Victor, de la brigade mondaine

Maurice Leblanc · Chapitre 2 sur 37

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Victor, de la brigade mondaine

Chapitre I Il court, il court, le furet…

Chapitre I

 

 

Il court, il court, le furet…

 

– 1 –

 

Ce fut bien par hasard que Victor, de la Brigade mondaine, entra, cet après-midi de dimanche, au Ciné-Balthazar. Une fila-ture manquée l’avait fait échouer, vers quatre heures, sur le po-puleux boulevard de Clichy. Pour échapper à l’encombrement d’une fête foraine, il s’était assis à la terrasse d’un café, et, par-courant des yeux un journal du soir, il avait lu cet entrefilet :

« On affirmait ces jours-ci que le fameux cambrioleur Ar-sène Lupin, qui, après quelques années de silence, fait beaucoup parler de lui actuellement aurait été vu mercredi dernier dans une ville de l’Est. Des inspecteurs ont été envoyés de Paris. Une fois de plus il aurait échappé à l’étreinte de la police. »

« Salaud ! » avait murmuré Victor, en policier rigide qui considère les malfaiteurs comme autant d’ennemis personnels, et s’exprime à leur égard en termes dépourvus d’aménité.

C’est alors que, d’assez mauvaise humeur, il s’était réfugié au cinéma, où se donnait, en seconde matinée, un film très cou-ru d’aventures policières. On le plaça aux fauteuils de balcon, sur le côté. L’entracte tirait à sa fin. Victor maugréait, furieux maintenant de sa décision. Que venait-il faire là ? Il allait repar-tir et se levait déjà, lorsqu’il aperçut, seule dans une loge de face, donc à quelques mètres de lui, une femme très belle, au vi-

 

– 6 – sage pâle et aux bandeaux roux d’un reflet fauve. Elle était de ces admirables créatures vers qui tous les regards sont attirés, bien que celle-ci ne cherchât à capter l’attention ni par sa façon de se tenir ni par le moindre geste de parade.

Victor resta. Avant que la nuit brusque ne tombât dans la salle, il eut le temps d’enregistrer le reflet fauve des bandeaux et l’éclat métallique de deux yeux clairs, et, sans se soucier que le film l’ennuyât avec ses péripéties extravagantes, il patienta jus-qu’au bout.

Non pas qu’il fût encore à l’âge où l’on se croit capable de plaire. Non. Il connaissait fort bien son âpre figure, son air peu aimable, sa peau rugueuse, ses tempes grisonnantes, bref cet ensemble revêche d’ancien adjudant de cavalerie qui aurait dé-passé la cinquantaine, et qui chercherait à faire de l’élégance avec des vêtements trop ajustés à la taille et sentant la confec-tion. Mais la beauté féminine était un spectacle dont il ne se las-sait pas et qui lui rappelait les meilleures émotions de sa vie. En outre, il aimait son métier, et certaines visions lui imposaient le désir de discerner ce qu’elles cachaient de mystérieux, de tra-gique, ou même, parfois, d’infiniment simple.

Quand la lumière jaillit de nouveau et que la dame fut de-bout, en pleine clarté, il constata qu’elle était de haute taille, d’une grande distinction, et fort bien habillée, considérations qui ne firent que le stimuler. Il voulait voir, et il voulait savoir. Donc, il la suivrait, autant par curiosité que par intérêt profes-sionnel. Mais, au moment où il commençait à se rapprocher, il se produisit, au-dessous du balcon, parmi la masse des specta-teurs qui s’écoulaient, un tumulte soudain. Des cris s’élevaient. Une voix d’homme hurla :

« Au voleur ! Arrêtez-la ! Elle m’a volé ! »

 

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La dame élégante se pencha sur l’orchestre. Victor se pen-cha aussi. En bas, dans le passage central, un jeune homme, pe-tit et gros, gesticulait, la figure contractée, et se démenait fu-rieusement pour fendre les rangs pressés qui l’entouraient. La personne qu’il essayait d’atteindre et de désigner de son doigt tendu devait être assez loin, car ni Victor, ni aucun des specta-teurs ne remarquèrent qu’une femme courût et tâchât de se sauver. Cependant, il vociférait, haletant, dressé sur la pointe des pieds, avançant à coups de coudes et d’épaules

« Là-bas !… là-bas !… elle franchit les portes… des cheveux noirs… un vêtement noir… une toque… »

Il suffoquait, incapable de donner un renseignement qui permît d’identifier la femme. À la fin, il bouscula les gens avec une telle violence qu’il réussit à se frayer un chemin et à bondir dans le hall d’entrée, jusqu’aux baies des grandes portes ou-vertes.

C’est là que Victor, qui n’avait pas attendu plus longtemps pour descendre l’étage du balcon, le rejoignit et l’entendit qui proférait encore :

« Au voleur ! arrêtez-la ! »

Dehors crépitaient tous les orchestres de la fête foraine, et l’ombre du soir naissant s’illuminait d’une clarté toute vibrante de poussière. Affolé, ayant sans doute perdu de vue la fugitive, le jeune homme, deux ou trois secondes immobile sur le trot-toir, la cherchait des yeux, à droite, à gauche, en face. Puis, brusquement, il dut l’apercevoir et courut vers la place Clichy, se glissant au milieu des autos et des tramways.

Il ne criait plus, maintenant, et filait très vite, en sautant parfois comme s’il espérait surprendre de nouveau, parmi les centaines de promeneurs, celle qui l’avait volé. Cependant, il

 

– 8 – avait l’impression que, depuis le cinéma, quelqu’un courait éga-lement, presque à ses côtés, et cela devait l’encourager, car il re-doublait de vitesse.

Une voix lui dit :

« Vous la voyez toujours ?… Comment diable pouvez-vous la voir ?… »

Essoufflé, il murmura :

« Non… je ne la vois plus. Mais elle a sûrement pris cette rue-là… »

Il s’engageait dans une rue bien moins fréquentée, où il eût été impossible de ne pas discerner une femme qui eût marché à une allure plus rapide que les autres promeneuses.

À un carrefour, il ordonna :

« Prenez la rue de droite… moi, celle-ci. On se retrouvera au bout… Une petite brune, habillée de noir… »

Mais il n’avait pas fait vingt pas dans la rue choisie par lui qu’il s’appuya contre le mur, hors d’haleine, chancelant, et il se rendit compte, seulement alors, que son compagnon ne lui avait pas obéi, et qu’il le soutenait cordialement dans sa défaillance.

« Comment ! comment ! dit-il avec colère, vous voilà en-core ? Je vous avais pourtant recommandé…

– Oui, répondit l’autre, mais, depuis la place Clichy, vous avez vraiment l’air d’aller au hasard. Il faut réfléchir. J’ai l’habitude de ces histoires-là. On va quelquefois plus vite sans bouger. »

 

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Le jeune homme observa cet obligeant personnage, qui, chose étrange, malgré son apparence âgée, ne semblait même pas essoufflé par sa course.

« Ah ! dit-il, d’un air maussade, vous avez l’habitude ?…

– Oui, je suis de la police… Inspecteur Victor…

– Vous êtes de la police ?… répéta le jeune homme, distrai-tement, les yeux fixes. Je n’ai jamais vu des types de la police. »

Était-ce un spectacle agréable pour lui, ou désagréable ? Il tendit la main à Victor et le remercia.

« Au revoir… Vous avez été très aimable… »

Il s’éloignait déjà. Victor le retint.

« Mais cette femme ?… cette voleuse ?…

– Aucune importance… je la retrouverai…

– Je pourrais vous être utile. Donnez-moi donc quelques renseignements.

– Des renseignements ? Sur quoi ? Je me suis trompé. »

Il se mit à marcher plus vite. L’inspecteur l’escortait du même pas rapide, et, à mesure que l’autre semblait plus dési-reux de rompre l’entretien, il s’accrochait davantage à lui. Ils ne parlaient même plus. Le jeune homme paraissait pressé d’atteindre un but qui n’était cependant pas la capture de la vo-leuse, puisqu’il allait visiblement à l’aventure.

 

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« Entrons ici », dit l’inspecteur qui le dirigeait par le bras vers un rez-de-chaussée marqué d’une lanterne rouge avec ces mots : « Poste de Police ».

« Ici ? Mais pour quoi faire ?

– Nous avons à causer, et, en pleine rue, ce n’est pas com-mode.

– Vous êtes fou ! Fichez-moi donc la paix !… protestait l’inconnu.

– Je ne suis pas fou, et je ne vous ficherai pas la paix », ri-posta Victor, d’autant plus acharné qu’il enrageait d’avoir aban-donné ses manœuvres autour de la jolie dame du cinéma.

L’inconnu résista, lança un coup de poing, en reçut deux, et, finalement, vaincu, dompté, fut poussé dans une salle où se trouvaient réunis une vingtaine d’agents en uniforme.

« Victor, de la Brigade mondaine, annonça l’inspecteur en entrant. J’ai quelques mots à dire à monsieur. Ça ne vous dé-range pas, brigadier ? »

À l’annonce de ce nom de Victor, célèbre dans les milieux de police, il y eut un mouvement de curiosité. Le brigadier se mit aussitôt à sa disposition, et Victor lui expliqua brièvement l’affaire. Le jeune homme, lui, s’était effondré sur un banc.

« Fourbu, hein ? s’écria Victor. Mais aussi, pourquoi cou-riez-vous comme un dératé ? Votre voleuse, vous l’aviez perdue de vue tout de suite. Alors, quoi, c’est donc que vous vous sau-viez ? »

L’autre se rebiffa :

 

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« Mais enfin, est-ce que ça vous regarde ? J’ai bien le droit de courir après quelqu’un, que diable ?

– Vous n’avez pas le droit de faire du scandale dans un lieu public, pas plus qu’on n’a le droit, en chemin de fer, de tirer le signal d’alarme sans une raison sérieuse…

– Je n’ai fait de mal à personne.

– Si, à moi. J’étais sur une piste fort intéressante. Et puis, flûte ! vos papiers…

– Je n’en ai pas. »

Ce ne fut pas long. Avec une prestesse plutôt brutale, Victor fouilla le veston du captif, s’empara de son portefeuille, l’examina, et murmura :

« C’est votre nom, Alphonse Audigrand ? Alphonse Audi-grand… vous connaissez ça, brigadier ? »

Celui-ci conseilla :

« On peut téléphoner… »

Victor décrocha l’appareil, demanda la Préfecture, attendit, puis reprit :

« Allô… La Police judiciaire, s’il vous plaît… Allô, c’est vous, Lefébure ? Ici, Victor, de la mondaine. Dites donc, Lefébure, j’ai sous la main un sieur Audigrand qui ne me semble pas très ca-tholique. Est-ce un nom qui vous dit quelque chose ? Hein ? Quoi ? Mais oui, Alphonse Audigrand… Allô… Un télégramme de Strasbourg ? Lisez-moi ça… Parfait… Parfait… Oui, un petit gros, avec des moustaches tombantes… Nous y sommes… Qu’est-ce qui est de service dans les bureaux ? Hédouin ?

 

– 12 – l’inspecteur principal ? Mettez-le au courant et qu’il vienne chercher notre homme au poste de la rue des Ursins. Merci. »

Ayant raccroché, il se tourna vers Audigrand et lui dit :

« Vilaine affaire ! Employé à la Banque centrale de l’Est, tu as disparu depuis jeudi dernier, jour du vol des neuf Bons de la Défense nationale. Un joli coup de neuf cent mille francs ! Et c’est évidemment ce magot-là qu’on t’a barboté tout à l’heure, au cinéma. Qui ? Qu’est-ce que c’est que ta voleuse ? »

Audigrand pleurait, sans force pour se défendre, et il avoua stupidement :

« Je l’ai rencontrée avant-hier, dans le métro… Hier on a déjeuné et dîné ensemble. Deux fois elle a remarqué que je ca-chais une enveloppe jaune dans ma poche. Aujourd’hui, au ci-néma, elle était tout le temps penchée sur moi, à m’embrasser…

– L’enveloppe contenait les Bons ?

– Oui.

– Le nom de la femme ?

– Ernestine.

– Ernestine, quoi ?

– Je ne sais pas.

– Elle a de la famille ?

– Je ne sais pas.

– Elle travaille ?

 

– 13 –