Vieille Sicile

Luigi Pirandello · Chapitre 5 sur 20

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Vieille Sicile

Chapitre III

– Oui, mon garçon, du tartre émétique, confirma avec pla-cidité le docteur Nicastro, en tendant l’ordonnance à Dom Ra-vana. Il remit dans sa poche ses lunettes et son calepin :

– Si applicata juvant, continuata sanant ! L’adage man-quait d’à propos, mais c’était du latin ; cela ferma la bouche au pauvre Cosimino.

– Faut-il faire comme d’habitude ? demanda le sacristain, pâle et soucieux, dès que le médecin fut sorti.

Dom Ravana écarta les bras en un geste de résignation sans le regarder :

– Tu n’as pas entendu ? dit-il.

– Alors, reprit Cosimino d’un ton funèbre, je vais prévenir ma femme… Donnez-moi les sous pour l’émétique et rentrez au presbytère. Je reviens tout de suite.

 

III

 

– Ah !… ah !

Et à chaque marche d’escalier, il recommençait à geindre :

– Ah !… ah !

La Sgriscia entendit ses gémissements ; elle courut ouvrir à Dom Ravana :

– Vous êtes malade ?

 

– 22 –

– Très malade… Mais laissez-moi ; restez dans votre cui-sine… Cosimino va venir. Ne vous faites pas voir avant que je vous appelle. Allez… À la cuisine !

La Sgriscia regagna son antre sans piper. Dom Ravana monta dans sa chambre, enleva sa soutane et resta en culotte et en gilet de chasse. Un gilet trop long et trop large. Dom Ravana arpentait la pièce en manches de chemise, tout en réfléchissant amèrement.

Sa conscience était bourrelée de remords. Le doute n’était plus possible. Dieu dans sa miséricorde lui accordait la grâce de le mettre à l’épreuve par l’entremise de ce diable boiteux traves-ti en femme, et lui, l’ingrat, ne savait pas en profiter. Il succom-bait à la tentation.

– Ah ! s’écriait-il, dans son désespoir, s’arrêtant de temps à autre pour lever les bras au ciel.

Le pauvre mobilier semblait perdu dans cette chambre immense, sur ce pavé de vieilles briques de Valence, fendues et disjointes de place en place. Au milieu du mur de droite le petit lit bien propre sur ses tréteaux de fer apparents ; au-dessus un vieux crucifix d’ivoire, jauni par le temps. (Les yeux de Dom Ra-vana n’osaient pas, ce jour-là, se lever jusqu’à lui). Dans un coin, près du lit, une vieille carabine et, pendues au mur, quelques grosses clés, les clés de la maison de campagne.

Tin, tin, tin…

– Voilà Cosimino. Toujours ponctuel, le pauvre…

Il alla ouvrir lui-même.

– Je vous en prie, commença Cosimino avant de franchir le seuil, ne me faites pas voir cette sorcière boiteuse. C’est sa faute

 

– 23 – si… Mais ne parlons plus de ça. Voilà le remède. Allez me cher-cher une cuillerée.

Dom Ravana se fit humble et empressé :

– J’y vais, j’y vais… Et merci, mon fils. Tu me rends la vie. Entre, entre dans la chambre.

Il revint bientôt, pâle et tremblant, la cuillère à la main : – Je l’ai punie, tu sais ? Elle est en train de pleurer dans la cuisine. Tu as raison, mon fils, elle est la cause de tout. Tu as entendu hier au marché les ordres que je lui ai donnés. Eh bien, pendant que je suais sang et eau, Dieu le sait, à avaler cette étoupe que m’ordonne le médecin, je la vois entrer toute malicieuse, dans la salle à manger, et elle cachait avec sa main un beau plat de… Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?

– J’aurais mangé le homard, répliqua Cosimino d’un ton sec. Mais après, j’aurais expié moi-même mon péché de gour-mandise, au lieu de le faire expier à un pauvre innocent !

Dom Ravana ferma les yeux d’un air navré et poussa un profond soupir. Cosimino parlait d’or ; sans aucun doute il était barbare de faire prendre chaque fois au sacristain l’émétique ordonné par le docteur Nicastro. Il suffisait à Dom Ravana d’assister aux effets du vomitif pour en éprouver le bienfait, et suivre l’exemple que Cosimino lui donnait. C’était barbare, mais Cosimino savait-il combien de fois dom Ravana avait été pré-servé de la tentation par la pensée de la scène qui suivrait. Pour triompher de sa chair, Dom Ravana avait besoin, comme d’un frein, du remords qui le prenait à voir son sacristain souffrir là sous ses yeux, injustement. Il avait comblé Cosimino de dons et de bienfaits. Que lui demandait-il en échange ? Ce seul et uni-que sacrifice pour la santé de son âme plus encore que pour celle de son corps. Chaque fois, le spectacle du supplice auquel la victime se soumettait sans révolte le bouleversait profondé-

 

– 24 – ment ; le remords, la rage, la honte, l’assaillaient avec tant de force que l’envie le prenait de se jeter par la fenêtre.

– Qu’est-ce que c’est ? Vous pleurez maintenant ? disait Cosimino. Des larmes de crocodile !

– Non, gémissait Dom Ravana avec l’accent de l’affliction la plus sincère.

– Ça va bien, ça va bien ; étendez-vous sur le lit et regardez. Je prends la première cuillerée.

Dom Ravana s’étendit sur le lit les yeux gros de larmes, le visage contracté de douleur. Cosimino posa la bouilloire sur la lampe à alcool pour avoir de l’eau tiède au moment voulu ; puis, fermant les yeux, il avala la première cuillerée d’émétique.

– Voilà qui est fait… Mais ne me plaignez pas, ne me plai-gnez pas, taisez-vous, ou je fais un malheur.

– Je me tais, mon garçon, je me tais… Parlons d’autre chose… Demain, si le temps le permet et si je me sens mieux, j’irai à la campagne… Viens-y aussi. Amène ta femme et les en-fants ; vous prendrez tous l’air sans penser à rien… Mais quelle mauvaise année, Cosimino !… Dieu nous punit de nos péchés ! La patience divine est à bout. Le monde pleure, mais les pleurs n’empêchent pas les massacres. Tu le sais, n’est-ce pas : guerre en Afrique, guerre en Chine. Les pauvres gens souffrent, mais souffrir ne les empêche pas de voler. La colère du Seigneur est sur nous. La grêle, tu as vu ? elle a pillé les jardins et les vignes… Et la gelée menace les oliviers. Dis un peu… Tu te sens déjà ?… Non ?

– Non, Monsieur le Curé, rien encore. Je vais prendre de l’eau tiède.

 

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