de son inspection. Il s’éloigna.

La princesse soupira. Elle semblait à bout de forces.

« Et voilà ! dit Victor… Il s’imagine avoir rempli sa tâche et que nul n’a pu échapper à son coup d’œil d’aigle. Ah ! voyez-vous, madame, s’il m’advient jamais de voler dans un palace, je n’en bougerai pas. Comment voudriez-vous qu’on vînt me re-lancer à l’endroit même où j’aurais travaillé ?

– Cependant, Mauléon ?…

 

– 90 –

– Ce n’est peut-être pas le voleur de la cassette qu’il cherche aujourd’hui.

– Qui, alors ?

– Les gens de La Bicoque et de la rue de Vaugirard. Il ne songe qu’à cela. Toute la police ne songe qu’à cela. C’est une ob-session chez eux. »

Elle avala un verre de liqueur et fuma une cigarette. Son pâle et magnifique visage reprenait son assurance. Mais comme Victor devinait, au fond d’elle, le tourbillon de ses pensées, et tout cet effroi qu’elle subissait comme une volupté maladive !

Quand elle se leva, il eut, pour la première fois, l’impression qu’elle avait échangé un regard furtif avec d’autres personnes. Deux messieurs étaient assis plus loin. L’un, rouge de figure, assez vulgaire, devait être un Anglais, et Victor l’avait déjà remarqué dans le hall. L’autre, il ne l’avait jamais vu. Il of-frait précisément, celui-là, cet aspect d’élégance et de désinvol-ture que Victor attribuait à Lupin. Il riait avec son compagnon. Il était gai, de visage sympathique, avec une expression un peu dure parfois.

De nouveau, la princesse Alexandra l’observa, puis elle tourna la tête et s’éloigna.

Cinq minutes plus tard, les deux compagnons se levèrent à leur tour. Dans le vestibule d’entrée, le plus jeune alluma un ci-gare, se fit apporter son chapeau et son pardessus, et sortit de l’hôtel.

L’Anglais se dirigea vers l’ascenseur.

Lorsque l’ascenseur fut redescendu, Victor y prit place et dit au garçon :

 

– 91 –