Virée mortelle - Livre ado - Dès 13 ans (French Edition)
Dédicace
Pour Zachary, Shalyn et Aidan
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CHAPITRE UN
IVY
Même si je n’ai rien contre les bonnes vieilles check-lists, je commence à trouver que ma mère en fait un peu trop.
– Excuse-moi, c’est quelle page ?
On est sur Skype, et je feuillette le document qu’elle nous a laissé sur la table de la cuisine. Il est intitulé Voyage des vingt ans de mariage Sterling-Shepard : instructions pour Ivy et Daniel et compte onze pages. Recto verso. C’était la première fois que mon frère et moi devions rester seuls à la maison – quatre jours –, et elle a planifié nos journées avec la minutie et la précision militaire qu’elle met en tout. Entre la check-list et les appels sur Skype ou FaceTime, c’est tout juste si je me rends compte que mes parents sont partis.
– Page neuf, me répond-elle.
Alors qu’il est à peine 5 heures du matin à San Francisco, ses cheveux blonds sont noués dans son éternel chignon banane et son maquillage est irréprochable. Ils ont trois heures et demie devant eux avant le décollage de leur avion, mais elle est déjà fin prête.
– Juste après le paragraphe sur l’électricité.
– Ah, le paragraphe sur l’électricité, lâche mon frère dans un soupir théâtral. J’aurais cru qu’on pouvait allumer quand on en avait besoin et éteindre dans le cas contraire. Erreur. Grosse, très grosse, énorme erreur.
Il est en train de remplir un bol à ras bord de céréales multicolores. À seize ans, mon frère a toujours les goûts d’un petit de maternelle en matière de céréales.
– Une maison bien éclairée dissuade les cambrioleurs, déclare ma mère, semblant ignorer que rouler à vélo sans casque est ce qui ressemble le plus à un crime dans notre quartier.
Je me retiens de lever les yeux au ciel parce que je n’ai aucune chance de l’emporter dans un débat contre elle. Elle enseigne les statistiques appliquées au MIT et dispose des dernières données sur absolument tout. Du coup, je feuillette le doc à la recherche du paragraphe « Cérémonie de remise du titre de CHVC » – la to-do list pour préparer la désignation de ma mère comme « Citoyenne d’honneur de la Ville de Carlton », qui vient récompenser sa participation à un rapport sur l’abus d’opiacés à l’échelle de l’État.
– Trouvé, dis-je en balayant rapidement la page pour vérifier que je n’ai rien oublié. Je suis passée récupérer ta robe au pressing hier, on est parés.
– C’est justement de ça que je voulais te parler. On est censés atterrir à 17 h 30. Comme la cérémonie ne commence qu’à 19 heures, en principe, j’ai le temps de rentrer me changer. Mais je viens de me rendre compte que je ne t’avais pas donné de consignes pour le cas où on serait en retard et qu’on devrait filer directement à l’espace Mackenzie depuis l’aéroport.
– Hmm.
Je croise son regard perçant sur l’écran.
– Mais tu peux toujours, tu sais, m’envoyer un message si la question se pose ?
– Je le ferai si c’est possible. Mais le wifi ne marche pas toujours dans l’avion. À l’aller, il y a eu des coupures. D’ailleurs, il vaudrait mieux que tu t’inscrives pour recevoir les notifications de la compagnie aérienne. Quoi qu’il en soit, si on ne se pose pas avant 18 heures, je voudrais que tu nous rejoignes à la salle des fêtes. J’aurais aussi besoin de chaussures et de bijoux. Tu as un stylo sous la main ? Je vais t’indiquer lesquels m’apporter.
Daniel reprend des céréales, et je note rapidement ce qu’elle me dit en tâchant d’étouffer le fond d’agacement que m’inspire généralement mon frère. Je passe la moitié de mon temps à me demander pourquoi je dois fournir deux fois plus d’efforts que lui pour tout, mais cette fois, je l’ai bien cherché. Avant le départ de mes parents, j’ai insisté pour gérer l’ensemble des aspects de la cérémonie – surtout de peur que, si je ne m’occupais pas de tout, ma mère s’aperçoive qu’elle aurait mieux fait de désigner mon frère plutôt que moi pour prononcer le discours de présentation. Mon frère l’enfant prodige, qui a sauté une classe et qui m’éclipse dans toutes les matières de notre année de terminale, aurait été le choix logique.
Quelque part, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’elle regrette sa décision. Surtout depuis hier, où j’ai saboté irrémédiablement ma seule et unique chance de briller au firmament de la vie lycéenne.
L’estomac noué, je repousse mon bol de céréales en reposant mon stylo. Ma mère à l’œil de lynx surprend mon geste, bien sûr.
– Oh, excuse-moi, Ivy, je t’empêche de prendre ton petit-déjeuner ?
– Non, non, je n’ai pas faim.
– Il faut quand même que tu manges. Prépare-toi une tartine, ou prends un fruit.
Ça ne me tente pas le moins du monde.
– Ça ne passerait pas.
Elle plisse le front.
– Tu n’es pas en train de tomber malade, j’espère ?
– Crise d’allergie à Boney, glisse sournoisement Daniel en simulant une quinte de toux.
Après l’avoir fusillé du regard, je jette un coup d’œil vers ma mère pour voir si elle a saisi l’allusion.
Ça n’a pas manqué.
– Oh, ma puce, dit-elle d’un air compatissant, bien que légèrement exaspéré. Tu penses encore à cette histoire d’élection ?
– Non.
Mensonge. L’élection. La débâcle d’hier. Où moi, Ivy Sterling-Shepard, déléguée de classe depuis trois ans, je me suis fait rafler le titre par Brian Mahoney, alias « Boney », qui s’était présenté pour rigoler. Son slogan était, je cite : « Votez pour Boney et il vous fichera la paix ».
Bon, d’accord, c’était plutôt accrocheur. Sauf qu’il est réellement devenu délégué et qu’il est bien décidé à ne rien faire, alors que j’avais toutes sortes d’idées pour améliorer la vie au lycée de Carlton. J’avais travaillé avec un maraîcher du coin pour proposer des plats bio au bar à salades, et sur un programme de médiation avec un des conseillers d’orientation pour régler les conflits entre élèves. Sans parler d’un partage des ressources avec la bibliothèque municipale pour qu’elle mette des livres audio et numériques à disposition des élèves au lycée. J’avais même commencé à réfléchir à une collecte de sang pour l’hôpital de Carlton, alors que je m’évanouis à la simple vue d’une aiguille.
Mais au final, rien de tout ça n’a intéressé personne. Du coup, ce matin, à 10 heures tapantes, Boney fait son discours officiel de vainqueur de l’élection devant toute la classe. S’il est dans la même veine que les débats qu’on a eus jusqu’ici, ça va se résumer à de longs épisodes de chahut entre deux blagues de pets.
J’essaie de garder la tête haute, mais ça fait mal. Le conseil des élèves, j’ai ça dans la peau. C’est même la seule activité où je réussis à me montrer meilleure que mon frère. Bien que ce soit vite dit, puisqu’il n’a jamais pris la peine de se présenter à la moindre fonction représentative. Mais n’empêche. C’était mon truc à moi.
Ma mère me glisse un regard du genre : « Bon, une petite dose d’amour vache s’impose », l’une de ses expressions les plus éloquentes, juste après : « Je ne te conseille pas de prendre ce ton avec moi. »
– Chérie, je sais que ça a été une grosse déception mais essaie de ne pas ruminer, ou tu vas finir par te rendre vraiment malade.
– Qui est malade ?
La voix de mon père résonne quelque part dans leur chambre d’hôtel. Une seconde plus tard, il sort de la salle de bains en séchant ses cheveux poivre et sel avec une serviette, en tenue décontractée spécial voyage en avion.
– J’espère que ce n’est pas toi, Samantha. Pas juste avant un vol de six heures.
– Je vais très bien, James. Je suis en train de parler aux…
Mon père s’approche du bureau où elle est installée.
– C’est Daniel ? Daniel, tu n’as pas mangé au club, par hasard ? Il paraît qu’ils ont eu une intoxication alimentaire le week-end dernier.
– Ouais, mais je mange jamais là-bas, le rassure mon frère.
Mon père lui a trouvé un boulot d’étudiant dans un country club qu’il a contribué à créer dans la ville d’à côté, et bien que Daniel n’y soit qu’aide-serveur, il se fait une blinde en pourboires. Même s’il s’était empoisonné en mangeant des fruits de mer, je suis sûre qu’il ferait l’effort d’aller travailler aujourd’hui rien que pour agrandir sa collection de baskets de luxe.
Comme d’habitude, je suis la cinquième roue du carrosse dans la famille Sterling-Shepard. Je m’attends presque à ce que mon père demande des nouvelles de Mila, notre teckel, avant de penser à moi.
– Personne n’est malade, dis-je quand son visage apparaît sur l’écran derrière l’épaule de ma mère. C’est juste… je me demandais si je pourrais aller en cours un peu plus tard aujourd’hui. Vers 11 heures, quoi.
Mon père prend un air stupéfait. Je n’ai jamais manqué un cours de tout le lycée. Ce n’est pas que je ne tombe jamais malade, mais je me donne toujours tellement de mal pour rester en tête de classe que je vis dans la peur de me faire distancer. La seule fois de ma vie où j’ai séché, c’était en sixième, lors d’une sortie scolaire à la Société horticole du Massachusetts, avec deux garçons de ma classe que je connaissais à peine.
On était assis au fond de l’auditorium et, à un moment particulièrement soporifique du discours de présentation, Cal O’Shea-Wallace, qui était assis non loin de moi, a commencé à se rapprocher furtivement de la porte. C’était le seul garçon de notre classe qui avait deux papas, et je rêvais secrètement qu’on devienne amis parce qu’il était marrant, qu’il avait un nom de famille composé comme moi et qu’il portait des tee-shirts flashy qui me fascinaient. Il a croisé mon regard, puis celui de mon voisin, Mateo Wojcik, et il nous a fait signe de le suivre. Mateo et moi, on a échangé un coup d’œil, on a haussé les épaules et on est partis.
Je m’étais imaginé qu’on allait traîner une minute dans le couloir en ayant peur de se faire prendre, mais la sortie se trouvait pile en face. Quand Mateo a poussé la porte, on s’est retrouvés en plein soleil, dans une espèce de parade en l’honneur d’une récente victoire des Red Sox. Alors, au lieu de faire demi-tour, on s’est fondus dans la foule et on a passé deux heures à défiler dans Boston, sans que personne ne s’aperçoive de notre disparition. Toute l’aventure – baptisée par Cal « le Jour le Plus Cool du Monde » – a créé entre nous trois une amitié qui, à l’époque, paraissait devoir durer toujours.
Elle n’a duré que jusqu’en quatrième, ce qui revient presque au même selon le mode de comptage des années à cet âge-là.
– Pourquoi 11 heures ?
La voix de mon père me ramène brusquement dans le présent, tandis que ma mère se retourne vers lui.
– Il y a la réunion post-élection des délégués ce matin, lui explique-t-elle.
– Ah.
Le beau visage de mon père prend une expression compatissante.
– Ce qui s’est passé hier est une honte, Ivy, Mais ce n’est en aucun cas le reflet de ta valeur et de tes compétences. Ce ne sera pas la première fois, ni la dernière, qu’un bouffon se voit confier un poste qu’il ne mérite pas. La seule chose à faire, c’est de relever la tête.
– Tout à fait.
Ma mère approuve si énergiquement qu’une mèche menace de s’échapper de son chignon banane. Sans aller jusque-là. Ses cheveux n’oseraient pas.
– Par ailleurs, reprend-elle, je ne serais pas surprise que Brian démissionne rapidement. Il n’a pas du tout l’étoffe d’un délégué de classe. Passé l’effet de nouveauté, tu pourras le remplacer.
– Absolument, embraye gaiement mon père, comme si le fait de passer derrière Boney Mahoney n’était pas une manière dégradante de devenir déléguée de classe. Et rappelle-toi, Ivy : les choses se déroulent rarement aussi mal que ce qu’on imagine à l’avance. Je suis sûr que ça va aller, aujourd’hui.
Il pose la main sur le dossier de la chaise de ma mère et ils sourient de concert en attendant que j’acquiesce, encadrés par les bordures de l’écran comme dans un cadre photo. Ils forment l’équipe parfaite : ma mère posée et analytique, mon père chaleureux et exubérant, et aussi convaincus l’un que l’autre d’avoir toujours raison.
Le problème est qu’ils n’ont jamais subi le moindre échec. Samantha Sterling et James Shepard ne connaissent que des succès depuis leur rencontre à la Columbia Business School, bien que mon père ait arrêté ses études six mois plus tard pour se lancer dans l’immobilier. Il a commencé ici à Carlton, sa ville natale de la proche banlieue de Boston, devenue bobo juste après qu’il a acheté deux maisons victoriennes décaties. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, il fait partie de ces promoteurs immobiliers immunisés contre la crise, qui réussissent toujours à acheter pour pas cher et à faire de gros bénéfices à la revente.
Tout ça pour dire que ni l’un ni l’autre ne sont en mesure de comprendre qu’on puisse avoir besoin de prendre une journée. Pas même une matinée.
Mais je n’ai pas l’énergie de me plaindre face à leur optimisme conjugué.
– Je sais, dis-je en réprimant un soupir. Je blaguais.
– C’est bien, approuve ma mère avec un hochement de tête. Et qu’as-tu prévu de porter ce soir ?
– La robe que m’a offerte tante Helen.
Je sens renaître une lueur d’enthousiasme. La sœur de ma mère, nettement plus âgée qu’elle, a beau frôler la soixantaine, elle a beaucoup de goût – et beaucoup d’argent –, grâce aux romans sentimentaux dont elle vend des centaines de milliers d’exemplaires par an. Son dernier cadeau est une robe d’un créateur belge dont je n’avais jamais entendu parler, et c’est le vêtement le plus classe que j’aie jamais eu. Je ne l’ai encore jamais portée ailleurs que dans ma chambre.
– Et pour les chaussures ?
Je n’en ai pas qui soient à la hauteur de la robe, mais tant pis. Avec un peu de chance, tante Helen comblera cette lacune à la parution de son prochain best-seller.
– Des escarpins noirs.
– Parfait, valide ma mère. Bon, en ce qui concerne le dîner, étant donné l’heure de notre arrivée, surtout ne nous attendez pas. Vous n’aurez qu’à décongeler un peu de chili con carne, ou…
– Je mange à l’Olive Garden avec Trevor après l’entraînement, l’interrompt Daniel.
Elle fronce les sourcils.
– Tu es sûr d’avoir le temps ?
C’est sa manière de lui demander de modifier son emploi du temps, mais il esquive le piège.
– Bien sûr.
Alors qu’elle semble sur le point de protester, mon père pianote sur le bureau.
– On ferait mieux d’en rester là, Samantha, lui dit-il. Tu n’as pas encore fait tes bagages.
– Ah, c’est vrai, soupire ma mère.
Comme elle déteste manquer de temps pour faire ses valises, je me dis qu’on en a fini, mais elle prend le temps d’ajouter :
– Un dernier point, Ivy… Tu as rédigé ton discours pour la cérémonie ?
– Oui, bien sûr, je te l’ai envoyé pas mail hier, tu te souviens ?
– Oui, oui, il est parfait. Je voulais seulement dire…
Pour la première fois depuis le début de notre conversation, elle paraît hésiter, ce qui ne lui arrive pratiquement jamais.
– Mais tu vas prendre tes notes avec toi ? Je sais que tu es… Je sais que, parfois, tu as le trac.
Mon ventre se noue.
– Elles sont dans mon sac à dos.
– Daniel ! aboie soudain mon père. Tourne l’écran, Ivy, je veux parler à ton frère.
– Hein ? Pourquoi ? demande celui-ci, sur la défensive.
Mes joues brûlent déjà sous l’effet de l’humiliation. Je sais ce qui va suivre.
Bien que je ne voie plus la tête de mon père, je n’ai pas de mal à l’imaginer en train de prendre son air grave. Le pauvre, il a beau faire, il est incapable de paraître ne serait-ce qu’un minimum intimidant.
– Écoute, fils. Promets-moi que, quoi qu’il arrive, tu ne toucheras pas au discours de ta sœur.
– Mais enfin, papa, jamais je… Ah, c’est pas vrai !
Daniel s’affale sur sa chaise en levant les yeux au ciel d’un air théâtral et je dois faire un effort surhumain pour ne pas lui jeter mon bol de céréales à la figure.
– On pourrait passer à autre chose, un jour ? s’insurge-t-il. C’était une blague. Je n’avais pas pensé qu’elle le lirait pour de vrai !
– Je te demande de me le promettre. Cette soirée est très importante pour ta mère. Dois-je te rappeler à quel point ta sœur a été chamboulée la dernière fois ?
S’ils continuent à parler de ça, je vais vomir pour de bon.
– C’est bon, papa. C’était juste une blague débile. Je m’en suis remise.
– On ne dirait pas, me signale mon père.
Il a raison.
Je tourne de nouveau l’écran vers moi en plaquant un sourire sur mon visage.
– Mais si, je t’assure. C’est de l’histoire ancienne.
À en juger par son air dubitatif, il ne me croit pas. Et il n’a pas tort. Comparé à l’humiliation d’hier, ce qui s’est passé au printemps est effectivement de l’histoire ancienne. Mais en aucun cas je ne m’en suis « remise » comme je le prétends.
Le comble, c’est que les circonstances étaient totalement insignifiantes. J’étais chargée du discours de clôture du spectacle des premières de l’an dernier, et je savais que plus personne ne serait très concentré. Je l’avais quand même rédigé soigneusement, comme je le fais toujours, parce que ça me stresse de parler en public et que je ne voulais rien oublier.
Ce qui m’avait échappé, jusqu’à ce que je me retrouve sur l’estrade devant toute la classe, c’est que Daniel avait remplacé mon texte par une page du dernier roman de notre tante, Le Feu intérieur, une histoire vaguement érotique avec un pompier. Et, sous l’effet de la panique, j’ai… basculé dans une sorte d’état second, et carrément lu le passage. Tout haut. D’abord dans un silence surpris, tout le monde croyant que ça faisait partie du spectacle, puis au milieu d’un tonnerre de rires quand ils ont compris que non. Un prof a dû se précipiter sur scène pour m’arrêter alors que je m’étais lancée dans le portrait du héros dans toute la gloire de ses qualités anatomiques.
Je ne comprends toujours pas comment ça a pu se produire. Comment mon cerveau a pu se pétrifier comme ça pendant que ma bouche continuait à fonctionner. C’était atrocement gênant. Précisons que ça marque le moment exact où tout le lycée a commencé à me prendre pour une débile.
Boney Mahoney n’a fait que rendre la chose officielle.
Le fait de ne plus voir mon frère n’empêche pas mon père de continuer à le sermonner :
– Et ne te moque pas de ta tante, Daniel. Elle a une énergie créative impressionnante. Si tu réussis ta vie professionnelle à moitié aussi bien qu’elle, tu pourras t’estimer heureux.
– Je sais, maugrée Daniel.
– À ce propos, j’ai vu avant notre départ qu’elle nous avait envoyé un exemplaire non corrigé de Foudroyés. Si j’en entends un seul mot ce soir, je peux t’assurer que…
– Papa, arrête, dis-je. Tout se passera bien. Cette soirée va se dérouler parfaitement.
Je me force à me montrer convaincue en croisant le regard inquiet de ma mère – comme s’il reflétait tous mes échecs de ces derniers temps. Je dois me remettre sur les rails et effacer ce regard une fois pour toutes.
– Elle sera à la hauteur de tes mérites, maman. Promis.
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