Victor, de la brigade mondaine

Maurice Leblanc · Chapitre 16 sur 37

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Victor, de la brigade mondaine

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« Comment donc s’appelle le monsieur qui vient de mon-ter ? Un Anglais, n’est-ce pas ?

– Le monsieur du 337 ?

– Oui.

– M. Beamish.

– Il y a déjà quelque temps qu’il est là, n’est-ce pas ?

– Oui… quinze jours peut-être… »

Ainsi donc, ce monsieur habitait l’hôtel depuis le même temps que la princesse Basileïef, et au même étage. Avait-il, à l’instant même, au lieu de tourner à gauche pour aller au numé-ro 337, tourné à droite pour rejoindre Alexandra ?

Victor longea d’un pas furtif la chambre de celle-ci. Arrivé chez lui, il laissa la porte entrouverte et prêta l’oreille.

L’attente se prolongeant, il se coucha, de fort mauvaise humeur. Il ne doutait pas que le compagnon de l’Anglais Bea-mish ne fût Arsène Lupin, c’est-à-dire l’amant de la princesse Alexandra. C’était là, certainement, un grand pas en avant dans la difficile enquête qu’il poursuivait. Mais, en même temps, Vic-tor devait avouer que cet homme était jeune et de belle allure. Et cela l’irritait.

 

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Victor fit venir Larmonat, l’après-midi suivant.

« Tu te tiens en rapport avec Mauléon ?

 

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– Oui.

– Il ne sait pas où je suis ?

– Non.

– C’est pour l’affaire de la cassette qu’il est venu hier soir ?

– Oui, c’est un bagagiste de l’hôtel qui a fait le coup. On est persuadé qu’il avait un complice, lequel a filé. Mauléon m’a eu l’air très occupé par une expédition, tout à fait en dehors de cette histoire de cassette. Il s’agirait de cerner cet après-midi un bar où se réunit la bande d’Arsène Lupin, et où se combine la fameuse affaire des dix millions dont il est question dans les fragments de sa lettre.

– Oh ! oh ! et l’adresse de ce bar ?

– On l’a promise à Mauléon… Il l’aura d’une minute à l’autre. »

Victor dit à Larmonat ce qui se passait à l’hôtel avec Alexandra Basileïef, et lui parla de l’Anglais Beamish.

« Il sort, paraît-il, chaque matin, et ne rentre généralement que le soir. Tu verras à le filer. D’ici là, fais un tour dans sa chambre.

– Impossible ! Il faudrait un ordre quelconque de la Préfec-ture… un mandat…

– Pas tant de chichis ! Si les gens de la Préfecture inter-viennent, tout est gâché ! Lupin est un autre monsieur que le baron d’Autrey ou que Gustave Géraume, et c’est moi seul qui dois m’occuper de lui. C’est de ma main qu’il doit être arrêté et livré. Ça me concerne. C’est mon affaire.

 

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– Alors ?

– Alors, c’est dimanche aujourd’hui. Le personnel est res-treint. Avec un peu de précaution, tu ne seras pas remarqué. Si on te pince, tu montres ta carte. Reste une question : la clef. »

Larmonat exhiba en riant un trousseau complet.

« Pour ça, je m’en charge. Un bon policier doit en savoir autant qu’un cambrioleur, et même davantage. Le 337, n’est-ce pas ?

– Oui. Et surtout ne dérange rien. Il ne faut pas que l’Anglais ait le moindre soupçon. »

Par la porte entrouverte, Victor le regarda s’éloigner, puis, tout au bout du couloir désert, s’arrêter, ouvrir, entrer…

Une demi-heure s’écoula.

« Eh bien ? » lui dit-il, à son retour.

L’autre cligna de l’œil.

« Décidément, tu as du flair.

– Qu’est-ce que tu as trouvé ?

– Au milieu d’une pile de chemises, un foulard, un foulard orange, à gros pois verts… très chiffonné… »

Victor s’émut.

« Le foulard d’Élise Masson… Je ne me suis pas trompé…

 

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– Et puisque cet Anglais, continua Larmonat, semble de mèche avec la Russe, ce serait bien elle qui est venue rue de Vaugirard, soit seule, soit avec l’Anglais Beamish… »

La preuve était formelle. Pouvait-on l’interpréter autre-ment ? Pouvait-on douter encore ?…

 

Un peu avant le dîner, Victor descendit sur l’avenue et acheta la deuxième édition de La Feuille du soir.

À la seconde page, en gros caractères, il lut :

« On annonce en dernière heure que le commissaire Mau-léon et trois de ses inspecteurs ont cerné cet après-midi un bar de la rue Marbeuf, où, selon leurs renseignements, quelques es-crocs, des Anglais surtout, faisant partie d’une bande interna-tionale, ont l’habitude de se réunir. Ils étaient autour d’une table. Deux d’entre eux ont pu s’échapper par l’arrière-boutique, dont l’un plus ou moins grièvement blessé. Les trois autres sont capturés. Certains indices laissent supposer qu’Arsène Lupin est au nombre de ces derniers. On attend les inspecteurs de la bri-gade mobile qui l’avaient récemment repéré à Strasbourg, sous son nouvel avatar. On sait que la fiche anthropométrique d’Arsène Lupin, subtilisée au service d’Identité, n’existe pas. »

Victor s’habilla et se rendit au restaurant. Sur la table d’Alexandra Basileïef, le journal était placé.

Elle arriva tard. Elle semblait ne rien savoir et n’être nul-lement inquiète.

Elle ne déplia La Feuille qu’à la fin du repas, parcourut la première page, puis tourna. Aussitôt sa tête pencha et elle vacil-la sur sa chaise. Se raidissant, elle lut, et, aux dernières lignes, Victor crut qu’elle allait s’évanouir. Défaillance momentanée.

 

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Elle écarta son journal négligemment. Pas une fois elle n’avait levé les yeux vers Victor, et elle put croire qu’il n’avait rien re-marqué.

Dans le hall, elle ne le rejoignit pas.

L’Anglais Beamish s’y trouvait. Était-il un des deux escrocs qui avaient échappé à Mauléon, en ce bar de la rue Marbeuf, si proche de l’hôtel ? Et donnerait-il à la princesse Basileïef des nouvelles sur Arsène Lupin ?

À tout hasard, Victor monta d’avance et se posta derrière le battant de sa porte.

La Russe parut d’abord. Elle attendit devant sa chambre, impatiente et nerveuse.

L’Anglais ne tarda pas à sortir de l’ascenseur. Il inspecta le couloir, puis vivement courut vers elle.

Quelques mots furent échangés entre eux. Et la Russe écla-ta de rire. L’Anglais s’éloigna.

« Allons, pensa Victor, il est à croire que, si vraiment elle est la maîtresse de ce damné Lupin, il ne se trouve pas pris dans la rafle, et que l’Anglais vient de la rassurer. D’où son éclat de rire. »

Les déclarations subséquentes de la police confirmaient cette hypothèse. Arsène Lupin ne fut pas reconnu parmi les trois captifs.

Ceux-ci étaient Russes. Ils avouèrent leur participation à certains vols commis à l’étranger, mais prétendirent ignorer le nom des chefs de la bande internationale qui les employait.

 

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De leurs deux compagnons évadés, l’un était Anglais. Ils voyaient l’autre pour la première fois, et il n’avait pas parlé au cours de la réunion. Le blessé devait être celui-là. Son signale-ment correspondait au signalement du jeune homme que Victor avait vu dans l’hôtel avec Beamish.

Les trois Russes n’en purent dire davantage. Visiblement, ils avaient agi en comparses.

Un seul fait fut mis en lumière quarante-huit heures plus tard. L’un des trois Russes avait été l’amant de l’ancienne figu-rante Élise Masson et recevait de l’argent de sa maîtresse.

On trouva une lettre d’Élise Masson où elle lui écrivait l’avant-veille de sa mort :

« Le “vieux d’Autrey” est en train de combiner une grosse affaire. Si ça réussit, il m’emmène le lendemain même à Bruxelles. Tu m’y rejoindras, n’est-ce pas, chéri ? et, à la pre-mière occasion, on décampera tous les deux avec la forte somme. Mais faut-il que je t’aime !… »

 

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