Virée mortelle - Livre ado - Dès 13 ans (French Edition)
Chapitre Trois. Cal
CHAPITRE TROIS
CAL
– Il est orange, dis-je à Viola quand elle pose le donut devant moi.
– Tu t’attendais à quoi avec de la poudre de Cheetos ?
Malgré ses quarante ans bien tassés, elle est capable de lever les yeux au ciel avec autant d’éloquence que n’importe quel lycéen.
Je tapote prudemment le fourrage du beignet du bout de l’index, qui en ressort orange vif.
– Et c’est bon ?
– Tu connais le slogan de Dingo Donuts, beau gosse.
Un poing sur la hanche, elle penche la tête sur le côté en attendant ma réponse.
– « Jamais trop chelou », dis-je consciencieusement.
– C’est ça.
Elle me tapote l’épaule avant de repartir pour les cuisines.
– Bon donut mousse bavaroise aux Cheetos !
Je fixe l’ovni orange qui trône dans mon assiette avec un mélange d’angoisse et de curiosité. Dingo Donuts est mon fast-food préféré de tout le grand Boston pour le petit-déj, mais je n’étais pas venu depuis un moment. J’ai du mal à trouver des volontaires pour venir manger ce genre de trucs avec moi, à moins qu’ils ne fassent dans le second degré. Mon ex, Noemi, qui est une obsédée de la bouffe saine et qui ne mange pas de gluten, a refusé d’y mettre les pieds malgré toutes mes supplications. Du coup, quelque part, je trouve ça encore plus vexant qu’elle ait fini par me larguer au Veggie Galaxy.
« Je ne comprends pas ce qui t’arrive. Je ne te reconnais plus, m’a-t-elle déclaré la semaine dernière devant une salade de chou kale au seitan. Comme si les aliens avaient enlevé le vrai Cal en laissant juste son enveloppe. »
« Euh, wouah ! OK. C’est un peu raide, ai-je marmonné, avec l’impression de me prendre un coup de poignard. Je suis un peu distrait en ce moment, c’est tout. »
Je l’avais vu venir. Pas la rupture, mais je savais qu’il y avait de l’eau dans le gaz. On s’était à peine vus cette semaine-là et bam, je reçois un message qui dit : « On se retrouve au Veggie Galaxy demain ? » Ça m’a inquiété, et pas juste parce que j’ai horreur du chou kale.
« Ce n’est pas l’effet que ça me fait, a-t-elle répliqué. Je dirais plutôt que… »
Elle a rejeté ses tresses en arrière et plissé le nez pour réfléchir. Elle était trop craquante, et je me suis rendu compte avec un coup au cœur que j’avais vraiment tenu à elle. Et que c’était toujours le cas, sauf que… ce n’était plus aussi simple.
« … que tu as arrêté d’essayer, a-t-elle repris. Tu fais des trucs parce que tu penses que tu es censé les faire, mais ce n’est pas sincère. Tu n’es pas sincère. Franchement, regarde-toi. Tu as presque terminé ta salade et tu ne t’es même pas plaint une seule fois. On dirait un automate. »
« Je n’avais pas conscience qu’il fallait critiquer tes goûts alimentaires pour être le petit ami parfait », ai-je grommelé en enfournant une nouvelle bouchée de chou kale. Sur quoi j’ai failli m’étouffer, parce que, franchement, seuls les lapins devraient être obligés de manger ce truc. Quelques minutes plus tard, Noemi a réclamé l’addition et insisté pour payer, et je me suis retrouvé célibataire. Ou à peu près. Pour être honnête, elle avait dû sentir que je m’intéressais à quelqu’un d’autre depuis quelque temps. Elle aurait juste pu se dispenser de se venger en mettant mon amour-propre en lambeaux.
« Prends un peu de recul, Cal », m’a conseillé mon père quand il l’a su.
Enfin, l’un de mes pères. J’en ai deux – et une mère biologique que je vois trois ou quatre fois par an, une de leurs amies de fac, qui m’a porté pour eux il y a dix-sept ans – et je les appelle tous les deux papa. Ce qui me paraît simple, à moi, mais, au lycée, certains n’arriveront jamais à s’y faire. Boney Mahoney, en particulier, n’arrêtait pas de me demander en primaire : « Mais comment ils font pour savoir à qui tu parles ? »
C’est facile : j’ai une intonation un peu différente pour chacun, et c’est venu si naturellement quand j’étais petit que je ne me souviens même pas comment ça s’est fait. Mais ça ne sert à rien d’essayer d’expliquer ce genre de chose à un mec comme Boney, qui a autant de compétences en communication qu’une brique. Alors je lui ai dit que je les appelais par leur prénom, Wes et Henry. Ce qui n’est pas le cas, sauf quand je parle d’eux à quelqu’un d’autre.
Bref, c’est plutôt à Wes que je m’adresse pour les trucs persos.
Précisons que c’est le doyen de la fac de Carlton, et que sa plus grande angoisse est sans doute que je me marie avant d’avoir passé ma licence.
« Il n’y a pas que les relations amoureuses dans la vie, m’a-t-il déclaré quand Noemi m’a largué. Concentre-toi un peu sur tes amis. »
C’est ça. Dit celui qui ne connaît aucun de mes amis, parce que ma bande du lycée n’est qu’un arrangement purement technique. On est tous un peu en marge de notre classe, prêts à lâcher les autres dès que quelque chose de plus intéressant se présente, quitte à revenir en faisant la gueule quand c’est fini. La dernière fois que j’ai eu des amis remonte au début du collège. Wes, qui est bien plus au courant de ma vie sociale que n’importe quel ado de dix-sept ans qui se respecte ne devrait le permettre, prétend que c’est parce que j’enchaîne les histoires avec des filles depuis la troisième. Moi, je soutiens que c’est le contraire. L’éternelle question de la poule et de l’œuf.
Au moins, ma nouvelle petite amie a les mêmes goûts que moi : l’art, les comics et les petits-déjeuners hypercaloriques à valeur nutritionnelle nulle. Enfin, « petite amie » est peut-être un peu exagéré. Lara et moi, on n’a pas encore défini les choses. C’est compliqué. Mais je suis suffisamment motivé pour avoir fait quarante minutes de route en pleine heure de pointe rien que pour manger des donuts chelous avec elle.
En espérant que c’est bien ce que je vais faire.
Dix minutes plus tard, mon donut commence à refroidir. Mon portable vibre et le nom de Lara s’affiche sur l’écran, suivi d’une kyrielle d’émojis tristes.
Désolée, finalement, je ne vais pas pouvoir !! J’ai un empêchement.
Je ravale ma déception. C’est comme ça que ça marche avec elle. Elle a beaucoup d’empêchements. Je savais en montant dans ma voiture que j’avais cinquante pour cent de chances de manger tout seul. Je rapproche mon assiette, je mords dans la mousse à la poudre de Cheetos et je mâche pensivement. Sucré salé, avec un gros arrière-goût de fromage industriel. Une merveille.
J’avale le tout en trois bouchées, je m’essuie les mains en jetant un coup d’œil à l’horloge murale. J’en ai pour moins de trente minutes pour rentrer à contresens des embouteillages, et il n’est même pas 8 heures. Je prends mon ordinateur portable dans mon sac à mes pieds. Il est déjà ouvert sur mon vieux site WorldPress, et je vais en quelques clics sur le tout premier web-comic que j’ai créé :
Le Jour le Plus Cool du Monde
Scénario et dessin de Calvin O’Shea-Wallace
Il y a une quinzaine de jours, j’ai montré toutes mes œuvres à Lara et elle m’a assuré sans hésiter que celle-ci était la meilleure. Ce qui est un peu vexant, vu que j’avais douze ans quand je l’ai dessinée, mais elle a dit qu’elle dégageait une énergie brute qui manque dans mes trucs plus récents. Elle a peut-être raison. J’ai commencé ce web-comic après une journée en sixième où j’avais séché avec Ivy Sterling-Shepard et Mateo Wojcik pour errer dans Boston pendant une sortie scolaire, et on perçoit dans chaque case la jubilation que je ressentais à l’idée d’avoir fait un truc aussi énorme sans que ça me retombe dessus.
Et puis, franchement, le dessin est assez ressemblant. On reconnaît bien Ivy, qui fait une tête mi-excitée, mi-inquiète, avec sa combinaison un peu atypique cheveux blond pâle-yeux bruns et son éternelle queue-de-cheval flottant au vent. J’aurais pu lui faire de plus gros nichons que ceux qu’elle avait alors, ou même maintenant, mais bon, j’avais douze ans.
Pour Mateo, j’avoue avoir été moins honnête. C’était moi, le héros du Jour le Plus Cool du Monde, et lui était censé n’être que mon faire-valoir. Ça n’aurait pas marché si j’avais gardé son air sombre-et-mélancolique qui faisait déjà se pâmer les filles en sixième. Du coup, je l’ai fait plus petit. Et plus maigre. Et il a peut-être un léger problème d’acné. Mais c’est quand même lui qui a droit aux meilleures répliques tombées de nulle part.
– Hé, mais c’est toi, là !
Viola m’a fait sursauter. Je me suis arrêté sur une case où je cours à travers le parc de Boston Common dans toute ma gloire de rouquin de douze ans en chemise à fleurs.
– Qui est-ce qui a dessiné ça ? demande-t-elle en glissant la main au-dessus de mon épaule pour récupérer mon assiette vide.
– Moi, quand j’avais douze ans.
Je passe à la case suivante, où je partage la vedette avec Ivy et Mateo.
Viola triture le pendentif tête de mort qui orne son tee-shirt des Ramones. Elle était batteuse dans un groupe punk quand elle avait mon âge, et son style ne semble pas avoir beaucoup changé depuis.
– Dis donc, t’as un vrai talent, Cal ! C’est qui, les deux autres ?
– Des potes.
– Je ne me souviens pas de les avoir vus ici.
– Ils ne sont jamais venus.
Je dis ça avec un haussement d’épaules détaché, mais les mots me font le même effet déprimant que le speech de Noemi sur mon comportement d’automate. Ivy et Mateo sont les meilleurs amis que j’aie jamais eus et je leur ai à peine parlé depuis la quatrième. J’imagine que c’est classique de s’éloigner quand on arrive au lycée, mais la fin de notre amitié n’a rien eu de dramati-quement spectaculaire. Pas de dispute, pas de rancœur, pas de déclarations du genre qu’on regrette ensuite.
Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’était de ma faute.
– Tu veux un autre donut ? me demande Viola. On en a un nouveau qui pourrait te plaire : noisette-bacon.
– Non, merci. Faut que je me bouge si je veux être à l’heure en cours.
Je glisse mon ordinateur dans mon sac, je laisse sur la table le prix de trois donuts et je me lève.
– À plus, Viola !
– J’y compte bien ! On ne te voit pas assez ! me lance-t-elle tandis que je me faufile entre deux hipsters, un gars et une fille arborant des tee-shirts graphiques et la même coupe de cheveux.
En règle générale, je ne crois pas au destin. Mais c’est une drôle de coïncidence que je tombe pile sur Ivy Sterling-Shepard au moment même où je sors de ma voiture sur le parking du lycée.
– Salut, me dit-elle.
Son frère bougonne un vague bonjour en passant devant moi. Il a bien grandi depuis la troisième. J’ai parfois du mal à le reconnaître quand je le croise dans les couloirs dans sa tenue de hockey sur gazon. Personne ne devrait avoir le droit d’être aussi doué dans autant de domaines. Ce n’est pas ça qui peut vous forger le caractère.
Ivy le regarde s’éloigner avec l’air de penser la même chose, avant de se retourner vers moi.
– La vache ! J’ai l’impression qu’on ne s’est pas vus depuis dix ans.
Je m’adosse à ma portière.
– Ouais. T’étais partie en Écosse, non ?
– Oui, on y a passé six semaines cet été. Ma mère donnait des cours là-bas.
– Ça doit être génial.
Ça n’a pas dû lui faire de mal, après l’histoire de son discours en première. J’étais au deuxième rang avec Noemi et ses copines, et elles étaient toutes pliées de rire.
OK, moi aussi. C’était plus fort que moi. Mais je m’en suis voulu tout de suite après, en me demandant si elle m’avait vu. Le souvenir a fait resurgir ma honte et je m’empresse d’ajouter :
– C’est trop bizarre ! J’étais justement en train de penser à toi.
Comme il n’y a jamais rien eu d’ambigu entre Ivy et moi, elle ne risque pas de mal interpréter ma phrase, genre « je pense à toi tout le temps ». Mais je suis un peu étonné quand elle me répond :
– C’est vrai ? Moi aussi ! Je veux dire, moi aussi, je pensais à toi.
– Ah bon ?
Elle verrouille son Audi noire. Une vieille Audi, celle de ses parents quand on était au collège, mais quand même. Pas dégueu comme voiture, pour quelqu’un qui n’est qu’en terminale.
– Ouais, j’essayais de me rappeler la dernière fois que j’ai séché un cours. C’est simple, c’était avec toi.
– C’est marrant, c’est pile ce que je me disais aussi.
On échange un bref sourire de conspirateurs.
– Et toutes mes félicitations à ta mère !
Ivy cligne des paupières.
– Hein ?
– Citoyenne d’honneur de Carlton !
– T’es au courant de ça ?
– Mon père fait partie du comité d’électeurs. Wes.
C’est un peu bizarre de devoir préciser. Au collège, elle savait toujours de quel père je parlais sans que j’aie besoin de le faire.
– C’est vrai ? Ma mère n’en revient pas, en tout cas. Elle dit toujours que les statisticiens sont des héros oubliés. Sans compter que le choix se porte généralement sur des gens qui ont une certaine visibilité dans la vie locale. Et puis, un rapport sur les opiacés… Je veux dire, ce n’est pas comme si Carlton était frappé de plein fouet par le problème.
– Ça, je n’en suis pas si sûr. Wes dit que cette merde a totalement inondé le campus. Il a même créé un groupe de travail pour y réfléchir.
Une lueur d’intérêt s’allume dans l’œil d’Ivy, grande fan de groupes de travail, et je me dépêche de changer de sujet avant qu’elle ne se mette à me bombarder de suggestions.
– Bref, il a voté pour elle. Henry et lui seront à la cérémonie, ce soir.
– Mes parents vont arriver à la dernière minute. Ils fêtent leur anniversaire de mariage à San Francisco. Ils ont eu de la chance de trouver un vol de retour pour être là à temps.
C’est typique du perfectionnisme obsessionnel à la Sterling-Shepard. Mes pères se seraient bornés à envoyer un discours de remerciement enregistré depuis la Californie.
– C’est super, dis-je en guise de conclusion.
Mais on reste là, jusqu’à ce que ça devienne gênant et que mon regard se perde derrière elle. Là, je sursaute en voyant un grand gars brun sauter par-dessus la barrière du parking.
– J’y crois pas ! Décidément, les étoiles sont alignées, aujourd’hui. Voilà le troisième larron de notre trio de hors-la-loi.
Ivy se retourne et Mateo nous salue d’un coup de menton. Il semble disposé à poursuivre son chemin, jusqu’à ce que j’agite la main comme un fou. Ce serait vraiment crétin de sa part de nous ignorer, et – bien qu’il soit plutôt du genre à préférer avaler des sabres que de parler pour ne rien dire – n’étant pas un crétin, Mateo se dirige vers nous.
– Salut, quoi de neuf ? dit-il en arrivant devant le pare-chocs de l’Audi.
Ivy paraît nerveuse, tout à coup, et fait tournicoter le bout de sa queue-de-cheval autour de son index. Moi aussi, je commence à me sentir un peu mal à l’aise. Maintenant que j’ai fait venir Mateo, je ne sais pas quoi lui dire. C’est plus facile de discuter avec Ivy, tant que j’évite le terrain miné du spectacle des premières de l’an dernier. Ou la façon dont elle s’est fait démonter par Boney Mahoney à l’élection, hier. Mais Mateo ? Tout ce que je sais de sa vie actuelle, c’est que le club de bowling de sa mère a dû fermer. On a vu mieux comme entrée en matière.
– On était en train de parler du Jour le plus Cool du Monde.
C’est toujours moins glissant, mais j’ai l’impression d’être un gros loser en prononçant cette formule, qui n’était déjà pas fracassante à l’époque. Cela dit, au lieu de pousser un grognement consterné, Mateo m’adresse un petit sourire las. Pour la première fois, je remarque les cernes sous ses yeux. Il a la tête d’un gars qui n’a pas dormi depuis huit jours.
– C’était le bon temps, dit-il.
– Je donnerais cher pour sécher aujourd’hui, déclare Ivy.
Elle continue à entortiller sa queue-de-cheval, les yeux fixés sur le bâtiment du lycée. Pas besoin de lui demander pourquoi. Le discours de remerciement de Boney va être encore plus pénible pour elle que pour les autres.
– Pareil pour moi, marmonne Mateo en se passant la main sur le visage.
– Qu’est-ce qui nous en empêche ?
J’ai lâché ça un peu en blaguant, mais ni l’un ni l’autre ne s’insurge. Et tout à coup, je me rends compte que ça me tente autant qu’eux. J’ai deux cours en commun avec Noemi, un contrôle d’histoire que je n’ai pas vraiment révisé, aucune chance de croiser Lara, et pas de perspective plus excitante qu’un burrito à la pause déjeuner. L’idée commence à me plaire.
– Sérieux, si on le faisait ? C’est devenu super facile de sécher ! Ils ne prennent même plus la peine de vérifier, du moment qu’un parent appelle pour prévenir avant le début des cours.
Sortant mon portable, je vais à « Lycée » dans ma liste de contacts, j’effleure le numéro et j’attends que la voix robotique du répondeur ronronne : « Pour signaler une absence… »
Ivy se passe nerveusement la langue sur les lèvres.
– Qu’est-ce que tu fais ?
J’appuie sur le chiffre trois en lui faisant signe de se taire, puis j’entends un bip.
– Bonjour, ici Henry O’Shea-Wallace. Nous sommes le mardi 21 septembre, il est 8 h 50 et j’appelle au sujet de mon fils Calvin, dis-je en prenant le ton de basse un peu sec de mon père. Malheureusement, il a de la fièvre aujourd’hui et nous préférons qu’il reste à la maison. Il a tous ses devoirs, et les fera comme prévu pour demain mercredi.
– J’avais oublié que tu étais doué pour les imitations, me déclare Mateo avec un grand sourire une fois que j’ai raccroché.
– Attends, t’as encore rien vu.
J’adresse à Ivy un regard qui dit : « Si tu ne veux pas que j’aille plus loin, c’est le moment de le signaler. » Et comme elle ne réagit pas, je rappelle le lycée en mettant le haut-parleur. Après le bip, je prends une voix de baryton enjouée.
– Bonjour, James Shepard à l’appareil. Ivy ne pourra malheureusement pas venir en cours aujourd’hui. Elle ne se sent un peu patraque. Merci, et très bonne journée !
Je raccroche et Ivy s’adosse à sa voiture en prenant sa tête entre ses mains.
– C’est dingue ! Je croyais que tu bluffais, moi !
– Menteuse.
Son demi-sourire me confirme que j’ai raison, mais elle garde son air stressé.
– Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, reprend-elle en grattant le bitume avec la pointe de son mocassin.
Elle maîtrise le look BCBG depuis toujours, mais elle a commencé à y introduire des tons plus sombres : pull noir, minijupe écossaise et collants noirs. C’est un progrès par rapport à ses couleurs primaires d’autrefois.
– On pourra toujours faire passer ça pour une blague…
– Et moi ? la coupe Mateo.
On se tourne vers lui, et il me demande en haussant les sourcils :
– T’es capable d’imiter ma mère ?
– Euh, plus depuis la puberté.
Après avoir composé le numéro du lycée pour la troisième fois, je tends l’appareil à Ivy, qui recule en écarquillant les yeux.
– Hein ? Mais je sais pas faire ça, moi !
– Et moi, je ne peux pas, dis-je tandis que la voix de robot débite de nouveau son message. Mateo non plus. C’est toi ou rien.
Si le père de Mateo appelait, personne n’y croirait. Ce type ne s’est jamais soucié de quoi que ce soit en lien avec le lycée.
Elle lui jette un coup d’œil.
– Tu veux vraiment que je le fasse ?
Il hausse les épaules.
– Pourquoi pas ? Un jour de liberté ne me ferait pas de mal.
Au moment où le bip annonce que l’appel bascule sur répondeur, Ivy prend mon portable.
– Oui, bonjour, dit-elle, un peu essoufflée. Ici Elena Wo… euh, Reyes. (Mateo lève les yeux au ciel en l’entendant s’embrouiller sur le nom de famille de sa mère.) J’appelle au sujet de mon fils, Mateo Wojcik. Il est malade. Il a… un streptocoque.
Je manque de m’étrangler.
– Ivy, non ! Je crois qu’il faut un mot du médecin pour revenir en cours après un streptocoque.
Elle se raidit.
– Non, pardon, il a mal à la gorge. Il passe juste des examens au cas où ce serait un streptocoque, mais je ne crois pas que ce soit ça. Je rappellerai si c’en est un, mais c’est peu probable. Enfin, en tout cas, Mateo ne viendra pas en cours aujourd’hui.
Je jette un regard horrifié à Mateo, parce que c’était lamentable. Celui ou celle qui va tomber sur ce message a toutes les chances d’appeler sa mère directement, et il n’a sans doute pas besoin de ça. Je m’attends à ce qu’il bascule en mode vénère, mais il se met à rigoler. Et tout à coup, ce n’est plus le même. Le Mateo qui éclate de rire ressemble plus à mon ami d’enfance qu’au gars qui me croise maintenant sans me voir dans les couloirs.
– J’aurais dû me souvenir que tu ne serais pas foutue de mentir pour sauver ta peau, dit-il à Ivy sans cesser de se marrer. C’était nul.
Elle se mord la lèvre.
– Je peux rappeler et dire que tu te sens mieux.
– À mon avis, ça ne ferait qu’aggraver les choses. Et puis j’étais sérieux : une journée de liberté ne me fera pas de mal.
Le parking s’est vidé et la sonnerie retentit bruyamment. Si on veut sécher, c’est le moment. Mais personne ne bouge.
– Et on va où ? finit par demander Ivy à la deuxième sonnerie.
– À Boston. Quelle question, dis-je avec un grand sourire en déverrouillant mes portières. On prend ma voiture.
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