Victor, de la brigade mondaine

Maurice Leblanc · Chapitre 9 sur 37

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Victor, de la brigade mondaine

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Quinze minutes plus tard, deux inspecteurs arrivèrent à bi-cyclette. Leur ayant expliqué qu’ils devaient s’opposer à la fuite de la nommée Élise Masson qui demeurait au troisième étage, et dont il donna le signalement exact, il emmena le baron d’Autrey à la Préfecture et le confia à des collègues.

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M. Gautier, directeur avisé et fort habile, qui cachait sous un air bonasse de la finesse et du jugement, attendait Victor dans son bureau, en compagnie d’un petit homme gros, assez âgé, mais encore solide d’aspect, et d’encolure puissante. C’était un des supérieurs immédiats de Victor, le commissaire Mau-léon.

« Enfin quoi, Victor, s’écria le directeur, qu’est-ce que ça veut dire ? Je vous ai vingt fois recommandé de rester en con-tact avec nous de la façon la plus absolue. Or, depuis deux jours, aucune nouvelle. Le commissariat de Saint-Cloud agit de son côté, mes inspecteurs d’un autre, et vous d’un troisième. Pas de liaison. Pas de plan concerté.

– En bon français, observa Victor, sans s’émouvoir, cela si-gnifie que l’affaire des Bons de la Défense et que celle du crime de La Bicoque n’avancent pas à votre gré, chef ?

– Et au vôtre, Victor ?

 

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– Je ne suis pas mécontent. Mais j’avoue, chef, que je n’y mets pas beaucoup d’entrain. L’affaire m’amuse, mais ne m’emballe pas. Trop fragmenté. Des acteurs de troisième plan, qui agissent en ordre dispersé, et qui accumulent les gaffes. Pas d’adversaire sérieux.

– En ce cas, insinua le directeur, passez la main. Mauléon ne connaît pas Arsène Lupin, mais il l’a combattu jadis, il a une longue habitude du personnage, et il est mieux qualifié que per-sonne… »

Victor s’était avancé vers le directeur, visiblement troublé.

« Que dites-vous, chef ? Arsène Lupin ?… Vous êtes sûr ?… Vous avez la preuve qu’il est dans l’affaire ?

– La preuve formelle. Vous savez qu’Arsène Lupin a été re-péré à Strasbourg et qu’il s’en est fallu de peu qu’on l’arrêtât ? Or, l’enveloppe jaune qui avait été confiée à la banque et que le directeur de la banque a eu l’imprudence d’enfermer dans son tiroir, se trouvait d’abord dans le coffre-fort de la personne à qui appartenaient les neuf Bons, un industriel de Strasbourg, et nous savons maintenant que le lendemain du jour où cet indus-triel avait déposé l’enveloppe à la banque, son coffre-fort fut fracturé. Par qui ? Les fragments d’une lettre que nous avons re-cueillis nous l’apprennent. Par Arsène Lupin.

– La lettre était réellement d’Arsène Lupin ?

– Oui.

– Adressée ?…

– À une femme qui semble être sa maîtresse. Il lui dit, entre autres choses :

 

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“J’ai tout lieu de supposer que les Bons que j’ai ratés ont été subtilisés à la banque par un des employés, Alphonse Audi-grand. Si ça t’amuse, tâche de retrouver ses traces à Paris où j’arriverai dimanche soir. Pour moi, d’ailleurs, cela ne m’intéresse plus beaucoup. Je ne pense qu’à l’autre affaire… celle des dix millions. Voilà qui vaut la peine qu’on se dérange ! C’est en fort bonne voie…”

– Pas de signature, bien entendu ?

– Si. Regardez. Ars. L. »

Et M. Gautier acheva :

« Dimanche, c’est le jour où vous étiez au Ciné-Balthazar, et où s’y trouvait Alphonse Audigrand avec sa maîtresse ?

– Et une autre femme s’y trouvait également, chef, s’écria Victor, une femme très belle, qui, sans aucun doute, surveillait Audigrand… et qui est celle que j’ai aperçue, la nuit, quand elle s’enfuyait après l’assassinat du père Lescot. »

Victor allait et venait dans la pièce, sans dissimuler une agitation qui étonnait chez cet homme toujours si maître de lui.

« Chef, dit-il à la fin, dès l’instant qu’il s’agit de ce damné personnage, je marche à fond.

– Vous avez l’air de l’exécrer.

– Moi ? Je ne l’ai jamais vu… je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam, et il ne me connaît pas non plus.

– Alors ?

 

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– Alors, dit-il, la mâchoire serrée, ça n’empêche pas que nous avons un compte à régler, lui et moi. Et un compte sérieux. Mais parlons du présent. »

Et, sans plus tarder, il raconta par le menu tout ce qu’il avait fait la veille et au cours de la matinée, son enquête à Garches, ses entrevues avec le ménage d’Autrey, avec le ménage Géraume, et avec la demoiselle Élise Masson. Pour celle-ci, il montra la fiche qu’il avait prise, en passant, au service de l’identité.

« … Orpheline, fille de père alcoolique et de mère tubercu-leuse. Renvoyée des Folies-Bergère à la suite de plusieurs vols commis dans les loges de ses camarades. Certains indices laisse-raient supposer qu’elle sert d’indicatrice à une bande interna-tionale. Tuberculeuse au deuxième degré. »

Il y eut un silence. L’attitude de M. Gautier exprimait à quel point il était satisfait des résultats obtenus par Victor.

« Votre avis, Mauléon ?

– C’est du bon travail, répondit le commissaire, qui natu-rellement, fit ses réserves. Du bon travail, qui demande à être examiné de près. Si vous le voulez bien, je reprendrai moi-même l’interrogatoire du baron.

– Vous le reprendrez tout seul, marmonna Victor avec son sans-gêne habituel. Je vous attends dans mon auto.

– Et l’on se retrouvera ici ce soir, conclut le directeur. Nous pourrons alors fournir des éléments sérieux à l’instruction que le Parquet vient d’ouvrir à Paris. »

Au bout d’une heure, Mauléon ramenait le baron vers l’auto et disait à Victor.

 

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« Rien à faire avec ce coco-là.

– Aussi, proposa Victor, nous allons chez la demoiselle Élise Masson ? »

Le commissaire objecta :

« Bah ! elle est surveillée. La perquisition aura lieu tantôt, et même avant notre arrivée. Il y a plus urgent, à mon sens.

– Quoi ?

– Que faisait, au moment du crime, Gustave Géraume, conseiller municipal de Garches et propriétaire des d’Autrey ? C’est une question que sa femme pose elle-même et que j’aimerais poser à son ami Félix Devalle, marchand de biens et agent de location à Saint-Cloud, dont je viens de me procurer l’adresse. »

Victor haussa les épaules et s’installa au volant, près de Mauléon. D’Autrey et un inspecteur prirent place en arrière.

À Saint-Cloud, les deux policiers trouvèrent dans son bu-reau Félix Devalle, grand gaillard brun, à la barbe soignée, et qui, aux premiers mots, pouffa de rire.

« Ah ! ça mais, qu’est-ce qui se trame contre mon ami Gé-raume ? Dès ce matin, coup de téléphone de sa femme, et, de-puis, deux visites de journalistes.

– À propos de quoi ?

– De l’heure à laquelle il est rentré avant-hier soir jeudi.

– Et vous avez répondu !

 

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– La vérité, parbleu ! Dix heures et demie sonnaient lors-qu’il m’a déposé devant ma porte.

– C’est que, justement, sa femme prétend qu’il n’a dû ren-trer qu’au milieu de la nuit.

– Oui, je sais, elle crie cela sur les toits, comme une brave petite femme affolée de jalousie. “Qu’est-ce que tu as fait à par-tir de dix heures et demie du soir ? Où étais-tu ?” Alors, la jus-tice s’en mêle, les reporters rappliquent chez moi, et, comme un crime a été commis à ces heures-là, voici mon pauvre Gustave devenu suspect ! »

Il riait de bon cœur. Gustave, voleur et assassin ! Gustave, qui n’aurait pas écrasé une mouche !

« Votre ami était un peu gris ?

– Oh ! à peine. La tête lui tourne si facilement ! Il voulait même m’entraîner à cinq cents mètres d’ici, à l’estaminet du Carrefour qui ne ferme qu’à minuit. Sacré Gustave ! »

Les deux policiers s’y rendirent, à cet estaminet. Il leur fut répondu que l’avant-veille, en effet, M. Gustave Géraume, un habitué de la maison, était venu boire un kummel un peu après dix heures et demie.

Et ainsi, la question se posait avec une force croissante : « Qu’est-ce que Gustave Géraume avait fait à partir de dix heures et demie jusqu’au milieu de la nuit ? »

Ils ramenèrent le baron d’Autrey à sa porte, ainsi que l’inspecteur préposé à sa garde, et Mauléon voulut pousser jus-qu’à la villa de Géraume.

 

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Les deux époux étaient absents.

« Allons déjeuner, dit Mauléon. Il est tard. »

Ils déjeunèrent aux Sports, échangeant à peine quelques phrases. Par son silence, par son air de mauvaise humeur, Vic-tor laissait voir combien les préoccupations du commissaire lui semblaient puériles.

« Enfin quoi ! s’écria Mauléon, vous n’estimez pas qu’il y a quelque chose de bizarre dans la conduite de cet individu ?

– Quel individu ?

– Gustave Géraume.

– Gustave Géraume ? Ça passe en second pour moi.

– Mais, sacrebleu, dites-moi votre programme !

– Filer tout droit chez Élise Masson.

– Et le mien, proféra Mauléon, qui s’échauffait vite et s’entêtait, c’est de voir Mme d’Autrey. Allons-y.

– Allons-y », acquiesça Victor, dont les haussements d’épaules s’accentuaient.

L’inspecteur, mis en faction sur le trottoir, veillait devant la maison. Ils montèrent. Mauléon sonna. On leur ouvrit.

Ils allaient entrer lorsqu’on les rappela d’en bas : un agent grimpait à toutes jambes. C’était l’un des deux cyclistes que Vic-tor avait chargé de garder l’immeuble de la rue de Vaugirard, où habitait Élise Masson.

 

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