Virée mortelle - Livre ado - Dès 13 ans (French Edition)
Chapitre Deux. Mateo
CHAPITRE DEUX
MATEO
L’ennui avec les gens qui fonctionnent comme des machines à vapeur, c’est qu’on ne sait jamais jusqu’à quel point ils peuvent encaisser avant de tomber en rade.
J’ai toujours été persuadé de remplir ma part du contrat côté corvées ménagères. Mais maintenant que ma mère a perdu environ la moitié de ses capacités habituelles, je dois regarder les choses en face : le Mateo d’avant était lamentable. J’ai beau essayer de m’améliorer, la plupart du temps, je ne pense pas à ce qu’il y a à faire jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Comme maintenant, en face du frigo vide. Dire que j’ai bossé cinq heures à l’épicerie hier et que je n’ai pas songé une minute à rapporter quelque chose à la maison.
– Oh, chéri, je suis désolée, on est à court d’à peu près tout ! me lance ma mère.
Elle est au salon, en train de faire ses exercices de rééducation, mais tout le rez-de-chaussée de la maison est une sorte d’open space et j’ai toujours l’impression qu’elle a des yeux dans le dos.
– Je n’ai pas pu faire de courses cette semaine. Tu crois que tu peux prendre ton petit-déjeuner au lycée ?
Tout est infâme à la cafète du lycée, mais le dire serait digne du Mateo d’avant.
– Ça marche, dis-je en refermant le frigo sous les protestations de mon estomac.
– Tiens !
Alors que je me retourne vers ma cousine, assise à la table de la cuisine, elle me lance une barre de céréales sortie de son sac à dos. Je la dépiaute aussitôt pour mordre dedans.
– Tu me sauves la vie, dis-je la bouche pleine.
– C’est toujours un plaisir, frousin.
Autumn vit avec nous depuis sept ans, depuis que ma tante et mon oncle sont morts dans un accident de voiture quand elle avait onze ans. Ma mère était déjà seule à l’époque – elle venait de divorcer, à la consternation de sa famille portoricaine et dans l’indifférence totale de celle, polonaise, de mon père – et Autumn n’était que sa nièce par alliance. Ça aurait dû la placer assez loin dans la liste des gens susceptibles de prendre en charge une orpheline traumatisée, surtout avec tous les couples mariés qu’il y avait du côté de mon père. Mais ma mère a toujours été celle qui prend les choses en main dans les galères.
Et aussi, contrairement à tous les autres, elle a voulu accueillir Autumn.
« Cette gamine a besoin de nous, et on a besoin d’elle, a-t-elle opposé à mes objections indignées alors qu’elle repeignait mon ex-salle de jeu en bleu lavande. C’est normal, dans une famille, de se serrer les coudes, de veiller les uns sur les autres, non ? »
Au début, je n’étais pas content. Autumn faisait beaucoup de conneries, ce qui n’avait rien d’étonnant, mais ça déstabilisait énormément le gamin de dix ans que j’étais. On ne savait jamais quand elle allait péter un plomb, ni ce qu’elle allait démolir. La première fois qu’on est allés faire des courses à trois avec ma mère, une vendeuse pas très futée lui a dit :
« Regardez-moi ces magnifiques cheveux roux ! Ton frère et toi, vous ne vous ressemblez tellement pas ! »
Le visage d’Autumn s’est figé.
« C’est mon cousin, a-t-elle répondu, les yeux remplis de larmes. Je n’ai pas de frère. Je n’ai personne. »
Sur quoi elle a balancé son poing sur le présentoir de bonbons posé à côté de la caisse, ce qui a bien fait flipper la vendeuse.
Pendant que je ramassais les paquets de bonbons, ma mère a posé les mains sur les épaules d’Autumn pour l’entraîner à l’écart.
« Eh bien, peut-être que, maintenant, tu as un frère et un cousin », lui a-t-elle dit d’un ton léger, un peu comme s’il ne s’était rien passé.
« Un frousin », ai-je ajouté en remettant les bonbons n’importe comment.
Ça a presque fait rigoler Autumn, et c’est resté.
Comme j’ai englouti ma barre de céréales en trois bouchées, elle m’en lance une deuxième.
– Tu bosses à l’épicerie, ce soir ? me demande-t-elle.
J’attaque la deuxième barre avant de répondre :
– Non, chez Garrett. (Je suis serveur dans un bar de quartier sans chichi, celui de mes deux petits boulots que je préfère.) Et toi, c’est quoi, ton programme, aujourd’hui ? Serveuse ?
– Le Van de l’Éventreur.
Entre autres petits jobs, elle travaille chez Sorrento, une boîte d’affûtage pour qui elle fait le tour des restaurants de toute la région de Boston dans un vieux van pourri avec un grand couteau dessiné sur le flanc. Le surnom n’a pas été dur à trouver.
– Tu y vas comment ?
Comme on n’a qu’une voiture, on passe notre vie à jongler pour se déplacer.
– Gabe passe me prendre. Il peut sûrement te déposer au lycée, si tu veux.
– T’es dure avec moi.
Je ne prends pas la peine de cacher ma grimace. Elle sait que je ne peux pas encaisser son petit ami. Quand ils ont commencé à sortir ensemble en terminale, au printemps, j’ai cru que ça ne durerait pas plus d’une semaine. Ou disons que je l’ai espéré. J’ai été pris d’une « aversion irrationnelle » pour lui, comme dit Autumn, la première fois que je l’ai entendu répondre au téléphone en disant « Dígame ». Ce qu’il s’obstine à faire, tout le temps.
« En quoi ça te gêne ? me demande-t-elle quand je râle. C’est juste une formule. Arrête de te trouver des excuses quand tu détestes quelqu’un. »
C’est un truc pour se la péter, voilà ce qui me gêne. Ce mec ne parle même pas espagnol.
En plus, ils ne vont pas du tout ensemble, à moins de raisonner en termes d’équilibre. Autumn se sent concernée par tout alors que Gabe n’en a rien à battre de rien. Au lycée, c’était le chef de la bande des fêtards, et maintenant il prend une année de « césure ». Pour ce que j’en vois, ça consiste à continuer à se comporter comme un lycéen, les devoirs en moins. Il n’a pas de petit boulot, ce qui ne l’a pas empêché, ne me demandez pas comment, de s’acheter une Camaro flambant neuve. Il fait rugir son moteur devant chez nous d’une manière insupportable chaque fois qu’il vient chercher Autumn.
Elle croise les bras en penchant la tête sur le côté.
– Très bien. Je t’en prie, cogne-toi deux kilomètres à pied par pur mauvais esprit si ça peut te faire plaisir.
– C’est bien mon intention.
Je finis ma barre de céréales et je jette le papier dans la poubelle. C’est peut-être de la pure jalousie. En ce moment, j’en veux un peu à tous ceux qui ont droit au superflu sans avoir à se bouger le cul. J’ai deux petits boulots et Autumn, qui vient de finir le lycée, en a trois. Et ça ne suffit pas. Pas depuis la double tuile qui nous est tombée dessus cette année.
Ma mère entre dans la cuisine à petits pas, en faisant attention de ne pas boiter. Tuile numéro un : en juillet, ma mère a appris qu’elle souffrait d’arthrose, une maladie de merde qui flingue les articulations et qui n’est pas censée affecter les gens de son âge. Elle passe son temps à faire de la rééducation, ce qui ne la dispense pas de prendre des anti-inflammatoires pour marcher sans le sentir passer.
– Comment ça va, tante Elena ? lui demande Autumn avec une gaieté un peu artificielle.
– Super ! répond ma mère d’un ton encore plus guilleret.
Ma cousine a été à bonne école. Je détourne la tête en serrant les dents, parce que je n’ai pas son talent pour faire semblant. J’ai l’impression d’être percuté par un poids lourd chaque fois que je vois ma mère se traîner du salon jusqu’à la cuisine, elle qui courait le cinq mille mètres et qui jouait au foot tous les week-ends.
Pas que je me fasse des illusions sur la justice qui gouverne ce monde. J’ai pigé comment ça marche il y a sept ans, quand un conducteur bourré a défoncé la voiture des parents d’Autumn et s’en est tiré sans une égratignure. Mais je ne m’y fais pas.
Ma mère atteint le plan de travail et s’appuie dessus.
– Tu as pensé à passer prendre mes médicaments, Autumn ?
– Ouaip. Ils sont là.
Ma cousine sort de son sac à dos un sachet en papier blanc et le tend à ma mère. Elle croise rapidement mon regard avant de baisser de nouveau les yeux sur son sac.
– Tiens, la monnaie.
– La monnaie ?
Ma mère hausse les sourcils devant la grosse liasse de billets de vingt qu’elle lui tend. Ces médicaments sont ruineux.
– Je ne pensais pas qu’il en resterait. C’était combien ?
– Quatre cent quatre-vingts dollars.
– Mais comment… ? Tu as payé avec ma carte de crédit ?
– Non. La somme non remboursée n’était que de vingt dollars, cette fois.
Comme ma mère n’a pas amorcé un geste pour prendre l’argent, Autumn se lève et pose les billets devant elle sur le comptoir, avant de se rasseoir en prenant un chouchou pour s’attacher les cheveux.
– Le pharmacien dit qu’ils ont remplacé ton médicament par un générique.
– Ah bon ?
Je regarde mes pieds, sachant que je n’ai aucune chance de réussir à la regarder, elle.
– Ouais. Mais t’en fais pas, c’est la même formule.
Autumn est bonne comédienne, mais je ne peux pas m’empêcher de me raidir. Ma mère a le détecteur de mensonges intégré le plus efficace que je connaisse.
Le fait qu’elle se contente d’enregistrer l’information par un clignement de paupières et un sourire reconnaissant montre à quel point les derniers mois ont été rudes.
– Eh bien, ça faisait longtemps que je n’avais pas reçu une aussi bonne nouvelle.
Elle sort un flacon couleur ambrée du sachet, le dévisse et regarde à l’intérieur, comme si elle avait du mal à croire qu’il puisse s’agir du bon médicament. Elle doit être satisfaite, parce qu’elle va prendre un verre dans le placard pour le remplir au robinet de l’évier.
Autumn et moi, on la regarde tous les deux d’un œil attentif jusqu’à ce qu’elle ait avalé le cachet. Elle saute des doses depuis des semaines pour faire durer le flacon le plus longtemps possible. Nos finances sont vraiment dans le rouge, en ce moment.
Ce qui nous amène à la tuile numéro deux : ma mère avait sa propre affaire, un bowling nommé le Râteau qui était une institution à Carlton. On y travaillait tous les trois, et c’était génial. Jusqu’à ce qu’un ado se blesse il y a trois mois en glissant sur une piste trop bien huilée et que ses parents portent plainte. Le temps que les choses se tassent, le Râteau avait fait faillite, et ma mère a dû vendre en catastrophe. James Shepard le Grand Promoteur de Carlton a remporté le morceau pour une bouchée de pain.
Je ne devrais pas en faire une affaire personnelle. « C’est juste du business, me répète ma mère. Je suis contente que ce soit James. Il en fera quelque chose de bien. » Et c’est sans doute vrai. Il lui a montré les plans de son nouveau bowling slash complexe de loisirs, qui sera bien plus stylé que le Râteau sans pour autant être trop prétentieux pour la ville, et il lui a proposé une mission de consultante à l’étape de finalisation du projet. Ça pourrait même déboucher sur un boulot peinard pour elle dans la boîte. À condition de ne pas être pressé.
Le truc, c’est que j’ai été copain avec la fille de James, Ivy. Et même si c’était il y a longtemps, j’avoue avoir trouvé ça assez nul de l’apprendre par lui et pas par elle. Parce que je sais qu’elle était au courant, elle a ces infos-là bien avant tout le monde. Elle aurait pu me prévenir. Même pas.
Cela dit, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Pour ce que ça aurait changé… De toute façon, on ne se voit plus. Mais quand James Shepard est venu chez nous avec son ordinateur portable rose gold et ses plans d’archi, tout sympa et charmant et respectueux, pour expliquer comment sa boîte allait tout rebâtir à partir des cendres des rêves de ma mère, tout ce que j’ai pensé, c’est : « Putain, Ivy, t’aurais pu me le dire. »
– La Terre appelle Mateo.
Ma mère est en train de claquer des doigts sous mon nez. Je devais être perdu dans mes pensées depuis un moment parce que je ne l’ai même pas vue approcher. Merde. Quand je décroche comme ça, ça l’inquiète. Justement, elle m’observe comme si elle essayait de lire dans mon cerveau.
– Tu es sûr que je ne peux pas te convaincre de passer la journée dans le Bronx ? Tante Rose serait contente de te voir.
– J’ai cours.
– Je sais. Mais ce serait exceptionnel. Ça te ferait du bien. À toi aussi, Autumn. Vous travaillez comme des fous, tous les deux.
Elle a raison. Ce serait vraiment génial de prendre une journée, si ça n’impliquait pas sept heures de route avec Christy son amie de fac, qui a proposé de faire le chauffeur dès que ma mère lui a dit qu’elle irait bien voir tante Rose pour ses quatre-vingt-dix ans. Elle a du mal à conduire longtemps, maintenant. Sauf que Christy est une vraie pipelette. Elle n’arrête jamais. Et ça finit toujours par tourner autour de trucs qu’elles ont faits quand elles étaient étudiantes et que je préférerais continuer à ignorer jusqu’à la fin de mes jours. Alors je mens :
– J’aimerais bien, mais Garrett manque de personnel, ce soir.
– Et Vin Sorrento a besoin de moi, renchérit aussitôt Autumn. Tu sais ce que c’est, ces couteaux ne s’affûtent pas tout seuls. Mais on appellera tante Rose pour lui souhaiter son anniversaire.
Elle n’est pas plus fan que moi des monologues de Christy.
À ce moment-là, un rugissement familier me vrombit dans les oreilles et me fait grincer des dents. Je vais ouvrir. Pas d’erreur, c’est la Camaro rouge de Gabe, qui fait gronder le moteur en faisant semblant de ne pas me voir, un bras posé nonchalamment sur la portière. Il est affalé dans son siège, mais pas au point qu’on ne distingue pas ses cheveux gominés et ses lunettes de soleil polarisées. Est-ce que je le détesterais moins s’il n’avait pas tout le temps l’air d’un gros connard ? Nous ne le saurons jamais.
Je me mets à frapper lentement dans mes mains au moment où Autumn sort à son tour. Son regard fait la navette entre la voiture et moi.
– Qu’est-ce que tu fais ?
– J’applaudis le moteur de Gabe, dis-je en frappant encore plus fort, jusqu’à m’en faire mal aux paumes. Ça a l’air important pour lui.
Elle me bouscule, interrompant mes applaudissements.
– Arrête de te comporter comme un con.
– C’est lui, le con.
J’ai riposté du tac au tac, par réflexe. On pourrait avoir cette conversation en dormant.
– Allez, mon chou ! lui lance Gabe en levant le bras pour lui faire signe. Tu vas être en retard au boulot.
Le portable d’Autumn sonne dans sa main et on baisse les yeux dessus en même temps. Le moteur de la Camaro rugit de plus belle.
– C’est qui, « Charlie » ? dis-je. Ton nouveau mec ? Pitié, dis-moi que c’est ça.
Je m’attends à ce qu’elle lève les yeux au ciel, mais elle se contente de ranger son téléphone.
– C’est personne.
J’ai un picotement dans la nuque. Je connais ce ton. Il n’annonce rien de bon.
– C’est ce que je crois ?
Elle secoue fermement la tête.
– Moins tu en sais, mieux ça vaut.
J’en étais sûr.
– Tu fais des arrêts supplémentaires aujourd’hui ?
– Ça se pourrait.
Ma mâchoire tressaille.
– Ne fais pas ça.
Son visage s’assombrit.
– Je n’ai pas le choix.
– Encore combien de temps ?
Cette conversation aussi, on pourrait l’avoir en dormant.
– Aussi longtemps que je pourrai.
Elle remonte la bretelle de son sac à dos sur son épaule et je lis dans son regard la question qu’elle me pose depuis des semaines : On est censés s’occuper de notre famille, oui ou non ?
Il n’est pas question que je lui donne mon feu vert. En même temps, qu’est-ce que je peux lui répondre ?
Ben ouais. C’est sûr.
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