Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

E. (Eugène) Mage · Chapitre 1 sur 9 · partie 1/3

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Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

VOYAGE DANS LE SOUDAN OCCIDENTAL (SÉNÉGAMBIE-NIGER)

 

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9946. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE Rue de Fleurus, 9, à Paris

*

 

[Illustration : M. E. Mage.]

VOYAGE DANS LE SOUDAN OCCIDENTAL (SÉNÉGAMBIE-NIGER)

=PAR M. E. MAGE= LIEUTENANT DE VAISSEAU Officier de la Légion d’honneur

 

1863-1866

 

=OUVRAGE ILLUSTRÉ D’APRÈS LES DESSINS DE L’AUTEUR= DE 81 GRAVURES SUR BOIS PAR E. BAYARD, A. DE NEUVILLE ET TOURNOIS =ET ACCOMPAGNÉ DE 6 CARTES ET DE 2 PLANS=

[Illustration]

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77

* 1868

Droits de propriété et de traduction réservés

 

LE GÉNÉRAL FAIDHERBE A M. MAGE.

 

Bone, le 1er mai 1868.

Mon cher capitaine,

Vous me dédiez votre ouvrage et vous me demandez l’autorisation de publier mon acceptation. Soit ! Ce sera une occasion (et je suis toujours heureux d’en trouver) de parler de notre cher Sénégal. Je dis notre cher Sénégal, car vous faites partie de cette petite phalange d’hommes qui a cru depuis quinze ans et qui croit plus que jamais à l’avenir de notre établissement à la côte d’Afrique et à l’utilité de la race noire sur la surface du globe, sans qu’il soit nécessaire de la priver de ses droits imprescriptibles à la famille et à la liberté individuelle.

A cette double croyance, nous nous sommes dévoués corps et âmes, vous, moi et bien d’autres. De nous tous, les uns survivent avec une santé plus ou moins délabrée ; beaucoup sont demeurés en route ; mon successeur reste encore sur la brèche (il y a vingt ans qu’il y est).

Quant à vous, vous vous êtes jeté à corps perdu, sans regarder en arrière, dans le mystérieux et redoutable Soudan comme dans un gouffre…. et vous êtes, vous-même, peut-être étonné d’en être revenu.

Que vous devez être fier de pouvoir dire : J’ai vu ce qu’aucun de mes contemporains n’a vu ! — Je connais un monde que nul ne connaît ! — J’ai habité un empire que l’on traitait encore volontiers de fabuleux et chimérique, il y a quelques années, malgré sa grande étendue, ses révolutions, ses batailles et ses conquêtes ! Mais ceci n’est qu’une question d’amour-propre. Pensons plus haut : Votre année de Tagant, vos trois années de Niger surtout, mus comme vous l’étiez, vous et votre camarade Quintin, par de nobles et philanthropiques intentions, ne font-elles pas de vous de vrais missionnaires, des Livingstone ? Si ce n’est pas de l’enthousiasme religieux, si ce n’est pas le culte exclusif de la science qui vous guidaient, c’étaient des motifs aussi généreux et d’une utilité plus immédiate et plus pratique, car l’occupation et la domination françaises, c’est-à-dire la rédemption de ces malheureuses contrées, doivent suivre, sans beaucoup tarder, le sillon que vous leur avez tracé, et il faut que notre drapeau flotte à Bafoulabé d’ici à deux ans et à Bamakou dans dix.

Ces pensées, mon cher capitaine, doivent vous procurer de nobles jouissances, plus précieuses encore que les fumées de la gloire.

Maintenant, les hommes vous ont-ils récompensé de leur côté suivant vos mérites ? Ici, je ne suis plus juge. Je puis seulement vous dire, à vous plus jeune que moi, une chose que l’expérience apprend, qui ne doit pas vous étonner, et qu’il faut subir sans murmure, c’est que les services les plus récompensés ne sont pas généralement ceux qui sont les plus méritoires par le mal qu’ils ont donné et par la grandeur du but.

Vous avez travaillé pour l’humanité, pour votre pays, pour l’intérêt général : ce sont là des êtres de raison qui ne vont guère solliciter pour ceux qui se dévouent à leur service. Mais à les servir, on acquiert honneur et contentement de soi.

Tout à vous,

Signé : L. FAIDHERBE.

[Décoration]

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR.

 

Ce livre est l’histoire de trois années de ma vie, dans lesquelles j’ai beaucoup souffert pour servir à la fois la cause de la civilisation, mon pays et la science.

Il m’eût été facile d’allonger ce récit, d’y mêler des aventures romanesques, de m’y donner plus de relief. J’ai préféré reproduire mes notes journalières en les diminuant de tout ce qui m’a paru pouvoir y être supprimé.

Je suis convaincu que ceux dont j’ambitionne le suffrage, me sauront gré de la sincérité avec laquelle j’ai raconté, souvent à mon détriment, tout ce qui s’est passé pendant ce voyage. Dans tous les cas, si je réussis par ce livre à intéresser mes lecteurs à l’avenir des pays que j’ai parcourus, à leur en faire apprécier les ressources immenses, à faire comprendre quelques-unes des belles qualités du nègre, si différent chez lui de ce qu’on est habitué à le voir dans les types dégénérés de nos colonies, si, en un mot, j’ai avancé d’un jour, d’une heure ou d’un moment l’époque à laquelle l’Afrique sera régénérée, mon but sera rempli.

E. MAGE.

[Décoration]

 

[Illustration : CARTE DU SOUDAN OCCIDENTAL dressée par E. MAGE Lieutenant de Vaisseau Officier de l’Ordre Impérial de la Légion d’Honneur 1868

Paris — Imp. A. Bry. rue du Bac 114.]

 

VOYAGE D’EXPLORATION AU SOUDAN OCCIDENTAL. (1863 A 1866)

[Décoration]

INTRODUCTION.

Motifs du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du gouverneur à El Hadj Omar. — Composition de mon escorte. — Opinion générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Ressources de l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués.

 

« Rallier le Sénégal à l’Algérie à travers au moins quatre cents lieues de désert, c’est chose impossible, quelle que soit la route que l’on suive, ou qui du moins n’aurait pas de conséquences sérieuses par suite des frais énormes du transport à dos de chameaux.

« Pour s’emparer du commerce si important du Soudan et particulièrement du coton (Géorgie longue soie), qui, au dire des voyageurs, s’y trouve en si grande abondance, et à vil prix, il faut s’emparer du haut Niger en établissant une ligne de postes pour le rallier au Sénégal entre Médine et Bamakou.

« Telles sont, en un mot, les conclusions du travail si important que M. le colonel du génie Faidherbe vient de faire connaître[1], et si on jette les yeux sur une carte, on est tout de suite frappé de la grandeur de ce projet ; mais avant de se lancer dans les dépenses d’une ligne de postes sur environ quatre-vingts lieues d’étendue, qui séparent Médine de Bamakou en ligne droite, il me semble qu’il faudrait au moins savoir exactement où l’on va, avoir une carte bien exacte du cours du Niger, savoir si les caboteurs pourront naviguer entre les cataractes de Boussa et Bamakou et faire dériver les produits des marchés africains sur Boussa, où nous pourrions établir alors un comptoir dans lequel ces produits seraient reçus et dirigés sur France par des navires qui viendraient les chercher le plus haut possible dans le bas Niger.

« Voilà la question pendante : explorer le Niger, remonter ce fleuve ; savoir enfin d’une manière positive et pratique le mystère du Soudan et disputer à l’Angleterre les produits de l’intérieur de l’Afrique, vers lequel sa politique envahissante marche à grands pas, soit par des explorations, soit par le commerce, soit par l’occupation militaire. »

Tels étaient les premiers mots d’un projet d’exploration du Niger que je soumettais au ministre de la marine et des colonies au mois de février 1863. Je voyais là une grande et belle mission, un avenir sérieux, de véritables services à rendre à mon pays, et ces considérations me décidaient à braver les périls qui s’attachent toujours à ces sortes de missions, à imposer à ma famille et à moi-même les tourments d’une longue absence, les inquiétudes d’un silence forcé, et à ma jeune femme la dure épreuve d’une première séparation qui pouvait être éternelle.

En réponse à mon projet, je reçus, après quelque temps, l’avis officieux que M. le colonel Faidherbe, que l’on rappelait au gouvernement du Sénégal avec le grade de général, désirait faire explorer par terre la ligne qui joint nos établissements du Haut-Fleuve au haut Niger, et qu’il avait parlé de moi comme lui paraissant très-capable de remplir cette mission.

On ajoutait que, si le ministère n’était pas en mesure de fournir les fonds nécessaires à l’exploration pour laquelle je m’étais offert, je trouverais dans la colonie du Sénégal toutes les ressources désirables pour accomplir cet autre voyage. J’acceptai aussitôt cette mission et je reçus l’ordre d’accompagner le général Faidherbe au Sénégal.

25 juin 1863.

Le 25 juin je quittai Bordeaux sur les paquebots, et ce fut seulement à Saint-Vincent[2] que ma mission fut décidée ; mais j’ignorais encore quelles seraient mes ressources.

[Illustration : M. Quintin.]

M. Quintin, chirurgien de deuxième classe de la marine, qui avait déjà fait un séjour de trois ans au Sénégal, y retournait en même temps que moi et demanda à m’accompagner. Tout d’abord son air délicat, sa petite taille et sa faiblesse apparente me portèrent à l’en dissuader ; mais sur son insistance j’appuyai sa demande auprès du gouverneur, qui voulut bien donner une réponse favorable. J’étais loin de me douter alors que dans un corps frêle en apparence je trouverais l’énergie d’une grande nature, le courage de tous les dangers et une rectitude de vue qui nous ont été bien souvent utiles dans les péripéties de notre pénible voyage.

Juillet 1863.

Le 10 juillet nous étions à Gorée, le 12 à Saint-Louis, et je fus tout de suite détaché à terre pour faire les études nécessaires à l’entreprise d’un tel voyage. J’avais déjà servi cinq ans au Sénégal et deux ans dans la station navale du littoral. Il était peu de points de la côte que je ne connusse. Un séjour de neuf mois au milieu des noirs du Haut-Fleuve à Makhana[3], et un pénible voyage d’exploration à l’oasis de Tagant, chez les maures Douaïch, m’avaient préparé. Je connaissais le caractère des noirs et des Maures, la manière de se conduire avec eux ; mais bien que possédant suffisamment l’histoire des voyages en Afrique, il me fallait relire Raffenel, Caillé, Mongo Park et même Barth, quoiqu’il ne parle pas des mêmes régions.

J’avais surtout besoin d’examiner les cartes existantes, de tâcher de les faire concorder avec les itinéraires des voyageurs, de concilier leurs principales différences ; en un mot, il m’importait de séder à fond la question géographique.

Je me mis à ce travail avec ardeur, car bien que je n’entreprisse pas cette mission sans regret, je m’étais trop avancé pour reculer, posquelles que fussent les épreuves qui m’attendissent.

Plus j’approfondissais la question, plus je m’effrayais de l’ignorance dans laquelle on était des points mêmes qui touchent à notre colonie. Au-dessus de Médine, on n’avait de renseignements que par le voyage de M. Pascal, qui s’était avancé fort peu au-dessus de Gouïna[4]. J’avais moi-même visité ce point quelques mois après lui ; mais au delà, à quelle distance se trouvait Bafoulabé[5] ? Ce lieu était-il habité ou non ? A quel endroit trouverais-je des partisans d’El Hadj ? Quelles populations amies ou ennemies aurais-je à traverser pour y arriver ? Quelles ressources enfin trouverais-je dans le long voyage que j’allais commencer ? Toutes ces questions se levaient devant moi, et plus je voulais les éclaircir, plus je lisais, plus je fouillais dans les documents que me fournissait la bibliothèque du Sénégal, plus je trouvais partout le doute ou l’ignorance.

[Illustration : Vue générale de Gorée.]

[Illustration : Vue intérieure du port de Gorée.]

Je me rendis à Médine pour tâcher d’éclaircir la question, mais ce fut pour ainsi dire en vain. J’obtins bien d’un vieux Diula[6] des renseignements sur une route qu’il avait souvent suivie, mais aucuns détails sur les questions qui m’intéressaient. A mon retour à Saint-Louis, des Maures, se disant venus de Tombouctou, avaient apporté des nouvelles d’El Hadj Omar. M. le général Faidherbe y attachait la plus grande foi, et voici en quels termes il les fit reproduire par le Moniteur du Sénégal :

 

ARRIVÉE A SAINT-LOUIS D’UN PROCHE PARENT DU CHEICK DE TOMBOUCTOU. — NOUVELLES DU SOUDAN.

« Saint-Louis, 4 septembre 1863.

« Il y a trois ans environ arriva à Saint-Louis un parent du cheick de Tombouctou, nommé Amadi ben Baba Ahmed, marabout vénéré dans le Sahara, comme tous les membres de cette illustre famille, dont les simples élèves jouissent même, au loin, d’une considération et d’un respect remarquables ; le gouverneur du Sénégal le reçut avec bienveillance et lui fit visiter ce qu’il pouvait y avoir de curieux à Saint-Louis pour lui. Ainsi Amadi assista à un bal à l’hôtel du gouvernement, et rien ne peut exprimer son étonnement au milieu des lumières et des brillantes toilettes que les glaces reflétaient à l’infini autour de lui. Ce n’était plus la stupéfaction d’un sauvage incapable d’apprécier ce qu’il voyait, mais plutôt l’extase d’un homme instruit, intelligent, ayant beaucoup lu, mais n’ayant vu, en fait d’intérieur de palais, que les sombres maisons en boue, sans fenêtres, des Ksours du Sahara. Il dut faire, à son retour dans son pays, des récits très-curieux et très-enthousiastes de ce qu’il avait vu.

« Le 27 août 1863, arrivait à Saint-Louis un parent de cet Amadi, Sidi Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick el Sidi Mokctar, cousin germain du cheick de Tombouctou et habitant de cette ville.

« Se trouvant chez le cheick Sidia, grand marabout des Bracknas, et ayant appris que le gouverneur qui avait reçu, il y a trois ans, son parent, était de retour au Sénégal, il s’était décidé à venir lui faire une visite pour resserrer les liens d’amitié entre sa famille et nous.

« On commença tout naturellement par lui demander des nouvelles d’El Hadj Omar, sur lequel tant de bruits contradictoires coururent dans ces derniers temps. Il put nous mettre parfaitement au courant des choses, et les renseignements qu’il nous donna confirmèrent tout d’abord ceux donnés par le sous-lieutenant Alioun Sal[7], il y a un an.

« En effet, au moment où M. Alioun Sal fut fait prisonnier près de Tombouctou, cette ville se trouvait occupée par les forces d’El Hadj Omar ; mais cette occupation dura peu, comme nous allons le voir tout à l’heure.

« Voici le résumé des événements qui se sont passés dans ces dernières années. Il y a plus de deux ans, El Hadj Omar parvint à prendre la capitale de Ségou ; le roi du Ségou, Alioun Ouitala[8], se sauva avec trois mille hommes environ, et alla se réunir, dans la ville de Hamdou Allahi, au cheick du Macina, Ahmadou Labbo, fils du fondateur de ce puissant État. El Hadj Omar nomma pour caïd du Ségou le nommé Bel Khassem, du Fouta sénégalais. Il entra ensuite dans le Macina sans hostilités d’abord, endoctrinant, suivant sa coutume, les gens du pays par ses belles paroles, si bien qu’au bout de quelque temps ceux-ci trahirent leur cheick, que El Hadj Omar fit tuer, ainsi que ses frères. Il se déclara alors maître du Macina. Ceci se passait il y a un peu plus d’un an. En qualité de cheick de Macina, d’après le traité de 1846, il avait droit de nommer un des deux cadis de Tombouctou, chargés de la perception de l’impôt, mais sans occuper militairement cette ville.

« Quoi qu’il en soit, il envoya son fonctionnaire sous l’escorte de quelques milliers d’hommes, qui entrèrent dans la ville malgré les objections du cheick Ahmed el Beckay.

« Après quelques pourparlers, Ahmed el Beckay quitta la ville, où régnaient d’ailleurs beaucoup de maladies dans cette saison, et alla se réfugier chez ses bons amis les Touaregs. C’est à ce moment que M. Alioun se trouvait à deux journées de marche de Tombouctou.

« Ahmed el Beckay ne tarda pas à revenir vers la ville avec des contingents touaregs. Le cadi d’El Hadj Omar et ses quatre mille hommes allèrent au-devant de lui, hors de la ville ; il y eut là un petit engagement, le cadi fut tué et sa petite troupe forcée de rentrer dans la ville. Ahmed el Beckay entra en négociation avec la population et exigea que dans trois jours il n’y eût plus de Pouls dans la ville ; ceux-ci l’évacuèrent et retournèrent vers El Hadj Omar.

« Le cheick de Tombouctou, comprenant que les hostilités n’en resteraient pas là, avec un homme tel que El Hadj Omar, rassembla une armée de Touaregs et de Maures, et vint camper à une demi-journée de la ville. El Hadj Omar ne tarda pas, en effet, à se mettre en marche, avec une armée évaluée à trente mille hommes. A son approche, les Touaregs et les Maures abandonnent leur camp ; l’armée ennemie l’envahit et se livre au pillage.

« Les Touaregs et les Maures, qui n’attendaient que ce moment, tombent dessus, les battent avec d’autant plus de facilité, que les gens du Macina font défection, et en font un grand massacre. Quelques débris seulement de l’armée et El Hadj Omar en personne, parviennent à se sauver en traversant le Niger sur des barques et se retirent à Hamdou Allahi. Ceci se passait il y a sept ou huit mois. Dans cette bataille, les Touaregs n’étaient armés que d’armes blanches, lances, sabres et javelots, car les Touaregs de cette contrée méprisent souverainement les armes à feu ; les Pouls et les Maures, au contraire, étaient armés, suivant leur habitude, de fusils, la plupart à deux coups.

« El Hadj Omar, intimidé par sa défaite, tenta d’apaiser le cheick de Tombouctou, en lui envoyant soixante-dix captifs et huit cents gros[9] d’or ; mais Ahmed el Beckay lui renvoya son présent en lui disant qu’il n’en avait pas besoin d’abord, et que d’ailleurs c’était du bien mal acquis, fruit de la violence et du pillage ; il l’engageait, en outre, à rendre le Macina à la famille d’Ahmadou Labbo, qui valait beaucoup mieux que lui. El Hadj Omar, humilié et exaspéré, réunit de nouvelles forces pour continuer la guerre. Ainsi, il y eut une grande bataille, il y a six mois, à Goundam (Ras el Ma), à deux jours de marche de Tombouctou. El Hadj Omar, battu de nouveau dans cette rencontre, s’est réfugié à une journée dans l’Est du Bakhounou (Bakhna Barna), dans une contrée appelée Haodh (El Eli Ould Amar) (Ludamar des Cartes), à cinq journées au N. O. du lac Déboé, du Niger. Les Maures de ce pays lui sont soumis.

« Depuis ces événements il ne s’est rien passé d’extraordinaire, à la connaissance de Sidi Mohammed ben Zin el Habidin. Suivant lui, El Hadj Omar serait dans une position presque désespérée ; mais il est permis d’en douter. Les tribus ou fractions qui composaient l’armée d’Ahmed el Beckay sont, en fait de Touaregs, la tribu noble des Aouellimiden, celle des Igueouedaran et celle des Tédemeket qui sont des tributaires. En fait d’Arabes, les Brabish, les Ouled Bou Hinda, fraction d’Oulad Delim, les Ouled el Ouafi, fraction de Kountahs, et enfin les Berbères Gouanin. L’endroit où s’est réfugié El Hadj Omar est sur le bord d’un lac nommé Koush.

« Un petit-fils d’Ahmadou Labbo, fondateur du Macina, réfugié chez les Mouchis, a repris le pouvoir après la bataille de Goundam, à Hamdou Allahi. Cette ville, d’après notre informateur, serait dix fois plus grande que Tombouctou. Il donne cependant à cette dernière ville de trente à quarante mille habitants, près du double de l’évaluation de Barth. Les deux obusiers de 0m,12, abandonnés faute d’affûts par le commandant de Bakel, dans une expédition du Bondou, en 1857, avaient été ramassés par les gens d’El Hadj Omar, et celui-ci les traînait avec lui dans toutes ses guerres. Ils auraient été pris par l’armée d’Ahmed el Beckay, à la bataille qui s’est livrée sous Tombouctou, et ils seraient aujourd’hui dans cette ville. Tombouctou possède huit autres pièces d’artillerie, trois en bronze et cinq en fer, qui proviennent de Kagho, ancienne capitale, à une centaine de lieues en aval de Tombouctou. Elles avaient été amenées à Kagho par l’armée marocaine du pacha Djoddar, vers la fin du seizième siècle. Nous avons fait prononcer le nom des aborigènes de la contrée où sont les villes de Tombouctou, Kagho et Djénné, par Sidi Mohammed, pour être bien fixés sur ce nom, écrit de tant de manières par les voyageurs. Il prononce Sonkhey, la première voyelle nasale comme notre article possessif son ; quant à la consonne qui suit, bien que Sidi Mohammed prononce kh, il écrit ق, Qof. Barth a écrit ce nom Sonrhaï. Les vocabulaires de cette langue ont été donnés par Caillé, sous le nom de Kissour, par Raffenel, sous le nom d’Arama et par Barth.

« Étant édifiés sur les événements du Soudan central, qui intéressent vivement la colonie du Sénégal, nous avons interrogé Sidi Mohammed au sujet du nord de l’Afrique. Il nous dit qu’il était en partie au courant de ce qui s’y passait ; ainsi, qu’il avait entendu dire que le fils de Sidi Hamza avait apostasié et livré un saint shérif aux infidèles.

« On sait, en effet, que Sidi Boubakar a pris l’année dernière et nous a livré le shérif Mohammed ben Abd Allah. Inutile de dire qu’il n’a pas apostasié.

« Ahmed el Beckay a envoyé, il y a deux ans, d’après les conseils que lui a donnés Barth, des ambassadeurs à la reine d’Angleterre, par Tripoli ; mais ces envoyés ne purent pas dépasser Tripoli, où on exigea la remise de leurs lettres et d’où on les renvoya avec quelques cadeaux. A leur retour, le cheick fut très-mécontent de ce qu’ils n’avaient pas accompli ses ordres, et il fit partir, il y a six mois, d’autres envoyés, parmi lesquels se trouve un de ses neveux, avec ordre d’aller jusqu’en Angleterre.

« Nous avons enfin demandé à Sidi Mohammed s’il avait eu connaissance, à Tombouctou, des tentatives du gouvernement général de l’Algérie, par l’intermédiaire du cheik Ikhenoukhen, pour entrer en relations commerciales avec le Soudan. Sidi Mohammed a répondu que non, et que cela n’a rien d’étonnant, parce que Ikhenoukhen est très-loin de chez eux et qu’il est en guerre depuis deux ans avec les Touaregs Deugguemachil, qui le séparent du pays de Tombouctou. Les gens de Tombouctou se figurent que nous avons dessein de conquérir le Touat. Nous les avons détrompés à cet égard, et nous les avons engagés à expédier des envoyés en Algérie, en leur racontant la bonne réception qu’on y a faite à Othman et aux Touaregs de sa suite.

« Le jour de son départ arrivé, Sidi Mohammed a témoigné spontanément le désir de ne pas quitter le gouverneur du Sénégal sans se faire réciproquement et par écrit, sous forme de convention ou de traité, la promesse de protéger respectivement les sujets de l’un des deux pays qui voyageraient dans l’autre.

« Nous nous sommes empressé de satisfaire à un désir aussi louable, en signant la convention suivante :

 

AU NOM DE S. M. NAPOLÉON III, EMPEREUR DES FRANÇAIS.

« Entre M. Faidherbe, général de brigade, commandeur de la Légion d’honneur, gouverneur du Sénégal et dépendances, d’une part ; et Sidi Mohammed ben Zin el Habidin ben el Cheick Sidi el Mocktar, représentant de son cousin germain Sidi Ahmed el Beckay ben el Cheick Sidi Mohammed el Khalifa ben el Cheick Sidi el Mocktar, cheick de la ville de Tombouctou, d’autre part, il a été pris les engagements suivants :

« Article 1er. Sidi Mohammed ben Zin el Habidin s’engage en son nom, au nom de son cousin et de tous les principaux chefs des Kountahs, à entretenir les relations les plus amicales avec les Français, à protéger à Tombouctou tout sujet français ou de toute autre nation européenne, commerçant, envoyé ou voyageur, et à l’aider jusqu’au moment où il sera mis en sûreté.

« La même protection et les mêmes garanties seront accordées dans l’Adrar et le Tiris, chez Mohammed el Kounti ben Cheick Sidi Mohammed el Khalifa ben Cheick Sidi el Mocktar, ou chez son cousin Abidin ben Baba Ahmed, ou chez Sidi Ahmed ben Sidati, tous demeurant dans le Tiris ou dans l’Adrar.

« Il en sera de même dans le Tagant, chez Sidi Mohammed ben Baba Ahmed, ou chez Sidi Ahmed ould Ahmed ould Mohammed, et en général dans toutes les fractions des Kountahs du Tagant, et enfin dans le pays d’El Haodh (El Ély ould Amar) (Ludamar des cartes), chez Baba Ahmed ben el Beckay ben Baba Ahmed ben el Cheick Sidi el Mocktar.

« Article 2. Le gouverneur du Sénégal promet, de son côté, que les Kountahs et tous gens qui habitent le Touat, à Tombouctou et dans les environs, dans Asaouad, dans le Haodh, le Tagant, l’Adrar, le Tiris et le Cayor (Isonkhan), seront respectés et protégés au Sénégal, ainsi que dans les autres pays appartenant à la France, quel que soit le motif qui les y ait amenés, pèlerinage, commerce, missions données par des chefs, ou voyage de curiosité.

« Signé : L. FAIDHERBE.

« Signé : MOHAMED BEN ZIN EL HABIDIN. »

 

Je rapporte ici en entier le texte de cet article, qui, on le verra par la suite, s’il contient un fonds de vérité en ce qui concerne les événements généraux, est inexact quant aux détails, et dont les erreurs ne sont pas involontaires, car c’est à dessein que, dans cette soi-disant lutte d’El Hadj contre Tombouctou, il donne le beau rôle aux Maures qu’il présente comme les plus sérieux adversaires du marabout, tandis qu’il nous a été démontré au contraire que c’était à la révolte générale du Macina que El Hadj Omar avait dû sa ruine.

Le 7 août 1863 j’avais reçu du gouverneur les instructions suivantes :

 

« Saint-Louis, 7 août 1863.

« Monsieur le capitaine,

« Suivant votre désir et avec l’assentiment de S. Exc. le ministre de la marine, M. le comte P. de Chasseloup-Laubat, je vous charge d’une mission de la plus grande importance au point de vue des résultats politiques et commerciaux qu’elle pourra produire plus tard, et en même temps du plus grand intérêt au point de vue géographique.

« Cette mission consiste à explorer la ligne qui joint nos établissements du haut Sénégal avec le haut Niger, et spécialement avec Bamakou, qui paraît le point le plus rapproché en aval duquel le Niger ne présente peut-être plus d’obstacles sérieux à la navigation jusqu’au saut de Boussa.

« Le but serait d’arriver, lorsque le gouvernement de l’Empereur jugera à propos d’en donner l’ordre, à créer une ligne de postes distants d’une trentaine de lieues entre Médine et Bamakou, ou tout autre point voisin sur le haut Niger qui paraîtrait plus convenable pour y créer un point commercial sur ce fleuve.

« Le premier de ces postes en partant de Médine serait Bafoulabé, confluent du Bafing et du Bakhoy, dont nous nous occupons déjà depuis longtemps.

« Il serait probablement nécessaire de créer trois intermédiaires entre Bafoulabé et Bamakou.

« La ligne droite que vous chercherez à suivre traverse d’abord le pays des Djawaras[10] (Sarracolets qui habitent une province du Kaarta) et le Foula Dougou, province tributaire du Ségou. Mongo Park a suivi cette voie à son deuxième voyage ; mais les caravanes allant de Bakel au haut Niger, ne la suivaient pas dans ces dernières années à cause de la guerre qui existait entre les Bambaras et les Djawaras du Kaarta[11]. Elles appuyaient au Nord pour aller passer au Diangounté, ou bien gagnaient le Sud pour aller, en remontant la Falémé, passer par le Diallonka Dougou. Dans l’un et l’autre cas le chemin était beaucoup plus long.

« Je ne pense pas que la ligne directe de Bafoulabé à Bamakou, passant par Bangassi, capitale du Foula Dougou, présente des obstacles naturels sérieux. Les quelques cours d’eau à traverser doivent offrir autant d’avantages que d’inconvénients, et il n’est pas probable qu’il y ait des chemins de montagnes de quelque importance.

[Illustration : Vue de Saint-Louis, prise de la pointe du nord.]

« Si, au moyen des postes dont je vous ai parlé, et qui serviraient de lieux d’entrepôt pour les marchandises et les produits, et de points de protection pour les caravanes, nous pouvions créer une voie commerciale entre le Sénégal et le haut Niger, n’aurions-nous pas lieu d’espérer de supplanter par là le commerce du Maroc avec le Soudan ?

« Les marchandises partant de Souéyra (Mogador) pour approvisionner le Soudan, ont quatre cents lieues à faire à dos de bêtes de somme à travers un désert sans vivres et sans eau avant d’arriver sur le Niger. Pour 1000 kilogrammes, c’est cinq chameaux et au moins un conducteur voyageant pendant trois mois.

« Examinons l’autre voie que nous cherchons à ouvrir. Les marchandises venant de France, d’Algérie, d’Angleterre ou même du Maroc à Saint-Louis, à l’embouchure du Sénégal, payent de 30 à 40 francs de fret pour 1000 kilogrammes. Pour remonter jusqu’à Médine, mettons 60 francs, c’est beaucoup. De Médine au Niger, supposons 150 lieues. Il faut les faire à dos de bêtes de somme, mais dans un pays fertile où l’eau ne manque pas. Cette distance franchie, nos embarcations transportent, soit en descendant, soit en remontant le fleuve, les marchandises à très-peu de frais dans le bassin du haut Niger ; il y a un avantage évident et très-considérable en faveur de la nouvelle voie que nous voudrions ouvrir. Les produits riches nous arriveront en retour par la même voie ; mais les produits encombrants que nous obtiendrons en échange, produits qui, du reste, n’existent pas aujourd’hui ou ne sortent pas du pays (graines oléagineuses ou coton), ne pourraient pour la plupart nous arriver en Europe qu’en descendant le Niger. C’est un problème à étudier.

« Le commerce du Maroc avec le Soudan profite surtout aujourd’hui à l’Angleterre, il tend à introduire des esclaves au Maroc. Il y aurait donc avantage à le supprimer à notre profit. Un chef tout-puissant d’un grand empire, tel que l’est aujourd’hui El Hadj Omar, dans le Soudan central, s’entendant avec nous, était nécessaire à la réalisation de ce projet. Ce marabout, qui nous a suscité autrefois tant de difficultés, pourrait donc dans l’avenir amener la transformation la plus avantageuse au Soudan et à nous-mêmes, s’il veut entrer dans nos vues.

« Et quant à lui, il pourrait tirer de ce commerce par le haut Niger de très-grands profits.

« Quelque considérables que fussent les droits qu’il percevrait sur son territoire, il y aurait encore de grandes économies si on pense aux frais énormes de quatre cents lieues à dos de chameau et aux exigences et aux pillages des nomades du Sahara.

« C’est donc comme ambassadeur à El Hadj Omar que je vous envoie. Il paraît certain que dans ces derniers temps El Hadj Omar était maître du Kaarta, du Ségou et de ses provinces tributaires, le Bakhounou et le Foula Dougou, du Macina et de Tombouctou, c’est-à-dire maître de tout le cours du haut Niger entre Fouta Diallon et Tombouctou. Aujourd’hui les uns disent qu’il est mort, les autres qu’il est tout-puissant dans le Macina.

« S’il est réellement mort quand vous arriverez dans le pays, vous vous adresserez en mon nom à son successeur, ou si son empire est démembré, aux chefs des pays que vous traverserez. Je vous donnerai toutes les lettres nécessaires pour cela.

« Votre mission relative aux postes à établir entre Bafoulabé et Bamakou, et aux propositions à faire à El Hadj Omar ou à ses successeurs, étant remplie, vous pourrez m’en rapporter vous-même les résultats, ou bien, en me les expédiant par une voie sûre, essayer, si vous en entrevoyez la possibilité, de descendre le Niger jusqu’à son embouchure ou d’aller rejoindre l’Algérie, le Maroc ou Tripoli.

« Monsieur le chirurgien de deuxième classe Quintin s’est offert à vous accompagner et j’ai accepté sa demande. Il partagera donc vos fatigues, vos dangers, et l’honneur de la réussite, si le succès couronne vos efforts, comme je l’espère.

« Vous avez déjà, dans une première excursion au Tagant, donné des preuves d’énergie et d’intelligence, et acquis une expérience qui sont de précieuses garanties pour la réussite du voyage, beaucoup plus important à tous égards, que vous allez entreprendre aujourd’hui.

« Je vous ouvre un crédit de 5000 francs pour les dépenses du voyage. Vous partirez de Médine à la fin d’octobre.

« Ci-joint la lettre que je viens d’envoyer à El Hadj Omar, pour l’avertir de votre mission auprès de lui.

« Veuillez agréer, Monsieur le capitaine, etc., etc.

 

« Le général de brigade, gouverneur du Sénégal et dépendances,

« Signé : L. FAIDHERBE. »

 

LETTRE DU GÉNÉRAL FAIDHERBE A EL HADJ OMAR.

« Gloire à Dieu seul. Que tous les bienfaits accompagnent ceux qui ne veulent que le bien et la justice.

« Le général gouverneur de Saint-Louis et de tous les pays qui en dépendent, à El Hadj Omar, prince des croyants, sultan du Soudan central.

« Cette lettre est pour t’annoncer qu’aussitôt après la saison des pluies, j’enverrai un de mes chefs vers toi, comme tu l’as désiré autrefois.

« Cet officier, homme très-distingué, est investi de mon entière confiance ; il causera avec toi des affaires qui nous intéressent, et te fera de propositions importantes au sujet d’un commerce qui pourrait te rapporter des droits considérables.

« Il te remettra une lettre de moi, afin que tu ne puisses pas douter qu’il est mon envoyé. C’est à toi de donner des ordres pour que lui et ses hommes puissent passer librement sur tes États, qu’ils traverseront par la route des Djawaras et du Foula Dougou, et qu’ils ne soient ni arrêtés ni inquiétés en aucune façon.

« Salut.

« Le gouverneur,

« Signé : L. FAIDHERBE. »

« Saint-Louis, le 30 juillet 1863.

Ces instructions m’avaient été adressées en août, en même temps que partaient deux courriers pour porter la lettre ci-dessus à Ségou, par la voie de Kouniakary et Nioro, route que l’on savait être libre et au pouvoir d’El Hadj.

Après l’arrivée à Saint-Louis des Maures de Tombouctou, le gouverneur, en me donnant connaissance des renseignements que j’ai rapportés ci-dessus, m’adressa un complément d’instructions que je joins ici :

 

« Saint-Louis, le 7 octobre 1863.

« Monsieur le capitaine,

« Depuis que je vous ai adressé mes instructions du 7 août 1863, des nouvelles qui paraissent positives nous ont tirés de l’ignorance où nous étions de ce qui se passait dans les États d’El Hadj Omar.

« Ce marabout n’est pas mort ; il est dans le Bakhna ; il est encore maître du Kaarta et du Ségou, mais il a échoué contre Tombouctou, et a perdu le Macina, qu’il a possédé un instant.

« Nous avons appris que vous seriez parfaitement reçu dans les contrées où il domine ; mais comme il est dans le Bakhna, c’est-à-dire dans le N. E. de Médine, il est à craindre qu’on ne veuille vous diriger vers lui par Kouniakary (Diombokho), ce qui vous détournerait du but le plus important et le plus utile de votre voyage, qui est d’étudier la communication du haut Niger par Bafoulabé, Bangassi et Bamakou.

« Vous devrez donc faire tout votre possible pour suivre cette dernière voie, en mettant en avant les raisons que les circonstances vous suggéreront.

« Pour chaque point de cette ligne où vous croiriez qu’un poste pourrait être établi, donnez-moi : un levé topographique des lieux, des renseignements sur les matériaux de construction, bois, pierres, terres à briques, pierres à chaux ou à plâtre, qui se trouvent sur la place ou à des distances que vous déterminerez ;

« Sur les productions naturelles susceptibles de fournir un aliment au commerce, sur la densité de la population du lieu même et des provinces voisines, sur la nature et l’importance des relations commerciales dont ce lieu pourrait devenir le centre.

« Quelles que soient les circonstances où vous vous trouverez, et le rôle que vous serez obligé de prendre pour vous tirer d’embarras, ne faites rien qui puisse contrecarrer nos projets d’approvisionner le Soudan occidental, par la ligne du Sénégal, et par l’intermédiaire des noirs, en supplantant les Sahariens et les Marocains, qui sont presque en possession de ce marché.

« La convention que j’ai signée avec le cousin germain du cheick de Tombouctou vous assure une bonne réception dans les pays soumis à l’influence des Kountah, si les circonstances de votre voyage vous font passer du camp d’El Hadj Omar dans celui de ses ennemis actuels.

« En terminant, je vous dirai que votre retour par l’embouchure du Niger en descendant ce fleuve, me paraît être des plus avantageux au point de vue de la science, du commerce et de la gloire qui en résulterait pour votre nom.

« Recevez, Monsieur le capitaine, etc., etc.

« Le gouverneur,

« Signé : L. FAIDHERBE. »

 

C’est le 7 octobre que je recevais ces dernières instructions, et, quelques jours après, la baisse des eaux ayant été très-rapide cette année, je partais sur la canonnière à vapeur la Couleuvrine, qui remontait à Bakel.

Octobre 1863.

Le 12 octobre au soir je quittai Saint-Louis après avoir reçu la dernière lettre de ma famille que je dusse lire de longtemps, et les adieux de bien des camarades, de quelques amis, qui pensaient déjà en eux-mêmes ne jamais me revoir.

Qu’il me soit permis, à ce sujet, de relater un mot plaisant : Quelques jours avant mon départ, un homme que j’avais engagé pour mon voyage, Bambara d’origine, était tombé gravement malade ; j’avais prié le docteur Quintin d’aller le visiter. Il l’avait trouvé mort, et, comme il sortait de chez lui, il raconta le fait à un de mes collègues, qui s’écria : « Comment ! déjà un de mort ! » C’était assez dire que, dans son opinion, le même sort nous attendait tous, et, grâce à cette opinion assez générale, du reste, j’éprouvai la plus grande difficulté à réunir le personnel de mon expédition. Bien que je comptasse parmi les équipages de la flottille des hommes qui m’étaient personnellement dévoués, il arrivait souvent, qu’après m’avoir demandé à m’accompagner, ces braves gens, vaincus par les instances de leurs familles, venaient retirer leurs demandes.

Plusieurs Européens, sous-officiers de l’infanterie de marine, des tirailleurs sénégalais, des spahis, vinrent m’offrir leurs services ; mais, en présence du peu de ressources dont je disposais, je ne pouvais songer à emmener des blancs, qui se fussent lancés à ma suite ignorants de toutes les souffrances et de toutes les privations qui nous attendaient, qui n’eussent pas tardé sans doute à se décourager et me seraient devenus à charge, au lieu d’être d’utiles auxiliaires.

La plupart se figuraient qu’ayant souffert quelques privations dans les expéditions ordinaires au Sénégal, ils pouvaient tout endurer ; je n’avais pas le temps de les initier à la vie qui les attendait : c’eût été une véritable tromperie que de les emmener sans les mettre au courant ; je préférai m’en passer.

[Illustration : Nègres de l’escorte de M. Mage.

1. Seïdou (Toucouleur). — 2. Déthié N’diaye. — 3. Sidy (Khassonké). — 4. Boubakary Gnian. — 5. Samba Yoro. — 6. Mamboye.]

Le gouverneur m’avait donné carte blanche pour la composition de mon escorte, m’autorisant à la choisir dans les meilleurs hommes de tous les corps. Voici à quelle idée je m’arrêtai, après en avoir conféré avec lui. Je prendrais une escorte entièrement composée de nègres, tous employés depuis longtemps et la plupart gradés dans la marine locale ou aux tirailleurs[12], de manière à trouver en eux à la fois des hommes d’action si j’avais à me défendre, des travailleurs adroits et forts pour les besoins du voyage qui devaient être multiples, et enfin des interprètes de toutes les langues que j’allais entendre parler.

Bakary Guëye, l’un de mes anciens compagnons de voyage au Tagant, fut le premier homme que je choisis. Sans savoir seulement où j’allais, apprenant que je revenais au Sénégal pour faire un voyage, il avait quitté un bâtiment où il faisait le service de contre-maître mécanicien, pour venir avec moi en qualité de simple laptot[13] à 30 francs par mois. C’était un homme dévoué dans toute la force du terme. Wolof[14] de Guet’N’dar, il avait sur ses concitoyens l’avantage d’avoir dix années de service, d’avoir fait un voyage de quelques mois en France, de n’être qu’à demi musulman et de parler assez correctement le français ; de plus, il parlait très-purement le yoloff et comprenait le toucouleur ; d’une bravoure à toute épreuve, et même un peu mauvaise tête en face d’autres noirs, il était cependant très-prudent quand je devais être en cause, et d’une douceur peu commune dans ses relations avec moi.

Pendant quelque temps, je le chargeai de prendre des renseignements sur les hommes qui s’offraient à m’accompagner. Si c’étaient de bons hommes, j’étais sûr qu’il me les recommanderait avec chaleur ; mais il y avait cet inconvénient que, s’il y avait quelque chose de mauvais sur leur compte, lui, comme tous les noirs, se garderait bien de le dire.

Il m’amena d’abord un de ses grands camarades, Boubakary Gnian, Toucouleur[15] du Fouta. D’une physionomie très-intelligente quoique fort laide, Boubakary Gnian faisait fonction de quartier-maître indigène sur un des bâtiments de la flottille, où il était patron de la baleinière du commandant. Il quittait le double avantage que lui offraient ces deux positions pour venir aussi simple laptot à 30 francs par mois. Il comprenait bien le français, et, en sa qualité de Toucouleur, il devait devenir par la suite un interprète précieux pour le poul et le soninkè, langues qu’il parlait d’enfance.

Je recrutai ensuite différents hommes dont je connaissais la valeur de longue date, les ayant eus sous mes ordres. Ce furent :

Déthié N’diaye, gourmet de première classe, Serère d’origine, parlant très-bien français, woloff et poul ;

Latir-Sène, Wolof de Dakar, gourmet de première classe, connu par sa grande probité et d’une physionomie très-remarquable ;

Samba Yoro, capitaine de rivière de première classe ; Poul du Bondou, qui, dans sa jeunesse, avait passé trois ans en France. Très-intelligent, infatigable au travail et assez brave, il parlait parfaitement le français. Ce fut, du reste, mon principal interprète pendant le voyage, et tant que mes discussions avec les chefs n’étaient pas trop fortes, il s’en tirait très-bien ; mais quand, soit malgré moi, soit de parti pris, elles devenaient un peu vives, j’étais obligé de recourir à Boubakary Gnian, qui, avec son aplomb de Toucouleur, ne craignait pas de parler haut et fort là où Samba Yoro se laissait intimider. J’engageai ensuite Alioun Penda, ancien esclave du Fouta, qui, déserteur de chez son maître, était venu chercher à Saint-Louis sa liberté. C’est un des meilleurs hommes que j’aie jamais connus. Bien que musulman très-fervent, il était sincèrement attaché aux blancs ; il venait de se marier…. Il ne devait plus revoir Saint-Louis !

Puis deux hommes qui me furent recommandés, Sidi, Khassonké et Bara Samba, laptot du poste de Médine, vinrent grossir nos rangs. Bientôt, un de mes anciens hommes de la Couleuvrine, Yssa, marcheur infatigable, me demanda à m’accompagner. C’était un Sarracolet, marabout de Dramané[16].

Enfin, pour compléter mon escorte en la portant au chiffre de dix, je pris un sergent tirailleur sénégalais, Mamboye, Yoloff du Cayor, ayant dix ans de service. Prisonnier chez les Maures Trarzas, qui l’avaient enlevé tout enfant dans le Cayor, à l’époque où ils commettaient leurs razzias perpétuelles, il avait appris l’arabe. Repris plus tard par les Français, en 1854, il avait souscrit un engagement de quatorze ans pour obtenir sa liberté. Du reste, vaillant soldat, il avait conquis dans la guerre du Cayor, à l’expédition de Diatti, la Médaille militaire et passait pour le modèle du bataillon.

Pendant que je m’occupais ainsi de la composition de mon personnel, je ne négligeais pas le matériel. Conformément au programme que j’avais arrêté avec M. le gouverneur, j’avais fait construire à la marine un canot très-léger, armant quatre avirons, pour explorer le Sénégal au-dessus de Médine. Ce canot, dans le cas où j’eusse trouvé ce fleuve navigable, eût pu être transporté dans le bassin du Niger au moyen d’un chariot démonté, construit ad hoc. J’avais fait à Saint-Louis un essai de transport ; une fois le canot à l’eau, on mettait le chariot à bord : l’opération avait bien réussi. Huit hommes chargeaient et déchargeaient le canot de dessus le chariot.

Deux mules me furent prêtées pour traîner cet appareil, et j’en trouvai une troisième à acheter. Sous le rapport des chevaux, je fus moins bien monté. L’opinion généralement reçue au Sénégal, que les chevaux de race arabe ne vivent pas dans le haut fleuve, empêcha le gouverneur de mettre à ma disposition des chevaux de l’escadron de spahis ; et quant à acheter des chevaux maures, dont le prix varie de cinq à huit cents francs, les ressources du voyage ne me le permettaient pas. Je fus réduit à me procurer deux mauvais petits chevaux du Cayor, maigres et blessés, qui me coûtèrent l’un trente-six francs et l’autre soixante. Plus tard, rendu à Bakel, j’achetai un autre cheval de même race, mais gras et plus fort, qui devint ma monture habituelle : triste monture pour un voyageur qui se préparait à traverser une partie de l’Afrique. A Bakel, j’achetai également douze ânes destinés à porter nos vivres, provisions diverses et marchandises, et à Médine, j’en pris un treizième. Toutes ces emplettes faites, tous ces achats soldés, il me restait peu d’argent pour entreprendre mon voyage ; aussi, je m’étais muni de marchandises, dont je donne la note ci-après : je pensais qu’elles seraient d’un écoulement plus facile que l’argent, qu’elles auraient, dans les pays que j’allais parcourir, une plus grande valeur, et il me devenait urgent d’augmenter mes ressources par trop modestes.

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