Vieille Sicile
Chapitre VI
Et comme, après ce premier échange de phrases, la conver-sation entre les deux fiancés cherchait à continuer par son in-termédiaire, il donna soudain du poing sur la table :
– Qu’est-ce que c’est que ce métier-là !… Débrouillez-vous tout seuls !
Il se leva au milieu des rires des deux jeunes gens, et s’installa, pour fumer sa pipe, sur le divan, non sans grogner, dans sa barbe laineuse, son éternel : « Porco diavolo ! »
VI
C’était la dernière nuit de mai. Le petit vapeur de Di Nica rentrait de son troisième voyage à Tunis. Encore une heure, ce serait l’aube, et le bateau aborderait au Vieux-Môle. À bord, tout le monde dormait, sauf le timonier, à la poupe, et le second, de quart sur la passerelle de commandement.
Cleen avait quitté sa couchette et, depuis un gros moment, sur la dunette, il contemplait la lune déclinante entre les corda-ges, que les secousses rythmées de la machine faisaient vibrer. Il éprouvait une sensation d’étouffement sur cette coquille de noix, sur cette mer close, et même…, oui, même la lune, dans l’éloignement de son exil, lui semblait rapetissée… Comme elle était plus grande, sur l’océan, quand elle apparaissait entre les cordages de l’Hammerfest ! Un de ses camarades était peut-être, à cette heure, en train de la contempler. De tout son cœur, il était près de ses anciens compagnons. Qui était de garde, en ce moment, sur l’Hammerfest ? Il fermait les yeux et revoyait, l’un après l’autre, tous ses camarades ; il les voyait surgir des écoutilles ; il revoyait son cher cargo, comme s’il y était encore, blanc d’écume, majestueux et bondissant. Il entendait la cloche
– 91 – du bord ; il respirait l’odeur particulière de sa couchette ; il s’y étendait pour réfléchir, pour rêver. Il rouvrait les yeux, et ce n’était pas ce qu’il venait de voir à travers sa mémoire et son imagination qui lui semblait un songe, c’était cette mer-là, ce ciel, ce petit vapeur, sa vie présente. Et une tristesse profonde s’abattait sur lui jusqu’à l’accablement. Ses nouveaux camarades ne l’aimaient pas, ne le comprenaient pas, ne voulaient pas le comprendre ; ils se moquaient de sa prononciation, quand il usait des quatre mots d’italien qu’il avait déjà réussi à appren-dre, et, pour ne pas envenimer les choses, il se contraignait à dominer sa colère, à sourire de ces railleries stupides et vulgai-res. Il fallait espérer qu’avec le temps, cela passerait. Peu à peu, avec l’aide de Venerina, et grâce à une pratique quotidienne, il finirait par parler correctement. Il n’y avait plus rien à faire : ce bourg, en Sicile, ce rafiot et cette mer, pour toute la vie, c’était son lot.
Égaré comme il l’était encore dans sa nouvelle existence, il ne parvenait à rien imaginer de précis pour l’avenir. L’arbre peut-il s’étendre dans l’air si ses racines ne sont pas déjà nom-breuses et bien fixées dans la terre ? Mais ce qui était certain, c’est que le destin l’avait transplanté là pour toujours.
L’Hammerfest, qui devait revenir d’Amérique au bout de six mois, n’était pas revenu. Sa sœur, à qui il avait écrit pour lui donner des détails sur sa maladie et lui annoncer ses fiançailles, lui avait répondu de Trondhjem une longue lettre, pleine à la fois, d’inquiétude et de joyeuse stupeur ; elle l’informait que l’Hammerfest avait reçu un contre-ordre à New-York et avait été frété pour un voyage aux Indes, à ce que lui avait écrit son mari… Qui sait, donc, s’il reverrait jamais l’Hammerfest ? Et sa sœur ?
Il se secoua pour se soustraire à la tristesse de ces ré-flexions. Le jour s’était levé. Les étoiles s’effaçaient dans le ciel
– 92 – gris, la lune pâlissait de minute en minute. Et là-bas, encore allumé, il y avait le feu vert du Vieux-Môle.
Don Paranza et Venerina attendaient sur le quai l’arrivée du vapeur. Pendant les deux jours que passait Cleen à Port-Empédocle, don Pietro n’allait pas à la pêche ; il restait à sur-veiller les fiancés… Cette mijaurée de donna Rosolina avait refu-sé cette mission pour deux motifs : primo, parce qu’elle était, elle aussi, à marier, et que sa pudeur aurait pu être offusquée du spectacle ; secundo, parce que le Norvégien lui faisait peur.
– Vous avez peur qu’il vous mange ? lui criait don Paranza. Il n’aime pas les os, tranquillisez-vous.
Donna Rosolina ne se tranquillisait pas. Et elle n’avait rien voulu donner, à l’occasion des fiançailles, pas même une petite bague, elle qui en possédait des douzaines, pour témoigner son affection à sa nièce.
– Plus tard ! Plus tard ! disait-elle.
Un jour ou l’autre, par force, Venerina hériterait de tout ce qu’elle possédait : sa maison, la propriété au pied du Mont Cioc-cafa, les bijoux, le mobilier, et aussi les huit couvertures de laine qu’elle avait tricotées de ses mains, dans l’espoir, encore tenace, d’y étouffer de chaleur un infortuné mari.
Don Paranza s’indignait de cette avarice ; mais il ne voulait pas que Venerina manquât de respect à sa tante.
– C’est la sœur de ta mère ! Je m’en irai avant elle, c’est dans l’ordre de la nature, et tu n’as rien à attendre de moi. Elle seule te restera, il ne faut pas te fâcher avec elle. Tu lui feras faire un brin de cour par ton mari, ça ne nuira pas. D’ailleurs, dans la mesure où le Bon Dieu peut s’intéresser à un imbécile comme moi, tu verras qu’il viendra à notre aide.
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En fait, les quatre sous promis par le consulat de Norvège pour l’entretien de Cleen finirent par arriver, et il fut possible de louer une maisonnette, d’acheter quelques meubles modestes, le mobilier indispensable au jeune ménage. Les papiers de Cleen arrivèrent aussi de Trondhjem.
Venerina, ce matin-là, bouillait d’impatience et de joie ; elle voulait montrer à son fiancé leur maisonnette complètement aménagée. Mais quand le vapeur fut amarré au môle et que Cleen put débarquer, sa joie se changea en une brusque colère, en entendant le salut que les autres matelots adressaient, en miaulant ou presque, à son fiancé :
– 7 Bon tchon, bon tchon.
– Imbéciles ! marmonnait-elle entre ses dents. Et elle les foudroyait du regard.
Cleen souriait ; ce sourire accrut l’irritation de Venerina.
– Tu n’es donc pas capable de casser la figure à un de ces idiots ? Ils se moquent de toi et tu souris ?
– Allons ! Allons ! fit don Paranza, tu ne vois pas qu’ils plaisantent, entre camarades ?
– Je ne veux pas, répondit Venerina. Qu’ils plaisantent en-tre eux, mais pas avec un étranger qui ne peut leur répondre sur le même ton.
Elle avait l’impression qu’on se moquait d’elle. Cleen la contemplait ; les regards furieux de Venerina lui semblaient une
7 Buon giorno. Imitation bouffonne de la prononciation du Norvé-gien.
– 94 – marque de son amour pour lui ; cette colère lui faisait plaisir. Mais, chaque fois qu’il voulait lui exprimer ce qu’il sentait, ou lui confier quelque chose, il avait la sensation de se heurter à un mur ; il se taisait, alors, et souriait, sans comprendre que cette bonté souriante, dans certains cas, ne pouvait plaire à Venerina.
Était-ce sa faute si ces gens étaient grossiers ? S’il ne pou-vait sortir dans les rues sans avoir une troupe de polissons à ses trousses ? S’il les menaçait, c’était bien pis : les gamins se dé-bandaient en criant les pires injures.
Venerina entrait en fureur :
– Estropies-en un ! Ils ont besoin d’une bonne leçon ! Tu ne vas pas devenir le souffre-douleur du pays, n’est-ce pas ?
– Bon conseil ! faisait don Pietro. Tu ferais mieux de lui re-commander la prudence !
– Avec cette canaille ? Des coups de bâton…
– Ils ne continueront pas, sois tranquille, dès que L’Arso aura appris…
– Lars ! criait Venerina, furieuse, à présent, d’entendre son oncle appeler ainsi son fiancé, comme tout le village.
– L’Arso, Lars, c’est la même chose, soupirait don Pietro, en haussant les épaules.
– Change de nom ! reprenait Venerina, exaspérée, en se tournant vers Cleen. Ah ! c’est un plaisir de s’entendre appeler la femme de L’Arso !
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– Est-ce que tu n’es pas déjà la nièce de don Paranza ? Quel mal y a-t-il ? Son sobriquet est L’Arso ; le mien, Paranza. Il n’y a qu’à en rire !
Venerina ne plaisantait plus, à présent, en enseignant sa langue à son fiancé : elle prenait des colères noires.
– Naturellement. Si tu estropies les mots comme ça, il est forcé qu’on se moque de toi. Mais, Sainte Vierge, est-ce donc si difficile ?
Le pauvre Cleen – que pouvait-il de plus ? – souriait avec douceur et essayait de mieux prononcer. Mais, au bout de deux jours, il fallait embarquer et Cleen ne parvenait pas à profiter des leçons autant que Venerina l’eût souhaité.
– Tu es bouché à l’émeri ! mon pauvre ami.
Les querelles des fiancés semblaient puériles à don Pietro, condamné à leur servir de chaperon et que ce rôle ennuyait. Sa présence ajoutait à l’embarras de Cleen, qui n’arrivait pas à comprendre pourquoi l’oncle restait là. N’était-il pas le fiancé de Venerina ? N’aurait-il pas pu sortir avec elle pour faire un tour de promenade sur le plateau, en pleine campagne ? Il l’avait proposé, un jour, mais Venerina elle-même s’était récriée :
– Es-tu fou ?
– Pourquoi ?
– Chez nous, on ne laisse jamais seuls deux fiancés, pas une minute.
– Un teneur de chandelle est obligatoire, ajoutait don Pa-ranza.
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