Virée mortelle - Livre ado - Dès 13 ans (French Edition)
Chapitre Trente-Quatre. Mateo
CHAPITRE TRENTE-QUATRE
MATEO
Je n’avais pas mesuré combien notre maison était petite jusqu’à ce qu’elle ait à contenir la fureur de ma mère.
Je ne l’avais jamais vue hurler de colère au point d’en devenir cramoisie – du moins pas sur Autumn ni moi – avant son retour du Bronx mardi tard dans la soirée. Mais même ça, ce n’était pas le pire. C’est sa déception qui fait le plus mal, et la façon dont elle nous regarde. Comme si elle ne savait plus vraiment qui nous étions.
Je comprends cette sensation. Parfois, je ne le sais plus non plus.
Deux semaines et demie après le Jour le Plus Pourri du Monde, on essaie encore de retrouver un semblant de normalité. Il est trop tôt pour savoir ce qui va arriver à Autumn. Mais comme elle coopère avec la police et que Christy assure à fond comme avocate de la défense, on ose espérer qu’elle va juste écoper d’une liberté conditionnelle et d’heures de travaux d’intérêt général. Elle a même déjà commencé, dans un foyer d’accompagnement spécialisé dans le traitement des addictions.
Ou, devrais-je dire pour être exact, nous avons déjà commencé.
« Et toi, tu vas faire pareil ! » m’a ordonné ma mère avec colère.
Je n’ai même pas envisagé de protester. Et franchement, je m’en tire à bon compte. Les parents de Charlie St Clair l’ont expédié dans une école militaire dans le New Hampshire.
Ce qui fait qu’Autumn et moi, on travaille là-bas comme bénévoles trois après-midi par semaine, et si le but est de nous faire comprendre qu’on est en dessous de tout d’avoir été mêlés à un trafic d’opiacés, c’est super efficace. Je savais bien que le fait de vendre des ordonnances aux gosses de riches de Carlton s’inscrivait dans un problème plus vaste, mais ça restait abstrait dans ma tête. C’est autre chose de constater les effets dans la réalité. D’autant qu’une partie de mon boulot consiste à coordonner les activités des enfants qui vivent au centre. J’ai décidé que je ne prendrais plus jamais quoi que ce soit de plus fort qu’une aspirine, depuis qu’un gamin de huit ans m’a expliqué entre deux lancers francs que sa mère en était à sa troisième désintox.
Autumn et moi, on est vidés quand on finit le vendredi soir, et ça fait du bien de rentrer au calme à la maison. Aujourd’hui, ma mère a rendez-vous avec James Shepard, comme presque tous les jours depuis le début de la semaine. Du coup, elle n’est pas là pour nous gratifier de son Regard-de-la-Mort.
– Tu travailles ce soir ? me demande Autumn en retirant ses baskets avant de s’affaler dans le canapé.
La maison a retrouvé son aspect habituel. Quand on a commencé à remettre en ordre, j’ai constaté avec soulagement que les meubles étaient globalement intacts. On a dû remplacer quelques bricoles, mais l’assurance a tout pris en charge. Il s’avère que ma mère avait pris une meilleure assurance pour la maison que pour le bowling.
Je m’affale à l’autre bout du canapé.
– Ouais, mais je commence seulement à 19 heures, dis-je.
Je n’ai pas besoin de préciser où, parce qu’on n’a plus qu’un seul job chacun, maintenant qu’on sait que ma mère va toucher des dommages et intérêts pour ce qu’Ivy a fait au Râteau. J’ai gardé mon boulot chez Garrett, même si c’est le plus éloigné, et Autumn continue à sillonner la région dans le Van de l’Éventreur. M. Sorrento s’est montré très compréhensif vis-à-vis de sa situation.
– Et toi ?
– Non, fait-elle en bâillant tout en se frottant les yeux.
– Tu vas faire quoi ?
– Oh, j’ai des super projets ! Netflix, un pot de glace, découper Gabe sur toutes mes photos et le brûler. La totale.
– Sympa comme programme. Préviens-moi si tu as besoin d’un coup de main pour les deux derniers points.
Elle a lourdé Gabe à la minute où elle a su qu’il avait donné mon nom au coach à la place du sien. Elle serait peut-être restée avec lui malgré le fait qu’il était la Fouine, vu la culpabilité qu’elle éprouve d’avoir participé au business de Kendall, mais le fait qu’il s’en soit pris à moi a scellé son destin. La bonne nouvelle dans tout ce désastre est qu’on est enfin débarrassés de Gabe le Loser.
– Tu vas comment chez Garrett ?
Je réprime un soupir.
– C’est mon père qui me conduit.
Fidèle à sa parole – pour une fois –, il est de retour à Carlton, où il a commencé son nouveau boulot chez le disquaire, et s’immisce dans ma vie en jouant le meilleur ami immature, ce dont je me passerais volontiers. Je sais, je suis dur avec lui. Mais j’ai du mal à ne pas lui en vouloir quand je pense que ce regain d’attention, qui est juste inutile et intrusif aujourd’hui, aurait pu tout changer s’il avait eu lieu il y a quelques mois.
En attendant, je le suis partout où il veut m’emmener pour faire plaisir à ma mère. Je ne me risquerais pas à faire quoi que ce soit qui puisse l’énerver ces temps-ci.
– C’est juste que…
La porte s’ouvre sur ma mère, et je me tais. J’essaie de déchiffrer son expression tandis qu’elle vient s’affaler dans un fauteuil. Aurait-elle l’air un peu moins sombre que d’habitude ? Oui ? Non ?
– Vous êtes allés au centre, aujourd’hui ? nous demande-t-elle.
On hoche la tête comme des pantins.
– Bien.
Elle se masse le genou, mais plutôt machinalement que parce qu’elle a mal, me semble-t-il. Maintenant qu’elle prend son traitement tous les jours, elle souffre beaucoup moins.
– Il est temps qu’on ait une petite discussion, tous les trois.
J’échange un regard furtif avec ma cousine.
– D’accord, dis-je prudemment.
Elle nous gratifie d’un sourire un peu crispé.
– J’ai été plus qu’en colère contre vous deux.
Elle s’arrête, avec l’air d’hésiter sur la manière de continuer.
– On a remarqué, dis-je.
Autumn me balance un bon coup de pied et je la boucle.
– Et je le suis toujours, reprend ma mère. Ce que vous avez fait est… Bon, j’avais décidé de ne pas me laisser entraîner dans un nouveau sermon. À vrai dire… (Elle prend une grande inspiration.) En parlant de la suite des événements avec James, je me suis rendu compte que je vous avais donné le mauvais exemple.
– Quoi ? fais-je en me penchant en avant. Tu as toujours été un super exemple !
– C’est ce que je me suis toujours plu à croire. Mais vous m’avez toujours vue tout faire moi-même, sans jamais demander d’aide, comme s’il y avait de la honte à en avoir besoin. Je voulais que vous deveniez forts et indépendants. Et vous l’êtes ! Mais tout est une question de mesure. Vous comme moi, on en a fait trop.
Elle remue d’un air gêné dans son fauteuil.
– Ce que je vais vous dire n’est pas très facile à avouer. Avant le procès, je pensais déja à fermer le Râteau. C’était épuisant à gérer, et j’avais envie de changer. Mais je ne savais pas comment vous en parler. Ça ressemblait à un aveu d’échec. Et puis les DeWitt ont porté plainte et… et je ne me suis pas battue avec autant d’énergie que j’aurais pu. D’accord, j’étais très mal assurée, mais j’aurais pu limiter les dégâts. Et j’ai choisi de ne pas le faire. Je n’aurais pas dû vous le cacher.
Elle se cale dans son fauteuil comme si elle attendait notre réaction. J’en cherche désespérément une, mais j’ai du mal à trouver du sens à ses paroles. Autumn paraît tout aussi désorientée. Elle tape du pied par terre mécaniquement en tirant sur une mèche de cheveux.
– Ça signifie que… que tu voulais que le Râteau ferme ? dis-je enfin.
– Je ne l’aurais peut-être pas formulé comme ça, répond ma mère, mais rétrospectivement, je crois que ça revient un peu à ça.
Son visage s’adoucit devant nos airs stupéfaits.
– Je sais ce que cet endroit représentait pour vous. Il a occupé une place essentielle dans votre vie pendant des années. Et moi, j’étais fière de ce bowling, et d’avoir ma propre entreprise, mais c’était éreintant. C’est ça que je voulais dire.
– Ça quoi ? demande Autumn, perplexe.
– Que j’ai préféré sombrer totalement plutôt que d’admettre que je ne m’en sortais pas toute seule. C’est quand même un problème, non ? D’autant que je vous ai transmis ce mode de fonctionnement à tous les deux.
Ma mère nous scrute de ses yeux sombres.
– Ce n’est pas forcément un défaut d’être orgueilleux et obstiné. Ça fait parfois avancer les choses. Mais quand je suis tombée malade, tout s’est cassé la figure, et on n’avait pas les outils pour se battre contre ça.
Autumn se mord la lèvre.
– Tante Elena, ce n’est pas de ta faute si j’ai…
– Je ne dis pas cela, la coupe ma mère. Je dis juste que je suis consciente de vous avoir inculqué des modèles de comportement pernicieux. Et il faut que ça change. James m’a donné carte blanche pour le nouveau complexe de loisirs de Carlton. Je pourrais même tout arrêter et rouvrir le Râteau tel qu’il était. Mais ce n’est pas ce que je veux. J’aime bien le projet prévu par James ; il tient la route. Et j’aime bien sa vision générale. Il me nomme directrice de la branche Divertissement.
Puis elle attend notre réaction.
– Ça veut dire que tu vas travailler pour le père d’Ivy ?
Je ne sais pas pourquoi je l’ai appelé comme ça plutôt que « James ». C’est peut-être bien un symptôme du cours que mes pensées suivent ces derniers temps.
– Oui, confirme ma mère. C’est un boulot génial, avec de gros avantages matériels, ce qui ne gâche rien. Avec la prise en charge de mon traitement par l’entreprise, le reste à payer se limitera réellement à vingt dollars, cette fois.
Elle se tourne vers Autumn en plissant des yeux lourds de sous-entendus, et ma cousine se passionne soudain pour un fil qui dépasse sur un coussin.
– Et puis ça va me faire du bien de travailler en équipe, c’est exactement ce dont j’ai besoin en ce moment. Vous aussi, ça va vous faire du bien, parce que soutien de famille n’entre pas dans vos attributions. Désolée si je vous ai laissés penser le contraire.
On garde le silence un moment, occupés à digérer ces informations. Je n’arrive pas encore à intégrer tout ce qu’elle vient de dire – en particulier l’idée que le Râteau était plus un boulet pour elle que le roc sur lequel notre famille s’est construite –, mais je me sens confusément soulagé à la pensée de pouvoir passer à autre chose.
– On va s’en sortir, déclare fermement ma mère. Et même mieux que ça. Pour toi, Autumn, je suis assez optimiste concernant la décision du juge. On n’en est qu’au début, mais je pense que tes remords sincères et le fait que tu sois allée voir spontanément la police plaident en ta faveur. En attendant, j’ai la possibilité de prendre un nouveau départ, et vous pouvez me croire si je vous dis que je m’en réjouis. Alors, conclut-elle en me décochant un regard insistant, je ne veux pas que vous vous complaisiez dans la rancune à propos de l’accident de Patrick DeWitt. On n’est pas en position de jeter la pierre à qui que ce soit. On se comprend ?
On acquiesce en marmonnant tandis que ma mère se lève.
– Bon, je vais me reposer un peu avant de préparer le dîner.
Elle monte l’escalier, et Autumn attend qu’on ait entendu la porte de sa chambre se refermer pour déclarer :
– Eh ben, ça fait un paquet de trucs à digérer.
– Tu l’as dit.
Je me masse la tempe, sur laquelle le coup de club de golf de Charlie a laissé une petite cicatrice.
– Enfin… ça va dans le bon sens, non ? reprend Autumn prudemment. Tante Elena a l’air heureuse.
– C’est clair.
Autumn se met à tresser un pompon du coussin du canapé.
– Directrice du département Divertissement du complexe de loisirs de Carlton… C’est quand même génial.
– La première chose à faire va être de changer ce nom.
Elle rit, avant de me lancer un petit regard ironique.
– Maintenant, tu vas peut-être pouvoir répondre au message que t’a envoyé qui tu sais ? Au lieu de faire semblant que tu n’en as pas envie et de te balader partout en faisant la gueule et en plissant le front.
– C’est ma tête normale.
Comme elle fait la grimace, j’ajoute :
– D’ailleurs, le problème n’est pas ce qu’a fait Ivy au Râteau. Depuis qu’elle a failli mourir, je ne lui en veux plus.
Encore aujourd’hui, le simple fait de prononcer ces mots me donne la chair de poule. Apparemment, Kendall avait totalement pété les plombs ce soir-là, et il aurait facilement pu tuer tous ceux qui étaient là. Mes dernières paroles à Ivy auraient été : « Tu es pitoyable, et je ne veux plus jamais te voir ni te parler de toute ma vie. »
– Alors pourquoi tu ne l’appelles pas ? me demande Autumn.
Je m’enfonce dans le canapé.
– À cause de ce que je lui ai dit dans la voiture. Comment on fait pour effacer des mots pareils ?
– On n’efface pas. On présente ses excuses. À l’autre de voir s’il les accepte ou pas. Mais dans ce cas précis, je suis optimiste.
Comme je ne réponds pas, elle se tapote le menton et reprend :
– Hmm. Attends, laisse-moi retrouver un exemple récent où tout est parti en vrille à cause de – ta mère a dit quoi, déjà ? – l’orgueil et l’obstination d’un membre de cette famille ? Minée, je l’ai sur le bout de la langue, un peu comme si ça venait d’arriver…
– La ferme, dis-je en lui balançant un coussin pour qu’elle ne voie pas que je suis en train de sourire.
Vu que j’ai un chauffeur pour me conduire chez Garrett ce soir, ça me laisse le temps de faire un truc avant.
L’allée de chez Ivy étant occupée par les voitures des Sterling-Shepard, je me gare dans la rue. En approchant de la maison, je la vois en train de lire dans sa chambre, assise derrière la fenêtre. Elle a lâché ses cheveux sur ses épaules – Charlie a raison, ça lui va super bien – et cette vision me serre la poitrine.
À quelques mètres de la véranda, je m’arrête dans l’allée pour réfléchir aux possibilités qui s’offrent à moi. De toute évidence, les parents d’Ivy sont là, et je ne suis pas sûr d’être prêt à leur parler. Je ne sais pas encore trop ce que je ressens à propos du dossier Complexe de loisirs, vu le temps que j’ai passé à haïr ce truc. Sans compter que James Shepard n’est pas de tout repos en ce moment. Je l’ai croisé deux fois depuis son retour de San Francisco et, les deux fois, il a passé le bras autour de mon cou en déclarant devant tout le monde : « Où est-ce qu’on en serait sans ce garçon, hein ? Où est-ce qu’on en serait, tous autant qu’on est ? » Et l’instant d’après, il pleurait sur mon épaule. Ce n’est pas méchant, bien sûr, mais je préférerais éviter ce scénario juste avant de parler à Ivy.
L’allée est bordée de petits galets, et j’hésite à en jeter un sur sa fenêtre. Ce serait super méga tarte, non ? En plus, ils forment un motif bien net et ça se verrait tout de suite s’il en manquait un. Et si jamais je lançais trop fort et que je cassais sa vitre et que…
– Tu vas passer la journée planté là ?
Levant les yeux, je vois Ivy penchée à sa fenêtre. Son intonation fait battre mon cœur un peu plus vite. Elle a l’air contente de me voir.
– Hmm. Je n’ai pas encore décidé.
– OK, fait-elle en s’accoudant au rebord de la fenêtre. Tu me tiens au courant.
– Entendu.
Je sors de ma poche le paquet que j’ai acheté en venant.
– Ce ne serait pas des Sugar Babies ?
– Si, si.
Elle sourit et, même de loin, ça illumine tout son visage.
– C’est ta seule et unique technique de drague, hein, avoue ?
– À peu près.
– Elle n’est pas mauvaise. Je descends.
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