Virée mortelle - Livre ado - Dès 13 ans (French Edition)

Chapitre Quatre. Ivy

CHAPITRE QUATRE 

 

IVY

 

Je mets moins d’un quart d’heure à me rendre compte que j’ai commis une grosse erreur.

Quand Cal est sorti du parking, j’ai juste éprouvé un immense soulagement. Je me sentais l’esprit aussi léger et ensoleillé que cette belle journée de septembre. Je suis libre ! Bye-bye le discours de remerciement de Boney Mahoney ! Ciao les regards de compassion de mes profs et de mes amis ! Pas d’abruti pour venir me rappeler que, même si je ne suis plus déléguée de classe, il est toujours disponible pour me faire profiter de sa virilité turgescente !

Cal nous balance une playlist bourrée de pop alternative, qu’on adore tous les deux, et on parle de musique, de films et de ce qu’on pourrait faire en premier ce matin.

Puis on tombe à court de banalités et, quand je regarde dans le rétro si Mateo ne pourrait pas venir à la rescousse, je m’aperçois qu’il dort comme une souche. Ou il fait semblant. Autrefois, il disait toujours qu’il était malade en voiture. Ah, zut, j’espère qu’il ne regrette pas d’être venu !

Du coup, le doute s’insinue dans mon esprit. Et si le lycée appelle mes parents ? Je ne sais plus quel numéro de téléphone on a indiqué dans le dossier. On a toujours une ligne fixe, parce qu’elle était offerte avec le câble, mais on ne s’en sert jamais. Si le lycée appelle là-dessus, je suis tirée d’affaire – mon père l’a débranchée il y a des années pour échapper au démarchage téléphonique. Mais si le secrétariat les contacte sur un de leurs portables, je suis morte. Leur avion ne décolle pas avant 11 heures, heure locale de chez nous, ce qui laisse largement le temps de les joindre. S’ils apprennent que j’ai séché, mes parents seront horriblement déçus.

Et même si le lycée n’appelle pas, il y a toujours le risque qu’un prof demande de mes nouvelles à Daniel. Mon frère n’aurait jamais le réflexe de mentir, et de toute façon, soyons lucides, il ne ferait pas l’effort. Il aime trop me voir ramer. Je pourrais lui envoyer un message et le soudoyer pour qu’il se taise ? Mais en échange de quoi ? Une paire de baskets ? C’est ça, comme si j’avais des centaines de dollars à claquer dans la paire de Nike édition limitée sur laquelle il doit être en train de baver…

Si j’envoyais un message à mes copines, tiens ? En prenant mon portable, je découvre que j’en ai reçu un d’Emily, ma meilleure amie.

T’es où ? T’es malade ?

Ni elle ni moi n’ayant raté un cours depuis qu’on s’est rencontrées en troisième, il n’y a pas de précédent. Mais c’est clairement le genre de situation dans laquelle on se tiendrait au courant.

Mon rythme cardiaque commence à accélérer, et ce n’est pas agréable. Mon père a dit quoi ce matin, déjà ? « La seule chose à faire, c’est de relever la tête. » Là, je fais tout le contraire. Je me défile, je me planque, en faisant savoir à tout le lycée que Boney m’a vaincue de toutes les manières possibles.

Il fait super chaud, aujourd’hui. On manque d’air. Je me demande même s’il y a la clim dans cette voiture. Je fixe le tableau de bord, puis mon portable, puis Cal, puis la rue, avant de me tortiller sur mon siège pour regarder Mateo. Il a toujours les paupières fermées, mais il murmure :

– Trois… deux… un…

Ça met fin à mon monologue intérieur paniqué.

– Quoi ? Je croyais que tu dormais.

Il ouvre les yeux et me fixe.

– Coup de flip.

– Pardon ?

– Toi. Tu te fais un coup de flip parce que tu sèches. À la seconde prévue.

– Je n’ai même pas dit un mot !

Je ne sais pas si je m’énerve parce qu’il faisait semblant de dormir depuis le début ou parce qu’il a tapé dans le mille sur mon état d’esprit sans avoir à me regarder.

Je ne flippe pas du tout !

Il bâille et se frotte le crâne en s’ébouriffant les cheveux.

– Pas besoin. Je t’entendais tressauter sur ton siège.

– Tressauter ! N’importe quoi.

– Allez, les gars, intervient Cal avec une gaieté un peu forcée en quittant l’autoroute. Sérieux, on va se marrer ! Et tout finira bien, promis, on n’aura pas d’ennuis. De toute façon, s’il y avait un problème, on serait déjà au courant.

Je n’en suis pas si sûre, mais comme je ne tiens pas à ce qu’on m’accuse de flipper, je me contente de demander :

– On va où ?

– Je pensais qu’on pouvait commencer par Quincy Market ? On s’y gare facilement et c’est bourré de cafés et de petits restos sympas. En plus, il y a l’aquarium, si on veut y faire un tour plus tard. Je ne sais pas, on pourrait aller voir les manchots.

– Les manchots ?

– J’aime bien les manchots, m’explique Cal d’un ton presque nostalgique. En tout cas je les aimais bien quand j’étais petit. J’imagine que c’est toujours vrai. Ça ne doit pas changer, ce genre de truc, même quand on n’a pas vu de manchot depuis un moment.

Je suis toujours tournée vers Mateo, avec qui j’échange un petit regard perplexe.

– Non, sans doute pas.

Ce n’est peut-être pas ce que je devais répondre, parce que Cal conclut en soupirant :

– Enfin, on verra bien.

Mateo tambourine des doigts sur ses genoux.

– Je travaille dans ce coin-là.

– Ah bon ? Où ça ? demande Cal.

– Chez Garrett. C’est un bar.

Ça, ça m’étonne.

– On a le droit de travailler dans un bar à dix-sept ans ?

– Oui, me répond Mateo en haussant les épaules, du moment qu’on ne sert pas d’alcool. J’y vais en métro. Et comme ça paye mieux que les bars de chez nous, ça compense.

La circulation s’intensifie à l’approche de Quincy Market et Cal se concentre sur la route. Pendant ce temps-là, j’observe discrètement Mateo. Il porte un tee-shirt gris avec le sigle du Râteau, tellement effacé qu’il est presque impossible à identifier. Ma poitrine se serre et je regrette d’avoir été brusque avec lui.

– Et ta famille, Mateo, comment ça va ? Que devient Autumn ?

– Elle bosse beaucoup.

Faute de savoir s’il parle de ses cours à la fac ou d’autre chose, je n’insiste pas, de peur qu’il s’agisse d’un sujet sensible.

– Elle sort toujours avec… ?

Ah, j’ai un trou, alors que je vois très bien sa tête. L’an dernier, le jour de mon fiasco, il faisait partie des abrutis de terminale qui prenaient un malin plaisir à s’agripper l’entrejambe chaque fois que je passais devant eux dans un couloir.

– Gabe Prescott ? Ouais, j’en ai peur.

Mateo a l’air d’avoir avalé une bouchée de viande avariée.

– Ils font vraiment un drôle de couple, commente Cal. Ce n’est pas lui qui a reçu le prix du Plus Doué pour Exécuter un Mauvais Coup sans Se Faire Choper ?

Il y a des années, le lycée a éliminé des annuaires des terminales les superlatifs habituels du style « le plus beau » ou « le plus susceptible de réussir », considérés comme des « étiquettes malsaines ». Du coup, les terminales ont défini leur propre liste de catégories clandestine, qui change tous les ans. À vrai dire, en parlant d’étiquettes malsaines, je redoute de faire partie des gagnants ce semestre.

– Non, rectifie Mateo. Il a eu le prix du Plus Susceptible de Se Faire Éliminer dans une Émission de Télé-Réalité.

Ça me fait rire. Ça colle si parfaitement au personnage que c’est sans doute vrai. Mais vu la tête que fait Mateo, il est clai-rement temps de changer de sujet.

– Et ta mère, comment ça va ?

– Bah, ça peut aller. On a vu mieux.

– C’est super triste que le Râteau ait dû fermer, dit Cal. Mes pères ont trouvé que les DeWitt avaient réagi de manière totalement disproportionnée. Patrick n’a rien eu de cassé, si ?

– Il s’est démis l’épaule, répond Mateo.

– Ça ne l’a pas empêché de reprendre le hockey, signale Cal comme si ça réglait la question.

Et merde. J’aurais dû me douter que le sujet ferait surface, et c’est le dernier truc dont j’aie envie de parler. Avant que j’aie le temps d’en trouver un autre, Mateo me demande :

– Et le complexe de loisirs de Carlton, ça se présente comment, Ivy ? Le CDL ? (Il prononce l’acronyme en avançant les lèvres dans une petite moue.) C’est bien comme ça que ton père l’appelle ?

Changement de sujet, changement de sujet… Mais mon esprit n’est qu’une page blanche.

– Je crois que ça avance bien, dis-je avec détachement. En fait, il ne discute pas vraiment de ses projets à la maison…

– T’en entends sûrement plus parler que moi, en tout cas.

Mateo s’est penché en avant en tirant sur sa ceinture de sécurité. Ses yeux sombres piègent les miens, impossible d’esquiver son regard. J’avais oublié qu’il était si intense, comme s’il lisait dans des profondeurs de votre âme que vous ne soupçonniez même pas. C’était déjà déstabilisant à treize ans, et c’est encore pire aujourd’hui.

Grande révélation : c’est le premier garçon dont je suis tombée amoureuse. J’ai passé la moitié de ma quatrième à rêver de lui tout en le niant, persuadée qu’il n’y avait aucune chance pour que ce soit réciproque. Et puis, un jour où Cal n’était pas avec nous, on s’est embrassés. Le grand frisson… sauf qu’il n’en a plus jamais été question ensuite. Je ne peux que conclure qu’il l’a regretté et qu’il préférait qu’on reste amis, ce que je me suis efforcée de trouver très bien. Mais ça m’a mise de plus en plus mal à l’aise de devoir faire semblant que je m’en fichais, et, peu de temps après, notre trio s’est dissous pour de bon.

Tout à coup, je donnerais n’importe quoi pour être en cours d’histoire avec Emily, même en sachant que Boney fait son discours juste après. Je m’agite sur mon siège, avant de me forcer à me tenir tranquille. Je n’étais pas très loin de tressauter, et il ne manquerait plus que Mateo s’aperçoive que cette histoire de complexe de loisirs me met super mal à l’aise.

– Oui, sans doute, lui dis-je. Il y a, euh, un truc que tu voudrais savoir en particulier ?

– Pas vraiment, fait-il en se rencognant dans son siège, le visage tourné vers la vitre. Pour ce que ça changerait…

Ses traits, qui étaient tendus il y a quelques secondes, ont l’air las, tout à coup.

– Oh, cool ! lance Cal. Il y a de la place dans le parking. Je vais me garer ici.

Je n’arrive pas à savoir s’il choisit d’ignorer la tension qui vient de monter d’un cran dans la voiture ou s’il est trop concentré sur sa conduite pour l’avoir remarquée. Je me retourne vers l’avant et on se tait tandis que Cal prend un ticket à l’entrée du parking, monte quatre niveaux et finit par trouver un emplacement tout en haut, à l’air libre.

– Vous pouvez laisser vos affaires dans le coffre, si vous voulez, dit-il en coupant le moteur.

J’ai mal au cœur pour de bon, maintenant, comme si j’avais vraiment eu besoin de passer la journée dans mon lit avec les rideaux tirés. Je manque même de demander à Cal si ça l’embêterait de me ramener chez moi, mais sa mine remplie d’espoir me fait renoncer. Au point où j’en suis, autant en profiter pour prendre un café avant de tenter de le persuader d’abréger notre virée.

– Bonne idée, dis-je finalement.

Sortant une pochette de mon sac à dos, j’y glisse mon portefeuille, mon portable et mes lunettes de soleil, je la passe en bandoulière et je descends de voiture.

On range nos sacs de cours dans le coffre et on quitte le parking dans un silence un peu pesant. Si le Jour le Plus Cool du Monde a été aussi magique, c’est en grande partie grâce à la parade géante pour les Red Sox. Tout à coup, je me rends compte que, si on avait dû trouver nous-mêmes comment nous occuper ce jour-là, on aurait sans doute fait demi-tour pour retourner dans l’auditorium.

Et on ne serait jamais devenus amis.

– Bon… on va boire un truc ? dis-je.

– Il y a un café dans le quartier où je vais quelquefois. Mais c’est un peu à l’écart. Ça ne vous dérange pas de marcher un peu ?

– Pas du tout.

Tout en me mettant en route, je fais défiler mes derniers messages sur mon téléphone, et je lâche un soupir de soulagement en constatant qu’il n’y en a ni de mes parents ni du lycée. J’en profite pour m’inscrire aux notifications de la compagnie aérienne, ce qui m’apprend que l’embarquement est prévu à 8 heures, heure du Pacifique. Dans un peu plus d’une heure, donc.

Je récite mentalement une petite prière pour que mes parents ne découvrent pas que j’ai séché, et que la grande soirée de ma mère ne soit pas gâchée. J’aurais dû y penser avant, mais il n’est pas trop tard. Je vais boire un café, demander à Cal de me ramener au lycée et passer dire à l’infirmière que j’avais mal au cœur, mais que ça va mieux.

Et aussitôt, comme par magie, je me sens mieux. Ça aide toujours d’avoir un programme. Je me replonge dans mes messages.

Emily : Ouh ouh, y a quelqu’un ?

Emily : Bueller ? Bueller ?

Je souris en traversant derrière les garçons. Emily est en pleine phase films des années 80 et ne jure plus que par La Folle Journée de Ferris Bueller.

Daniel : Emily n’arrête pas de me demander où t’es.

Daniel : Tu sèches ou quoi ?

Daniel : Les parents vont flipper.

Je me raidis, et manque de lui répondre « T’as intérêt à la boucler », mais je me retiens juste à temps. Parce qu’à tous les coups, ça le pousserait à vendre la mèche. Je serai de retour au lycée pour le déjeuner, ça lui coupera l’herbe sous le pied. Enfin j’espère. Alors que je vais ranger mon portable pour me joindre à la conversation entre Cal et Mateo, des nouveaux messages s’affichent sur mon écran.

Emily : Boney n’est pas là non plus.

Emily : VOUS ÊTES ENSEMBLE ?

Emily : Je rigole.

Emily : Ou pas.

Je fronce les sourcils. Elle doit se tromper. Boney a son discours de remerciement dans un quart d’heure, il est forcément au lycée. Mais avant que je puisse lui répondre, une main me tire par le bras.

– Ivy ? m’appelle Cal.

En relevant le nez, je découvre que je ne connais pas ce coin. Les bâtiments qui nous entourent ont un style bien plus industriel que ceux de tout à l’heure.

– Il y a une queue de malade, reprend Cal en me montrant un café de l’autre côté de la rue. On n’a qu’à aller ailleurs.

Il a raison, la file d’attente forme un long serpent sur le trottoir.

Je veux juste rentrer chez moi, me dis-je. Mais je ne sais pas pourquoi, ce ne sont pas les bons mots qui sortent.

– Où ça ?

– Voir les manchots, dit Mateo en parlant en même temps que moi.

Alors qu’on se tourne vers lui, il pointe l’index sur notre gauche.

– L’aquarium est juste là. Il faut croire que tu tenais vraiment à les voir, Cal.

– Ah ouais, répond Cal d’un air qui manque d’enthousiasme. Mais, euh, on n’est pas obligés d’y aller tout de suite.

Alors qu’on arrive au carrefour, le feu change de couleur et on traverse mécaniquement en le suivant.

– En fait, je voulais surtout… Bah, je crois que je passe par une sorte de crise, en ce moment. Ça n’a pas vraiment de rapport avec les manchots.

– Je me disais aussi, commente Mateo platement. C’est rarement le cas.

Je pouffe, mais comme Cal garde son sérieux, je me dépêche de reprendre le mien pour demander :

– Ça a un rapport avec quoi, alors ?

Cal tire sur l’ourlet de sa chemise bleue parsemée de discrets petits pois verts ; nettement moins flashy que les motifs bigarrés auxquels il nous avait habitués au collège, mais toujours plus intéressant que la tenue type du lycéen de Carlton. Il a un sens de la mode et des couleurs qu’il n’a hérité d’aucun de ses deux pères. Wes et Henry sont du genre pulls ras du cou et pantalons déclinant toute la palette des tons neutres.

– Bah, c’est une histoire de meuf, répond Cal à Mateo. Vous savez ce que c’est. Ou peut-être pas. Vous avez quelqu’un, vous, en ce moment ?

Sa question me prend de court, même s’il s’agit d’un sujet parfaitement naturel entre amis. Sur le coup, je suis tentée de leur parler d’Angus MacFarland, un garçon avec qui je suis sortie cet été en Écosse. Mais même moi, je dois admettre que rien que son nom a un côté histoire inventée.

– Pas en ce moment, non, dis-je.

Comme Mateo ne réagit pas, Cal insiste :

– Et toi, Mateo ? Il paraît qu’il y a un truc entre toi et Carmen Costa.

J’ai un petit pincement au cœur. Je n’ai aucune envie qu’on me parle de la relation entre Mateo et Carmen Costa, à laquelle je n’ai rien à redire vu que Carmen est une fille géniale. Elle est même venue me voir hier après l’élection pour me dire qu’elle avait voté pour moi, alors que tous les autres me traitaient comme si j’étais radioactive.

– C’est fini, déclare Mateo.

La surprise me fait hausser les sourcils.

– Depuis quand ? demande Cal.

– Cet été.

J’attends qu’il continue, mais il s’arrête au beau milieu du trottoir pour regarder autour de lui, les poings sur les hanches. Plus on avance, plus les bâtiments sont décrépits et couverts de tags.

– On va où, là, Cal ?

– Hein ?

Cal cligne des paupières, comme si la question ne lui avait pas traversé l’esprit.

– Euh… alors… il y a un magasin de fournitures d’art que j’aime bien dans le quartier. On pourrait y passer.

– Moi, ça me va, dit Mateo. Et toi, Ivy ?

– OK.

Pour être franche, il y a des tonnes de trucs que je préférerais faire plutôt que de regarder Cal hésiter entre dix-sept teintes de crayon vert. Sauf qu’après ça, je n’aurai plus aucun scrupule à l’abandonner.

Alors on repart en silence, jusqu’à ce que ma curiosité l’emporte sur mon envie de paraître cool et détachée.

– Raconte, Mateo : il s’est passé quoi avec Carmen ?

– Bah, ça a suivi son cours logique. J’ai commencé à avoir beaucoup de boulot et elle passait tout son temps avec ses amis, ce qui ne nous en laissait plus beaucoup, au final. Au bout d’un mois à ce rythme, elle m’a fait genre : « Pour ce qu’on se voit, ce serait pareil si on arrêtait. » Alors j’ai fait : « Ouais », et elle a dit : « C’est peut-être ce qu’on devrait faire », et j’ai dit : « OK ».

Il a son éternel ton impassible, et je n’arrive pas à savoir si c’est une façade ou si ça s’est réellement passé aussi platement.

Cal aussi paraît sceptique.

– C’est vrai ? C’est tout ?

Mateo hoche la tête et Cal soupire.

– Remarque, c’est toujours mieux que se faire larguer au Veggie Galaxy.

J’attends qu’il développe, mais Mateo hoche de nouveau la tête d’un air sagace et ajoute :

– C’est ce que je me dis tous les jours.

Je ris, avant de remarquer l’expression morne de Cal.

– Attends, ça s’est passé comme ça pour de vrai ?

– Ouais. Juste après que Noemi m’a dit que j’étais un automate qui ne faisait que reproduire les gestes du quotidien mécaniquement.

Comme j’exprime ma solidarité par un grognement, il ajoute :

– Rien de grave, hein. Ça m’a permis de faire connaissance avec quelqu’un avec qui j’ai plein de points communs. Bon, on n’est pas officiellement ensemble, mais… ça me fait du bien.

Il avale sa salive.

– Enfin, je crois.

– Tu crois ?

Ça ressemble au genre de conversation qu’on avait tout le temps autrefois, quand il avait besoin d’un conseil et qu’il ne savait pas comment le demander.

Mais avant que j’aie pu insister, mon regard est accroché par une tache mouvante de tie and dye de l’autre côté de la rue. Au début, je me dis que je me fais des idées : impossible que ce motif soit le même que celui qui hante mes cauchemars depuis le débat entre candidats délégués de classe de la semaine dernière. Puis je me concentre, et je constate qu’il est surmonté par une crête bleue que je connais bien. Je pile en agrippant le bras de Cal. Je ne m’étais pas trompée.

– Hé, attendez, dis-je en m’arrêtant, le doigt pointé sur la silhouette qui marche sur le trottoir d’en face. Vous avez vu ?

Mateo s’arrête à son tour et me regarde d’un air interrogateur.

– Qu’est-ce que Boney Mahoney fiche ici ? dis-je.

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