Voyage à Madagascar (1889–1890)
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Depuis longtemps Tananarive a perdu l’originalité de ses constructions primitives, les maisons de bois des anciens Hova, bâties d’après un style uniforme : les grands palais d’alors, qui étonnaient par leurs dimensions autant que par la grosseur des matériaux employés, ont disparu peu à peu, ou sont cachés sous une enveloppe moderne, qui laisse à désirer parfois sous le rap-port de l’élégance. Partout la brique ou l’argile battue. Quelque-fois la pierre est maintenant employée, et les constructeurs ont bâti des maisons de types fort variés, copies souvent mal com-prises de nos habitations. En général, une maison confortable de Tananarive possède deux étages ; les murs en brique cuite ou crue, selon la richesse du propriétaire, soutiennent une toiture de tuiles ; une ou deux varangues supportées par des piliers sont établies sur les côtés de la maison. Des portes assez bien faites et des fenêtres vitrées ornent la construction, surmontée tou-jours d’un paratonnerre. Le peuple habite des cases plus modes-tes : quatre murs de terre recouverts d’un toit de chaume. Les constructions importantes sont entourées d’une cour plus ou moins vaste limitée par un mur de pierre ou d’argile ; c’est dans cette enceinte que se trouve, à côté de l’habitation principale, la demeure des esclaves ou des gens de service. Les maisons plus ordinaires sont réunies dans un enclos par groupes de trois, quatre ou même davantage ; d’autres fois elles s’entassent à côté les unes des autres, ne laissant entre elles que d’étroites ruelles. Ces emplacements ont été conquis en entamant le rocher et en
– 42 – rejetant les déblais sur les pentes pour niveler un peu le sol. Presque partout, la ville offre ainsi une succession de terrasses établies sur les flancs escarpés des collines.
On peut évaluer à 100 000 le nombre des habitants de Ta-nanarive. Il faut encore ajouter à cette population sédentaire une population flottante fort nombreuse. Beaucoup d’indigènes sont continuellement en voyage.
Les habitants sont en grande majorité des Antimerina. Si l’on rencontre quelques représentants des autres tribus, ils ap-partiennent presque tous à la classe des esclaves ou des affran-chis. C’est dans la capitale que résident les grands dignitaires du royaume, les nobles et les gens riches de la province, les officiers et les meilleures troupes, puis des Hova marchands ou indus-triels avec leurs esclaves ou leurs serviteurs. L’indigène libre qui cultive la terre habite de préférence les nombreux faubourgs et les villages des environs. Une partie notable de la population est formée par les esclaves des ministres, des princes et des grandes familles : c’est dans cette catégorie que se recrutent principale-ment les borizano, porteurs de filanjana ou porteurs de mar-chandises.
À Tananarive, le vendredi est le jour du grand marché. Dès le lever du soleil, toutes les routes qui conduisent à la capitale amènent une foule considérable. Les rues de la ville sont toute la journée remplies de personnes affairées ; la population, calme et nonchalante habituellement, semble à cette occasion re-muante et agitée. C’est que le Zoma ou marché est non seule-ment le centre d’approvisionnements de toute nature le plus important de la ville, mais qu’il est encore pour le Malgache un lieu de prédilection où il va volontiers apprendre les nouvelles, discuter les prix des marchandises, s’enquérir des besoins in-dustriels ou commerciaux, chercher de l’ouvrage, enfin ren-contrer les amis des villages voisins.
Sur le marché, l’animation est très grande, chacun va et vient bruyamment, fait ses offres et ses demandes, vante sa marchandise ou discute longuement la valeur des objets. Des appels, des cris, des vociférations se croisent dans un vacarme assourdissant. Cependant les disputes sont rares. Parfois une grande poussée se produit dans la foule : c’est un voleur que l’on surprend en flagrant délit. Ce malheureux a dérobé quelque chose à un étalage ou a coupé le coin du lamba d’un passant,
– 43 – délit plus grave encore, car c’est là que, dans un nœud de l’étoffe, celui-ci enserre ses morceaux d’argent. Le criminel est entraîné à l’écart et lapidé incontinent. Le Malgache ne par-donne pas le vol commis à son préjudice.
La partie haute du Zoma est couverte de petits abris ; un toit de chaume supporté par quatre pieux s’élève au-dessus d’un terre-plein carré qui dépasse légèrement le niveau du sol. Là se tient accroupi le vendeur, surveillant les marchandises amonce-lées devant lui. On a de la difficulté à circuler dans les étroites rigoles qui séparent ces boutiques rudimentaires, et souvent, bravant les malédictions, il faut enjamber les étalages.
Le marché des produits alimentaires est toujours bien fourni. On y voit du riz en grande quantité, du manioc, des pata-tes, des fèves, du maïs, des pommes de terre, des choux, pres-que tous nos légumes de France et différentes plantes indigènes comestibles.
L’industrie la plus importante de Tananarive est la fabrica-tion des lamba de soie ou de coton. Ce sont des femmes qui font ce travail. Avec de la soie du pays ou de provenance étrangère, elles tissent des lamba de luxe qui atteignent souvent un prix fort élevé, plusieurs centaines de francs. Ces lamba sont rayés de couleurs vives, où un violet criard prédomine malheureuse-ment trop souvent. Des dessins habilement tissés, de manière à paraître des deux côtés de l’étoffe, représentent des fleurs, des feuilles, des motifs divers.
Dans les autres industries, et elles sont nombreuses, puis-que tous les corps de métiers y sont représentés, on chercherait vainement une production originale. Ainsi des objets d’or et d’argent travaillés avec patience par les indigènes, des broches, des boucles d’oreilles, des bracelets, des chaînes, ne sont que des imitations de nos bijoux d’Occident. L’Antimerina est deve-nu habile dans les professions que lui ont enseignées les blancs.
En même temps que sous l’influence des étrangers l’aspect général de la ville s’est modifié, la population a subi des chan-gements corrélatifs dans ses habitudes extérieures. Suivant sa richesse, l’habitant se fera construire une maison comme celle du vazaha (du blanc, de l’étranger), voudra vivre comme lui, cherchera à prendre au moins l’apparence de ses mœurs et de ses coutumes, ira dans ses temples ou dans ses églises et surtout adoptera son vêtement.
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Les riches sont mis avec recherche, chapeau haut de forme, redingote et pantalon noirs, cravate voyante, bottines vernies ; quelques-uns portent de préférence un complet de haute fantai-sie. Chez les bourgeois moins fortunés, ces vêtements européens perdent graduellement leurs parties constituantes. La veste manque généralement la première, puis le gilet. L’indigène conserve le pantalon, les brodequins, et il se drape dans le lam-ba traditionnel ; il appartient alors à la petite noblesse ou au monde commerçant. La jeunesse des écoles a une prédilection marquée pour le caleçon, les bas de laine et les souliers de toile ; certains mondains cachent ces dessous avec une sorte de robe de chambre en flanelle à grands carreaux. Enfin, dans le peuple, les artisans et les petits propriétaires qui ne peuvent s’acheter des chaussures ont le pantalon de laine ou tout au moins la chemise de couleur. Les borizano eux-mêmes portent le cha-peau de paille, transformation première du costume malgache, apportée depuis longtemps déjà à Tananarive et sur la côte be-tsimisaraka. Seuls, au milieu de toute cette population, les sol-dats amenés des parties reculées de l’Imerina et quelques escla-ves attachés à la culture des rizières portent le vrai costume an-timerina.
Les femmes recherchent aussi les modes européennes ; mais les prix élevés des confections importées ont restreint le nombre des élégantes de Tananarive. Cependant certaines da-mes de la haute noblesse ont des toilettes tapageuses, et dans la bourgeoisie, les robes de soie, les chapeaux voyants, les souliers de luxe, se remarquent fréquemment. L’usage du corset com-mence à se répandre dans la grande société.
Mais c’est aux jours de fêtes et dans les cérémonies qu’on observe surtout ce goût du riche Hova pour les vêtements des vazaha. Je me rappelle avoir rencontré dans la rue d’Ambatovinaky une noce qui sortait du temple où le pasteur venait de donner la bénédiction nuptiale aux jeunes époux. En tête du cortège, le filanjana de la mariée, qui, parée d’une élé-gante robe de satin blanc et coiffée à l’européenne, portait une chaste couronne de fleurs d’oranger. Son noble époux la suivait en frac, cravate blanche, un bouquet à la boutonnière, puis la famille et de nombreux invités ; tous mis à la dernière mode et qui n’eussent pas été déplacés sur nos boulevards parisiens.
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Jusqu’à ces dernières années l’élément européen était sur-tout représenté à Tananarive par les missions religieuses. Des pasteurs anglais s’y établirent les premiers vers 1820, et y convertirent au protestantisme une petite partie de la popula-tion ; aujourd’hui les cultes des églises indépendantes métho-distes et anglicanes sont célébrés dans de beaux temples où se pressent de nombreux adeptes. Plus tard, en 1855, des mission-naires français, les R. P. Jésuites, vinrent enseigner le catholi-cisme et depuis ils ont rallié à leur cause une forte minorité. Ils possèdent à Tananarive une jolie cathédrale, des églises, des établissements importants, où des sœurs de Saint-Joseph de Cluny et des frères des écoles chrétiennes les aident dans leur tâche difficile. Enfin, en 1866, le personnel des missions a été augmenté par des pasteurs luthériens venus de Norvège. De sorte qu’à l’heure actuelle tous les habitants sont instruits dans les principes du christianisme, qu’ils professent à leur manière, comme nous le verrons ultérieurement.
Cependant l’évangélisation n’a pas été la seule préoccupa-tion des missionnaires. Sous leur influence, d’immenses progrès ont été accomplis, l’instruction surtout y a gagné. Aussi voyons-nous dans la ville s’élever autour de l’église et du temple de nombreuses écoles, où se distribue une instruction élémentaire, et aussi des collèges où se forment les instituteurs indigènes, comme ceux de Faravohitra de la mission anglaise et d’Ambohipo des R. P. Jésuites. De plus, les besoins de l’enseignement amenèrent les missionnaires à créer dans leurs maisons des industries telles qu’imprimerie, menuiserie, forge, où leurs élèves puisèrent les notions d’une instruction technique variée. Enfin, des établissements charitables furent ouverts, en-tre autres l’hôpital anglais d’Analakely et les maisons de refuge pour les lépreux construites par les Pères à quelques kilomètres à l’est de la ville.
Voilà pour l’élément religieux ; quant à la colonie laïque étrangère, qui ne se composait autrefois que des consuls ou des quelques officiers et ingénieurs employés par le gouvernement hova, elle est devenue assez importante dans ces dernières an-nées, car elle compte environ deux cents individus, dont plus des deux tiers sont français. Il est vrai que cette augmentation est due en grande partie au personnel de la résidence de France, aux services qui y sont rattachés et surtout à la garde d’honneur
– 46 – du résident général, composée d’une soixantaine d’hommes d’infanterie de marine : seules troupes que les traités nous per-mettent d’entretenir à Madagascar en dehors de nos territoires coloniaux, Nosy-Bé, Sainte-Marie et Diego-Suarez.
Les autres Européens établis dans la capitale sont presque tous des représentants des grandes maisons de Tamatave. Ils ont des magasins assez bien approvisionnés et font le gros commerce. Le détail est entre les mains de quelques créoles de Maurice et de la Réunion et des marchands indigènes.
C’est dans le quartier d’Ambohitsorohitra, comme je l’ai dit plus haut, que s’élèvent les bâtiments de la résidence générale. On y accède par une ruelle qui se détache de la grande rue du Zoma. Les maisons s’étagent en trois gradins successifs. Une partie de la plate-forme supérieure est occupée par deux mai-sons en brique destinées aux bureaux et au logement des fonc-tionnaires. Le résident général habite provisoirement celle de l’ouest, en attendant la construction prochaine de l’hôtel qui lui est destiné et qui doit s’élever en avant de ces deux bâtiments. La deuxième terrasse est une cour servant de champ de man-œuvre aux soldats de l’escorte. Leur caserne y est construite sur l’un des côtés. Enfin le terrain en contre-bas est réservé aux maisons des officiers et des interprètes français et aux jardins qui s’étendent jusqu’au lac Anosy.
Le 1er avril, j’étais présenté au premier ministre par M. Le Myre de Vilers, qui, après lui avoir expliqué le but de notre mis-sion, lui demandait de favoriser nos voyages dans l’île. Cette audience me faisait entrer pour la première fois dans le palais de la reine et me mettait aussi en présence de la plus grande personnalité de Madagascar.
Rainilaiarivony, premier ministre et commandant en chef, est de par la loi l’époux obligé de Sa Majesté Ranavalona III, ou Ranavalomanjaka ; il exerce le pouvoir suprême depuis plus de vingt-sept ans. Rainilaiarivony est un homme d’une soixantaine d’années, de taille peu élevée et d’apparence délicate ; ses traits sont réguliers ; son teint foncé, et ses cheveux ondulés attestent une origine bourgeoise. Sous des dehors modestes et sous une apparente bonhomie, il cache un esprit souple et délié, une énergie peu commune et surtout une volonté inébranlable. De-puis 1864 il a vu se succéder au trône les reines Rasoherina, Ra-navalona II et Ranavalona III, et cependant, par une politique
– 47 – extrêmement habile et tout asiatique, il a su conserver la toute-puissance.
C’est dans le Tranovola, la deuxième construction du rova royal, que me reçut le premier ministre.
L’ensemble des bâtiments royaux est groupé sur une ter-rasse à peu près carrée d’une centaine de mètres de côté, soute-nue par une muraille maçonnée sur laquelle est un petit mur à hauteur d’appui servant de clôture. Dans le prolongement de la grande rue et du côté du nord on arrive par une dizaine de mar-ches à la partie principale du rova : Cette entrée est un portique flanqué de colonnes, et surmonté d’un voronmahery de bronze. Au-dessous de l’oiseau royal, un grand miroir est encastré dans la pierre. Quelques soldats défendent l’accès du rova ; ces trou-pes du palais ne sont guère supérieures aux soldats loqueteux que l’on rencontre dans les autres postes de la ville, et ne s’en distinguent que par leurs uniformes bizarres, vieilles tenues d’Europe où dominent les vestes rouges.
Après avoir franchi la porte, on pénètre dans une cour as-sez vaste, pavée, à peu près, de gros blocs de granit ; à gauche, les tombeaux de Radama Ier et de Rasoherina, puis le Tranovola, en face du grand palais de Manjakamiadana.
Les tombeaux de Radama Ier et de Rasoherina, devant les-quels il faut se découvrir – ainsi le veut la tradition, – sont des massifs de maçonnerie surmontés de petites maisons sans por-tes ni fenêtres, dans lesquelles on a déposé des vivres et des vê-tements pour l’usage du mort. Des objets précieux et de grosses sommes d’argent sont enfouis au-dessous dans le caveau.
Le grand palais de Manjakamiadana fut construit par M. Laborde sous le règne de Ranavalona Ire. Cet édifice mesure 35 mètres de long sur une largeur un peu moindre et une éléva-tion d’une quarantaine de mètres. Le toit, très rapide, a plus des deux cinquièmes de la hauteur totale. Le palais comprend trois étages, tous entourés de galeries, qui sont formées de sept tra-vées avec arches cintrées sur le grand côté, de cinq sur le petit. Quatre tours carrées s’élèvent aux angles. Construites en pierre ainsi que la muraille extérieure, elles sont de date récente. Ce revêtement de maçonnerie a fait perdre à l’ancien bâtiment son cachet primitif. Le vieux palais, en effet, entièrement édifié en bois, est remarquable par les dimensions colossales des diverses
– 48 – pièces de charpentes, presque toutes d’un seul morceau, dont il est composé.
Un toit élevé recouvre l’édifice ; sur chaque face il est orné de trois étages de mansardes et surmonté d’un voronmahery gigantesque. Les fenêtres sont petites et peu nombreuses ; elles se distinguent difficilement derrière les vérandas. Au milieu du palais un immense pilier, traversant tous les étages, s’élance jusqu’au faîte, qu’il soutient après avoir pris son point d’appui dans une grande salle du rez-de-chaussée où, tous les ans, se célèbre le Fandroana, la fête du bain de la reine. Cette énorme colonne de soutien, qui doit avoir près d’un mètre de diamètre et qui occupe le centre de la pièce, est dissimulée derrière une boiserie qui la fait paraître encore plus volumineuse.
Le Tranovola, « Maison d’argent », fut construit pour le prince Rakoto, fils de Ranavalona Ire. Il doit son nom à une an-cienne maison royale qui avait le même emplacement et dont les clous et les serrures étaient en argent. Le Tranovola, quoique dans des proportions réduites, est absolument analogue au Manjakamiadana ; il n’a que deux étages. Mais son architecture est plus soignée, il a conservé son originalité première. Raini-laiarivony donne ses audiences dans la vaste salle du rez-de-chaussée. Cette pièce, élevée de plafond, est étrangement meu-blée. À gauche de la porte, une table et quelques fauteuils réser-vés au premier ministre et à ses secrétaires ; dans le reste de la salle, plongé dans une demi-obscurité, apparaissent les objets les plus curieux : sur des tables ou des consoles, des pendules, des vases de Sèvres, des orgues de Barbarie, des boîtes à musi-que, des jouets mécaniques. Les murs, peints en haut de cou-leurs sombres, tapissés en bas d’un papier reproduisant les campagnes d’Afrique du maréchal Bugeaud et des épisodes de la guerre de Crimée, sont ornés de glaces, dans les intervalles des-quelles les portraits de la reine Victoria, de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie s’étalent à côté de nombreuses lithogra-phies coloriées.
À l’est du grand palais et derrière le Tranovola se trouve une maison de pierre de construction plus récente : c’est le pa-lais de Masoandro, la résidence de Ranavalona III. Ce bâtiment, qui ne rappelle en rien l’ancienne architecture malgache, est mieux disposé sous le rapport du confort que les édifices voi-sins, et l’ameublement plus moderne est de meilleur goût. On
– 49 – remarque encore, au sud des grands palais, plusieurs petites constructions ; ce sont des tombeaux des anciens rois ou quel-ques cases bâties sous les règnes précédents, soit pour abriter les idoles, soit pour loger le souverain, qui, suivant un ancien usage, tenait à faire construire sa propre demeure dans l’enceinte du rova. Enfin, du côté oriental, sont les jardins, et vers le sud la chapelle de la reine.
Quelques jours après notre arrivée à Tananarive nous avions loué, non loin de la résidence, une maison modeste mais assez confortable, où nous pouvions nous livrer librement à nos occupations variées. Le propriétaire, un vieil Hova nommé Rai-nimanambé, avait consenti, moyennant dix piastres par mois, à nous louer son immeuble.
Cependant avril touche à sa fin. Les pluies et les orages ont diminué de fréquence. La saison sèche commence dans ces hau-tes régions, aussi nous préparons-nous à partir.
Rainivoavy nous a rassemblé cinquante-quatre porteurs, et avec notre fidèle Jean Boto nous quittons la capitale le 29 avril pour aller visiter la province de l’Imerina.
C’est par une reconnaissance préalable du pays des Anti-merina que nous voulons commencer nos voyages à Madagas-car.
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V
La province de l’Imerina. – Ankadivavala. – Le
massif de l’Ankaratra : – Légende du Tsiafajavona.
– Ankisatra. – Les cadeaux à Madagascar. – Maison
antimerina. – Chants des borizano. – Passage de
l’Onivé. – Les carriers malgaches. – Sarobaratra. –
Tsinjoarivo. – Séparation.
Dans la journée du 29 avril une petite étape nous avait conduits en dehors des environs immédiats de Tananarive, au village d’Ambohimanana. Le 30 au matin, nous nous mettions en route dans la direction des monts de l’Ankaratra, et à la tom-bée de la nuit nous arrivons au pied des hauts sommets, au ha-meau d’Ankadivavala.
Nous sommes là dans une contrée presque déserte, qui contraste vivement avec le pays peuplé que nous avons traversé en quittant Tananarive. De loin en loin on aperçoit sur les ma-melons dénudés quelques huttes d’argile. Ankadivavala avec ses huit maisons sales et misérables est le plus gros village de la région.
La case la moins exiguë, celle dont nous prenons posses-sion, est l’église. Cela nous vaut la visite de tous les indigènes, qui viennent en foule protester de leurs bons sentiments, de leurs croyances, et nous demander par suite force cadeaux pour soutenir leur foi.
Dans la journée je vais visiter la montagne.
Le massif de l’Ankaratra est formé, au centre de l’Imerina, par une incurvation vers l’ouest de la ligne de partage des eaux. Ces sommets, élevés de 2 000 à 2 700 mètres, sont échelonnés du nord au sud sur une longueur d’environ 50 kilomètres. Sépa-rés par des vallées peu profondes, ils ont l’apparence de bal-lons ; les pentes, argileuses et peu rapides, sont gazonnées, les émergences rocheuses sont rares, si ce n’est sur les plus hautes cimes. Aussi ces monts, les plus élevés de Madagascar, qui
– 51 – s’étagent peu à peu au-dessus des collines du pays des Antime-rina, déjà d’une altitude considérable (1 600 mètres en moyenne), n’ont-ils pas l’aspect imposant des monts rocheux et des mornes déchiquetés qu’on voit dans les plaines du Sud-Betsileo. La structure géologique du massif de l’Ankaratra appa-raît difficilement sous l’épaisse couche d’argile qui recouvre toute la contrée. Au pied des monts le gneiss fondamental est traversé en maints endroits par des éruptions granitiques ; sur les flancs ce sont des coulées de basaltes, des roches trachyti-ques, formant principalement les crêtes et les cimes élevées.
Le soir, je regagnais le village, où je retrouvais mes compa-gnons. Ils avaient étudié la faune et la flore de la région, et rap-portaient une gerbe de fleurs, échantillons modestes et rares de la végétation herbacée de l’Ankaratra.
Rainivoavy me présente deux guides qui nous conduiront demain sur le Tsiafajavona, le plus haut sommet de l’Ankaratra. Ces indigènes consentent à nous accompagner si nous promet-tons de n’emporter ni graisse de porc, ni oignons. Ainsi le veut la coutume. Le dieu de la montagne frapperait des plus affreux malheurs le mortel assez téméraire pour enfreindre cette dé-fense. Aussi les guides ne veulent-ils pas s’exposer à ces châti-ments terribles, et, s’ils se contentent de notre parole, ils obli-gent nos porteurs à faire une lessive générale de leurs vête-ments, qui pourraient être maculés de graisse. Les hommes pas-sent donc une partie de la nuit occupés à cette besogne ; le len-demain matin, drapés dans leurs lamba blancs, ils paraissent superbes parmi les habitants sales et déguenillés d’Ankadivavala. Ces Hova ne vont pas souvent sur le Tsiafaja-vona.
La matinée est fraîche et brumeuse : 11 degrés. Les basses températures que l’on observe pendant les premières heures du jour dans les régions élevées du centre de l’île sont mal suppor-tées par les indigènes. Insuffisamment protégés par des vête-ments de toile ou de cotonnade, ils ne peuvent se garantir du froid et se renferment dans leurs maisons pour éviter les brouil-lards de la saison sèche. Il faut des circonstances graves pour leur faire quitter le logis. Les guides s’étonnent de notre curiosi-té. Elle est maudite par les hommes, qui grelottent dans leurs lamba humides.
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Dès l’aube nous quittons Ankadivavala (1 750 mètres). Gravissant pendant deux heures des rampes douces, nous nous élevons peu à peu sur les premiers épaulements du massif, puis nous trouvons sur notre route les arêtes des contreforts qui constituent aux grands sommets de l’Ankaratra un piédestal gigantesque, ce qui nous oblige à une série interminable de montées et de descentes. Le brouillard est devenu intense. Ici l’herbe est jaunie par les premiers froids, çà et là un chétif aloès croît sur un tertre gazonné ; il prend dans la brume des formes étranges. Quelques flaques d’eau croupissent dans des ravins sans issues. Pas un oiseau, pas un insecte, nul bruit dans ces solitudes. Mais nous avons franchi les mamelons rapprochés ; nous atteignons maintenant les versants des grands monts. À 10 heures, au sortir du brouillard, le faîte de l’Ambohijamba se dé-coupe tout à coup devant nous dans un ciel sans nuages.
En quelques minutes la cime est atteinte (2 160 mètres) ; il ne nous reste plus qu’à contourner le Tsiafakafo, pour aborder enfin la rampe plus rapide qui nous mènera sur le Tsiafajavona. Encore un effort sur les roches glissantes qui apparaissent maintenant par places. Nous sommes au sommet (2 640 mè-tres) ; il est 12 h. 30. La vue devrait s’étendre fort loin, si le géant de l’Ankaratra, ainsi que son nom l’indique, n’avait pas, pour les gens de la plaine, son sommet perdu dans la brume. Sur nos têtes un soleil radieux ; à nos pieds le cône émerge du brouillard, et de petits nuages blancs qui se pelotonnent et s’accrochent aux flancs de la montagne dérobent à nos regards les cimes environnantes. Cependant vers l’ouest, à travers une déchirure de ce voile nuageux, nous voyons scintiller au loin la nappe argentée du lac Itasy. Avant de quitter le Tsiafajavona, deux amas de pierres attirent notre attention ; nous voulons nous en approcher, mais les guides viennent nous supplier de n’en rien faire. Ce sont des tombeaux des Vazimba ; ils sont fa-dy, il est défendu d’y toucher et personne ne veut nous dire leur origine.
Le mot fady joue un grand rôle à Madagascar ; il détermine ce qui est sacré, défendu, inviolable ou frappé d’interdit ; ce qualificatif, absolument analogue au tabou des Océaniens, s’applique aussi bien aux personnes qu’aux choses, soit à tout jamais, soit, au contraire, pour un temps limité. Selon que le fady est bon ou mauvais, l’individu qui en est frappé bénéficie
– 53 – d’un caractère sacré, n’est pas astreint à une loi du royaume, est exempt de certaines obligations, ou bien, au contraire, voit pe-ser sur lui un destin malheureux, reste astreint toute sa vie à une pénible tâche ou doit supporter dans l’avenir une privation quelconque. C’est là le fady originel. Il peut être aussi acciden-tel, et prononcé alors soit par une puissance divine qui, dans une révélation fortuite ou provoquée, fera connaître sa volonté, soit par les rois ou les chefs de tribu, qui usent fort adroitement de ce moyen pratique et commode de gouverner leurs sujets.
Le 3 mai nous quittons le village d’Ankadivavala et, mar-chant vers le sud, nous longeons les flancs de l’Ankaratra. Les mamelons s’élargissent, leurs sommets, aplatis et de même élé-vation, semblent former devant nous un plateau continu où l’herbe jaunie ondoie au gré du vent. Apparence trompeuse : maintes fois des ravins s’ouvrent sous nos pas. Il faut descendre un escarpement rapide, s’embourber dans une fondrière et re-monter par un versant abrupt sur le coteau suivant. Pas un vil-lage. De loin en loin une maison isolée abrite les gardiens des troupeaux de bœufs que nous rencontrons quelquefois. Les cultures sont rares : des champs de maïs et de manioc, peu de rizières ; cependant, dans les vallons abrités, plusieurs chène-vières.
Au hameau d’Androraty nous quittons le versant occidental pour descendre dans le bassin du Mangoro. Là, les collines sont moins larges, les vallées plus spacieuses ; les ruisselets, devenus maintenant de petites rivières, irriguent dans les bas-fonds quelques champs de riz ; sur les hauteurs on distingue des habi-tations. Le 4 mai nous arrivons à Ankisatra, village situé dans une plaine ondulée où coule la rivière de l’Onivé ; avec ses vingt maisons, c’est un des centres les plus importants de l’est du Va-kinankaratra.
Le chef du pays, un petit vieux tremblotant, vient nous souhaiter la bienvenue.
Il commence ensuite un long discours pour nous annoncer ses cadeaux. Il est heureux de voir des étrangers s’arrêter dans son village, et veut leur prouver son amitié. S’il la leur offre si généreusement, c’est d’abord pour obéir aux ordres de la reine et du premier ministre, dont il n’est que l’humble serviteur, mais c’est aussi pour montrer son plaisir et ses bonnes disposi-tions aux vazaha. Il s’excuse de ne pouvoir donner davantage,
– 54 – car il voudrait traiter ses hôtes comme de grands chefs. Puis il nous présente sa famille, ses aides de camp, ses serviteurs, et nous raconte sa vie. C’est très long. Enfin, les cadeaux arrivent. Le vieux a demandé à Boto si nous saurions reconnaître conve-nablement ses avances, et, sur une réponse affirmative, il a fait grandement les choses. On apporte un cochon de belle taille, trois poules et un panier d’écrevisses de l’Ankaratra.
Alors je répète les petites formules d’usage, et je lui donne en échange de ses présents trois fois leur valeur en argent : c’est encore la coutume.
Partout, à Madagascar, il en est ainsi. À son arrivée dans un village, le voyageur reçoit quelques cadeaux accompagnés d’une allocution, variable pour la forme, toujours la même quant au fond. Ces échanges mutuels sont surtout très fréquents dans l’Imerina et au Betsileo ; là on n’attend plus les étapes, on vous arrête sur la route.
La plus grande case du village nous est réservée, elle est construite en argile comme presque toutes celles que l’on trouve dans l’Imerina et le Betsileo. Le terrain plastique de ces régions fournit aux indigènes des matériaux précieux pour la construc-tion de leurs habitations.
La maison antimerina est de forme rectangulaire, avec le grand côté orienté nord et sud. Elle comprend généralement un rez-de-chaussée, divisé en deux pièces inégales, et un grenier. Une porte et une fenêtre sont ménagées sur la face occidentale ; sur le pignon du nord s’ouvrent deux autres fenêtres superpo-sées : l’une éclaire la plus grande pièce du rez-de-chaussée, l’autre donne du jour au grenier. L’escalier de terre par lequel on accède à l’étage a des marches très élevées ; c’est un vrai casse-cou, par suite de la faible résistance et de l’usure des ma-tériaux dont il est composé. Il s’appuie sur le pignon du sud, soit en dedans, soit en dehors. Les dimensions de ces maisons sont parfois très petites ; la longueur moyenne est de 6 mètres, la largeur de 4 ; la hauteur totale ne dépasse pas 4 mètres ; on peut à peine se tenir debout au milieu du grenier : toutes les ouvertu-res sont minuscules, et il faut se tourner de côté pour passer la porte. Cependant depuis quelque temps on construit dans les gros villages de la province des habitations plus vastes, sur des modèles quelque peu différents.
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Les murailles d’argile sont recouvertes d’un enduit compo-sé de terre soigneusement délayée et mélangée de bouse de va-che. Quelques planches ferment la porte et les fenêtres ; des perches forment le plancher et soutiennent la couverture de chaume en herana et en bozaka.
L’intérieur des maisons hova n’a rien de séduisant. La pe-tite pièce où l’on entre d’abord est destinée aux porcs et aux moutons ; les poules, les canards et les oies s’y réfugient égale-ment, en compagnie des jeunes veaux. Ce n’est pas toujours aisé de traverser sans aventures cette sorte de vestibule pour péné-trer, par une petite porte percée au milieu de la cloison, dans la chambre principale, où se tiennent les propriétaires. Pour que les animaux ne fassent pas de promenades trop fréquentes dans ce local, la porte de communication a un seuil très élevé ; aussi faut-il se hausser pour la franchir, mais en même temps, comme l’entrée a moins de hauteur que la moyenne de la taille hu-maine, on se cogne la tête au linteau, et l’on arrive contusionné dans la chambre du nord, réservée aux humains. À la longue, l’expérience instruit. Le mobilier est très sommaire : des rou-leaux de nattes, des cruches à eau, des pots pour faire cuire le riz, des sobiky qui contiennent les provisions, deux ou trois ca-lebasses et quelquefois une caisse en bois pour serrer les vête-ments. Des nattes sont étendues sur le sol d’argile ; elles ne s’enlèvent jamais ; quand elles sont sales et usées, on les recou-vre par un tissu plus neuf. À l’angle nord-ouest se trouve le foyer, disposé sur une plate-forme où sont enfoncées les trois pierres qui supportent les marmites. Un lit grossier occupe l’angle nord-est ; le bois est simplement recouvert de nattes fi-nes ou d’un mince matelas de roseaux. Le grenier abrite la ré-colte de l’année. Parfois cependant il sert de cuisine et de salle à manger. Ces maisons d’argile forment, avec les cases de bam-bous, de ravinala ou de roseaux, des régions basses, et les mai-sons de bois que nous verrons surtout dans le Betsileo et le Ta-nala, les trois types d’habitations construites à Madagascar.
Dans les environs d’Ankisatra, il y a quelques cultures de riz, de manioc et d’un légume introduit récemment à Madagas-car, je veux parler de la pomme de terre. Ce tubercule pousse assez bien dans les régions élevées du centre de l’île, et com-mence à se répandre dans l’Imerina et le Betsileo et dans quel-ques autres territoires qui avoisinent au sud le massif central.
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Malheureusement les procédés de culture par trop primitifs et surtout la nature du sol font dégénérer le plant au bout de peu d’années. On rencontre aussi dans ces hautes régions, et princi-palement dans les alentours de Tananarive, quelques jardins où croissent nos principaux légumes, choux, carottes, salades, mais l’indigène ne goûte pas encore ces végétaux comestibles et ne les cultive généralement que pour les vendre aux Européens.
Pendant notre séjour à Ankisatra, nos hommes sont dans l’abondance et jouissent d’un repos complet. Aussi, contents et heureux de cette vie qui leur plaît fort, manifestent-ils bruyam-ment leur gaieté. Chaque soir, groupés devant notre case, ils dansent et chantent bien avant dans la nuit. Les porteurs sont assis, sauf un seul qui, resté debout, psalmodie un thème ; les autres font avec leurs voix un accompagnement monotone, dont les temps forts sont accentués par des battements de mains. D’autres fois le chanteur principal improvise un récitatif et tout le monde reprend le refrain en chœur. En général, comme la plupart des productions musicales des populations primitives, les airs sont mélancoliques et les paroles peu significatives. Le chanteur énumère les étapes d’une route connue et fait suivre les noms de villages d’un qualificatif plus ou moins bien choisi. Chaque couplet est terminé par le refrain, appel ou salutation. Quelques chants cependant ont une signification assez origi-nale.
Depuis notre départ de Tananarive, nous avons traversé, en marchant vers le sud, une région dont la constitution géologique est partout la même : gneiss et granit recouverts par l’argile rouge ; elle présente un relief sensiblement uniforme sinon dans l’altitude, du moins dans la disposition générale : ballons suc-cessifs, collines arrondies, aux pentes peu rapides. Au village d’Ankisatra on observe non pas un changement radical, mais quelques différences importantes. En effet, dans l’est, les émer-gences rocheuses deviennent fréquentes, des coulées de quartz nombreuses divisent les roches granitiques ; on voit des filons de mica et d’autres minéraux accidentels, de grosses masses quartzeuses ; puis les collines changent de forme, les arêtes s’avivent, les cimes se dressent plus élancées ; sur les flancs des montagnes, de gros blocs rocheux élèvent leurs murailles verti-cales. Du côté de l’ouest, l’aspect de la contrée est encore plus différent : là, dans un sol volcanique, des coulées éruptives ré-
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Nous allons maintenant nous diriger vers l’orient en sui-vant à peu près le cours de l’Onivé pour visiter d’abord la région des quartz jusqu’à Tsinjoarivo. Nous reviendrons ensuite vers l’ouest pour traverser de nouveau la ligne de faîte au Vontovo-rona, et descendre sur le versant occidental dans le territoire volcanique ; enfin, par un grand circuit vers le nord, nous ren-trerons à Tananarive en longeant la frontière des pays sakalava.
Le 7 mai nous partons vers l’est. À 3 kilomètres d’Ankisatra nous arrivons sur les bords de l’Onivé, qu’il nous faut traverser à gué ; la rivière a 60 mètres de large, mais heureusement n’est pas très profonde.
À côté du village d’Andranovohitra, où nous arrivons une heure après, nous voyons sur le flanc d’un coteau une carrière de pierre exploitée. Une centaine d’indigènes tirent de toutes leurs forces sur des câbles de chanvre enroulés autour d’une large dalle de granit. Ils traînent avec difficulté la lourde pierre ; sans leviers ni rouleaux, ils font bien peu de chemin. Un per-sonnage important, sans doute le chef du hameau, encourage les travailleurs du geste et de la voix. Cette dalle, qui doit cou-vrir un tombeau non loin d’ici, vient d’être extraite par un pro-cédé fort ingénieux. Le carrier malgache n’est pas embarrassé pour se procurer les grandes plaques de pierre employées dans la construction des monuments funéraires. Sur une roche dont la surface régulière paraît lui convenir, il entasse de la bouse de vache desséchée en couches plus ou moins épaisses, puis il y met le feu. Il surveille jour et nuit le travail d’éclatement qui se produit ; en frappant la roche il est averti par le son de la pro-fondeur atteinte et modère la flamme dans un endroit, l’active dans un autre suivant les indications ; il répand même de l’eau, si cela est nécessaire, sur la roche surchauffée. C’est ainsi qu’à la longue il obtient une dalle répondant aux dimensions exigées.
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Vers midi nous étions à Sarobaratra, au milieu d’un hémi-cycle de montagnes dénudées. Non loin de ce village se trouve un des principaux gisements aurifères exploités par le gouver-nement hova. Le district de Sarobaratra est particulièrement aride et désolé.
Le jour suivant, nous arrivons au village de Tsinjoarivo. Là nous avons atteint la frontière orientale de l’Imerina. Du côté de l’est la limite du pays des Hova est très nettement tranchée ; la seconde zone forestière, celle qui est la plus éloignée de la côte, recouvre, jusqu’à la ligne de faîte, tout le versant oriental du grand massif central, au pied duquel coule le Mangoro. Nous avions déjà traversé cette bande de forêt avant d’arriver à Anke-ramadinika ; nous la retrouvons ici ayant toujours la même di-rection générale du nord-nord-est au sud-sud-ouest. La zone boisée élève donc à l’orient de l’Imerina une muraille sombre, à laquelle nous venons nous heurter sans aucune transition.
Le village de Tsinjoarivo n’échappe pas, lui aussi, à une di-vision si brusque. Ses cinquante cases sont inégalement grou-pées sur deux collines voisines. À l’ouest, au milieu des herbes, est un hameau qui ne diffère en rien de ceux que nous avons vus précédemment, tandis qu’à l’est, des maisons en bois se dissi-mulent dans les premiers arbres de la forêt. Près de celle-ci est un rova royal, résidence d’été des souverains antimerina. Ce rova occupe le sommet d’un mamelon élevé. De nombreuses maisons en bois y sont construites sur un terrain circulaire et rappellent à peu près, mais dans de plus vastes proportions, celles qui couvrent, à Tananarive, l’îlot du lac Anosy. La position du rova est bien choisie : adossé à la forêt, il domine au loin vers l’est les espaces nus de l’Imerina ; à ses pieds, l’Onivé, au cours ralenti jusqu’alors, précipite ses eaux, qui s’engouffrent dans les passes étroites des rochers et disparaissent dans des tourbillons d’écume.
Notre personnel n’a pas été jusqu’ici sans nous causer quelque embarras pour la nourriture et le logement dans les petits villages de l’Imerina ; pour nous les cases de tout un ha-meau sont à peine suffisantes. En outre, nous voulons visiter pendant les mois suivants la plus grande étendue possible de la partie moyenne de l’île, réservant le nord et le sud pour des époques ultérieures.
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C’est pour obvier à cet inconvénient et surtout satisfaire ce désir que nous prenons, mes amis et moi, la résolution de nous séparer et de suivre, à partir de Tsinjoarivo, des itinéraires dif-férents, qui doivent nous ramener trois mois plus tard à un point commun ; le lieu du rendez-vous est Tananarive.
Foucart va, continuant son chemin vers l’est, descendre dans le bassin inférieur du Mangoro, où il parcourra par des routes nouvelles le territoire des Betanimena. Maistre a pour objectif les districts sakalava limitrophes de l’Imerina ; il compte aller jusqu’à Ankavandra et plus à l’ouest encore si cela lui est possible. De mon côté, fidèle à l’itinéraire primitif, je vais poursuivre seul un monotone voyage à travers le pays des Hova.
Les préparatifs ne sont pas longs ; chacun aura ses bagages personnels et les hommes qui en sont chargés ; on partage fra-ternellement les provisions. Certaines choses qui ne se prêtent pas facilement à une division par trois nous obligent à avoir re-cours au système des compensations, qu’il faut aussi employer pour nous assigner respectivement le commandeur et Jean Bo-to. Ainsi Maistre, heureux possesseur de la marmite, aura un porteur, Rainitavy, qui sait quelques mots de français ; Raini-voavy suivra Foucart, qui, privé d’interprète, possédera notre bibliothèque malgache, grammaire et dictionnaire, augmentée de la casserole ; Jean Boto reste avec moi, mais je n’ai que le moulin à café.
Le 11 mai, après nous être souhaité mutuellement bon voyage et bonne santé, ce qui n’est pas superflu, surtout à Ma-dagascar, nous quittons Tsinjoarivo, mes amis et moi, chacun par une route différente.
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