Vieille Sicile
Chapitre IX
C’est du joli ! s’écria don Paranza, dès les premières nau-sées, dès les premiers vertiges. Cette canaille d’Agostino avait deviné juste ! Tu as eu peur que ton oncle mourût trop vite et sans entendre les miaulements de ton chaton !
– Mon oncle, protestait Venerina, offensée et souriante à la fois.
Elle était heureuse : elle avait de quoi occuper, maintenant, ses longues veillées solitaires : petits bonnets, bavoirs, chemi-ses, langes… Ses veillées et ses journées aussi. Elle n’avait plus le loisir de penser à elle, elle ne songeait qu’au petit ange qui allait « descendre du ciel, tante Rosolina, du ciel ! » criait-elle à la vieille fille pudibonde, qu’elle décoiffait en l’embrassant.
– Vous serez marraine et l’oncle Pietro parrain.
Donna Rosolina battait des paupières, ravalait sa salive sous les embrassades de cette folle, qui ne respectait ni son rouge ni ses accroche-cœur.
– Doucement, doucement… J’accepte. Mais à condition que vous le baptisiez d’un nom chrétien. Je ne sais même pas le nom de ton mari.
– Appelez-le L’Arso, comme tout le monde, répondait Ve-nerina en riant. Qu’est-ce que ça peut bien me faire, mainte-nant !
Tout lui était égal, à présent ; elle ne faisait même plus un brin de toilette quand son mari devait débarquer.
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– Repeigne-toi un tout petit peu, lui conseillait donna Ro-solina. Tu n’es pas à ton avantage, tu sais…
Venerina haussait les épaules :
– S’il me veut comme ça, très bien… S’il ne veut pas de moi et me laisse la paix, encore mieux…
La joie de son attente était si exclusive que Cleen ne se sen-tait pas autorisé à en prendre sa part. Il était laissé de côté et il ne songeait à se réjouir que du bonheur de sa femme, comme si l’enfant qui allait naître n’était pas aussi le sien. Il est vrai qu’il allait naître dans un pays où Cleen était étranger, et d’une mère qui ne se souciait pas de savoir quelles pensées, quels senti-ments l’agitaient.
Venerina avait sa vie toute tracée ; il n’y avait plus de place pour l’imprévu : elle avait une maisonnette, un mari ; elle allait avoir un enfant et elle ne se disait pas que son mari, l’étranger, était au début d’une existence nouvelle et qu’il attendait qu’elle lui tendît la main pour le guider. Insoucieuse ou incompréhen-sive, elle le laissait sur le seuil, exclu de tout, perdu dans sa soli-tude.
Il repartait, et, sur mer, sa solitude et son angoisse aug-mentaient encore. Ses camarades, le voyant toujours triste, ne se moquaient plus de lui, mais ne prenaient pas garde à sa pré-sence.
Nul ne songeait à lui demander :
– Qu’est-ce que tu as ?
Il était l’étranger… Il devait donc avoir des raisons incom-préhensibles d’être tel qu’il était.
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