Voyage à Madagascar (1889–1890)

Louis Catat · Chapitre 1 sur 5 · partie 1/3

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Voyage à Madagascar (1889–1890)

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Louis Catat

 

Voyage

 

à

 

Madagascar

 

Bibliothèque malgache / 26

VOYAGE

 

 

À MADAGASCAR

 

PAR M. LE DOCTEUR CATAT

1889-1890

 

LE TOUR DU MONDE

1893-1894

I

 

 

Arrivée à Tamatave. – La rade. – Débarquement

des voyageurs et des marchandises. – La ville

européenne. – La musique du gouverneur. –

Formalités de douane. – Village indigène et

marché. – Indiens malabars. – Les changeurs. –

Monnaie coupée et balances. – La batterie hova. –

Rainandriamanpandry. – Le commencement de la

saison sèche. – Préparatifs de départ. – Commerce, importations et exportations. – Embarquement des

bœufs. – Voies de communication à Madagascar. –

Les borizano et les filanjana.

 

Chargé par le Ministère de l’Instruction publique d’une mission scientifique à Madagascar, je m’embarquai à Marseille, le 9 février 1889, sur l’Amazone, courrier de la côte orientale d’Afrique. Je désirais vivement visiter un pays qui présente en-core un si vaste champ d’études malgré les nombreux et impor-tants travaux dont il a été l’objet, et qui a maintenant ses desti-nées intimement liées à celles de la France. J’avais confiance d’ailleurs dans la réussite de mon entreprise, car deux de mes bons amis m’accompagnaient dans l’île africaine, MM. Georges Foucart, ingénieur des arts et manufactures, et Casimir Maistre. Collaborateurs dévoués, ils devaient me faciliter dans une large mesure l’accomplissement de ma tâche.

La traversée s’effectue généralement en vingt-six ou vingt-huit jours, mais de nombreuses escales viennent interrompre la monotonie de ce long trajet. Le 4 mars nous apercevions pour la première fois les côtes malgaches au nord de Nosy-Bé ; le 6 nous étions à Diego-Suarez et le 8 à Sainte-Marie de Madagas-car. Nous quittions cette île dans la nuit, par un gros temps, et le lendemain de très bonne heure nous arrivions en vue de Tama-tave.

 

– 3 –

Les côtes sont basses, mais vers l’intérieur les terres se re-lèvent, les mamelons, les collines s’étagent en gradins, et dans le lointain se montrent les premières montagnes. Tout disparaît sous un manteau de verdure, dont les teintes vives des premiers plans s’estompent peu à peu pour aller se confondre sur les ci-mes lointaines avec les brouillards du matin.

Tamatave se distingue difficilement du large : je devine plutôt que je n’aperçois les maisons peu élevées cachées derrière les cocotiers et les grands arbres du rivage, la masse circulaire du fort hova, la pyramide rouge de la pointe Tanio, seul signal qui guide le marin dans son atterrissage. À mesure que nous approchons, les détails s’accusent plus fortement, des toits bril-lent au soleil dans les massifs de verdure, piquetés de noir çà et là par les chaumes sombres des cases indigènes. Bientôt les pa-villons des consulats et des maisons de commerce se déploient pour saluer l’arrivée du courrier de France. Après avoir dépassé un îlot boisé, Nosy-Alanana, « l’île aux Prunes », l’Amazone franchit la passe et jette l’ancre devant Tamatave.

La rade, formée par une légère incurvation de la côte, que prolonge au sud-est un promontoire sablonneux, n’a qu’une étendue peu considérable ; elle va de la pointe Tanio au nord au récif d’Hastie, qui la limite vers le sud. Du côté du large elle est imparfaitement protégée par des bancs madréporiques, sur les-quels la grande houle de la mer des Indes déferle constamment. Cette rade foraine ne présente qu’un abri insuffisant ; la tenue est médiocre, et lorsque vient le mauvais temps, il faut se hâter de fuir ces parages dangereux. Du reste les débris du Dayot près de la côte, ceux de l’Oise et de l’Èbre sur les brisants, les épaves d’un trois-mâts et les carcasses de quelques boutres conseillent la prudence.

Mais nous avions hâte de débarquer. Je redoutais bien quelques complications : nous n’avions pas une patente nette, le service sanitaire pouvait être exigeant. Je fus vite rassuré : cette institution n’existait pas encore à Tamatave. Je prends passage avec mes amis dans une embarcation qui nous conduit rapide-ment au débarcadère. Il ne faut entendre par cette expression que l’endroit de la plage où l’on débarque habituellement passa-gers et marchandises. Il y a quelques années, pendant l’occupation de Tamatave, un wharf avait été construit par nos troupes ; après leur départ il fut détruit par les indigènes, qui

– 4 – trouvaient là une concurrence sérieuse. Maintenant comme au-trefois, les caisses et les ballots sont transportés du navire à la plage dans des chalands qui viennent s’échouer sur le sable ; de nombreux porteurs s’emparent de ces objets, les chargent sur leur dos, et, en poussant des cris assourdissants, les déposent en terrain ferme, non sans faire quelquefois des chutes malen-contreuses. Pour les personnes, le mode de débarquement est analogue : c’est ainsi que, porté sur les épaules de deux vigou-reux noirs, nous sommes amenés enfin à fouler le sol malgache.

Notre première visite fut pour M. Jore, chargé par intérim de la résidence de France. Il se mit fort gracieusement à notre disposition, et je ne saurais trop le remercier de l’affabilité et de l’obligeance qu’il nous a montrées pendant tout notre séjour. Nous dépêchons lestement quelques courses, nous allons rete-nir un gîte convenable au Grand Hôtel de Tamatave, et, nou-veaux venus, nous nous empressons d’aller visiter la ville.

Tamatave, située en partie sur la pointe d’Hastie, tend cha-que année à s’accroître du côté du nord-ouest, dans la direction du chemin qui conduit à Tananarive. La ville est construite sur un sol sablonneux, où l’on trouve partout et peu profondément une eau saumâtre et malsaine. Les fièvres y sont communes. Les températures élevées de la saison chaude et les pluies diluvien-nes qui tombent à chaque instant contribuent encore à l’insalubrité de la ville.

En quittant le débarcadère, les bâtiments de la douane et les hangars des services maritimes qui l’avoisinent, on arrive au quartier européen. La première voie dans laquelle on s’engage, et qui est parallèle à la plage, porte le nom d’Avenue n° 1. C’est là que se trouvent la résidence de France, plusieurs consulats étrangers, les principales maisons de commerce, les magasins des détaillants, la mission catholique avec une église et une école.

Pour faciliter les transports des marchandises sur cette voie, plusieurs commerçants y ont fait établir un chemin de fer Decauville. L’Avenue n° 2, parallèle à la première, est bordée par des maisons de moindre importance. Ces deux avenues sont coupées par des rues perpendiculaires, qui vont d’une rive à l’autre de la pointe. En remontant l’Avenue n° 1 vers le nord, on rencontre, après avoir dépassé le quartier européen, le village indigène, puis le fort hova, et l’on s’engage sur la route de Tana-

– 5 – narive. Vers le sud, cette avenue conduit à l’extrémité de la pointe, où sont bâties quelques cases habitées par des familles originaires de notre colonie de Sainte-Marie.

Le village indigène n’offre à Tamatave rien de caractéristi-que ; des cases groupées sans ordre et en fort mauvais état, où les roseaux et les feuilles d’arbres employés par les construc-teurs malgaches sont remplacés parfois par des tôles usées, par des douves de barriques et des débris de caisses, abritent une population flottante de soldats et de porteurs.

Le marché est situé non loin de là en revenant vers le quar-tier européen. Les habitants des villages voisins y apportent leurs produits ; on y trouve de la viande de boucherie, des vo-lailles, du poisson, des légumes et des denrées indigènes. Les marchands, accroupis sous un toit de chaume supporté par qua-tre piquets, débitent leurs marchandises amoncelées pêle-mêle devant eux. Les approvisionnements que l’on peut se procurer sur ce marché sont insuffisants pour les besoins des Européens, qui doivent y suppléer, principalement pour les légumes, par des envois continuels de la Réunion ou par des achats fréquents aux maîtres d’hôtel des paquebots de passage ; aussi la vie est-elle fort chère à Tamatave.

Au sud du bazar sont groupées les habitations des Indiens malabars. Ils détiennent le commerce de détail et servent d’intermédiaires entre les grandes maisons européennes et la population indigène. Ces marchands indiens, que l’on trouve sur toute la côte d’Afrique, et qui sont en si grand nombre à Zanzibar et dans les îles voisines, commencent à envahir Mada-gascar ; se contentant d’un petit bénéfice, ils réalisent au bout de l’année un chiffre d’affaires important et font une concur-rence sérieuse aux autres établissements. C’est dans le voisinage des boutiques malabares que s’exercent les industries indigènes, la ferblanterie notamment, pour laquelle les Malgaches parais-sent très bien doués.

En rejoignant l’Avenue n° 1, nous sommes arrêtés au pas-sage par les changeurs. Ces modestes industriels jouent ici un rôle important : accroupis sur une natte, ils ont devant eux un étalage de toutes sortes de monnaies, qu’ils vendent ou achè-tent, suivant les cas, pour un certain poids de morceaux d’argent, employés exclusivement dans le pays pour les petites

 

– 6 – transactions. Je m’approchai de l’un d’eux pour me faire initier à l’art si difficile de payer ou d’acheter à Madagascar.

La piastre espagnole a été connue et acceptée par les Mal-gaches pendant de longues années, et, comme dans beaucoup de pays d’Orient, elle a formé la base du système monétaire. Aujourd’hui cette pièce d’argent n’a plus cours, mais on compte encore par piastres, en malgache ariary. Dans toutes les parties de l’île où les indigènes se servent de l’argent pour leurs échan-ges, les pièces de cinq francs de l’Union latine sont acceptées maintenant. Les Malgaches préfèrent néanmoins celles dont l’exergue est en relief, en particulier les pièces frappées à l’effigie de Louis-Philippe, qu’ils nomment farantsa ; ils préten-dent qu’elles contiennent une plus grande quantité de métal précieux. Les monnaies d’or ne sont reçues qu’exceptionnellement dans les grands centres commerciaux delà côte.

Les Malgaches font eux-mêmes l’appoint divisionnaire en sectionnant la pièce de cinq francs en morceaux menus et irré-guliers ; à l’aide d’une balance de fabrication indigène, mizana, ils apprécient la valeur des plus petits fragments au moyen de poids.

Ces poids, au nombre de huit, permettent d’obtenir, par des dispositions additives ou soustractives, quarante-quatre combinaisons principales, qui ont chacune une dénomination particulière. L’une des grandes difficultés de ce système moné-taire déjà si compliqué réside dans la pesée ; les Malgaches, dé-fiants par nature, exigent qu’elle soit faite avec des soins minu-tieux et délicats. Amadiho (change), répètent-ils souvent ; il faut alors exécuter une double pesée en règle. Parfois, pour abréger cette opération fastidieuse, je donnais le bon poids ; néanmoins je devais attendre que mon vendeur prît dans sa main les petits morceaux d’argent, les soupesât, les frottât, les examinât un à un, pour s’assurer de leur bonté : encore les donnait-il à ses pa-rents et à ses amis présents, qui se livraient au même examen. Dans des villages de l’intérieur il fallait plus d’une demi-heure pour peser le prix d’une poule, quatre sous de notre monnaie ; l’opération nécessitait beaucoup plus de temps lorsque le pro-priétaire du volatile avait une nombreuse famille. Il est juste d’ajouter que toutes ces précautions ne sont pas inutiles dans un pays où la fabrication de la fausse monnaie atteint un tel déve-

– 7 – loppement. On falsifie l’argent coupé en y mêlant des fragments de plomb ou d’un métal argenté quelconque. Il est facile de re-connaître la fraude en frottant le morceau soupçonné contre un corps dur : les angles s’émoussent et le métal intérieur apparaît.

J’accompagnai, un des jours suivants, M. Jore au fort hova pour rendre visite au gouverneur. La batterie, c’est l’expression consacrée, est un ouvrage de fortification circulaire en terre, briques et débris de coraux ; ses murs, protégés par un fossé extérieur, entourent un vaste espace dans lequel nous pénétrons par un passage couvert. Là sont entassées sans ordre quelques maisons en bois, résidences du gouverneur et de ses aides de camp, des cases pour les soldats de service, des casemates et des hangars, où je distingue des canons d’un âge vénérable couchés paresseusement sur le sol. Au centre de la cour s’élève un mât à l’extrémité duquel flotte le pavillon hova blanc à coin rouge. Rainandriamanpandry vient à notre rencontre. Il a fort bonne mine dans ses vêtements européens. Malgré son âge, ses yeux vifs, sa parole animée, sa physionomie intelligente, justifient sa nomination déjà ancienne au gouvernement de Tamatave, le plus important de l’île. Il fut le principal agent plénipotentiaire envoyé par le gouvernement de Tananarive pour négocier le traité de 1885. Notre entrevue fut courtoise, et nous prîmes congé, après une courte conversation, rendue pénible par le la-beur de l’interprétation.

Depuis notre arrivée, la pluie est presque continuelle : ce sont des averses diluviennes, avec quelques rares éclaircies, et pourtant on nous assure que c’est le commencement de la sai-son sèche. La température est élevée : nous avons aujourd’hui, 12 mars, à 8 heures du matin, 30 degrés à l’ombre. Nous pous-sons activement les préparatifs du départ ; nous ferons route pour la capitale dès les premiers beaux jours ; en attendant, nous utilisons nos loisirs par de fréquentes promenades dans la ville et dans les environs.

La population totale de Tamatave dépasse certainement 12 000 habitants, sans tenir compte des porteurs, qui viennent à certaines époques augmenter notablement ce chiffre. L’élément indigène comprend des fonctionnaires, des soldats, et quelques marchands hova, des Betsimisaraka et autres gens de la côte. Les Européens sont peu nombreux ; les Français, qui forment la majorité parmi eux, sont environ une centaine.

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L’élément blanc le plus important est fourni par les îles de la Réunion et de Maurice. Je n’ai pu me procurer des données pré-cises, car les inscriptions à la résidence de France sont très peu nombreuses, mais il est probable que le nombre des sujets fran-çais, blancs ou gens de couleur, venus de nos colonies de la Ré-union et de Sainte-Marie est supérieur à 1 500. Les Anglais viennent ensuite, avec les Mauriciens et les Indiens malabars ; enfin les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, sont représentés par un petit nombre d’individus.

De tous les centres commerciaux de Madagascar, Tamatave est le plus important. Malgré les conditions défavorables dans lesquelles cette ville se trouve placée, sa position en face des Mascareignes, actuellement débouché presque unique des pro-duits malgaches, et sa proximité relative de la capitale, le grand marché de l’intérieur, ont beaucoup développé son commerce.

Parmi les principaux objets d’exportation sont les bœufs vivants à destination de Maurice et de la Réunion.

L’embarquement de ces animaux n’est pas sans présenter quelques difficultés, avec les moyens dont on dispose. Il est d’un effet très original.

Au jour convenu, le troupeau que l’on doit embarquer est conduit sur le rivage et parqué dans un enclos resserré. Des Malgaches choisissent alors un bœuf et lui attachent une pre-mière corde aux cornes, une seconde à l’une des jambes posté-rieures. Ils s’attellent quatre ou cinq à chaque bout, traînent ainsi la bête jusqu’au rivage et essayent de la faire entrer dans la mer. L’animal, récalcitrant, montre aussitôt toute son aversion pour ce genre d’exercice et pour le bain forcé qu’on veut lui faire prendre ; il fait des bonds désordonnés, envoie des ruades dans toutes les directions, pousse des charges furieuses, traîne ses conducteurs sur le sable et souvent même leur fait lâcher prise. Cependant, après une course folle, on ramène le fugitif, qui, fa-tigué par ses vaines tentatives, les cris et les hurlements qu’il entend de toutes parts, les coups qu’il reçoit, les tiraillements incessants dont il est l’objet, finit par se laisser pousser à l’eau. On entraîne aussitôt l’animal près d’une pirogue ou d’un cha-land, auquel on l’amarre fortement par les cornes. Après deux ou trois opérations analogues, l’embarcation, qui a complété son chargement, conduit les malheureuses bêtes le long du na-vire, sur lequel on les embarque au moyen d’un palan. Souvent

– 9 – dans le trajet un bœuf se noie, un autre devient la proie des re-quins, si communs dans la rade, mais on supporte avec philoso-phie ces pertes légères. Le prix d’un bœuf amené à Tamatave est peu élevé : il varie entre 25 et 50 francs ; il faut ajouter à cette somme un droit fixe d’exportation de 15 francs par chaque ani-mal embarqué.

À Madagascar il n’existe aucune voie de communication ; si l’on se sert des mots de route ou de chemin, ils ne désignent qu’un sentier, une piste suivie généralement pour se rendre d’un point à un autre et plus ou moins frayée. Ces sentiers n’ont pas toujours une direction rationnelle : ils montent sur les collines élevées, ils suivent les crêtes des coteaux pour éviter les fondriè-res des versants voisins, ou d’autres fois ils descendent dans les vallées encaissées, empruntant même le lit d’un torrent pour tourner des roches abruptes ; souvent on se demande pourquoi ils serpentent capricieusement dans la campagne, augmentant comme à plaisir la longueur des étapes. Le Malgache est insou-ciant et ne fera aucun travail qui ne doive pas lui rapporter un bénéfice immédiat et certain. S’il rencontre un obstacle sur sa route, il ne songera nullement à s’en débarrasser ; un arbre mort est tombé en travers, il l’enjambe ; si l’arbre est trop gros, il fait un circuit. Pour traverser les grandes rivières on trouve parfois des pirogues, mais les cours d’eau de moindre impor-tance sont franchis à gué, bien entendu, et s’il existe dans les environs de la capitale, ou sur les chemins fréquentés, un pont primitif, un tronc d’arbre jeté sur un ruisseau, ce sont des ex-ceptions malheureusement trop peu nombreuses.

Cette absence de voies de communication est regardée, non sans raison, par le gouvernement hova, comme un obstacle sé-rieux aux envahissements de l’étranger ; aussi s’est-il toujours appliqué à perpétuer cet état de choses.

Dans l’île, les marchandises sont portées à dos d’homme, et pour éviter les fatigues de ces chemins abominables, les riches et les gens de qualité, ainsi que les Européens, se servent du fi-lanjana ou fitakonana, le palanquin malgache.

Une classe spéciale du peuple a monopolisé ce travail : ce sont les borizano. Exempts de corvée, ils sont contents de leur sort et accomplissent avec beaucoup d’entrain leur pénible mé-tier. Les borizano, qui se recrutent en majeure partie dans la caste des esclaves, proviennent de différentes provinces, de

– 10 – l’Imerina et du Betsileo notamment, et ce sont leurs occupations bien plus que leurs origines qui en ont fait une corporation ayant ses usages et ses coutumes. Le porteur, bavard, gai, exu-bérant même, a perdu cette sorte de réserve et de timidité qu’inspire souvent aux autres Malgaches la présence du blanc ; il discute les prix, ne se retire jamais satisfait de son salaire et, fidèle à la tradition, empêche d’oublier à Madagascar les récri-minations de nos automédons d’Occident.

Malgré ses criailleries et son caquetage incessant, le bori-zano met un certain amour-propre à remplir la tâche qui lui est confiée. Les porteurs de marchandises abandonnent rarement leurs charges, en ont soin, et sauf le cas de force majeure, les remettent en bon état. Ceux qui portent le filanjana sont pleins d’attention pour le voyageur et montrent une adresse étonnante pour le tirer des mauvais pas. Les bonnes dispositions que l’on remarque chez ces hommes souffrent cependant quelques ex-ceptions. Ainsi il n’est pas rare de rencontrer sur la route de Ta-nanarive un porteur chargé d’une caisse en bois volumineuse, que suit un compagnon avec l’enveloppe de zinc, le reste du convoi portant le contenu fractionné en petites charges ; c’étaient quelques marchandises craignant l’humidité et qu’on avait emballées avec beaucoup de soin ; mais les hommes, que gênait ce colis encombrant, l’ont divisé. Cependant tout arrivera intact à Tananarive, les objets seront remis en place, l’enveloppe de zinc ressoudée et la caisse de bois clouée à nouveau avec beaucoup d’adresse ; alors le borizano se présentera heureux et satisfait au destinataire, qui n’aura garde d’attribuer à un em-ballage défectueux la détérioration de ses marchandises. D’autres fois, les porteurs sont arrêtés sur la route par des ban-des armées qui s’emparent de gré ou de force de leurs charges ; enfin, mais le fait est assez rare, des borizano ont disparu avec les paquets qui leur avaient été confiés.

À l’encontre des Chinois, les Malgaches se servent, pour porter leurs charges, d’un morceau de bois rigide. Ils emploient pour cet usage une forte tige de bambou, longue d’environ 1 m. 70, qu’ils nomment bao. Aux deux extrémités du bao ils attachent solidement leurs paquets avec des cordes de rofia, puis ils soulèvent le tout et le tiennent en équilibre, tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre. La charge moyenne d’un borizano est de 40 à 50 kilogrammes, mais ils portent beaucoup moins

– 11 – lorsqu’ils suivent un filanjana et quand ils doivent parcourir de longues étapes.

Les porteurs de marchandises exercent longtemps leur rude métier. Appuyés sur leur sagaie, pliant sous une lourde charge, ils cheminent incessamment entre Tananarive et Tama-tave ; la pression répétée du bao, malgré le poli qu’ils lui don-nent et la graisse dont ils l’enduisent, développe sur leurs épau-les des callosités énormes et souvent des plaies repoussantes.

Ce sont des borizano agiles et jeunes encore qui s’emploient aux filanjana ; ce travail nécessite un certain entraî-nement et une éducation spéciale. Le filanjana est constitué es-sentiellement par deux brancards de bois résistant, de 3 mètres environ, reliés au tiers de leur longueur par deux traverses en fer ; dans la partie médiane, une armature métallique soutient une forte toile ; le tout figure d’ailleurs un siège avec dossier ; deux courroies fixées aux traverses soutiennent un bâton trans-versal sur lequel le voyageur peut reposer les pieds. Les femmes hova se font porter dans un fitakonana particulier : c’est une sorte de panier rectangulaire peu profond, supporté par deux branches de rofia. Pour franchir de petites distances, quatre hommes suffisent ; mais pour de longues étapes il faut un plus grand nombre de porteurs : six, huit, douze sont quelquefois nécessaires. Ces chiffres sont même dépassés, sans aucune utili-té, par de grands personnages qui possèdent ce que j’appellerai des équipages de luxe.

Pour porter le filanjana, quatre hommes, placés deux en avant et deux en arrière, prennent un brancard chacun sur la même épaule et marchent d’un pas cadencé ; celui de chaque rang qui a la tête engagée dans l’intérieur des brancards tient fortement le poignet de son compagnon en lui passant le bras sous le coude ; les borizano se soutiennent ainsi mutuellement et se prêtent un point d’appui réciproque. La vitesse moyenne des porteurs de filanjana est, en terrain peu accidenté, de 5 à 6 kilomètres à l’heure ; elle peut augmenter dans de notables pro-portions, surtout pour les petits trajets, où les borizano courent dès qu’ils en trouvent l’occasion, et souvent avec une vitesse telle que le voyageur n’est pas sans éprouver quelques appré-hensions en songeant aux conséquences possibles d’un faux pas malencontreux. À de fréquents intervalles, et sur un signal convenu, les porteurs changent d’épaule en faisant passer les

– 12 – brancards au-dessus de leur tête ; le mouvement est exécuté sans arrêt. Dans les grands trajets, lorsque des hommes de re-change sont nécessaires, les borizano inoccupés trottinent de-vant le fitakonana, et après avoir parcouru une petite distance s’arrêtent pour saisir au passage les brancards lancés avec vio-lence par les camarades qu’ils viennent remplacer. Cette man-œuvre, qui se fait sans diminuer la vitesse et sans changer l’allure, occasionne au voyageur de violentes secousses, lorsque les porteurs se laissent entraîner dans une course folle, ou qu’un maladroit ne saisit pas le brancard qui lui est lancé. Le filanjana est un siège peu confortable ; néanmoins ce mode de locomo-tion semble, dans le principe, commode, sinon très agréable, et avec un peu d’habitude on admet très vite cette façon de voya-ger.

En ce qui me concerne, comme j’avais fait, dans la pre-mière année de mon séjour à Madagascar, un véritable abus de cette chaise à porteurs, j’arrivai vite à la prendre en horreur, et, sans y renoncer complètement, je n’y eus recours dans la suite que quand je ne pouvais m’en dispenser.

Ce système de transport des voyageurs et des marchandises à Madagascar semble tout naturel à l’indigène, qui dispose de nombreux esclaves et possède une grande autorité sur le per-sonnel qu’il emploie. L’Européen se trouve dans une situation toute différente : il paye fort cher ses porteurs et est toujours exploité par eux. Pour aller de Tamatave à Tananarive, un bori-zano demande trois piastres ; pour faire la route inverse, deux piastres et demie, sans compter les cadeaux qu’il faut donner en chemin.

Le samedi 16 mars, la pluie cesse et le ciel paraît vouloir se montrer plus clément. Nous passons la journée à recruter nos porteurs et à organiser notre convoi. Pour de nouveaux venus dans l’île, cette opération est assez délicate, mais, grâce aux bons soins de la maison Alibert, nous réunissons bientôt un nombre d’hommes suffisant ; nous expédions aussitôt nos plus gros bagages, et le 18 mars au matin nous nous préparions à les suivre sur la route de Tananarive.

 

– 13 –

II

 

 

Un kabary de porteurs. – Départ de Tamatave. –

Notre convoi. – Rainivoavy et Jean Boto. –

Ivondrona. – Pirogues malgaches. – Ambodisiny. –

Légende de Darafify. – La cruche géante. –

Ankaréfo. – Gracieuse hospitalité. – Vavony. – Les

lagunes littorales. – Végétation côtière. – Case

betsimisaraka. – Le bambou à eau. – Andovoranto. – Traversée de l’Iharoka. – Tanimandry. – Le rova.

– Champs cultivés. – Ligne télégraphique de

Tamatave à Tananarive. – Le marais de

Tanimandry.

 

La patience est utile au voyageur sous toutes les latitudes : à Madagascar elle est indispensable. Il nous fallait user, abuser même, oserai-je dire, de cette vertu passive, avant d’avoir com-mencé notre première étape. Un esclave antimerina, Rainivoa-vy, que de bonnes références nous avaient fait choisir pour commander le convoi, avait réuni dès la première heure un nombreux personnel, porteurs de filanjana et porteurs de baga-ges. Il nous avait même remis une liste, calligraphiée par lui, contenant le nom de chaque borizano, celui de son maître et le village qu’il habitait. Encore novice, je m’imaginais qu’il n’y avait plus qu’à répartir les charges, monter en filanjana, et faire route immédiatement pour la capitale. Quelle erreur était la mienne ! Les hommes prennent nos paquets, les examinent et les palpent dans tous les sens, les soupèsent avec soin et après quelques minutes de réflexion… s’accroupissent sur le sable. Aussitôt commencent des conversations oiseuses, des discus-sions sans fin. Quelques esprits forts prononcent des discours dont certains passages, très intéressants sans doute, sont vive-ment soulignés par les auditeurs.

Enfin tout s’explique : les porteurs, sachant que nous ne voulions pas faire la route en six jours comme c’est la coutume,

– 14 – mais y consacrer deux semaines, temps nécessaire à nos obser-vations et à nos recherches, réclamaient une augmentation. Je propose de les nourrir à mes frais au delà du sixième jour ou de leur donner à forfait quatre piastres au lieu de trois et demie, m’engageant à ne pas rester plus de quinze jours en chemin. La séance rouverte, le commandeur vient nous annoncer que ma seconde proposition est acceptée.

Les charges furent reprises et, après des modifications nombreuses dans l’arrangement et la disposition, furent enve-loppées dans des feuilles de ravinala qui les devaient protéger de la pluie et de l’humidité pendant le trajet ; les paquets furent ensuite confiés aux porteurs, qui les attachèrent à leur bao, non sans avoir préalablement, en signe de consentement, poussé un petit grognement qui en malgache correspond au mot oui. Ce premier kabary nous avait fait perdre toute la matinée, à 10 heures et demie seulement notre convoi se mettait en marche.

Nous sortons bientôt de la ville, et dépassons le fort hova, puis un petit bouquet de manguiers que mes hommes m’indiquent du doigt ; c’est à l’ombre de ces arbres que les plé-nipotentiaires français et malgaches tenaient leurs conférences préliminaires du traité de 1885. Nous laissons vite derrière nous quelques cases disséminées, futur faubourg de Tamatave. Peu de minutes après, nous traversons une petite rivière, le Mana-nareza, et nous entrons dans la plaine ondulée de Betainomby. La campagne est monotone ; une herbe peu fournie, qui nourrit les troupeaux de bœufs venus de l’intérieur pour attendre ici leur embarquement, a de la peine à recouvrir le sol sablonneux ; des buissons, des arbustes, poussent au hasard ; çà et là une flaque d’eau noirâtre croupit entre deux ondulations. Mais nous avons tourné vers le sud, direction que nous allons suivre jus-qu’à Andovoranto ; la végétation devient fort belle, nous allons marcher pendant quelques jours dans la zone boisée de la côte.

Notre colonne s’allonge indéfiniment et, malgré mes re-commandations, chacun marche à sa guise. En avant, en arrière, de tous côtés, trottinent nos porteurs de bagages ; quelques-uns se reposent déjà à côté de leurs charges. Notre cuisinier-interprète marche à l’extrême avant-garde. Nous avons confié ces importantes fonctions à Jean Boto, noir de Sainte-Marie, qui s’est offert dès notre arrivée à nous suivre pendant nos ex-cursions. Il avait acquis, paraît-il, de grandes connaissances

– 15 – pratiques, rapportées de ses voyages précédents ; il connaissait tous les villages de la côte et les ravitaillements qu’on en pouvait tirer. Du reste, comme citoyen français, notre compatriote par conséquent, nous pouvions compter sur lui. Jean Boto, qui dit nous quand il s’agit des blancs, parle assez couramment le fran-çais. Dans la suite, comme interprète, il nous rendit des servi-ces, ce qui ne nous fit pas regretter son enrôlement ; malheu-reusement ses connaissances culinaires n’existaient qu’à l’état de souvenirs confus et lointains. À ses côtés cheminent allègre-ment trois borizano, chargés tout spécialement de porter avec beaucoup de soin les instruments scientifiques d’un usage jour-nalier. Ces malheureux, malgré mes supplications muettes mais expressives, n’épargnaient aucun heurt aux boussoles et aux thermomètres, aux magnétomètres et aux théodolites. De plus ils se tenaient prudemment hors de la portée de la voix lorsque, pour une cause quelconque, j’avais besoin de leurs services. Le commandeur Rainivoavy surveillait notre petit monde ; il por-tait un fusil et sa sagaie : une plus lourde charge lui aurait enle-vé de son prestige. Nos filanjana, précédés de la longue file des borizano de relais, venaient ensuite. J’avais donné une sur-charge à Foucart, le plus léger d’entre nous, au seul point de vue du poids matériel. C’était le chronomètre, que je voulais sous-traire, dans une certaine mesure, aux nombreuses perturbations dont il était menacé. Maistre fermait la marche et pourchassait les traînards, en même temps qu’il exécutait les nombreuses observations que nécessitait le tracé de notre itinéraire.

Vers midi nous arrivons à Ivondrona. Ce village, important autrefois, ne compte plus maintenant qu’une centaine de cases. Les usines sucrières qui avaient été établies dans le voisinage étaient jadis prospères ; malheureusement, par suite d’un état de choses bien différent, elles ont perdu de leur valeur. Les ren-dements que le gouvernement hova, aujourd’hui propriétaire, retire de cette industrie, sont peu considérables. La rivière l’Ivondrona, sur les bords de laquelle nos porteurs nous dépo-sent en sortant du village, est le premier cours d’eau important que nous rencontrons. Il se comporte d’ailleurs comme c’est la règle à Madagascar, et va former de grandes lagunes dont nous ne voyons qu’une partie. À notre gauche est l’embouchure du fleuve avec son déversoir maritime, et les canaux qui la font communiquer avec les lacs de Nosy-Vé et de Sarobakina.

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Trois pirogues où nous nous embarquons tous vont nous conduire sur l’autre bord. Nous débarquons sous des grands arbres, traversons vite un taillis touffu et entrons dans le village d’Ambodisiny.

D’après une légende betsimisaraka, cette contrée était ha-bitée il y a bien longtemps par le géant Darafify. Il y vivait très heureux avec ses deux épouses, Rasoabé et Rasoamasay. C’était un génie bienfaisant. Hercule malgache, il avait délivré la pro-vince des monstres terribles qui la désolaient, il avait été assez puissant pour couper en menus morceaux le grand serpent de Tanifotsy. Néanmoins les travaux extraordinaires d’un de ses voisins vinrent troubler son repos en blessant son amour-propre. Darafify déclara la guerre à son confrère, et dans une lutte héroïque il réussit à le précipiter dans les flots, non sans perdre toutefois la main droite, que, par un dernier effort, le vaincu lui arracha. Quelque temps après, Darafify mourut des suites de cette opération. La dextre puissante du géant forma l’île Fonga, et le lieu témoin de la lutte fut appelé Matitanana. Rasoabé et Rasoamasay, les veuves inconsolables de Darafify, versèrent des torrents de larmes qui changèrent en lacs immen-ses les forêts désertes où elles étaient venues cacher leur pro-fonde douleur.

C’est dans le village d’Ambodisiny que se trouve l’amphore colossale qui, sans aucun doute, était la coupe familière de Da-rafify.

Cette cruche en terre commune, de fabrication indigène, n’offre rien de particulier, si ce n’est ses grandes dimensions et les cassures et fêlures qu’elle présente. On la voit, non loin du village, à demi enfoncée au milieu d’une clairière ; elle est en-core aujourd’hui un objet vénéré des indigènes. Fixés sur une perche, deux crânes de bœufs achèvent de pourrir ; ces modi-ques offrandes, que des mains pieuses avaient placées près de la cruche pour mériter les faveurs de Darafify, gênaient par leurs émanations Foucart qui, en explorateur consciencieux, se hâtait de faire un relevé artistique de l’amphore sainte.

En quittant Ambodisiny, nous marchons pendant deux heures et demie pour arriver, à la tombée du jour, à Ankaréfo. Les soixante cases qui forment ce village sont bâties en terrain marécageux sur les bords de la lagune dont nous venons de sui-vre la rive orientale. Jean nous conduit dans une case dont nous

– 17 – prenons possession. Nous sommes satisfaits de notre première installation dans un village malgache.

Le chemin que nous suivons depuis Tamatave et qui doit nous mener à Andovoranto, est tracé sur cette bande de terrain de largeur variable, qui est comprise entre le rivage de la mer et la ligne des lagunes littorales. Depuis l’embouchure de l’Ivondrona, ces nappes d’eau se succèdent presque sans inter-ruption et forment une véritable voie maritime, utilisée depuis longtemps.

La bande de terrain sur laquelle nous marchons varie beaucoup de largeur. Dans certains endroits ce n’est qu’une plage sablonneuse, digue éphémère qui empêche les eaux de la lagune de se jeter dans l’océan. Ailleurs c’est un talus gazonné de quelques centaines de mètres. Plus loin cette zone s’élargira notablement et mesurera par places plusieurs kilomètres de profondeur. Alors le sentier se déroule dans une jolie contrée ; nous traversons des bois, de petites forêts, où la végétation cô-tière atteint tout son développement. La route est de sable fin, et de tous côtés, au milieu de l’herbe courte, s’élancent des bou-quets d’arbres : c’est le vakoa, au tronc rugueux, dont les feuil-les penniformes sont hérissées de pointes aiguës, l’élégant ba-damier, le voavotaka (Brehmia spinosa), dont les fruits arron-dis renferment sous une écorce résistante une pulpe goûtée des indigènes, les gracieux palmiers aux nombreuses variétés, et tous les arbres des zones chaudes couverts d’orchidées parasi-tes. Puis nous entrons dans une clairière dont le tapis de ver-dure ondoyante est soulevé çà et là par des massifs de fougères. À droite réapparaît la lagune, dont la nappe liquide miroite au soleil ; l’eau disparaît sous les plantes aquatiques ; les rives en sont cachées par les joncs et les roseaux, et dans les chenaux marécageux les pandanus, solidement ancrés par leurs racines fourchues, semblent défier la violence des vents. Derrière les lacs nous apercevons de petites collines, sur lesquelles les ravi-nala déploient leurs éventails ; dans le lointain se profilent, in-décises, les sombres cimes de la chaîne côtière. Mais nous ren-trons dans le taillis, où bientôt un sourd grondement nous an-nonce le voisinage de l’océan. Soudain le rideau de verdure qui nous enveloppait se déchire ; nous gravissons les dunes et che-minons à travers les filao (Casuarina equisetifolia) aux mem-bres tordus ; nous voici sur le sable du rivage, et nos porteurs

– 18 – nous secouent violemment pour éviter les lames qui viennent mourir à leurs pieds.

C’est en traversant cette jolie contrée que nous arrivons, au coucher du soleil, à Vavony.

Avant d’y arriver, nous rencontrons, allant en sens inverse, un long convoi de porteurs de peaux de bœufs. Les malheureux, pliant sous leur pesante charge, rendue plus lourde encore par l’eau dont elle est imbibée, se traînent péniblement, appuyés sur leurs sagaies, et se hâtent à petits pas, pressés de gagner un abri où ils vont attendre des temps meilleurs avec la patience qui les caractérise. Ils se reposent fréquemment.

Ces haltes me firent trouver l’emploi de petites excavations que j’avais remarquées en grand nombre le long du sentier. En effet, lorsque les porteurs veulent s’accroupir et déposer leurs charges sur le sol, ils descendent dans ces trous, puis, lorsqu’ils se remettent en marche, ils en sortent facilement par une pente douce, ayant repris sans aide leur fardeau.

Le village de Vavony se trouve à l’extrémité méridionale du lac de Rasoabé. Comme dans ceux que nous avons vus précé-demment, les cases, une cinquantaine à peu près, sont disposées de chaque côté du chemin, l’unique rue de la localité. Ces mai-sons paraissent assez propres, comme toutes celles de cette par-tie de la côte, et celle qui nous sert de logis représente le type habituel des constructions betsimisaraka. Rectangulaire, elle mesure 4 mètres de large sur 6 mètres de long. Son toit de chaume à deux versants est soutenu à la partie supérieure, éle-vée de plus de 4 mètres, par un faîtage reposant sur deux po-teaux placés au milieu des pignons. Des poteaux d’angles reliés par des traverses et quelques autres perches de bois léger cons-tituent la charpente. Pour faire les parois et les cloisons, on se sert des côtes des feuilles du ravinala, maintenues juxtaposées par des baguettes minces, mais résistantes, qui les traversent. Des claies glissant entre deux bâtons et fabriquées de la même manière obstruent les ouvertures, portes que l’on ménage sur les grandes faces. Le plancher, qui est formé d’écorce d’arbres généralement recouverte de nattes, est établi sur des pieux fi-chés dans le sol ; il en est distant de 50 à 60 centimètres. Cette surélévation du plancher des cases s’observe sur toutes les côtes madécasses. Dans un coin est une sorte de caisson carré rempli de terre foulée, l’âtre malgache, dans lequel sont enfoncées des

– 19 – pierres pour placer les marmites, le toko. Au-dessus du foyer, quatre pieux verticaux supportent un ou deux châssis de bois, les salaza : ils sont destinés à recevoir la viande et le poisson sec dont un boucanage sérieux assurera la conservation. Il ne faut pas chercher de cheminées : la fumée s’échappe quand elle veut et où elle peut. Aussi la partie inférieure de la toiture est-elle bien vite recouverte d’un enduit noir fort brillant ; il en est de même des quelques objets qui s’y trouvent suspendus et, en gé-néral, de tout le mobilier, auquel cette teinte noirâtre donne un aspect vieillot.

L’ameublement est des plus simples. Pas de tables, aucun siège. Je n’ose donner ce nom à des sortes de planches à décou-per la viande sur lesquelles on m’invitait à m’asseoir. Le plus souvent le lit n’est qu’une simple natte de jonc ; il est rare que cette natte soit rembourrée de quelques poignées de roseau. Un peu partout, des sobika, espèces de corbeilles, sacs ou paniers, tressés fort artistement et qui renferment le riz, les patates, le manioc, les provisions de la famille. Les habitants de la côte se servent pour cuire le riz de marmites en fonte d’origine euro-péenne.

Sur cette côte, où l’on ne trouve pas d’argile plastique, les Betsimisaraka ont remplacé les vaisseaux de terre des autres tribus par un récipient assez original. Ils vont chercher dans la forêt voisine un long bambou et, y introduisant une sagaie, ils perforent imparfaitement les cloisons intérieures en respectant la dernière, qui sera le fond de cette cruche improvisée. Le ma-niement de ces ustensiles est peu pratique, et une longue expé-rience est nécessaire pour en user adroitement. C’est ainsi que pendant notre repas du soir, voulant servir mes amis, je m’emparai d’un de ces bambous qui avait bien 3 mètres et demi de long ; je voulais du premier coup m’attaquer aux difficultés. Mal m’en prit : non seulement je remplis plus que de raison les gobelets que l’on me tendait, mais encore, ne tenant nul compte de la puissance hydraulique du jet liquide, j’arrosai mes infor-tunés compagnons, qui protestèrent violemment. Les ressources alimentaires que nous trouvons sont peu variées : du riz et du manioc, des patates, quelques bananes, du poisson séché. Tou-tefois Jean nous assura que nous trouverions toujours des pou-les, ce qui devait nous faire, avec quelques conserves dont nous nous étions munis, un ordinaire très suffisant.

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Le lendemain je continue ma route sur la bande sablon-neuse, pendant que Maistre et Foucart suivent en pirogue la lagune de l’Imasoa. À Andavakimenarana mes compagnons me rejoignent, et vers 10 heures et demie nous arrivions à Andovo-ranto.

Nous étions dans une petite ville, centre commercial assez important. On y remarque une mission protestante, une école malgache ; plusieurs maisons de commerce de Tamatave y ont des représentants. Dans les rues il y a quelques boutiques, dont beaucoup ont pour propriétaires des Indiens malabars.

Généralement, pour aller à Tananarive on prend à Andovo-ranto des pirogues qui remontent le fleuve Iharoka pendant quelques kilomètres, puis un de ses affluents, et arrivent, après cinq heures de navigation dans l’ouest, au village de Maromby d’où repart la route de la capitale. Cette voie fluviale, habituel-lement suivie, abrège considérablement cette partie du chemin et surtout évite aux voyageurs la traversée si pénible des marais de Tanimandry. Néanmoins, obligés de poursuivre nos travaux, nous choisissons ce dernier itinéraire.

Nous traversons près du bord de la mer l’embouchure étroite de l’Iharoka ; une demi-heure après, nous pénétrons dans les murs en terre de Tanimandry. Ce village, qui compte 200 cases, n’est qu’un poste militaire hova, fondé en 1863 par la reine Rasoherina lorsqu’elle vint visiter ces régions. Les habi-tants, Antimerina et Betsimisaraka, sont presque tous des sol-dats, établis avec leurs familles dans des maisons groupées sans ordre autour du rova. On appelle ainsi la palissade faite avec des bois pointus, qui entoure la demeure du souverain, des princes, des hauts dignitaires et des gouverneurs. Mais ce mot désigne aussi par extension non seulement l’enceinte fortifiée, mais en-core l’ensemble des constructions qui s’y trouvent renfermées. Ces cases ne diffèrent d’ailleurs des autres que par leurs dimen-sions un peu plus grandes ; elles sont habitées par le chef et sa famille, ses aides de camp et ses esclaves.

Devant elles et en dehors de la palissade, un vaste empla-cement reste libre, il est réservé aux assemblées populaires et sert pour les revues des troupes. C’est au centre de cette cour du rova qu’est planté le mât où flotte le pavillon royal. Tanimandry est le chef-lieu de la province gouvernée par Rahaga, douzième honneur.

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Depuis que nous avons traversé l’Iharoka, la nature du sol est différente. Ce n’est plus un terrain sablonneux : l’argile ap-paraît recouverte par places d’une couche noirâtre d’humus. Aussi voyons-nous, dans les environs du poste, d’assez belles cultures de manioc, de patates douces, de songes, de cannes à sucre. Des manguiers, des orangers, des citronniers et des ba-naniers y poussent en abondance. Nous trouvons le contraste d’autant plus frappant que dans les villages traversés jusqu’alors les cultures étaient presque nulles ; le riz, base de la nourriture des indigènes, croît très difficilement dans le voisinage immé-diat de la mer ; mais dès demain, et après quelques jours de marche dans l’intérieur, nous aurons à traverser de nombreuses rizières. Le premier aide de camp du gouverneur vint nous voir et nous apporta deux poules comme cadeau de bienvenue. C’était une entrée en matière : il désirait surtout des remèdes pour le préserver des fièvres et de la vieillesse, dont il ressentait les inconvénients. Une petite dose de quinine et beaucoup de bonnes paroles parurent le satisfaire ; bien qu’il me fût impossi-ble de lui donner des médicaments pour réparer les ravages des ans et que j’eusse de la peine à lui faire comprendre qu’à Mada-gascar comme ailleurs la vieillesse n’est pas la moindre des ma-ladies, il me prodigua ses remerciements. À cette première consultation en succédèrent beaucoup d’autres. Ma réputation allait grandissant pendant que diminuait ma provision de qui-nine. L’arrivée de M. Estève, directeur du service télégraphique à Tamatave, vint heureusement mettre un terme à mes occupa-tions philanthropiques et nous procura le plaisir de terminer la soirée avec un compatriote.

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