Voyage à Madagascar (1889–1890)

Louis Catat · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/3

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Voyage à Madagascar (1889–1890)

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

M. Estève venait à Tanimandry pour rechercher les causes d’une interruption insolite dans son service. C’était tout simple : des indigènes avaient renversé quelques poteaux dans les envi-rons et coupé le fil en plusieurs endroits ; ces engins les gê-naient, faisaient avoir de mauvaises récoltes et attiraient la fou-dre dans leur voisinage.

Deux années avant notre arrivée, sur les ordres du résident général, une ligne télégraphique avait été posée entre Tanana-rive et Tamatave, sous l’habile direction de MM. Deschamp et Estève, chefs de service dans ces deux villes, et de leurs agents. Ce n’est qu’au prix de mille peines, en surmontant de grandes difficultés et en courant de sérieux dangers, que l’on a pu termi-

– 22 – ner heureusement cette entreprise si utile aujourd’hui. Malheu-reusement les orages, fréquents sur les hauts plateaux, la grande tension électrique de l’air dans ces contrées, la chute des arbres dans les forêts, et des poteaux eux-mêmes, mal assujettis dans ce sol compact, la rupture du fil usé par les émanations salines des côtes et beaucoup d’autres causes naturelles font que la transmission des dépêches s’opère le plus souvent très irrégu-lièrement. Puis viennent s’ajouter encore les perturbations non moins fréquentes dues à la malveillance et à l’hostilité des habi-tants.

Le 21 mars, de très bonne heure, nous quittons Taniman-dry. L’étape sera pénible, d’après ce que nous assurent les hommes. J’envoie tout mon monde en avant et je sors le dernier par l’étroite ouverture que l’on dénomme pompeusement la « porte de l’Ouest ».

La caravane est dans l’ordre ordinaire : en tête, les bagages avec le commandant Rainivoavy, puis nos trois filanjana. Pour aller à notre première étape, le village de Ranomafana, il y a deux routes : l’une, la plus longue, suit la ligne télégraphique ; elle est passable, paraît-il ; la seconde, qui traverse le marais, est plus courte, mais bien plus pénible. On s’est décidé pour la route du marais ; les porteurs auraient certainement beaucoup de peine, m’avaient-ils dit, mais pendant un temps plus court, et ils se reposeraient plus vite. Ce raisonnement des borizano était assez juste, et nous n’étions pas fâchés, d’un autre côté, de voir ce fameux marais et de nous rendre compte de la difficulté de sa traversée.

Bientôt nous entrons dans la forêt ; l’air ne circule pas au milieu de ces frondaisons élevées, l’humidité nous pénètre. Le sol, formé d’argile et de sable recouverts de débris organiques, est d’abord résistant, puis il devient mou et disparaît sous les grandes herbes. Il semble qu’on danse sur un plancher mou-vant. Nos porteurs ont de la peine à marcher sur ce terrain dé-trempé ; ils trouvent difficilement la bonne voie et s’enfoncent de plus en plus au milieu des roseaux. Nous entrons dans un bois et nous marchons dans l’eau. Bientôt nous sommes arrêtés par un étang profond ; il y a un pont, mais un pont malgache : deux ou trois troncs d’arbres posés côte à côte, et soutenus par des branchages mis en travers sur les herbes ; le tout est recou-vert par 30 centimètres d’eau. Nous traversons cette nappe à la

– 23 – file indienne. Chaque homme va bien lentement, cherchant avec précaution où il doit poser le pied ; à voir nos porteurs l’un der-rière l’autre, ayant de l’eau à peine jusqu’aux genoux, on croirait qu’ils passent à gué quelque rivière ; il n’en est rien ; ils mar-chent sur des arbres invisibles, et, véritables équilibristes, ils manœuvrent sur ce point d’appui très glissant, ayant à leurs côtés plus d’un mètre d’eau et au-dessous une vase infecte et profonde. Tout cependant est arrivé sans accident sur l’autre bord ; le porteur d’une des caisses a fait un faux pas, mais, par un miracle d’adresse, il a pu se relever. Foucart et Maistre pas-sent à leur tour, je marche le dernier et je suis bientôt de l’autre côté. Là nous entrons dans le grand marais ; ce que nous avions vu jusqu’ici n’était qu’une sorte de préface nous initiant aux beautés de la traversée qu’il nous restait à faire.

Le marais de Tanimandry est orienté du nord-nord-est au sud-sud-ouest et peut avoir, dans l’endroit où nous l’avons tra-versé, de 1 200 à 1 300 mètres ; c’est là du reste sa largeur moyenne, augmentant un peu dans la région sud, où elle atteint 2 kilomètres et demi. Partout de grands arbres forment une vé-ritable forêt lacustre ; ces arbres élancés, bien droits, dont quel-ques-uns atteignent plus de 20 mètres de hauteur, ont un feuil-lage vert foncé qui s’étale en touffes horizontales et offre à l’œil un aspect pittoresque. Au pied des arbres, des roseaux, des touf-fes de grandes herbes, des plantes aquatiques aux fleurs blan-ches ou jaunes et aux larges feuilles, puis au milieu de tout cela, dégageant une odeur infecte, l’eau noirâtre et croupissante, re-couverte çà et là de membranes ferrugineuses aux couleurs iri-sées. Flottant comme de larges taches d’huile, elles font un vif contraste avec la teinte noire du marais. Quelques rares oiseaux voltigent autour de nous ; des papillons et des libellules vien-nent se poser sur les fleurs et montrent leurs ailes aux brillants reflets ; et, pour animer la scène, tous les crapauds et les gre-nouilles des environs nous donnent un concert des plus variés ; il serait impossible d’analyser ces cris, il y en a dans tous les tons et sur tous les rythmes ; je ne puis dire qu’une seule chose, c’est qu’il y a beaucoup de musiciens.

La route serpente dans la forêt, cherchant autant que pos-sible des endroits où la vase est moins épaisse, mais ce moins n’est que relatif, très relatif même. Comme le pont que nous avons passé tout à l’heure, le chemin est constitué par une ligne

– 24 – de troncs d’arbres, mais ici on les voit et nos hommes peuvent poser assez facilement le pied sur ces passerelles flottantes ; de temps en temps l’un d’entre eux glisse et enfonce dans la vase ; ses trois compagnons soutiennent le filanjana pendant que le malheureux se relève péniblement et reprend sa place. D’autres fois il n’y a qu’un seul arbre ; les porteurs se mettent alors l’un derrière l’autre et vous soulèvent ainsi ; dans ce genre de loco-motion on a, je crois, la sensation qu’aurait quelqu’un porté par un acrobate sur une corde lisse. Chose remarquable, les hom-mes sont toujours très gais ; arrive-t-il un accident à l’un d’eux, ses camarades se moquent de lui et font pendant plus de dix minutes des gorges chaudes de sa mésaventure ; cependant ils ont pour le vazaha (l’étranger) beaucoup de prévenances, je dirai même de dévouement ; je ne sais, pendant cette traversée qui m’a paru longue, combien ils ont déployé d’adresse et de force ; à chaque instant je choisissais l’endroit où j’allais tomber et prendre mes ébats dans la vase ; j’ai failli plusieurs fois réali-ser mon rêve, mais je suis sorti sain et sauf, et sec, de l’aventure.

Après avoir passé une dernière nappe d’eau qui borne le marais du côté de l’ouest et avoir failli une dernière fois prendre un bain, je rejoins mes compagnons, qui m’attendaient sur une petite hauteur.

Les chenaux, lagunes et marécages qui longent la mer ne sont pas l’un des traits géographiques les moins curieux de l’île de Madagascar. Il en existe dans toute la partie de la côte orien-tale qui reçoit le choc du grand courant indien depuis 16°52’ de latitude sud jusqu’à 22°25’ ; cependant ce n’est qu’entre la bou-che de l’Ivondrona (18°15’00" lat. S.) et celle du Matitanana (22°24’45" lat. S.) qu’ils deviennent nombreux et assez rappro-chés pour pouvoir être utilisés par la navigation côtière. M. Al-fred Grandidier, qui les a étudiés avec soin, en a compté vingt-deux, fournis par plus de cinquante cours d’eau, entre ces deux points dont la distance est d’environ 485 kilomètres. Cet état spécial de la côte orientale est dû à ce que les rivières, descen-dant un versant fortement incliné et ne recevant que de petits affluents, trouvent une plage étroite contre laquelle bute avec violence un fort courant qui ensable continuellement leurs em-bouchures, et, à cause du volume d’eau peu considérable qu’elles apportent d’ordinaire, la plupart n’arrivent pas à s’ouvrir une issue directe à la mer ; si, à la suite d’une crue im-

– 25 – portante, elles forcent quelquefois la barre de sable qu’accumulent journellement et que maintiennent les vagues, la passe ainsi momentanément déblayée ne tarde pas à se refer-mer dès que les eaux baissent. Ces embouchures temporaires ne sont pas du reste toujours à la même place.

Les chenaux ont des dimensions très variables ; assez étroits en certaines parties pour qu’une pirogue y passe avec difficulté, ils s’élargissent en d’autres jusqu’à 200 et 300 mètres et forment de distance en distance, partout où une dépression du sol s’y est prêtée, des lacs qui ont quelquefois plusieurs mil-les de large et dont le plus grand est celui de Nosy-Vé, au nord duquel est Ambodisiny. Comme nous l’avons dit, ils sont sépa-rés de la mer tantôt par une simple bande de sable de quelques mètres de largeur, tantôt par une plage gazonnée, plus ou moins couverte d’arbres et d’arbrisseaux, qui peut mesurer jusqu’à plusieurs kilomètres. Ils ne sont pas tous navigables, à toute époque du moins ; dans la saison sèche, il en est qui contiennent plus de boue que d’eau ; cependant, tels que la nature les a faits, ils sont très utiles et facilitent beaucoup les communications et les transports de marchandises le long de cette côte inhospita-lière où le cabotage n’est pas praticable à cause des courants qui y sont très violents et de la forte houle qui y règne constam-ment. Mais ce canal naturel a des inconvénients au point de vue sanitaire, car il entretient sur la plage orientale un foyer de fiè-vres.

Depuis la traversée de la première nappe il s’était écoulé cinquante-cinq minutes.

Nous venions d’achever ainsi la première partie de la route de Tamatave à Tananarive, ce segment du chemin qui, suivant la direction du nord au sud, longe le bord de la mer entre le ri-vage et la ligne des lagunes que nous venions de traverser si pé-niblement. Il nous restait à parcourir, en marchant droit vers l’est, la deuxième partie du sentier, qui allait nous conduire du niveau de la mer à Tananarive, à 1 250 mètres d’altitude, sur un parcours de 230 kilomètres.

 

– 26 –

III

 

 

À travers les dunes sablonneuses. – Le rofia et le

ravinala. – Manambonitra. – Crue rapide. – La

tribu des Betsimisaraka. – Le chapeau du borizano.

– Ranomafana. – Ampasimbé. – Une corrida. –

Beforona. – Première zone forestière

d’Analamazaotra. – Le sentier dans la forêt. –

Ampasimpotsy. – Moramanga. – Province d’Ankay.

– Marché de Moramanga. – Andakana. – Le bœuf

de Madagascar. – Ascension du mont Ifody. –

Vallée de Sabotsy. – Montée de l’Angavo. – La

deuxième forêt. – Ankeramadinika. – Arrivée à

Tananarive.

 

Après avoir dépassé le petit hameau de Bemasoana nous arrivons sur les bords de l’Iharoka. Il nous faut de nouveau tra-verser le fleuve pour rejoindre sur la rive gauche la route de la capitale.

L’Iharoka, grossi par quatre mois de pluies continuelles, roule en rapides des eaux jaunâtres chargées des matières ter-reuses entraînées des hauts plateaux. Nous effectuons le pas-sage dans de mauvaises pirogues au confluent de l’Ambavaroka. Le fleuve mesure en cet endroit plus de 200 mètres de largeur.

La route continue à travers une contrée mamelonnée. Des monticules sablonneux se succèdent sans ordre ; ce sont d’anciennes dunes fixées maintenant par la végétation. Dans les bas-fonds, les eaux, qui ne peuvent s’infiltrer dans un sous-sol compact, forment des marais et des fondrières, où nous nous embourbons quelquefois, malgré les circuits et les détours que nous faisons pour les éviter. Des plantes herbacées poussent en abondance sur le sommet de collines arrondies, dont les flancs sont couverts de bruyères et de fougères, tandis que dans les dépressions, au milieu d’une multitude de plantes aquatiques,

– 27 – s’élèvent en touffes serrées les ravinala et les rofia. Ces arbres, que l’on rencontre surtout le long des ruisseaux, deviennent ra-res sur les versants, plus rares encore sur les sommets.

Le rofia (Raphia Madagascariensis, Sagus raphia) est un palmier au port gracieux. Son tronc, généralement peu élevé, est couvert d’aspérités, anciens points d’attache des feuilles tom-bées. À l’extrémité du stipe s’évasent en bouquets de belles feuilles qui, composées d’un grand nombre de filaments insérés à angle droit sur une nervure médiane, atteignent parfois 5 et 6 mètres de longueur.

Le ravinala (Urania speciosa) est appelé communément par les Européens « arbre du voyageur ». Le tronc lisse et sou-vent fort élevé de cet arbre, de la famille des bananiers, est sur-monté d’un magnifique éventail de larges feuilles vertes. Au nombre d’une vingtaine, longues de 2 mètres environ sur près de 50 centimètres de large, ces feuilles sont supportées par de longs pétioles qui, se rapprochant peu à peu, rayons d’une roue gigantesque, viennent s’encastrer les uns dans les autres. Cet arbre offre une silhouette singulière, qui se réduit à une simple ligne lorsqu’on le regarde par la tranche, et, lorsqu’on le voit de face au contraire, déploie un éventail colossal, joli surtout quand le vent ne l’a pas déchiqueté. On explique le nom d’« arbre du voyageur » parce que l’eau conservée à la base des feuilles et dans les replis des pétioles, provenant en grande par-tie de la condensation de l’humidité de l’air sur ces larges surfa-ces, servirait, paraît-il, à secourir le passant altéré. Cette expli-cation n’est certes pas applicable à Madagascar ; le ravinala se trouve toujours dans les marais et dans le voisinage des cours d’eau ; on ne le rencontre jamais dans les contrées arides. Cet arbre singulier, qui donne à toute la région betsimisaraka un aspect si particulier, croît sur la majeure partie du versant oriental de l’île, mais il ne dépasse pas 600 mètres d’altitude. Comme le rofia, il rend de grands services dans la construction des cases, et est employé à de nombreux usages domestiques.

Depuis quelques heures nous avons à supporter une pluie fine qui augmente bientôt d’intensité, et c’est au milieu d’une averse diluvienne que nous traversons le village de Maromby. À travers les larges gouttes qui strient obliquement l’atmosphère obscurcie par d’épais nuages, je distingue difficilement les gros mamelons qui nous environnent. C’est toujours la même

– 28 – contrée, mais le terrain a changé de nature : le sol sablonneux est remplacé par une argile rougeâtre que l’eau délaye et rend glissante. Les hommes ont de la peine à marcher.

Vers deux heures nous nous arrêtons au village de Manam-bonitra. Rainivoavy vient me prévenir qu’il nous est impossible d’aller plus loin : la crue subite d’un ruisseau que nous devons traverser en sortant du village met un obstacle à toute marche en avant.

Les Betsimisaraka, qui habitent la vaste contrée que nous venons de traverser, formaient autrefois une confédération re-doutée. Au commencement du XVIIIe siècle, conduits par des Européens et des mulâtres, ils gagnèrent à leur cause toutes les tribus éparses de Mahanoro à la baie d’Antongil et constituèrent alors une puissante nation. Malheureusement les divisions des tribus et la rivalité des chefs les affaiblirent, et Radama Ier, roi des Antimerina, conquit leur pays vers 1820.

Le Betsimisaraka a le visage arrondi, les pommettes légè-rement saillantes ; ses yeux ne sont pas bridés. Son teint est gé-néralement foncé, mais, comme chez les autres tribus de Mada-gascar, il présente de nombreuses variétés. Les cheveux, crépus ou ondulés, sont épais. Les hommes les portent coupés courts ; au-dessus du front des enfants on laisse souvent un petit toupet proéminent qu’ils se tirent consciencieusement lorsqu’ils nous rencontrent, et nous gratifient du finaritra, bonjour betsimisa-raka. Les femmes ont des coiffures assez compliquées : tantôt ce sont des nattes finement tressées et réunies en boucles derrière la tête et au-dessus des oreilles ; tantôt les cheveux, partagés par des raies multiples, forment sur l’occiput, de chaque côté du front et au-dessus des oreilles, six chignons volumineux. C’est cette dernière coiffure qui est généralement adoptée. Les indi-gènes s’habillent d’une chemise à manches courtes, faite d’un tissu grossier de rofia ; au-dessous ils ont une ceinture d’étoffe roulée autour des reins et descendant entre les jambes, d’où elle remonte se nouer à la taille : c’est le salaka, qui existe partout dans l’île. Quand ils ne se livrent pas à des travaux exigeant la liberté des mouvements, ce qui leur arrive souvent, ils se dra-pent dans une pièce de colonnade, le lamba, vêtement national de Madagascar. Les femmes mettent un jupon et une sorte de camisole toujours trop courte qui leur serre affreusement la poi-trine ; par-dessus elles portent aussi le lamba, mais un lamba

– 29 – particulier. C’est une espèce de sac plus ou moins ample, ouvert aux deux bouts ; elles le remontent sous les bras et l’y maintien-nent fixé par des torsions savamment combinées et incessam-ment renouvelées. C’est même là une de leurs principales oc-cupations. Comme ornement elles possèdent des boucles d’oreilles de cuivre ou d’argent, quelquefois des colliers et des bracelets de verroterie. Cette population est douce et paisible, les actes d’énergie sont rares. Les Betsimisaraka supportent pa-tiemment leurs gouverneurs hova et n’ont résisté que bien peu aux charges accablantes qu’il leur faut supporter et aux mesures vexatoires dont ils sont parfois victimes. Ces indigènes entrent volontiers au service des blancs établis sur la côte et seraient d’assez bons travailleurs s’ils n’abusaient pas trop des liqueurs alcooliques.

Le 22 mars nous quittons Manambonitra au lever du soleil. Rainivoavy a pu trouver deux pirogues, sur lesquelles nous pas-sons, à l’est du village, l’important cours d’eau qui nous avait arrêtés la veille. En temps ordinaire, ce n’est qu’un ruisseau, mais dès qu’il a plu, il grossit rapidement : c’est un fleuve après les grandes averses. Ce fait est très fréquent à Madagascar.

Comme la veille, la route serpente dans une contrée mame-lonnée. Ce sont des montées et des descentes continuelles, des glissades et, sur le sol boueux, des chutes répétées qui font la joie de nos porteurs.

Vers neuf heures, arrêt à Ranomafana. Ce misérable village doit son nom à des sources chaudes, situées non loin de là, dans le lit même d’une petite rivière.

Pendant que Maistre va emplir une bouteille d’eau miné-rale en vue d’une future analyse, nos porteurs se réconfortent l’estomac, creusé par les fatigues de la route. Comme dans pres-que tous les villages, des marchands de manioc attendent la pra-tique avec des marmites pleines de racines cuites à l’eau et en-core fumantes. Pour un imperceptible morceau d’argent que je lui ai donné, un borizano en achète une ample portion, et la ré-partit entre ses camarades après avoir mis à part quelques beaux morceaux, qu’il vient m’offrir dans son chapeau. C’est une des nombreuses applications que le Malgache donne à son couvre-chef, voulant imiter l’Européen au moins dans une par-tie de son costume : il considère son chapeau comme un objet de toilette indispensable, s’en couvre avec coquetterie, s’imagine

– 30 – préserver ainsi son teint des ardeurs dévorantes du soleil. Mais il n’attache, non sans raison, à ces divers rôles de sa coiffure qu’une médiocre importance ; il l’emploie le plus souvent à de tout autres usages. Non seulement c’est un plat dont on se sert souvent, mais encore le chapeau devient entre les mains habiles de son propriétaire un filtre destiné à épurer l’eau croupissante des marais. Néanmoins, l’indigène, rendu défiant par l’expérience, se contente, la plupart du temps, de se rafraîchir la bouche et s’empresse de cracher le liquide.

Entre Ranomafana et Bedara, où nous arrivons deux heu-res après par une pluie épouvantable, nous observons des émer-gences rocheuses de gneiss et de micaschiste, des coulées de basalte, et çà et là sur les croupes gazonnées de gros rocs verdâ-tres de porphyre granitoïde qui, témoins des siècles passés, ont résisté à la décomposition argileuse.

Nous nous arrêtons à Ampasimbé ; le soir, grand vacarme : ce sont les porteurs qui exercent leur force et leur agilité sur un malheureux bœuf que l’on conduit à la mort. L’un d’eux saute sur le dos de l’animal, s’y cramponne de toutes ses forces et es-saye de s’y maintenir. Il est vite jeté à terre par le bœuf agacé qui fait des bonds énormes et prend sa course au milieu du vil-lage. Mais bientôt le voilà arrêté dans sa fuite par une longue corde attachée à une de ses jambes de derrière et par les coups innombrables qu’il reçoit. Un autre porteur succède au premier, et quand il est à bas, ses compagnons continuent ces exercices ; la corrida ne se termine que lorsque tous les hommes, plus ou moins contusionnés, ont tenté l’aventure. On attache ensuite l’animal harassé au poteau du supplice ; le lendemain il sera immolé. Cette préparation toute spéciale que l’on fait subir à la viande de boucherie pourrait expliquer dans une certaine me-sure l’arrière-goût de venaison que les Européens, à leur arrivée dans le pays, trouvent toujours au bœuf indigène.

En quittant Ampasimbé nous entrons dans une contrée d’un aspect différent. Les mamelons sont remplacés par des col-lines aux flancs plus abrupts, aux sommets plus élevés. Les val-lées sont plus profondes, les pentes plus raides. Par une série de montées et de descentes, le sentier s’élève peu à peu ; à la sortie du village le baromètre indiquait 400 mètres d’altitude. Sur ce terrain mouvementé, on commence à distinguer une tendance à l’orientation du nord-nord-est au sud-sud-ouest de la chaîne

– 31 – côtière, que nous allons franchir prochainement. En maints en-droits, l’argile est traversée par des pointements rocheux ; sur les flancs des petites montagnes qui nous environnent apparais-sent par places de gros rochers. Les rivières et les ruisseaux pré-cipitent leur cours, ce sont de véritables torrents ; leurs eaux, limpides quand il n’a pas plu – ce qui est rare, – se brisent sur les gros cailloux roulés entraînés des terrains élevés par les grandes crues. Parfois, coupées par des assises rocheuses, elles tombent en jolies cascades. À mesure que nous nous élevons, la végétation change également. Les ravinala ont déjà disparu et les rofia deviennent rares ; nous entrons dans la première zone forestière qui entoure Madagascar d’une verte ceinture. Cepen-dant nous ne sommes pas encore dans les grands bois, mais les arbres en bouquets ou disséminés, les fourrés de broussailles et d’arbustes, les massifs de bambous, nous en annoncent l’approche. Souvent dans les grandes clairières, sur les pentes gazonnées, au milieu des hautes herbes et des roseaux, les gros troncs d’arbres que l’indigène n’a pu abattre se dressent à demi carbonisés. La hache et le feu reculent loin vers l’ouest la limite des pays boisés d’autrefois. Nous traversons maintenant des terrains défrichés en partie.

À peu de distance d’Ampasimbé on arrive, après une mon-tée longue et pénible, dans une petite forêt. Là, au milieu des arbres, est le hameau de Madilo. Puis, sortant du taillis, nous passons une rivière sur les bords de laquelle des rofia cachent encore les cases de Marozevo. Avant midi nous entrons à Befo-rona.

Depuis la côte, c’est le village le plus important que nous ayons rencontré. Dans un modeste rova habite un officier hova qui commande le poste ; il a sous ses ordres quelques subalter-nes et une vingtaine de soldats. Une case un peu plus spacieuse que les autres sert de temple, une école est à côté. Beforona est situé au milieu d’une petite plaine marécageuse ; les fièvres y sont particulièrement redoutables.

C’est aujourd’hui dimanche, nous profitons de l’occasion pour nous livrer à quelques travaux sédentaires.

Le lendemain matin nous nous remettons en marche dans un terrain détrempé, nous traversons des marais et des rizières, ce qui, pour le voyageur, est à peu près la même chose à cette

 

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époque de l’année, et nous passons un grand nombre de ruis-seaux dont le sentier emprunte souvent le lit.

Nous dépassons le village d’Ambavanihasy, et nous péné-trons peu après dans la grande forêt.

La partie boisée que traverse le chemin de Tamatave à Ta-nanarive est interrompue quelquefois par de grands espaces défrichés où l’on a construit des villages, lieux de repos néces-saires pour les nombreux porteurs qui suivent cette voie fré-quentée. Les habitants de ces hameaux ont empiété sur la forêt. Néanmoins, dans les cantons respectés, la végétation est assez belle. Les arbres, trop serrés, poussent en hauteur et, ne pou-vant se développer librement, vont droit vers le ciel chercher un peu de soleil. Sous les voûtes sombres de leur feuillage, où s’attachent des lianes puissantes bizarrement contournées, poussent des fougères arborescentes et des palmiers nains, au milieu des roseaux et des arbustes qui forment des fourrés épais. Les essences sont variées, et plusieurs seraient l’objet d’un commerce important si l’exploitation n’en était presque impossible. Quoi qu’il en soit, dans cette région les arbres n’atteignent jamais une grosseur remarquable. En revanche, si la forêt d’Analamazaotra ne mérite pas tous les éloges que cer-tains voyageurs lui ont donnés, le chemin est bien digne de sa mauvaise réputation.

Dans les bourbiers où ils enfoncent jusqu’à mi-corps, sur les roches glissantes où ils ont peine à marcher, dans les tor-rents bondissants où ils sautent d’une pierre à l’autre, les por-teurs accomplissent des prodiges de force et d’adresse. Nos fi-lanjana décrivent dans des plans variés tous les angles connus : tantôt nous avons la tête en bas, et pour ne pas tomber en ar-rière il faut nous cramponner vigoureusement ; tantôt, à une descente dans une position inverse, nous évitons difficilement une chute en avant ; d’autres fois, violemment secoués, nous inclinons brusquement d’une manière inquiétante. Ce sont de longues et pénibles ascensions à travers bois. Le chemin est en-caissé entre les deux parois verticales d’une tranchée de 5 à 6 mètres de hauteur. Là les porteurs ont taillé dans l’argile de pe-tits escaliers éphémères qu’ils renouvellent incessamment, abaissant peu à peu le niveau du sentier. Les eaux pluviales qui descendent avec violence dans ces couloirs en augmentent en-core la profondeur et y causent de fréquents éboulements. Le

– 33 – filanjana ne peut se manœuvrer aisément, et malgré l’étonnement des borizano qui trouvent probablement que nous dérogeons, nous mettons pied à terre et nous pataugeons sur un des côtés du couloir, en faisant des efforts parfois infructueux pour ne pas glisser dans le fond rempli d’une boue rougeâtre et gluante. Les murs d’argile sont dominés par des rochers qui re-posent à peine sur un peu de terre minée par les eaux ; souvent des racines sont au-dessus de nos têtes et les quelques points d’attache qui les retiennent encore aux parois menacent à cha-que instant de se rompre. Les mauvais passages se succèdent et se ressemblent. Ils sont indescriptibles, dans une montée que les Malgaches appellent Fitomanianomby, « la Montée qui fait pleurer les bœufs ».

Un silence presque absolu règne dans la forêt. Nous n’entendons qu’une fois les hurlements mélancoliques des ba-bakoto et nous ne voyons que rarement des perroquets noirs et des pigeons verts. Les oiseaux étaient beaucoup plus communs sur la côte et dans la région des dunes ; c’étaient le goaika, cor-beau noir et blanc de Madagascar, le vorompotsy, aigrette blan-che, beaucoup de coua, que nous retrouverons sur les hauts pla-teaux, et de nombreux oiseaux aquatiques. Les insectes sont aussi faiblement représentés, si ce n’est un Sphærotherium, gros myriapode vert foncé qui se tient accroché aux pentes argi-leuses.

Après une nuit passée à Analamazaotra, nous suivons une route un peu moins accidentée que celle de la veille. Il faut tra-verser un grand nombre de ruisseaux, affluents du Ranombary, rivière du nord qui, avec le Ranolahy, va se jeter dans l’Iharoka, à quelques kilomètres à l’ouest d’Andovoranto. Jusqu’à l’Irihitra nous avons guéé des cours d’eau qui allaient au sud se jeter di-rectement dans l’Iharoka.

Nous nous arrêtons, au milieu du jour, à Ampasimpotsy. Le fond de la vallée où est construit ce village est recouvert d’une couche de sable dont la blancheur tranche sur l’argile fortement colorée des environs.

Au delà d’Ampasimpotsy nous entrons de nouveau dans la forêt, et, par des chemins aussi exécrables que le jour précédent, nous nous élevons peu à peu. Maintenant il y a de nombreuses clairières, et la forêt cesse tout à fait à l’est du hameau de Behe-na. C’est près de cette limite que nous franchissons les derniers

– 34 – sommets de la chaîne côtière à une altitude de 990 mètres. De ce point élevé la vue s’étend fort loin dans l’est et dans l’ouest. Derrière nous les montagnes boisées que nous venons de fran-chir s’abaissent peu à peu pour aller se confondre fort loin dans l’horizon brumeux. Devant nous s’étend une grande plaine par-semée de petites collines : c’est la grande vallée du Mangoro. Dans le lointain, de hautes montagnes se détachent nettement sur le ciel : ce sont les monts d’Ankeramadinika, arête faîtière soutenant à l’est le massif central, dernière marche du gigantes-que escalier qu’il nous faut monter pour arriver dans l’Imerina. Plus près de nous est Moramanga, où nous descendons en sui-vant un sentier tracé sur un contrefort de la montagne.

Moramanga est un gros village important ; c’est le marché principal des produits de la région. Le gouvernement de Tana-narive y a depuis peu de temps établi un poste militaire et en a fait le chef-lieu politique de la province d’Ankay. La ville s’étend surtout en longueur. Les cases en rofia sont construites avec soin ; la plupart sont divisées en plusieurs pièces et possèdent des portes et des fenêtres que l’on ferme par une large planche. On aperçoit sur certaines maisons des velléités d’ornementation.

La population de Moramanga est d’environ un millier d’habitants, mais elle augmente notablement à certaines épo-ques, surtout aux jours de grand marché. Dans cette ville, au milieu des Hova fonctionnaires, soldats ou commerçants, et des nombreux borizano, population flottante d’origine très variée, se trouvent quelques représentants de la tribu des Bezanozano établis dans le bassin du Mangoro. Ces indigènes portent ici le nom d’Antankay. Nous avons quitté le pays des Betsimisaraka à l’ouest de Beforona, et jusqu’à Ankeramadinika nous serons en territoire bezanozano.

La longue et unique rue de Moramanga présente une grande animation. Bien que ce ne fût point le jour du marché, qui se tient le jeudi, des commerçants en grand nombre avaient établi leur boutique en plein vent et débitaient leur marchandise accroupis à l’ombre de vastes parasols en coton écru ou en ra-bane bariolée. Devant eux étaient étalés sur une butte de terre battue quelques articles européens : cotonnades blanches ou teintées, couteaux, miroirs, aiguilles, boutons, du sel, du manioc et divers produits indigènes.

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Près de notre case est l’habitation du gouverneur Ratrema 11e honneur. Il vint nous voir dans l’après-midi et nous fit ap-porter comme cadeau de bienvenue la poule réglementaire. Pour reconnaître sa gracieuseté, je lui proposai de faire sa pho-tographie ; il accepta avec empressement.

Nous quittons Moramanga le 27 mars par une fraîche ma-tinée. À cette altitude nous trouvons un autre climat ; les mati-nées sont particulièrement froides et humides, ce n’est pas en-core la température de l’Imerina, mais nous ne ressentons plus les chaleurs lourdes de la côte.

Dans la plaine du Mangoro le chemin est beau. Au milieu des herbes il y a bien par places quelques bas-fonds maréca-geux, mais dans cette grande vallée, plaisir inconnu jusqu’alors, nous marchons en terrain plat et nous pouvons porter nos re-gards sur de lointains horizons.

Andakana est un village construit sur les deux rives du Mangoro, à 14 kilomètres de Moramanga. En cet endroit, le fleuve, large de 80 mètres environ, a un cours assez rapide, ses eaux jaunâtres vont se briser sur les quelques îlots que nous voyons en amont et en aval.

En quittant Andakana, le sentier longe pendant quelque temps la rive droite du Mangoro et s’élève bientôt par des ram-pes assez rapides sur le flanc occidental de la vallée, et sur les premiers contreforts du mont Ifody.

Dans la vallée du Mangoro l’argile rouge est souvent recou-verte par une couche d’humus noirâtre généralement peu épaisse où croissent en abondance des joncs et des roseaux, des fougères, des bruyères et une herbe bien fournie. Les Bezanoza-no, au nord de Moramanga principalement, y font paître de grands troupeaux de bœufs.

Le bœuf de Madagascar (Bos zebu) est un bœuf à bosse voisin des zébus de l’Inde et de l’Afrique orientale.

Au delà du village de Zomakely nous faisons l’ascension du mont Ifody. Les flancs sont dénudés ; un petit bois regardé par les indigènes comme un lieu sacré couvre son sommet. Sur l’autre versant, une descente rapide nous amène dans une jolie vallée où, après une marche lente et pénible à travers les marais et sur les petites levées de terre qui séparent les champs de riz, nous traversons une rivière sur un tronc d’arbre branlant et mal

 

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équarri. Nous arrivons ensuite au sommet d’une colline dans le village de Sabotsy.

Nous sommes là sur les premiers contreforts de la chaîne de partage des eaux. Dans les petites vallées que laissent entre eux ses chaînons prennent naissance de nombreux ruisseaux affluents de droite du Mangoro. De Sabotsy nous dominons un de ces vallons ; le fond en est bien cultivé, mais les collines qui l’environnent sont arides et désolées.

Le lendemain, nous arrivons en quelques heures à Ambo-dinangavo, et à l’est de ce village nous commençons à monter une rampe rapide, où le chemin se confond souvent avec le lit d’un ruisseau qui vient des hauteurs. À gauche la route est do-minée par le sommet du mont Angavo ; et, pendant que nos hommes essoufflés reprennent haleine, Maistre et moi, nous en faisons l’ascension (1 270 mètres). Là une vue magnifique nous fait oublier nos peines. Malheureusement elles n’étaient pas terminées, et nous reprenons notre marche dans un chemin épouvantable ; c’est une nouvelle édition de la route d’Analamazaotra. Les couloirs boueux, les roches glissantes, les rampes abruptes, se succèdent. Nous traversons la deuxième ceinture boisée de l’île. Cette forêt, accrochée aux sommets de la grande chaîne de partage des eaux, n’a que quelques kilomètres d’épaisseur. Elle cesse brusquement en avant du village d’Ankeramadinika. À midi nous atteignons le point culminant de la route, près du mont Ambatombé (1 460 mètres). Une heure après, nous sommes à Manjakandriana.

À l’ouest de la deuxième ceinture forestière on entre dans la province de l’Imerina. Les maisons en terre ont remplacé les cases en roseaux. Le pays devient très peuplé, nous sommes dans les environs de la capitale.

Mais, sans nous attarder longtemps sur ce territoire des Antimerina, que nous allons visiter en détail dans notre premier voyage, nous avons hâte d’arriver à Tananarive. Notre route tra-verse encore plusieurs villages, très rapprochés les uns des au-tres, et arrive au pied de la montagne sur laquelle est construite Tananarive, où nous faisons notre entrée le 30 mars. Encore une petite ascension à faire, courte mais difficile, dans des ruel-les étroites et sinueuses. Emportés dans une course folle, nous distinguons à peine les maisons et les édifices, qui fuient devant nos yeux. Nos hommes, heureux d’arriver au terme du voyage,

– 37 – veulent faire sans doute une belle entrée dans la capitale. Ils prennent leur trot le plus allongé, bondissent sur les blocs énormes de granit qui forment le pavage des rues, montent et descendent des escaliers et, après mille détours, nous déposent sains et saufs à la porte de l’Hôtel de l’Europe, où nous éprou-vons l’agrément, qui ne nous paraît pas médiocre, de retrouver quelques-uns des raffinements de la civilisation.

Une heure après, nous étions à la résidence générale, où M. Le Myre de Vilers nous faisait le meilleur accueil et nous donnait ses bienveillants conseils pour nos futurs itinéraires dans l’île.

 

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IV

 

 

La ville de Tananarive. – Le lac Anosy. –

Mahamasina. – Panorama de la capitale. – Les

rues. – Palais de la reine et du premier ministre. – La mission catholique. – Vieux canons. – Quartier

d’Ambatovinaky. – Tombeau du premier ministre. – Maisons de Tananarive. – La

population. – Marché du Zoma. – Industries

hova. – Les lamba. – Costumes européens. –

L’élément étranger à Tananarive. – Missionnaires

catholiques et missionnaires protestants. – La

résidence générale de France. – Une audience au

Palais. – Rainilaiarivony. – Le rova royal. – Départ

de Tananarive.

 

Lorsqu’on approche de Tananarive, l’aspect en est très pit-toresque : partout les pentes sont couvertes de maisons d’un rouge sombre groupées sans aucun ordre, conséquence inévita-ble de la disposition du terrain. Des bâtiments modernes, de construction soignée, apparaissent par places. Dans les hauts quartiers, quelques vieilles maisons de bois aux teintes foncées font ressortir plus vivement encore dans cette tonalité rougeâtre la blancheur des palais. À l’ouest de la ville, sur les bords du pe-tit lac Anosy, le panorama est particulièrement curieux ; c’est là que je vais conduire le lecteur, pour essayer de lui décrire ou plutôt de lui énumérer les principaux quartiers et les édifices remarquables. À nos pieds se trouve le lac Anosy. C’est une pro-priété royale : il a été creusé en partie par ordre du gouverne-ment pour fournir par un déversoir artificiel la force motrice nécessaire à des moulins à poudre, construits non loin d’ici et qui sont abandonnés aujourd’hui. Il est alimenté par un canal de dérivation de l’Ikopa. Au milieu de la nappe d’eau, sur un terre-plein circulaire relié au rivage par une digue en pierres sèches, sont édifiées des maisons en bois, palais d’été de la fa-

– 39 – mille royale, qui servent maintenant de poudrière. Sur les bords du lac, une légion de blanchisseurs et de blanchisseuses jacas-sent à l’envi ; à leurs côtés, des gamins armés d’une ligne de pê-che rudimentaire prennent quelquefois les petits poissons rou-ges, seuls habitants des eaux ; encore sont-ils d’importation eu-ropéenne.

De l’autre côté du lac Anosy est la plaine de Mahamasina, le Champ de Mars de Tananarive. Ce vaste carré d’environ 500 mètres de côté sert quelquefois à la manœuvre des troupes, aux revues de l’armée ; là se tiennent les grandes assemblées. Vers le centre on remarque une construction circulaire soigneusement maçonnée : ces murs enserrent la pierre sainte sur laquelle le souverain se tient debout lors de son couronnement. Cette pierre, qui consacre ainsi la toute-puissance royale, a, par ce pouvoir mystérieux de rendre saint, mahamasina, donné son nom à l’emplacement qui l’environne. En temps ordinaire le court gazon de Mahamasina nourrit les bœufs que l’on amène journellement dans la ville et quelques ânes ou chevaux, bien rares encore dans le pays.

Derrière Mahamasina, le terrain s’élève brusquement et l’on voit se dresser presque verticaux les flancs de la grande col-line de Tananarive, qui décrit un gigantesque arc de cercle dont nous occupons le centre et où nous allons suivre du regard, de droite à gauche, le panorama de la ville. Auparavant, en tour-nant la tête vers le sud, nous remarquons sur un plan plus rap-proché un monticule arrondi et isolé : c’est la montagne d’Ambohijanahary. Des maisons qui s’entassent à ses pieds et sur ses flancs forment le faubourg d’Imerintsiafindra. Le som-met du mont est dénudé, aucune construction n’y est élevée ; on ne doit pas bâtir en face du palais de la reine. Des lignes noires parallèles rayent les hauteurs de ce mamelon ; ce sont des fossés profonds creusés dans l’argile par ordre du roi Radama, qui voulait niveler le sommet du mont. Cette entreprise gigantesque n’a pu être continuée. Ambohijanahary est rattaché par une pe-tite crête au massif rocheux de Tananarive.

En suivant cette crête, nous abordons l’extrémité méridio-nale de la ville. Sur le sommet se trouve le quartier d’Ambohipotsy, au milieu duquel se dresse la flèche d’un temple protestant. Les flancs abrupts de ce versant sont par exception recouverts d’une argile blanchâtre ; et les roches superficielles,

– 40 – décomposées en partie, qui apparaissent par places, sont extrai-tes pour fournir des matériaux de construction plus faciles à travailler, sinon plus durables, que le granit.

Continuant à parcourir du regard la ligne des crêtes, nous arrivons, après avoir dépassé le quartier d’Ambohimitsimbina, à l’ancien palais de Ramboasalamy, qui sert aux réceptions et aux fêtes offertes aux étrangers par le gouvernement hova ; et, tout à côté, à l’ensemble des bâtiments royaux ou rova, au milieu des-quels se découpe vigoureusement sur le ciel le grand palais de Manjakamiadana, flanqué de ses quatre tourelles et surmonté de son toit aigu, où plane au sommet le voronmahery, le faucon malgache, emblème préféré des rois antimerina. Caché par ce grand édifice est le palais de Masoandro, où habite la reine. Au nord du Manjakamiadana, nous apercevons un édifice de pro-portions plus modestes : c’est le Tranovola, « palais d’argent », où le premier ministre donne ses audiences. Au-dessous du ro-va, la paroi rocheuse est verticale ; en cet endroit on précipitait autrefois dans la plaine, à plus de 100 mètres de profondeur, certains condamnés à mort.

À gauche du rova on distingue, au milieu des maisons nombreuses du quartier d’Ambohijafy, plusieurs constructions importantes, habitations des principaux officiers de l’armée et de la cour et des grands fonctionnaires. Vient ensuite le palais du premier ministre. Cette vaste construction de forme carrée, ornée aux angles de clochetons, est surmontée d’une grande coupole vitrée. Au nord de ce palais, la colline s’abaisse peu à peu en même temps qu’elle se divise en deux branches, aux ver-sants moins rapides, couverts partout de nombreuses habita-tions. Dès l’origine de la ramification occidentale dans le quar-tier d’Ambodinandohalo on voit les constructions de la mission catholique, que dominent les deux tours de la cathédrale. C’est au-devant de la cathédrale que s’alignent, braqués sur un préci-pice, une vingtaine de canons sans affûts. Les Hova se figurent que ces batteries constituent une défense sérieuse. En réalité elles ne servent qu’à tirer des salves lors des fêtes. À gauche de la cathédrale est le quartier d’Ambatovinaky, avec son église norvégienne et son temple britannique. Puis de nombreuses maisons s’échelonnent en étages successifs et viennent se cacher dans les massifs de verdure qui bordent dans notre voisinage le lac d’Anosy, tandis que, au second plan, apparaissent les hau-

– 41 – teurs de la ramification orientale. C’est le quartier de Faravohi-tra. À l’extrémité se dresse la tour carrée d’un temple.

Enfin, à l’extrême gauche du panorama, le quartier d’Ambohitsorohitra, où se trouvent les bâtiments de la rési-dence de France.

Si la ville de Tananarive est intéressante à contempler, une promenade dans les rues de cette cité est dénuée d’agréments. Ses voies tortueuses, coupées par des marches élevées, obs-truées souvent par de gros blocs de granit, sont pavées par pla-ces de pierres anguleuses ; parfois la roche massive sert de chaussée, mais le plus souvent on marche sur l’argile ravinée, maintenue sur les pentes trop rapides par d’insuffisants barra-ges. Pour l’Européen, l’usage du filanjana est presque toujours indispensable, s’il veut sortir sain et sauf de ces périlleuses ex-cursions.

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